QUAI DU LOUVRE
Tonî tiroils n'scrvés 1 - ' ^
Je suis née le vendredi saint, dans une petite ville du Poitou. On ne m'attendait pas si tôt, et j'avoue qu'on ne pouvait plus mal choisir son jour pour entrer dans le monde. De toute façon mon arrivée fut une désagréable surprise. Mon père, qui était receveur des finances à Saint -Clémentin,' désirait un garçon; une somnambule le lui avait prédit, il y comptait et avait décidé qu'on l'appellerait Maurice. Quand la sage-femme, après m'avoir examinée aux grises lueurs d'une pluvieuse matinée d'avril, annonça une fille, mon père poussa un juron formidable et tourna
brusquement le dos à la matrone scandalisée.
Toute la laye.tte avait été marquée aux initiales de ce Maurice idéal qui devait empêcher le nom de Mauclerc de tomber en quenouille. — Quel dommage ! murmura plaintivement ma mère, et quel nom donner maintenant à Tenfant? — Qu'on rappelle Guignon ! répliqua mon père furieux. — Et le nom m'est resté.
Cependant il fallait utiliser les fameux M brodés sur la layette, et il fut convenu qu'on me nommerait Madeleine. Ma mère étant trop délicate pour me nourrir, je fus confiée à une belle paysanne des environs de Ruffec; mais l'influence néfaste qui s'était déjà manifestée à ma naissance continua de s'attacher à moi : au bout de quelques semaines , on s'aperçut que cette fille n'avait plus de lait. Je dépérissais à vue d'œil. Mon père haussait les épaules et allait partout répétant « qu'on n'élèverait pas cette petite... » Puis, comme ma mère fondait en larmes : « Eh bien, quoi? ajoutait-il, elle mourra. . . Cela vaut mieux que d'avoir une enfant malingre. » Enfin, un médecin de Poitiers ayant con-
Mademoiselle goignon. s
seillé d'essayer le lait de chèvre, on acheta une jolie chevrette blanche, et je me suspendis avidement aux mamelles gonflées de ma nouvelle nourrice. Son lait aromatique et salubre me sauva. Je m'étais si bien accoutumée à ce régime qu'on ne pouvait plus me séparer de ma chevrette aux cornes aiguës, et je la telais encore que j'avais déjà depuis longtemps les jambes assez solides pour piétiner le sein de notre antique nourrice à tous, la terre, et les yeux tout grands ouverts pour admirer les merveilles du monde extérieur.
Pendant cette période du premier âge, nous sommes plus vivement impressionnés par les choses que par les personnes. J'ai à peine un vague souvenir des gens que j'ai vus dans ma petite enfance, mais je me rappelle très-exactement la façon dont j'ai fait connaissance avec les pierres, les fleurs et les bêtes, dans notre vieille maison de Saint-Clémentin, située au bord de la Charente, non loin de la route de Ruffec. Grâce aux verres grossissants que les enfants ont dans les yeux, tout m'y paraissait immense :
le double perron de la porte d'entrée, le vestibule sonore, l'escalier aux marches carrelées et à la rampe de chêne, le grenier avec sa forêt de charpentes. Je revois distinctement le jardin bas et ombreux qui se prolongeait jusqu'au bord de la rivière marbrée de feuilles de nénufar, la terrasse qui le dominait et où des héliotropes poussaient de vigoureuses floraisons à odeur de vanille, les allées sablées^ semées de débris de faïence bleue, que je prenais pour des écailles tombées du ciel, et que je serrais précieusement dans les poches de mon tablier. Je me souviens surtout d'une magnifique julienne blanche à fleurs doubles, qui s'épanouissait dans une des plates-bandes, et pour laquelle j'avais une vive tendresse. Je me couchais tout près d'elle, j'admirais ses opulents panaches, si fièrement dressés vers le ciel ; je me grisais de son parfum pénétrant, je ne la quittais plus. Aussi mon chagrin fut-il grand lorsquiB je la vis jaunir et s'étioler. Je n^oublierai jamais mon effroi quand le jardinier, l'arrachant déterre, me dit qu'elle était morte et me montra un ver qui rongeait la
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racine. Ce fut ma première sensation pénible. Je restai longtemps assise près de la plate-bande dégarnie, me demandant avec terreur s'il en était ainsi de tout le monde, et si je ne mourrais pas, moi aussi, rongée par quelque affreuse béte invisible.
