Lemazurier, tome IL
2. « Quand les paniers furent inventés et que celte mode fut devenue essentielle pour la parure des dames françaises, les corn diennes, avec raison, firent usage de cet ajustement dans les pièces où elles peignaient les mœurs de la nation... Mais bientôt Gornélie, Andromaque, Gléopâtre, Phèdre et Mérope se montrèrent sur la scéoe vêtues do cette manière; c'est ce qu'on ne se persuadera jamais qu'en admir-mt la foule des contradictions que la cervelle humaine se plait à rassi mbier. Les rôles de paysannes, jusqu'à celui de Martine des Femmes savantes^ furent joués avec de grands paniers, et l'on aurait cru pécher contre les bienséances en paraissant autrement. » [Lettre de M. de Crébillon sur les spectacles.)
costume, qui l'invile à cette habile simplicité. Préville en Crispin, M"" Beauménard en Lisette, c est un feu d'artifice dont les fusées éblouiront encore les vieuxamateurs delà fin duxviii'^ siècle, évoquant leurs souvenirs.
Mais, au milieu de ces liaisons et de ces passades, une rencontre s'était produite. Le sort faisait vivre côte à côte dans ce même théâtre M"'^ Beauménard et Bellecour, Tamant, qui n'avait jamais été oublié, de la période des débuts, le comédien avec qui il y avait les affinités de métier, en outre de celles du plaisir partagé.
Le tragédien Lekain', le protégé, l'élève de
1. Le Mercwe de septembre 1750 l'appelle « M. Rin ». 11 lui trouve de l'intelligence, « une expérience très pathétique », mais des défauts sans remède. Le Mercure^ suivant l'opinion du parterre, devait bientôt changer ces défauts en qualités. '
l'OKTHAIT DE BELLKi:oril
(Uôlc «le CiOlin des Aveux indiscrets)
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i Voltaire, dont les débuts avaient été imposés par un ordre du duc d'iVumont, avait trouvé chez ses nouveaux camarades de la Comédie une hostilité singulière, et M^'^ Clairon menait la campagne contre lui, âprement, avec une méchanceté aiguisée : qui se fût douté, alors, qu'un jour viendrait où une réconciliation, scellée dans Talcôve, entre les deux artistes, • serait un des racontars de Paris ! Aux répétitions et en scène, tous les moyens de nuire à Lekain, dont on ne pouvait nier la puissance tragique, étaient savamment employés; sa disgrâce physique, que le public oubliait, ne pensant plus qu'à la véhémence de son jeu, était sans cesse exploitée contre lui. « Il a l'apparence d'un homme qu'on est entrain de rouer», disait Collé. A la Comédie, le mot d'ordre était qu'il avait l'air « hideux et ignoble » ; on lui reprochait « de manquer détenue », et, puisqu'il était malaisé de l'attaquer dans son talent, on l'accusait d'un déplorable abandon « dans ses habits », Lekain, ayant la conscience de sa valeur, s'exaspérait, ripostait par de redoutables épigrammes contre M"*^ Clairon, organisatrice de la cabale. Les choses s'envenimaient. « — Monsieur, lui disait publiquement la tragédienne.
