‹ Mademoiselle GogoChapitre 29 sur 47 · A. Pougin. Revue el Gazette musicale · texte numérisé non relu

A. Pougin. Revue el Gazette musicale

3. 14 juin 1773. L'Erreur d'un moment est la suite de Julie. Saint-AIbe, après avoir épousé Julie, ne lui garde pas une extrême constance, et il s'attache à séduire la paysanne Gâteau, qui, précisément, par son adresse, aida tant au

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La même année, ce fut le Stratagème découvert ', qui tomba. « La présence de M. le Dauphin et de M""'' la Dauphine, disent les Mémoires secrets^ ont contenu le parterre qui. sans cet obstacle, aurait sifflé la pièce d'importance. )^ Mais,. avec des fortunes diverses et des applaudissements le dédommageant de ses échecs, Dezède allait poursuivre sa carrière.

11 avait quelque dix ans de moins que M'"'' Bellecour, qui, même avec ses bizarrerie^ de caractère, le trouva fort séduisant. Elle

mariage auquel s'opposait M. de ^larsange. Gâteau, qui a de la vertu, prévient Julie des galantes entreprises de ISainl- Albe, et, avec le secours de cette alliée adroite, Julie le? déjoue. Saint-Albe, repentant, tombe aux pieds de sa femme, et, après « Terreur d'un moment », s'appliquera à être désormais le mari le plus tendre. Cette suite à Julie, moins souriante que la première pièce, inspira ce couplet :

Monvel renonce h faire rire, 11 donne dans le larmoyant, Fasse le ciel que ce défire Ne soit que l'erreur d'un moment.

\. Géronte veut donner la main de sa fille Isabelle à son vieil ami Timante, mais Isabelle ne souscrit point à cet arrangement, et préfère Valère. Greispin, valet de Valére, imagine de prendre la figure de Timante, que Géronte na pas vu depuis longtemps, et, sous cet aspect, de déclarer qu'il renonce à la main d'Isabelle. Mais ce stratagème est découvert : au reste, il a réussi, en ce sens que Géronte et Timante lui-même, qui est sarvenu, se rendent aux vœux des deux jeunes gens.

l'dUlHAlT l»r COMPOSlTEL'l', KKZKDI":

Dessin de Clievignaid,

d'après le portrait original conservé dans le cabinet de M. Gilbert, membre de la

Société Impériale des antiquaires de France (Magasin Pittoresque, année 1854)

retrouva ses ardeurs qui semblaient s'être apaisées, et recommença, à quarante-cinq ans, un roman sentimental, dont les premiers chapitres furent sans doute bâtis sur le thème de quelque orgueil d'inspirer encore un attachement et sur cet autre, de jalousies traversant ce bonheur. A ces transports succéda un accommodement fondé sur une amitié attendrie de la part de la comédienne, sur un mutuel dévouement éprouvé, sur l'habitude, sur l'espèce de confortable que Dezècle trouvait dans cette liaison, sur des services rendus. Cet accord dura jusqu'à la mort de Dezède. Dans les incomplètes et fantaisistes notices qui concernent ce compositeur, où il est dit qu'on ne sait même pas son prénom (ce qui indique de bien insuftisantes recherches, car il s'appelait Alexandre), on l'accuse bien cavalièrement d'avoir abusé de l'affection de M""*^ Bellecour et de l'avoir ruinée. On verra que cette imputation ne repose nullement sur des faits : M'"^ Bellecour ne fut jamais ruinée et môme, à travers des temps difficiles, qui furent ceux de sa vieillesse, garda toujours de l'aisance. Au moment de la mort de Dezède, on trouva chez lui une reconnaissance d'un prêt de 1.100 livres, fait par son amie, dans des

formes très régulières. Lui-même, il laissa de quoi rembourser au moins ses créanciers, pour des sommes relativement peu importantes, il est vrai. En fait, la maison de M""*^ Bellecour, bien pourvue, ordonnée à présent, lui était agréable : on l'y choyait, elle était devenue un peu la sienne et finit par l'être tout à fait. Dans celte camaraderie, qui avait des souvenirs de tendresse, la comédienne, ombrageuse à l'égard des talents plus jeunes que le sien, et le compositeur, homme de théâtre, assez apte aux intrigues, avisé, bien informé, se concertaient, supputaient leurs chances d'occuper l'opinion, édifiaient des projets, se contaient de menues historiettes, qu'ils embellissaient sans doute un peu, en gens d'imagination. Ils avaient beau jeu, l'un et l'autre, sans se croire toujours entièrement, à développer leurs aventures, car tous deux en avaient eu beaucoup. Ils finirent par composer une pièce, de compagnie.

