‹ Mademoiselle GogoChapitre 46 sur 47 · H prairial an VII {30 mai · texte numérisé non relu

H prairial an VII {30 mai

Peu de temps après la reconstitution de la Maison qu'elle avait servie pendanl près d'un demi-siècle, M""" Bellecour mourait, le 17 thermidor an VII. Elle avait été emportée par une maladie d'intestins, et le D'' Decelle, chirurgien, avait vainement tenté une opération. Jk

Et après une vie aventureuse, voici l'heure de rintervenlion des nol;aires, des déclarations légales, des inventaires, du partage de la succession.

Le 20 thermidor, à la requête d'Etienne- François Le Roy de la Corbinaye, demeurant à Paris, rue Saint-Pierre-Pont-aux-Choux, 24, et

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de Louise Le Roy de la Corbinaye, veuve Macdonald, demeurant rue Saint-André-des-Arcs, frère et sœur de la défunte, héritiers chacun pour moitié, le notaire Péan procédait à l'inventaire de ce qui se trouvait dans Tappartemenl de la rue Barbette, n** 473, division de l'indivisibilité.

Et, par ces actes, on voit ce qui restait d'une existence de comédienne qui se terminait au seuil du xix*^ siècle, ayant traversé la Révolution, après avoir été si représentative du frivole, séduisant, remuant et batailleur xviir siècle. Entre M"' Gogo et la citoyenne Bellecour, quel abîme de mœurs et d'idées! Souvenirs de guerre, môles de galanterie? Les enthousiastes armées républicaines avaient de nouveau foulé le sol où s'étaient établis, avec leurs scènes improvisées, les camps du maréchal de Saxe. Souvenirs des fastueuses folies des fermiers généraux? La plupart d'entre eux avaient été guillotinés. Souvenirs de théâtre? Les comédiens s'étaient divisés, s'étaient transformés en adversaires politiques, avaient failli détruire leur illustre héritage! Souvenirs d'amour, de liaisons éphémères ou ennoblies par un peu de sentiment? Les jolis hommes d'antan, qui survivaient, étaient maintenant de

vieux cmit;rés, inquiets du iendeniain, maussades, vivant d'expédients! Dans les tiroirs d'un petit bureau en bois de rose, d'anciennes lettres passionnées voisinaient avec des certificals de résidence, des papiers au cachet de la section, des récépissés du bureau de déclaration des créanciers des condamnés, notamment avec un titre servant à constater une créance surLaborde. Que de contrastes!

A travers toutes les difficultés de l'époque^ l'actif de la succession se montait encore 64.534 francs. On trouvait, en outre, trois inscrip tions au Grand-Livre de la Dette publique viagère ; la première, de 2.000 francs, avec jouissance ' au l*^' germinal an Y; la seconde, de 700, avec jouissance au l'"'' germinal an VI'; la troisième, de 330 francs. Sans doute, les récentes mesures financières avaient diminué la valeur de ces titres. Quant au contrat de pension de retraite de la Comédie, il n'était plus, alors, qu'un morceau de papier, mais, enfin, c'était, d'autre part, la vie assurée.

M'"*^ Bellecour avait conservé des bijoux, que

1. Ces dates indiquent que M"i« Bellecour était devenue tituaire de ces rentes par réversion au décès d'un précédent titulaire. Ces rentes avaient été constituées sur plusieurs têtes.

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r inventaire désigne ainsi : « Dans un coifret garni de charnières, à serrure d'or, deux bagues, ayant chacune un portrait, Tune d'homme, l'autre de femme, avec entourage de perles fines montées en or; une autre hague d'un chiffre en or, avec entourage de perles fines; dans un cabinet d'ivoire avec crochets d'or représentant des lyres, un solitaire, avec entourage de perles fines, une boîle h mouches de galuchat garnie d'une brosse montée sur or, un médaillon en or, une tabatière d'écaillé garnie d'un entourage de portraits encadrés d'or, une îorgnel te de spectacle, ivoire et or. »

Du luxe d'autrefois, il restait d'assez précieuses épaves qui se mêlaient à des objets beaucoup plus simples. Une riche garniture de toilette, s'accommodant d'une bouilloire de tôle peinte; des dentelles d' « ancienne Angleterre >> étaient rangées dans un tiroir à côté de tabliers de toile; une pendule de cheminée « garnie de magot> de porcelaine » était entourée de chandeliers de cuivre; un service de table en vermeil, des assiettes de Sèvres et de Saxe, dans une armoire en noyer, dominaient la planche où se trouvaient de simples assiettes en faïence blanche: Dans une autre armoire était soigneusement repliée

une courtepointe « avec des broderies chinoises ».