A cette époque, mon enfance était très-solitaire. Ma mère, toujours souffrante depuis ma naissance, ne sortait guère de la maison. Elle passait presque loutes ses journées étendue sur une chaise longue, au salon. C'est ainsi que je la vois dans mes souvenirs : très-pâle, très-languissante, enveloppée dans une robe de chambre de cachemire gris, et reposant sur les coussins sa tête, qui semblait trop lourde. Elle avait de grands yeux bleus un peu cernés, d'épais cheveux châtains lissés en bandeaux sur son front d'un blanc mat, et à demi cachés par de jolis bonnets de linge. Le plus souvent elle lisait ; parfois aussi elle s'asseyait au piano et se mettait à chanter de vieux airs. Sa voix frêle, mais trèg-expressive, avait le don de me charmer. Dès
que je l'entendais, j'accourais du fond du jardin,
je me blottissais dans l'embrasure d*une fenêtre, derrière de grands rideaux de soie brochée, et, ma poupée dans les bras, j'écoutais de toutes mes oreilles. Je ne pouvais entendre sans émotion ce passage de la vieille chanson de Bertaut :
Félicité passée, Qui ne peux revenir, Tourment de ma pensée.
Que n'ai-je en te perdant perdu le souvenir !
Je ne comprenais pas le sens des paroles, mais les sons mélancoliques de l'air me remuaient profondément. Peut-être aussi l'expression de tristesse qu'y mettait ma mère agissait-elle plus vivement sur mon organisation nerveuse? Chaque fois que ce refrain revenait sur ses lèvres, mes yeux s'emplissaient de larmes, et je sanglotais doucement derrière mon rideau.
Mon père était, comme esprit et comme tempérament, tout l'opposé de ma mère. Grand, robuste, bien découplé, l'œil vif, la mine fleurie, la voix chaude et retentissante, il représentait ce qu'on appelle dans le monde un joyeux compagnon et un beau cavalier. La vie sédentaire l'ennuyait. Il aimait toutes les distractions
bruyantes et coûteuses : les parties de campagne, le jeu, la chasse, — la chasse surtout. Nous avions une meute et un piqueur en livrée, (l'était une de mes joies, dans les matinées d'octobre, de me réveiller aux sons de la Fanfare du piqueur; alors je courais à la fenêtre, en robe de nuit, et je voyais mon père, la hioustache retroussée, vêtu de sa veste de chasse, guêtre jusqu'aux genoux, sauter lestement dans le tilbury, tandis que les chiens aboyaient et que la fanfare retentissait sur la roule. J*aimais mon père, bien qu'avec ses brusqueries et ses colères violentes il ne fût pas toujours tendre pour moi. Je le trouvais beau, élégant, imposant ; j'étais fière de lui, et je n'avais pas de plus grand plaisir que lorsque, dans ses jours de bonne .humeur, il m'emmenait avec lui à la promenade. On détachait une belle chienne épagneule qui s'appelait Ravissante, et qui nous suivait en bondissant, puis nous longions le bord de la rivière. Nous bavardions alors tous deux à cœur joie. Mon père me parlait du pays où il était né et de mes grandsparents Mauclerc, qui habitaient Trois-Fontaines,
un village situé aux confins du Barrois et de la Champagne. Ce n'était guère que dans nos promenades intimes qu'il consentait à faire allusion à son origine villageoise. A la maison, on n'en soufflait mot, mon père ne se souciant pas d'apprendre aux notables de Saint-Clémentin que leur receveur sortait d'une souche paysanne.