De son côté, Bellecour, qui avait encore des succès à la scène, avait, lui aussi, un roman, mais un roman qui devait lui coûter assez cher, sous les apparences du sentiment. Pouvait-il renoncer, à cinquante ans, à clore la liste de ses conquêtes? Au demeurant, il était toujours

sémillant à la scène. C'est précisément au moment où il achevait son demi-siècle qu'il avait joué, avec infiniment de grâce, Almaviva du Barbie)' de Séville^ un rôle qu'il n'avait pourtant pas apprécié tout d'abord, ce qui prouve que les gens d'expérience, au théâtre, sont loin d'être infaillibles. Il est vrai que Glairval, quand la pièce avait été présentée à la Comédie-Ilalienne, avait eu la même mauvaise opinion. Il est vrai encore que, entre la réception et la représentation, Beaumarchais, emprisonné, à la suite de son affaire fameuse avec le duc de Ghaulnes, puis considéré comme un auteur suspect et qu'il fallait interdire, avait beaucoup remanié son ouvrage. Il l'avait récrit, en attendant de meilleures circonstances, dans un esprit nouveau, avec une verve enflammée, avec une âme de pamphlétaire. Enfin, il faut ajouter à la décharge de Bellecour que, le Barbier de Séville, fraîchement accueilli, comme on sait, le premier soir, ne se fût peut-être pas relevé, sans les prompts remaniements qu'y apporta Beaumarchais.

Ce rôle fringant d' Almaviva le dédommageait de celui de Sully, trop raisonnable, qu'il avait joué l'année précédente, on 1774, dans la

Partie de chasse de Henri IV. Almaviva prétendait encore plaire à la ville. 11 s'éprit d'une jeune fille, son élève, qui avait l'âge de Rosine, M"^ Vadé, l'a fille du poète débraillé, à la muse poissarde. Une autre de ses élèves, M"'' Saint- Germain, l'avait auparavant fort intéressé. Mais M"^ Vadé lui inspira une passion qui le faisait se croire toujours jeune. Il faut croire, cependant, qu'il n'était pas sans inquiétudes : M"*" Vadé était fort jolie; elle avait des caprices qu'il s'appliquait à satisfaire, sans compter, ne se fiant plus à ses seules séductions d'ancien bel homme à succès. Selon Grimm, il lui sacrifiait en même temps les restes de sa fortune et de sa vie. En 1776, il obtenait pour M^'^ Yadé un ordre de débuts 11 ne semble point que M""^ Bellecour, si hostile habituellement à toutes les nouvelles venues, même quand elles ne tenaient pas l'emploi des soubrettes, ait témoigné de mauvaise humeur à l'égard de celle-ci. Au foyer, ou pendant les répétitions, le couple

1. Dans Iphigénie en Aulide, M"<^ Vadé ne resta qu'un an à la Comédie. Elle changea de nom, et M. H. Lyonnet explique ainsi qu'on put croire à sa mort, en pleine jeunesse, en 1784. Dans les Mémoires de M''^ Flore, il est question d'une rencontre de Mils Vadé, en 1818 ; elle jouait les duègues dans la troupe de Volange fils.

désuni en était peut-être à rechange de confidences sur ces dernières amours.

Bellecour, bien qu'il se plaignit souvent de ses camarades, prenait une grande part aux affaires de la Comédie : il rédigeait les Mémoires pour les intérêts rie leur Société, il s'occupait du répertoire, il avait les relations officielles avec les auteurs. La mort de Lekain le faisait doyen de la Comédie. C'est lui qui, en cette qualité, avait pour premier devoir d'annoncer à Voltaire arrivant à Paris la mort du tragédien, et, présentant les sociétaires au patriarche, lui disait, avec une brève éloquence : « Yoilà, monsieur, ce qui reste de la Comédie. » C'est lui qui, dans la soirée du 30 mars 4778, apothéose du poète, saluait Voltaire, avant le couronnement de son buste.