La chambre à coucher était demeurée confortable et même élégante : la cheminée, avec une grande glace ovale et son cadre sculpté et doré, supportait une autre pendule de porcelaine, « dans sa boîte de cuivre doré ». L'inventaire note : un paravent « à la chinoise », un petit rouet à filer, un bureau de bois de rose plaqué, couvert de peau noire, avec ornements de cuivre doré; un chiffonnier en bois de placage, six fauteuils cabriolet, dix autres fauteuils « d'ancien satin broché fond blanc », une bergère de velours d'Utrecht, un miroir de toilette, douze dessins à la gouache sur verre dans leur bordure de bois doré. Le lit, auquel le tapissier Chatcas fit pour 72 livres de réparations, est, par un retour philosophique des choses, un lit « à une seule personne », en forme de chaire à prêcher, garni de son ciel, pente, dossiers et bonnes grâces de Damas.»

Dans une pièce, à coté de la chambre à coucher, une armoire de bois de chêne, deux grands fauteuils cabriolet, un corps de bibliothèque en acajou, contenant d'assez nombreux volumes, dont l'inventaire a été fait en gros : cinquantesept volumes de différents formats, cinquante-

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huit in-12, cinquante-six autres in-l2, dont Paméla; item, cinquante volumes in-12, dont Cécilia; item, cinquante volumes brochés, dont [es Enfants de rAbbaye\ item^ cent quarantehuit volumes, dont la Bibliothèque des Romans \ item, cent cinquante-quatre volumes in-8 et in-12, dont les Voyages imaginaires', vingt-trois in-8, abrégé de Y Histoire générale des voyages', item, vingt-neuf, dont les Cent nouvelles nouvelles', item, cinquante-quatre volumes de différents formats, dont Polixandre', item, trente volumes, dont le Grand Cyrus', item, trente et un volumes in-12, dont les Œuvres de Villedieu^; item, onze volumes, dont Maison rustique nouvelle. Ces derniers volumes-là. M""" Bellecour les avait feuilletés à Gentilly.

Jusqu'au dernier moment, celle qui avait été M'"' Gogo avait gardé quelque coquetterie. Si l'on passe aux énumérations de la garde-robe, on trouve : quatorze peignoirs de toile garnis de mousseline; six coiffes de mousseline; quatre robes de différentes mousselines; six fichus de

1. Il s'agit sans doute des œuvres de M^''- de Villedieu, /romancière, morte en 4683, auteur des Annales galantes, des Amours des grands hommes^ du Porlrait des faiblesses fmmaines, etc.

batiste; deux robes et leurs jupons de linon broché; six corsets de toile et basin, quatre jupons de taffetas, un jupon de velours ponceau, six tabliers de taffetas gorge de pigeon, une robe de satin rose et son jupon, deux robes et jupons de camelot de soie blanche; une douillette de taffetas des Indes, un manteau de taffetas blanc doublé d'hermine, un manchon d'hermine et un autre de plumes de coq, onze jupons de basin, deux déshabillés en toile de coton garnis de mousseline, vingt-sept chemises, trente-huit mouchoirs, douze paires de bas de soie, cinq paires de souliers, quatre coupons de quatre aunes de mousseline, etc.

La maison était d'ailleurs bien garnie de: linge : vingt-quatre serviettes de toile plissée, six douzaines de toile ouvrée, onze nappes de toile ouvrée, douze taies d oreiller, vingt-cinq draps, douze paires de rideaux de croisée, etc.

De ces objets divers, mentionnés sèchement sur l'inventaire, quelques-uns avaient suivi M'"^ Bellecour dans toutes les étapes de sa carrière. Quant aux portraits, dont le notaire Péan n'avait fait qu'une description si sommaire, quels étaient-ils? Ces miniatures, qui lui rappelaient-elles, parmi ceux qu'elle avait aimés? Les

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liériliors ne s'intéressèrent guère, sans doute, qu7i leur précieuse monture ^

M""' Belleeour fut vraisemblablement enterrée au cimetière Sainte-Marguerite *. \u'Almanack des spectacles de Fan VIII lui consacrait une notice, qui fut son oraison funèbre. Elle évoquait son rire, son rire éclatant, son rire « éb^ctrisant )).

1. La légende de la misère de M'"® Bellecour a été acceptée par tous ceux qui ont parlé d'elle. Lemazurier reprit ce qu'avaient écrit Etienne et Martainville, et ceux qui onl suivi l'ont imité. Ce n'est pas la première fois qu'on constate que, après plus d'un siècle, on est mieux instruit sur certaines particularités que les contemporains. — Sous l'Empire, l'hùtel Bourée de Gorberon, où mourut M^i» Bellecour. dépendit quelque temps de la Légion d'honneur. La maison existe toujours.

2. A cette époque, la rue Barbette appartenait au VII h arrondissement. Un arrêté de l'administration du département de la Seine, en date du 22 thermidor an IV, avait spéciûé que le VIII* arrondissement porterait ses morts au cimetière « Marguerite ». {Communication de M. Manneville.)

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