‹ Mademoiselle GogoChapitre 15 sur 47 · L'Espion anglais, t. V, p · texte numérisé non relu

L'Espion anglais, t. V, p

encore qu'elle ait conquis quelque éclat à son nom de théâtre. Elle vit dans la compagnie brillante, au moins par ses dehors, de Messieurs des Fermes générales, les Gaze, les Brissart, les Le Bouexière, qui rivalisent avec Daugny de luxe et de dépenses ; mais sans doute penset-elle au trait de Diderot « qu'ils engloutissent des millions sans avoir dit un bon mot». C'est "le temps oii les « Ventres dorés » mènent rondement les fortunes le plus souvent scandaleusement acquises. Quelques-uns d'entre eux sont nés dans la finance, dévorent l'héritage paternel et les revenus de leur charge : ils ont la folie des femmes, la folie de bâtir, Ja folie du coûteux, sous quelque forme que ce soit. C'est l'heureuse génération des « enfants de Plutus » ; celle qui vi endra après elle rendra de terribles comptes, et plus sage, pourtant, payera pour les autres. Les dépenses de quelques-uns d'entre eux ont « cet air distingué » dont parle Grimm à propos de celles de Bouret, qui finit par se ruiner et par n'avoir plus de ressource que le suicide, après que se sont fondus entre ses mains quarante-deux millions. Certains ont de l'esprit, aiment les tableaux, les œuvres d'art, les livres, le théâtre, reçoivent les gens de lettres et les

artistes, sont curieux de belles choses. Mais combien d'autres n'étalent que des splendeurs dérisoires, n'ont que des goûts inspirés par la mode, ne sont que des goinfres en toutes leurs fantaisies I

Daugny trouve son plaisir dans l'ostentation, il veut la plus belle maison, la table la plus fastueuse, la maîtresse la plus enviée. Mais il peut tout donner, sauf, avec son propre fonds, quelque amusement à une femme d'intelligence alerte et vive. Cet amusement, M"" Ceauménard n'a pas de peine à le trouver ailleurs, et le fermier général est, de nouveau, exposé à quelques mésaventures. Un oflicier aux gardes françaises, le chevalier Dasnière, fort bel homme, et qui n'a pas accoutumé d'avoir d'onéreuses bonnes fortunes, est bien traité, semble inspirer un assez vif caprice, confie peut-être parfois ses embarras à l'amie du financier, s'acquitte de ses emprunts en gaité et en exploits amoureux. Les représentations de la Desaigles, qui lient alors auprès de M""" Beauménard l'emploi de très experte demoiselle de compagnie, n'empêchent pas la comédienne de recevoir le chevalier dans ses appartements. Elle se plaît même à le garder près d'elle pendant plusieurs jours sous des

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léguisements, avec des arlilices de théâtre. Ce n'est pas pour rien qu'elle a joué le Galant Jardinier : comme le Léandie de la pièce de Dancourt, le chevalier Dasnières passe pour un aide-jardinier, employé aux travaux du parc, prêt, au premier signal, àquilterle râteau, dont il se sert gauchement, pour rejoindre l'instigatrice de cette comédie. Elle s'en divertit, avec des défis, et elle reproduirait volontiers, avec M. Daugny pour dupe, la scène où M. Dubuisson, trouvant Léandre aux pieds de Lucile, celleci feint aussitôt de suivre le dessin sur le sable tTun projet de parterre.

Mais, malgré son goût du moment pour le chevalier, elle soufîre malaisément que Bellecour se soit engagé dans une liaison avec une jolie fille, M"'^ Herny, Si occupée qu'elle soit de son côté, il semble que M"" Beauménard ne lui veuille permettre que des passades, et qu'elle éprouve quelque jalousie d'un attachement prenant un semblant de sérieux. Ce cœur volant de l'actrice reste pourtant tyrannique, et ce sont là d'amusantes complexités : elle se permet tout, mais elle prétend garder des droits sur Bellecour, dans certaines limites. En dépit de tous ses •'ntraînements, c'est toujours à lui qu'elle revient.

Elle jette feu et flamme dès qu'elle apprem que Bellecour ne quitte plus M"^ Herny, sent s( raviver pour lui des sentiments ardents, toui comme si elle n'avait pas et Daugny, et Dasnière, et d'autres encore, et, avec son impétuosité et sa violence coutumières, elle fait grand éclat. C'est un heurt singulier d'instincts et d'emporlements. Elle guette Bellecour et ]\/[iic Herny, fait un terrible esclandre, sépare les deuxamanls, ramène victorieusement Bellecour, laisse l'autre désespérée, et si désespérée, en effet, qu'elle tente de se poignardera Au milieu de celte fureur de plaisirs d'une époque légère, il y a, parfois, un peu de tragédie, des amourettes qui tournent à la passion, des résolutions extrêmes, des âmes emportées, du sang. Un peu plus tard, ne sera-ce pas l'empoisonnement de M"^ Gernancé, une « impure » fort à la mode, qui ne supporte pas l'abandon de M. de Flammanville, officier aux gardes, et s'empoisonne? A la vénalité, aux frivolités, à tout le tapage du luxe et des vanités, se mêle, d'avenlure, de Famour, qui est du véritable amour.

Cette « reprise » de Bellecour sur M"^ Herny

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