Mais, ce décanat, Bellecour ne devait pas l'exercer longtemps. M"*^ Vadé aidant, assuret-on, il s'éteignait le 19 novembre de cette année-là, dans son logis de la rue du Petit- Bourbon K M°"^ Bellecour n'avait pas été indifférente à sa fin; elle avait assisté aux derniers

1. Le décès était déclaré par François-Gilles Colson, peintre, ordonnateur des bâtiments du duché de Bouillon, et Simon de Beauvais, peintre. Belle our fut enterré à Saint-Sulpice.

moments de son mari ; elle lui avait donné quelques larmes décentes, son attitude avait été parfaitement convenable. Elle était fort détachée de cet époux qui n'était plus qu'un camarade de théâtre, avec qui elle se trouvait aux assemblées et aux spectacles ; mais, à cette heure, elle ne pouvait pas ne pas se souvenir qu'il avait été l'objet de son premier attachement, et mêlé à presque toute sa vie. Elle s'occupa avec son beau-frère des obsèques, qu'elle voulut suffisamment imposantes, et de tous les arrangements devenus nécessaires par cette mort.' Dezède l'assistait peut-être dans ces soins, mais elle fit figure de veuve. C'était une lettre de veuve, de veuve tout au moins attendrie en évoquant le passé, qu'elle écrivait aux sociétaires pour leur recommander le valet de Bellecour.

23 novembre 1778.

Je vous rappelle, mes chers camarades, les sei vices du pauvre défunt pour vous prier d'accorder à son domestique la survivance de mon poste, en récompense de la fidélité et des soins extrêmes qu'il a eus pour son maître.

Préville prononça son éloge funèbre, qui fut inséré dans le

Mercure.

Je crois que vous devez cela à la mémoire d'un si bon et si honnête camarade.

Ce fut le dernier mot de M™^' Bellecour, sur son mari, l'amant de jadis, au temps où elle était M"« Gogo.

^ Elle est coupable ! dit M"'' Bellecoiir, toujours emportée et disposée à aller à rextreme.

— Je ne puis croire qu'on offense ainsi la nature, répond la sensible Louise Contât.

C'est pendant l'entr'acte, au foyer de la Comédie, entre le Tuteur dupé et la Jeune Indienne. On s'approche; les comédiens et les hôtes des comédiens se mêlent à la discussion. C'est, en février 1779, la question du jour, celle qui fait tout oublier, même, pour un moment, des rivalités qui ont un grand retentissement au dehors. Les autres sujets de conversation, le proj,ot de substitution de lampes à l'huile de

bœuf aux bougies pour l'éclairage do la salle, les contestations avec les auteurs qui exigent des comptes plus précis, Taffaire des petites loges dont les comédiens trouvent que les gentilshommes de la Chambre disposent jusqu'à l'abus, toutes ces matières à caquets s'efïacent. On ne saurait ne pas prendre part dans l'aventure de la Comédie-Italienne qui divise Paris en deux camps.

Le dépit des succès de sa cadette a-t-il pousse Sophie Dufayel, qui joue si aimablement Betzy dans le Roi et le Fermier^ à empoisonner sa sa3ur Augusline après les débuts de celle-ci? On l'assure, et, à la vérité, il y a des présomptions assez sérieuses. Peut-on admettre, cependant, une action aussi noire de la part d'une jeune femme qui a tant de grâces? — Sans doute, riposte-t-on, mais Augustine a plus de grâces qu'elle encore, et la façon dont elle venait d'être accueillie risquait d'enlever à son aînée la faveur du public. — On ne tue pas pour cela. — Oh, oh! dit Dugazon en riant, j'ai vu ici même certaines de nos camarades s'assassiner des yeux. Et il regarde, dans le même temps, M""* Bellecour et M'^'^ La Chassaigne. — Des yeux, ce qui ne tue pas, observe le bon Brisard, mais avec

du poison! — Mieux vaudrait le poignard !j s'écrie M"*^ LaChassaigne qui, jouant les confidentes tragiques, a l'habitude de toutes leî catastrophes passionnelles. — N'avez-vous jamais'' vu se produire d'injustes préventions? repi-end Brisard, stoïque à la scène au milieu des plus violentespéripéties,mais le meilleur des hommes à la ville.