Quant à moi, ces récits de Trois-Fontaines remuaient sans doute au fond de mon cœur je ne sais quelle fibre campagnarde, car ils m'intéressaient singulièrement. Ces heures de promenades et d'expansion étaient des heures de fête, malheureusement trop rares. Mon père paraissait goûter médiocrement les douceurs de la vie de famille; il vivait beaucoup au dehors, et souvent nous ne le voyions pas même aux heures des repas.
Dans cette brume déjà lointaine de la première enfance, deux souvenirs très-vifs et trèscolorés surnagent encore au-dessus de tous les autres. Le premier est l'arrivée de ma bonne. Modeste. Ma mère, souvent alitée, ne pouvait s'occuper de moi et ne voulait pas me confier à
la cuisinière. Il fut convenu qu'on prendrait une jeuiie fille qui devait servir à la fois de bonne et de femme de chambre, et qui nous avait été recommandée par la femme du percepteur. Elle venait de Tours, où elle avait été élevée au couvent desursulines. Je la vois toujours débarquer à la maison, tenant une boîte à chapeau d'une main, et de l'autre une tête de carton comme il y en a chez les modistes. Agée de dix-sept ans, fraîche comme une rose de haie, avec des yeux d'un bleu très-doux et une forêt de cheveux blonds, elle était fort vive et pimpante, prompte à la riposte, superstitieuse à l'excès, ayant toujours un proverbe ou une chanson aux lèvres.
Sa gaieté, sa physionomie éveillée et ses bons grands regards me séduisirent sur-le-champ.
Elle, de son côté, me voyant pâlotte, délicate et un peu abandonnée, s'attacha fortement à la pauvre petiote^ comme elle m'appelait. La fîbre maternelle qui existe chez toute femme vraiment femme, se mit à vibrer soudain dans son cœur de jeune fille à l'aspect de cette enfant qui lui tendait les bras. Modeste me soigna, me
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câlina, me dorlola comme une mère. Nous couchions dans la même chambre, ma couchette près de la sienne, et bien souvent je me glissais près d'elle et je m'endormais dans ses bras. Elle avait la mémoire meublée de teus les contes de la Bibliothèque bleue ^ et j'ai été bercée avec les histoires de la. Belle Mélusine et des Quatre fils Aymou. Tous ces récits merveilleux me ravissaient et me passionnaient. Je buvais avidement les paroles de Modeste ; je vivais dans un monde de fées, de fils de rois, de châteaux enchantés, et j'y croyais plus énergiquement qu'aux chapitres de mon catéchisme, qui me paraissaient bien gris, bien monotones à côlé de toutes ces féeries. Ce catéchisme à couverture verte, que ma mère me faisait apprendre verset par verset, était pour moi comme une médecine amère ; je ne l'avalais que par petites doses et avec force grimaces. Parfois on appelait mon père pour me mettre à la raison, et avec son caractère emporté, cette intervention finissait toujours par des scènes où Modeste prenait chaudement ma défense. Elle était intraitable quand
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il s'agissait de moi. Lorsque par hasard elle avait le dessous, elle s'écriait qu'elle ne pouvait plus rester dans une maison où on maltraitait sa pétiole (îUe ; elle demandait son compte et disparaissait, emportant sa fameuse tête de carton. Cela durait cinq ou six jours, puis un beau matin on la retrouvait installée dans l'antichambre et ourlant des serviettes, comme si rien ne s'était passé.