vous avez Tàme aussi laide que la figure. » Dans son irritation, Lekain cédait aux suggestions du chevalier de la Morlière, un aventurier de plume toujours disposé à pêcher en eau trouble, et signait la lettre fameuse que celui-ci avait rédigée, qui se terminait par ces mots sanglants : « Le meilleur moyen de vous venger de moi, madame, c'est de me donner une de vos nuits. »
M"- Clairon éclatait en transports d'indignation, menaçait de se retirer si l'insolent n'était pas exclu de la Comédie, et faisait tant que Lekain était, en effet, obligé de quitter le théâtre, où il ne devait rentrer que l'année suivante, après avoir obtenu, par l'intervention du duc de Belle-Isle, son pardon de la tragédienne offensée. Pendant son exil, on lui avait cherché un remplaçant. Quelle importance avaient alors dans l'Élat les affaires de théâtre! Après le maréchal de Richelieu, M°"^ de Pompadour elle-même avait été mêlée à des négociations qui avaient eu pour résultat d'appeler Bellecour de Bordeaux à Paris. Au point de vue extérieur, il ne pouvait pas y avoir un plus grand contraste entre Lekain et son successeur. Bellecour était tout à fait un joli homme, bien
qu'il eût le front un peu fuyant; il était l'élégance même, jusqu'au raffinement; nul ne portait avec plus d'aisance le costume; nul ne singeait mieux que lui la grâce dans Timperlinence. Le 21 décembre 1750, Bellecour avait débuté dans Achille cïlphigénie. 11 était habillé avec soin, il avait belle prestance, c'était un Achille charmant. Mais on avait bien dû reconnaître que la tragédie n'était pas son fait. Il avait fort plu, au contraire, dans la comédie, et il semblait créé pour jouer le marquis de Moncade deV Homme à bonnes fo?' tunes. Il avait lui-même compris, avec son intelligence théâtrale, qu'il ne devait pas forcer son talent, qu'il avait tout intérêt à ne pas sortir d'un emploi où il réussissait, et il arriva que, choisi pour éclipser Lekain, il fut de ceux qui souhaitèrent le plus vivement son retour. La place qu'il s'était faite devenait peu à peu assez brillante pour son ambition ; pendant vin^t ans, il allait être une des colonnes de la Comédie.
Les circonstances réunissaient donc de nouveau M"° Beauménard et Bellecour, dont rattachement se ravivait, sans qu'ils prétendissent l'un et l'autre y mêler de la jalousie. Bellecour était un homme raisonnable, qui comprenait les
exigences de Texistence d'une jolie femme fort à la mode; il avait, de son côté, des succès, qui étaient aussi une condition de son prestige sur les planches.
Dans son rôle, quand Bellecour Feint d'être amoureux de l'actrice, En secret, quelque spectatrice Souvent lui promet du retour,
disait un quatrain, alors répandu. Entre M'^^ Gogo et lui, ce devait être une série de reprises et de quitteries, pendant longtemps, une amitié qui avait des relours de passion, du caprice qui revenait, au milieu de préoccupations mutuelles de métier, des conseils demandés et donnés, dans une nuit accordée au plaisir. Il y avait entre eux ce lien du théâtre, plus fort que les autres, noués par le hasard ou l'intérêt.
Bellecour, avec sa mine avantageuse, était un comédien appliqué et attentif, « exact et épluché », a dit de lui Fleury, qui ne le vit, il est vrai, que sur le tard. Il avait un grand sens du théâtre, et ses avis étaient précieux à M"<^ Beauménard. Si Voltaire fut sévère h son égard, c'est qu'il ne pouvait oublier, alors que personne ne pensait plus à ces incidents, les conditions dans
I lesquelles il était entré à la Comédie, contre ' Lekain. En dehors de ses rôles, toujours rem- ( plis avec soin, il était fort utile au théâtre, et, en souvenir de ses études de peintre, c'était lui qui devait, bientôt, s'occuper particulièrement ^ des décorations nouvelles. En diverses circon- I stances, il fut chargé des intérêts communs. 1 L'aisance de ses manières, sa facilité de parole, ' un air d'assurance aidaient à ces missions.
Il était évidemment tolérant pour les autres et pour lui-même, mais il passait pour honnête homme, et il était ombrageux en ce qui concernait son état de comédien. Un soir qu'il avait été convié, avec Préville, à souper dans une brillante compagnie, à Neuilly, il entendit le gentilhomme dont il allait être l'hôte dire à un ami : « Nous avons Bellecour et Préville qui nous amuseront : ce sont deux drôles de corps. » Bellecour prévint Préville, et tous deux s'entendirent pour ne pas desserrer les dents pendant le souper, ou pour ne répondre au plus que par des monosyllabes. L'amphytrion s'étonna de cette attitude et ne cacha point qu'il avait espéré, de la part des artistes priés à sa table, plus de gaîté. « Si vous voulez bien vous rendre à la Comédie demain, dit Bellecour, nous
tâcherons de vous satisfaire par nos talents*.