L'histoire, qui a pu élucider tant de problèmes plus graves, n'a pas éclairci celui-là. Le fait est que M"*" Dufayel l'aînée succomba sous des colères que rien n'apaisa, tant qu'elle se défendit, mais il serait d'un esprit peu philosophique de voir, dans la retraite prématurée à laquelle elle fut contrainte, la preuve de sa culpabilité. Il y a des courants d'idées d'autant plus forts qu'ils ne s'appuient que sur des suppositions.

Sophie Dufayel avait débuté en 1774 dans Lucile de Silvain, de Marmontel et Grétry. Puis elle avait joué Perrette dans les Chasseurs et la Laitière^ Jeannette dans le Déserteur^ Annette dans Annette et Lubin. Son aimable visage n'avait pas peu contribué à l'accueil favorable qu'elle avait reçu. Le 3 février 1779, sa sœur Augustine se produisait à son tour à la Comédie-lta-

jieniie. Elle n'avait guère plus de quatorze ans. Elle parut charmante dans Agathe de l'Ami de la maison'^ on la trouva délicieuse dans Zémirc et Azor. « Il est très rare, disait le Journal de Paris, de voir un aussi jeune sujet posséderautant d'avantages : figure intéressante, intelligence précieuse, organe plein de sensibilité; nous invitons la demoiselle Dufayel cadette à se rendre digne, de plus en plus, des suffrages du public. )) En ce temps-là, la première récompense d'une comédienne était dans de petits vers galants ; ils ne firent pas défaut, et même sous la forme de conseils. Ce siècle, qui ne pratiquait guère la vertu, avait pour la vertu de soudains attendrissements :

L'estime du public fut toujours le salaire

De la sagesse unie à la beauté

Conservez de vos mœurs la touchante innocence.

On saluait avec une manière d'enthousiasme cette petite étoile qui se levait. L'émotion fut donc grande quand on apprit qu'Augustine Dufayel était gravement malade. Après quelques jours d'anxiété, on put se rassurer. Paris reverrait cette actrice qu'il avait tout de suite adoptée et fêtée.

Cependant, on voulut savoir de quel mal elle avait souffert, et Ton n'apprit rien de précis^ sinon que ce mal avait commencé par une inexplicable langueur suivie de crises violentes. C'est alors que des rumeurs coururent, d'abord repoussées avec horreur, puis clies se forlifièrent. Ou raconta que, ayant ressenti une profonde jalousie des rapides triomphes de sa sœur, Sophie Dufayel avait essayé de l'empoisonner, en versant une substance toxique dans un verre d'eau sucrée. C'était une bien terrible accusation contre laquelle protestèrent ses amis; mais ils eurent bientôt à engager une lutte difficile contre ceux qui soutenaient la vraisemblance de ce crime.

Sophie n'avait jamais témoigné d'affection pour Augustine ; on assurait qu'elle l'avait dissuadée d'entrer au théâtre et que, n'ayant pu réussir ♦à l'en éloigner, elle avait mis tout en œuvre pour que la débutante n'abordât pomt des rôles importants. On se souvenait encore de son attitude, le soir qu'Augustine avait affronté le public : elle avait affecté d'applaudir d'une façon inopportune. 11 y avait des témoins dune sorte d'altercation entre les deux sœurs, pendant un entr'actc, dans la loee de la cadette. De ces

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menus faits, on forma un faisceau redoutable. Sophie voulut d'abord braver ces clameurs ; on lui prouva durement, à l'une de ses représentations, combien l'opinion était déchaînée contre elle; on ne la laissa point jouer son rôle et elle dut se retirer. Ses adversaires sommaient le lieutenant-criminel d'intervenir, ('elui-ci ne pouvait guère agir, cependant : la malade, guérie, n'avait point porté dô plainte. (Comment retrouver, dès lors, des indices d'empoisonnement? Les amis de Sophie ripostaient d'ailleurs qu'ils seraient bien aises qu'on leur désignât le poison employé. Mais l'agitation était à son comble, et, comme il arrive toujours, les plus acharnés étaient ceux qui n'avaient aucun élément d'information personnelle.