Un autre de mes bons souvenirs de ce tempslà, c'est celui d'un vieux professeur de philosophie du collège de Saint-Clémentin, qui me donna mes premières leçons de grammaire:
M. Desprairies était un des familiers de la maison. Il paraissait avoir une tendre affection pour ma mère, et, quand il nous venait voir le matin après son cours, il ne manquait pas de lui apporter un bouquet de fleurs de son jardin. Je me rappelle toujours lui avoir vu effeuiller furtivement des roses dans le tiroir du chiffonnier oii ma mère serrait sa broderie et son livre favori. C'était alors un homme d'une cinquantaine d'années, trèsrougCj avec une ,voix de stentor, de gros favoris bourrus , d'épais sourcils proéminents sous lesquels brillai«jQt de beaux yeux spi-
rituels. Il portait de longues redingotes à la propriétaire, des cols qui lui grimpaient jusqu'aux oreilles, et, en guise de cravate, un énorme foulard vert et ponceau. D'abord il me fit peur, mais, l'ayant vu un jour sourire d'une espièglerie et l'ayant deviné bonhomme, je commençai tout doucement à m'émanciper au point que, lorsque nous étions seuls j'étais parvenue à le faire jouer à pigeon-voie. Pour me contraindre à demeurer attentive pendant mes. leçons, il me plaçait entre ses deux longues jambes et posait ses deux larges mains de chaque côté de mes joues, comme ces œillères qu'on met aux chevaux. Le jeudi, quand j'avais bien travaillé, M. Desprairies me disait de sa grosse voix : — Allons, petite, prenez votre panier, nous irons à la borderie et nous emmènerons Ravissante.
Oh ! les bonnes heures que celles du jeudi !
Nous suivions lentement le chemin de Saint- Saviol, qui côtoie la Charente ; M. Desprairies me tenait par la main, et Ravissante bondissait autour de nous en emplissant lair de ses aboiements joyeux. Pour arriver à la borderie il fal-
lait traverser la châtaigneraie des Touches, toute pleine de mousse, de bruyères et de champignons couleur d'or. M. Desprairies ne se lassait jamais de mes pourquoi. J'étais la plus grande questionneuse du monde; je voulais tout savoir pourvu qu'on ne me l'apprît pas sous forme de leçon. Au bout d'une heure, on apercevait les arbres de la borderie. Mon professeur tirait de sa poche une énorme clet pour ouvrir une toute petite porte aux planches grises, et nous entrions dans un vaste enclos, ni jardin, ni bois, oii il y avait de tout : de la vigne, du maïs, des cerisiers chargés de cerises dans la saison, des poiriers dont les branches croulaient sous les fruits, des massifs de figuiers et d'énormes touffes de fenouil et de lavande. Au milieu de ce fouillis s'élevait une maisonnette où nous nous installions près d'une table rustique, entre un bahut garni de semences et une longue horloge de village qui ne marquait plus les heures. . . Assise sur les genoux de mon maître, j'écoutais les aventures de Don Quichotte; M. Desprairies, tout en me contant
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ses histoires, me pelait gravement une belle poire fondante, que je savourais avec délices... Et nous étions tous deux bien, bien heureux I Le soir, après avoir cueilli un bouquet pour maman, nous retraversions la châtaigneraie déjà obscure ; puis nous rentrions à Saint-Clémentin, moi lui donnant la maiii, et lui portant avec précaution mon petit panier plein à' oronges ou de châtaignes. Je revenais le cœur dilaté, les joues roses, les yeux brillants, et M. Desprairies, après avoir offert son bouquet et baisé respectueusement la main de ma mère, me disait avec une légère tape sur la joue : — Bonsoir, petite, apprenez bien votre verbe.
Excellent homme I A la maison, toutle monde l'aimait, hormis mon père, qui détestait les livres et les savants, et que les attentions de M. Desprairies pour ma mère avait le don d'agacer singulièrement. Quand il surprenait l'un de ces tendres et innocents baise-mains que maman avait pris l'habitude d'accorder à mon professeur, il laissait échapper un juron mal étouffé, et à peine M. Desprairies avait-il tourné le dos
qu'il le persiflait avec acharnement, le traitant irrévérencieusement de barbon ridicule et de vieux rocantiu. Ma mère, elle, affectionnait mon maître comme on aime un bon chien bien laid, mais fidèle, soumis et passionnément dévoué.