La liberté de M"*' Beauménard n'était donc en aucune façon aliénée par ses intermittents retours à sa première affection. En 1753, le fermier général Daugny s'éprend de la comédienne; il s'éprend d'elle furieusement, avec une hâte extrême de mettre à ses pieds ses trésors. C'est une figure bien représentative de son temps que ce Daugny, qui, vingt ans auparavant, avait hérité de la charge de son père. Celui-ci avait laissé la réputation d'un gourmand illustre, prisant à ce point l'art de la table que lorsqu'il avait été mis au régime par ses médecins, il n'avait du renoncer à voir bien manger, tout au moins. Avec une manière d'héroïsme, il continuait à donner à des convives choisis, dignes appréciateurs d'une cuisine raffinée, des dîners auxquels il ne prenait part qu'eu spectateur. Il faisait servir les mets qu'il avait préférés, les vins dont il connaissait l'origine, et, tandis que ses hôtes les savouraient, il se recueillait et il se souvenaùl Gonso-
L Bellecour a été mis à la scène dans un vaudeville de Villeneuve et Leroy (Palais-Royal, 10 août 1838), Mademoiselle Dangeville. Il aide là à mystifier le jésuitique pédant Patouillet, Tennemi des comédiens.
lation toute philosophique. Son estomac délabré ne lui permettait plus de goûter à ces chefsd'œuvre culinaires, mais il en respirait le parfum. Ainsi ce riche en était-il venu à faire comme ce pauvre, qui dînait de Fodeur des cuisines.
Son fils avait eu, lui, le goût de l'amour. Il était de fort bonne compagnie, il avait des manières aimables, il n'était point mal fait, et il ne manquait pas d'une sorte de culture. Mais il n'y eut guère d'homme plus trompé que lui. Il admettait bien, sans doute, de l'être un peu, et il eût été, en effet, du plus mauvais ton d'attacher trop d'importance à ces mésaventures. Mais il le fut dans des proportions dépassant les bornes, et dans des conditions qui s'accompagnaient de ridicule.
Quelques années avant qu'il rencontrât M'^* Beauménard, sa liaison avec M"*" Coupée, actrice-récitante à l'Opéra, lui avait valu des déboires dont Paris s'était fort égayé. M'^*^ Coupée, qui était la fille d'un fiacre, était une petite personne extrêmement jolie; les cheveux châtains presque blonds, le teint d'un éclat admirable, la bouche la mieux dessinée, les yeux vifs, le nez un peu pointu peut-être, mais élégamment pointu, un ensemble aristocratique
que le hasard avait donné à cette Parisienne née dans une quasi-misère. Elle s'était fort vite affinée. On l'avait dénichée pour le comte de Durazzo, le futur imprésario en chef des spectacles impériaux de Vienne.