Sophie Dufayel se décida à répondre par un Mémoire justificatifs qui repoussait, point par point, les chefs d'accusation. Dans l'ordre matériel, d'abord. Le soir des seconds débuts d'Augustine, dans Zémire et Azor, elle s'empressait auprès de sa sœur, et, comme celle-ci éprouvait quelque fatigue, elle envoya chercher, pour

1. Aujourd'hui fort rare. Il ne laisse pas que d'être assez agréablement écrit, pour véhément qu'il soit. La bibliothèque de la Comédie-Française en possède un exemplaire.

la lui faire prendre, une bavaroise, bientôt apportée par un garçon de café. Mais, dans le même temps, M™'^ Dufayel, la mère, offrait à Augustine une tasse de bouillon qui fut préférée. Oii donc était le verre d'eau sucrée où elle auraitî jeté du poison?

Puis, des défenses d'ordre moral-: sans doute,' elle n'avait point vécu jusqu'alors sur le pie( d'une grande intimité avec Augustine, mais il n'y avait point entre elles d'inimitié. Si elle lui^ conseillait de ne pas débuter dans des rôles oh il était impossible d'imiter la perfection de ]\|me fpial, c'était pure sollicitude, préoccupation de lui éviter une épreuve dangereuse. Pendant la représentation, loin de penser à une rivalité, elle s'inquiétait aux passages qui décident du succès : « J'étais dans une loge louée par des personnages qui veulent bien avoir des bontés pour moi; ils savent si mon visage et mon maintien respiraient le crime! » 11 est vrai qu' Augustine, qu'elle complimentait, se montra froide à son égard, mais c'est de quoi elle souffrit, surtout quand, après avoir cru que l'orgueil de sa gloire nouvelle la rendait dédaigneuse, elle comprit qu'il fallait attribuer son injustice à la malignité de certains : « Ces soupçons de

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jalousie me piquèrent et me jetèrent dans une sorte d'indifférence envers elle qui fut le parti auquel je m'arrêtai. » Sophie terminait par la publication de deux pièces destinées, selon elle à dissiper les derniers doutes, un certificat du médecin Guinot « que la maladie de M"^ Augustine Dufayel n'avait été causée par aucun poison », et une lettre d'Augustine elle-même : a Sophie, les chagrins que tu éprouves me pénètrent et je dis à tout le monde que j'ai bien de la peine à entendre les calomnies qui se répandent. Va, Sophie, mon cœur ne t'a jamais soupçonnée. Sois bien raisonnable. Aimons-nous bien, adieu, je t'embrasse et suis pour la vie ta petite sœur. » C'était du dernier touchant, et c'était vraisemblablement le mot de la fin le meilleur pour cette plaidoirie.

Mais le Mémoire ne suffit pas à désarmer les accusateurs : on exalta la générosité d'Augustine, on trouva le certificat du médecin Guinot bien sommaire; l'histoire de la bavaroise et du bol de bouillon ne parut invoquée que pour établir une confusion, et, au demeurant, il était acquis que Sophie et Augustine, au moment des débuts de celle-ci, étaient manifestement en mauvaise intelligence. Cette justification ne

réussit donc pas à modifier l'opinion, dont \ocolères continuaient à gronder. ^

Etait-elle à ce point prévenue qu'elle ne voulait rien entendre? Avait-elle de plus fortes raisons que celles qui nous sont parvenues de croire à un geste criminel? La comédienne accusée connut-elle, au contraire, d'injustes rigueurs?

Toujours est- il que Sophie Dufayel fut obligée, à dix-huit ans, de quitter définitivement la scène et Paris, où elle avait sa maison, rue des Deux- Portes-Saint-Sauveur, pour longtemps. Une note, narquoise des Mémoires secrets indique le ton oii on était monté contre elle. Bien avant qu'elle se résolût à l'exil, cette note était censée annoncer sa vente — mobilier, berline anglaise, chevaux et équipages — pour cause de départ. « — Et où va-t-elle donc? — Mais où on l'attend : à la Salpêtrière. »