Elle lui contait ses pressentiments, ses rêves, ses petits chagrins, et elle était si sûre de sa solide amitié qu'elle lui confiait même ses plus grands secrets, comme je l'appris par une conversation qui eut lieu entre eux un soir qu'on me croyait endormie. — Je venais d'avoir la rougeole, et on avait transporté mon petit lit dans l'alcôve de ma mère. Il faisait déjà froid, un léger feu de sarments flambait dans la cheminée ; du fond de l'alcôve, en ouvrant les yeux, je voyais ma mère étendue sur le canapé, et non. loin d'elle M. Desprairies dans un fauteuil. Modeste allait et venait à travers la chambre, tantôt se penchant vers Tâtre, tantôt s'approchant de ma couchette, et moi, tout heureuse d'être ainsi dorlotée, je m'assoupissais par instants, bercée par le frémissement de la bouilloire entre les chenets. Quand je me réveillai, Modeste était
partie et on parlait de moi. — Elle est bien mi- ' gnonne et bien affectueuse, disait M. Desprairies en fourrageant dans ses favoris avec une aiguille à tricoter, elle vous ressemble.
— Trop ! soupira ma mère ; pourvu que cette ressemblance ne lui soit pas fatale ! Monsieur Desprairies, croyez-vous que Dieu punisse les enfants des fautes de leur mère?
— Des fautes? s'écria-t-il ; hé! bonnes gens, quelles fautes auriez-vous pu commettre, vous, douce et candide comme un lis !
— J'en ai pourtant une à me reprocher, une très-lourde... Je me suis mariée contre le gré de mon père, ne le saviez-vous pas?
— Je savais M. Mauclerc brouillé avec votre père, voilà tout...
J'avais ouvert mes yeux tout grands, et j'écoutai avidement toute la conversation. Ma mère conta à M. Desprairies comment elle avait été adorée par son père, M. de Rosières, et comment elle avait connu son mari dans un bal de la petite ville qu^elle habitait. Mon père était beau et
séduisant, elle l'avait tout de suite passionné-
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" ment aimé. Il demanda sa main, et il essuya un refus dédaigneux. Ce refus désespéra ma mère ; elle avait la tête montée, et une nuit, en plein bal de la préfecture, elle disparut, enlevée par mon père. — Cela fit un esclandre terrible, comme vous le pensez bien, ajouta ma mère ; on fut forcé de nous marier; mais M. de Rosières ne me le pardonna jamais. « Tout estfini entre nous, me dit-il, la veille de mon mariage; mais tout n'est pas fini avec le ciel « qui vous châtiera dans vos enfants du mal que vous m'avez fait. Adieu.'., » Et je ne Tai plus revu...
Je devinais au son de la voix de ma mère que les sanglots lui serraient la gorge.
— J'ai été bien heureuse, continua-t-elle, bien heureuse dans les premiers temps ; hélas I je crois que le ciel commence à me punir de mon bonheur ; pourvu que cela s'arrête à moi, et que ma pauvre Madeleine n'en souffre pas à son tour... Mon ami, promettez-moi de veiller sur elle quand je ne serai plus là.
— Allons, chère dame, murmurait M. Desprairies en essuyant ses yeux avec son vaste
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mouchoir à carreaux, ne parlez pas ainsi. C'est moi, pauvre vieux^ qui ne serai plus là.
Elle secoua la tête et répéta : — Promettezle-moi !
Alors je le vis qui portait religieusement la main de ma mère à ses lèvres, puis il dit d'une voix très-émue : — Je vous le promets.
J'étais émue moi-même, et je pleurais tout bas dans mon petit lit; enfin le sommeil me reprit, et mes paupières alourdies se refermèrent sur mes yeux gros de larmes.