Daugny avait succédé au comte de Durazzo, et il avait traité magnifiquement M"'' Coupée. Il l'avait installée, dans un cadre digne de sa beauté, rue Saint-Honoré, et il n'était soins et attentions qu'il ne lui témoignât. Ce n'était pas seulement la vanité de Daugny, qui était satisfaite d'afficher une des plus charmantes filles d'Opéra; il prétendait à l'amour, et M"*^ Coupée ne se faisait pas faute d'assurer au financier qu'elle lui rendît sa tendresse. Cependant, il eut, une nuit qu'il était venu à Fimproviste rue Saint-Honoré, le désagrément de trouver sa maîtresse couchée avec le duc de Grammont» Le fermier général tombait du haut d'un beau rêve. Il eût sans doute pardonné, cependant, si le duc de Grammont, loin de s'excuser, n'eût eu rimpertinence de manifester son impatience d'être inopportunément dérangé en ses aimables occupations. Il avait même renvoyé Daugny, non sans le persifler. Daugny, presque baitu et mécontent, avait congédié M"'" Coupée. Celle-ci
iravait point trouvé chez le duc de Grammont, qui était engagé avec M^^*' Fauconnier, un rem- ' plaçant à Son fastueux ami. Songeant à tout ce f qu'elle avait perdu, pour un caprice, elle avait été trouver Helvétius, le fermier général philo- ! sophe, pour lui demander d'être entre elle et ' Daugny un messager de paix. Helvétius avait I fait consciencieusement la démarche, mais il I avait trouvé Daugny encore trop irrité pour réserver un hon accueil à ces ouvertures d'une réconciliation. Alors, Helvétius, touché des larmes qui coulaient sur un beau visage, avait proposé à M"" Coupée de se charger d'elle jusqu'à qu'il eût apaisé les ressentiments de son collègue, (irâce à ses soins. M"*" Coupée fut fort galamment logée rue Saint-Marc. N'était-ce pas un joli arrangement, cette façon de donner le temps à la délaissée de se faire amnistier d'une incartade?
Tout entier à rbumanité A l'instruire, à Taider, il consacra sa vie...
disent les premiers vers d'une dédicace sur un portrait d'Helvétius. H restait là fidèle à la devise composée pour lui. L'auteur de De l'Esprit n'était pas toujours absorbé dans ses méditations; d'ailleurs, il était bel homme, il avait du
goût pour les femmes, et on raconte qu'il dansait parfaitement bien.
Mais, à ce moment, il songeait à son mariage avec M"^ de Ligniville, et il ne désirait pas s'attarder en une liaison, tant que M"^ Coupée lui plût. 11 bénéficiait de ses bonnes grâces, mais, en même temps, il disait à Daugny les i-egrets et le repentir de la belle coupable, et, étant mieux à même que quiconque de porter: ce témoignage, il garantissait la décence de sa conduite. L'amant présent plaidant la cause de M'^'' Coupée auprès de l'amant de la veille pour qu'il redevienne celui du lendemain, n'est ce pas bien là un trait d'époque?
Daugny finit par pardonner, et M"^ Coupée, qui ne pouvait nier, trouva sans doute le moyen de persuader son fermier général qu'elle ne l'avait trompé que par mégarde. Cette « reprise » dura trois ans, pendant lesquels M^'^ Coupée eut une fille. Daugny, assez fier de sa paternité, montra de la magnificence en cette occasion. Sa sensibilité s'éveilla et il allait voir l'enfant mis en nourrice à La Garenne. Mais il apprit une particularité qui ne put pas ne point le frapper. Un conseiller de la Chambre des Enquêtes, M. Doublet de la Bauche, avait, de
^son coté, donné une somptueuse layette. Pourquoi M. de la Bauche s'élait-il permis cette libéfralité? Daugny s'avisa de vouloir être renseigné et ce fut avec un vif déplaisir qu'il connut que ;le conseiller avait commencé à avoir les faveurs f de M"^ Coupée dans le temps même qu'il lui [ouvrait de nouveau les bras.
Cette fois, Daugny, se jugeant un peu trop joué, eut de grands transports de colère. 11 renvoya assez rudement l'incorrigible infidèle et jura de se venger de M. de la Bauche. Une vengeance qui manquait d'élégance. Accompagné de quatre laquais, qu'il avait armés de bâtons, il attendit le conseiller de la Chambre des enquêtes sur la route de Versailles, une nuit, et ordonna à ses hommes d'arrêter le carrosse qui le ramenait à Paris. Mais l'aventure tourna mal pour Daugny. M. de ha Bauche, bien qu'il n'eût avec lui qu'un cocher poltron, bondit bravement, l'épée à la main, sur ses agresseurs, les mit en fuite, et, ayant reconnu le fermier général qui surveillait l'opération, le traita sans ménagements, en se servant de son épée comme d'une canne'.