Les comédiens français et les comédiens italiens ne vivaient pas toujours en parfaite intelligence, et les premiers, bien qu'il s'en fallût que tous acceptassent la culpabilité de Sophie Dufayel, n'étaient peut-être pas (d'autant que, après tout, il n'y avait personne de mort) très fâchés d'un scandale qui atteignait une maison

avec laquelle ils se trouvaient parfois en rivalités

1. Aux temps difficiles, les relations entre les deux théâtres devaient être beaucoup meilleures. On sait qu'en juillet 1791, ils s'associaient pour des représentations d'Alhalie avec les chœurs écrits par Gossec. La Comédie-Française était repréentée par M"«s Raucourt, Sainval, Ribou, et par Vanhove, Saint-Preux, Naudet, tandis que les chœurs étaient chantés par M™es Dugazon, Crétu, Desbrosses, Carline, Saint-AuDin, et par Glairval, Caillot, Trial, Michu, Ghenard, etc. « Nous nous associâmes pour un temps, disent les Mémoires de Fleury, messieurs de la Comédie-Italienne; ils vinrent chanter sur le Théâtre-Français et nous allâmes jouer sur le Théâtre-Italien. Ces voyages d'Athalie, proaienant tour à tour sa puissance et ses terreurs sur les deux rives, attirèrent les curieux ; nous nous trouvâmes parfaitement bien de cette collaboration inouïe. » La première recette {[^^' juillet) fut de 5.003 livres.

On constate que le talent de M""^ Bellecour est toujours goûté du public. Le Mercure déclare « qu'il n'estguère possible de jouer les soubrettes avec plus de gaîlé, d'intelligence, de naturel et de comique » qu'elle ne le fait. Il répète, en le variant, le compliment en septembre et en octobre 1777, en février et en août 1778, en septembre et en octobre 1779.

En 1778, le 9 mai, M'"^ Bellecour avait abordé la scène comme auteur, avec un opéracomique-féerie, dont Dezède avait écrit la musique, Zidiska. Ce nom deZuiiska parut-il un peu trop dur? Aux représentations suivantes, il

s'adoucit, devint Zulima. M"'^ Bellecour s'était inspirée d'une comédie de La Noue.

Dezède, l'année précédente, avait pris sa revanche de la chute du Stratagème avec les Trois fermiers dont le succès avait été éclatant : c'est une de ses meilleures partitions, bien conçue au point de vue scénique et où sa musique a le plus de grâce. 11 avait été moins heureux avec Fatmé ou le Langage des fleurs^ opéra-comique donné àpeu de temps de distance àFontainebleau. Sa collaboration avecMonvel s'était interrompue, et le marquis de Saint-Marc était un homme de théâtre moins expert que le comédien. lAiliska ou Zulima dut réussir ou recevoir, au moins, un accueil suffisamment honorable, puisque la pièce fut reprise plusieurs fois.

M™^ Bellecour (dit Grimm), qui joue avec tant de naturel les rôles de soubrettes à la Comédie-Française, a eu la plus grjande part à cet ouvrage. La musique est de son ami M. Dezède. L'idée principale est assez ingénieuse, et les détails ne manquent ni de finesse ni d'esprit. Zulima est aimée de deux princes, protégés chacnu par une fée : l'un a dans son pouvoir tous les enchantements du monde ; l'autre, aux simples charmes de la nature et d'un cœur sensible, réunit encore l'heureux secret de faire disparaître à

sa volonté tous les prestiges de son rival. On ne demande point lequel doit remporter sur l'autre, on le sait d'avance, et cette certitude ôte à la marche du drame l'intérêt dont il aurait pu être susceptible.

Il ne paraît pas que M"* Bellecourait fait une autre tentative de ce genre, à moins qu'elle n'ait eu une part discrète dans Tarrangement de Cécile *, autre opéra-comique dont Dezède avait emprunté le sujet à un roman de M'^'^Riccoboni, les Lettres de Juliette Catesby. C'est avec Sauvigny qu'il devait travailler pour .4 trompeur^ trompeur et demi ' et pour Pêronne sauvée \ — ce dernier ouvrage représenté à l'Opéra, — collaboration malheureuse, d'ailleurs. Dezède n'allait retrouver le succès qu'en revenant à Monvel, et ce sera alors l'heureuse destinée de Biaise et Babet et àWlexis et Justine.

Les événements, dans la vie de M""" Sellecour, telle qu'elle se Test arrangée et telle que l'ancienneté de ses services à la Comédie la lui a faite, deviennent rares. En considération de ses cervices, une pension de mille livres lui est accordée

\. 26 janvier 1780.

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