J'entrais alors dans ma neuvième année ; j'avais l'esprit très- éveillé et très-observateur. Mon père, que les visites quotidiennes de M. Desprairies impatientaient, s'avisa tout à coup de trouver que je n'apprenais rien et que j'avais besoin de la discipline d'une pension. On décida cpi'à la rentrée je commencerais à suivre, comme demi-pensionnaire, les classes du couvent des dames dominicaines. Ce couvent était une grande bâtisse d'aspect maussade, située dans le quartier des Capucins. Modeste m'y conduisait chaque matin et venait m'y chercher à la nuit tom-
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bante. J'eus d'abord grand'peine à me faire à ce changement; cette maison claustrale et silencieuse, ces religieuses en robe de laine blanche me plaisaient médiocrement. Cependant peu à peu je m'habituai à ma vie d'écolièrc. Mes petites camarades m'aimaient et toutes mes maîtresses m'avaient prise en affection, à l'exception d'une seule, — la maîtresse de piano. Celle-ci n'était pas une religieuse ; elle venait seulement chaquematindonnersesleçons aucouvent. Elle s'appelait mademoiselle Hermancede La Geneste, était Parisienne et avait été élevée à Saint-Denis. Je n'ai jamais bien su quels hasards l'avaient amenée au fond du Poitou, dans cette obscure petite ville où elle vivait assez pauvrement. C'était une grande et belle personne, de vingt-cinq à vingt-six ans, très-blanche, avec de longs yeux noirs et une épaisse chevelure sombre. Elle avait des manières câlines et une voix doucereuse, mais on sentait que son métier l'ennuyait et qu'elle haïssait les enfants. Pour mon compte, elle m'avait prise particulièrement en grippe, et me rudoyait fort. On a tou-
jours beaucoup obtenu de moi par la douceur, mais l.es façons sévères et impérieuses m'exaspéraient et me poussaient à la révolte. Aussi étais-je pour mademoiselle Herroance une élève détestable et détestée ; elle ne me passait pas la moindre étourderie ; et quand, perchée auprès d'elle sur mon tabouret de piano, j'avais le malheur de manquer un doigté ou de faire une fausse note, elle m'appliquait sans pitié un coup sec avec la règle dont elle se servait pour battre la mesure. Cette leçon de musique était devenue pour moi un supplice, et j'avais la fièvre dès que j'entendais sonner l'heure dupiano.
Un matin de printemps, mon père, se sentant des dispositions à la flânerie, s'était offert pour me conduire au couvent. Il était de joyeuse humeur et chantonnait en me donnant la main. — Eh bien, Madelon, me dit-il, faistu des progrès ?... Es-tu contente de ta pension?
Il avait la mine si épanouie, que je résolus de profiter de l'occasion et de lui confier tout ce
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que j'avais sur le cœur. — Je suis contente de tout le monde, répondis-je, excepté de. mademoiselle de La Geneste.
— Qu'est-ce que mademoiselle de LaGeneste ?
— La maîtresse de piano... Elle me fait des injustices^ et puis elle me bat.
— Comment ! comment ! s'écria mon père, je n'entends pas qu'on te maltraite, Madelon ! Attends, je vais l'aller voir, cette péronnelle, et lui dire deux mots.
Il m'accompagna en effet au parloir, et fit demander mademoiselle Hermance. Tout en l'attendant, il se promenait de long en large dans le parloir sombre et me répétait : — Tu verras, Madelon, tu verras comme je lui dirai son fait!
Mademoiselle Hermance entra, moulée dans son éternelle robe de soie noire, et salua gracieusement. Mon père s*arrêta, la dévisagea un moment, puis son air courroucé disparut tout à coup et fît place à un aimable sourire.
— M. Mauclerc, je crois? dit mademoiselle de La Geneste de sa voix la plus mielleuse, je le dé
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yine à une ressemblance frappante avec notre belle petite Madeleine... — En même temps elle passait traîtreusement sur mes cheveux blonds sa main blanche et effilée, puis elle lançait à mon père un regard oblique à la fois caressant et scrutateur. Bien des fois depuis je l'ai vue se servir de ce diabolique regard quand elle voulait prendre les gens dans ses filets ; elle le coulait discrètement à travers les longs cils de ses yeux mi-baissés; en même temps ses lèvres d'un rouge vif, — Pinférieure légèrement proéminente, — décochaient un sourire malicieux et hardi. Le contraste entre ces yeux mystérieusement voilés et ce sourire effronté donnait à sa physionomie une expression étrange, à la fois chaste et provocante.
Mon père subit le charme comme les autres.
11 s'inclina, murmura un compliment fort bien tourné, et me prenant par Toreille : — Hé bien, mademoiselle, dit-il, cette petite ne mord donc pas à la musique?
— Pas autant que je le voudrais, monsieur, répondit mon adroite maîtresse. Cela tient sans
doute à la dissipation naturelle qu'engendrent des laçons prises en commun avec des camarades, et puis, c'est peut-être aussi un peu ma faute. Ici nouvelle œillade, à laquelle mon père répliqua galamment en affirmant à mademoiselle de La Geneste qu'elle devait être une excellente maîtresse, et qu'on serait ravi d'être de ses élèves.
— Non, en vérité, poursuivit mademoiselle Hermance souriant et baissant les yeux, je crois qu'il y a de ma faute. Je suis trop ardente, je mets à mes leçons la chaleur que j'apporte à tout ce que je fais. Quand une élève m'intéresse, je voudrais la voir passionnée comme moi pour la musique, et parfois je m'impatiente un peu. Il n'en serait pas ainsi sans doute, si je pouvais consacrer à Madeleine toute mon attention dans des leçons prises plus à loisir, au milieu de moins d'agitation.
Mon père en- convint et répondit qu'il y aviserait.
— En attendant, lui dit-il tandis qu'il me serrait le bras fort rudement, ne ménagez pas cette
bambine, qui est étourdie comme une linotte et paresseuse comme une loutre !
J'étais indignée, et je voulus protester.
— Taisez-vous, s'écria-t-il en ouvrant la porte du parloir et en me faisant pirouetter dans lé corridor ; allez à votre besogne et travaillez mieux, vilain petit Guignon !
Le pis fut qu'une de mes camarades traversait le corridor au moment où mon père me lançait ce sobriquet, et à l'heure de la récréation, tandis qu'au pied d'un arbre, le cœur gros, je méditais sur ma déconvenue, j'entendis d'impitoyables petites pestes me crier de tous les coins de la cour : — lié ! Guignon, mademoiselle Guignon !
Le plus clair résultat de ma plainte contre mademoiselle Ilermance fut l'introduction de la maîtresse de piano dans notre intérieur*. Sur le rapport élogieux que fît mon père, ma mère se mit en relation avec elle, et il fut convenu qu'elle viendrait, chaque soir, me donner une legon chez nous. Mademoiselle de La Geneste était insinuante et souple comme une couleuvre. Elle avait de la grâce, de l'esprit et une éducation bien supérieure h celle de toutes les dames qui composaient la société de Saint-Clémentin. Il ne^lui fut pas difficile de séduire ma* mère, si sensible aux démonstrations et aux prévenances. Elle l'accompagnait au piano, lui faisait la lecture et se chargeait de toute sorte de petites corvées de ménage dont les détails
avaient toujours répugné à la nature un peu nonchalante de ma pauvre maman. En peu de temps, elle sut se rendre indispensable et devint la meilleure amie de la maison. Elle avait eu le talent de rendre mon père plus assidu au logis. Lui, qui saisissait d'ordinaire toutes les occasions de passer ses journées au dehors, était devenu beaucoup plus sédentaire. Ma mère s'en applaudissait. Quant à moi, ce témoignage de l'influence de mademoiselle de La Geneste n'avait fait qu'augmenter mon antipathie ; j'étais jalouse de l'empire qu'elle prenait sur mon père, et je la détestais du fond du cœur. Je restais insensible à toutes ses caresses. Elle avait essayé de me prendre par mon faible, la gourmandise; mais je serais morte de faim plutôt que de toucher aux gâteaux qu'elle m'apportait ; j'allais les enfouir dans la terre, au fond du jardin. Mon père, à qui cette antipathie n'échappait point, me reprochait rudement mon ingratitude, et ma mère s'en étonnait.
Ma haine s'accroissait à mesure que devenait plus visible l'incompréhensible attrait exercé
par cette étrangère. Une après-midi d'octobre, vers la fin des vacances, je m'étais réfugiée au jardin, sous une épaisse tonnelle de clématite, et j'y lisais le Robinson sUisse. J'entendis de loin crier le sable de l'allée, et entre les massifs j'aperçus mademoi^lle Hermance et mon père, qui se promenaient lentement autour de la pelouse. La conversation était fort animée ; mademoiselle de La Geneste minaudait en passant ses longues mains blanches sur ses bandeaux noirs, lissés de chaque côté des tempes. Tout en écoutant mon père, qui paraissait fort échauffé, elle mordit une poire qu'elle venait de cueillir à l'espalier, puis tout à coup, ayant sans doute aperçu quelque insecte, elle poussa un petit cri et jeta le fruit dans l'allée. Je vis alors mon père ramasser précipitamment la poire, et, sans même ôler le sable qui la saupoudrait, la mordre avidement en regardant mademoiselle Hermance d'un air fort tendre.
Ils étaient arrivés en face de la tonnelle, et j'entendais distinctement leurs voix. Mademoiselle de La Geneste gratifia mon père d'un de
ses-régards veloutés et lui dit avec son provocant sourire :
— Quel enfantillage I et que penserait madame Mauclerc, si elle vous vovait?
— Hé! que m'importe madame Mauclerc?
s'écria mon père. Je vous aime plus que tout au monde ! — En même temps il saisit son bras, nu sous une large manche flottante, et le baisa avec emportement.
Mademoiselle Hermance sourit de nouveau, puis, dégageant rapidement son bras, elle se remit à marcher devant lui. Mon père la suivit lentement. J'entendis encore quelque temps le frou-frou de la robe de spie contre les bordures dé buis, ensuite ils disparurent du côté de la ternisse.
J'étais restée blottie au fond de la tonnelle, stupéfaite et tremblante. Mon cœur battait violemment sous mon tablier d'écolière. Il se passait en moi quelque chose d'étrange, qui tenait de la terreur et de la colère. — Il faut qu'il l'aime joliment, pensais-je, pour qu'il ail avalé
le sable ! — Et alors toute ma jalousie, toute
ma haine contre la maîtresse de piano, s'exaspéraient. Je ne comprenais que confusément la gravité de ce qui venait de se passer ; mais je sentais là dedans quelque chose d'injurieux pour ma mère, qui aimait si passionnément mon père. — Je lui dirai tout ! m'écriai-je. — Mais comment oser? — Une pudeur singulière me retenait ; pendant quinze jours je gardai mon secret, sans en souffler mot même à Modeste.
— Le désir de me venger l'emporta, et un jour je n'y tins plus. ^
C'était la semaine d'après la rentrée. Un matin, Modeste coiffait ma mère, et moi je me tordais d'ennui sur une analyse grammaticale, quand, prêtant l'oreille, j'entendis prôner les qualités de mademoiselle de La Geneste. — Elle est si distinguée, disait ma mère, et avec cela si discrète, si réservée, d'un dévouement à toute épreuve... C'est une bonne et véritable amie.
Je me mis alors à remuer les pieds et à gratter mon pupitre avec un tel air d'indignation que ma mère, s'apercevant de mes grimaces :
— Eh bien, fit-elle, qu'a donc cette petite?
Que signifie ce manège, Madelon?
— Non, lui dis-je, mademoiselle Jlerniance n'est pas ton amie, et je la hais !
— Voyez-vous, la vilaine jalouse, et pourquoi, mademoiselle?
— Parce qu'elle te trompe ! m'écriai-je.
Alors j'éclatai avec une violence inouïe chez
une enfant de onze ans. Je racontai tout : la scène de la poire, les paroles de mon père, le- baiser sur le bras... Derrière la chaise de ma mère. Modeste me lançait des œillades désespérées et me faisait en vain signe de me taire. J'étais partie, je soulageaiis mon cœur. Il y avait si longtemps que j'y amassais de la haine contre cette étrangère. Je ne m'arrêtai qu'en remarquant tout à coup la pâleur et les traits contractés de ma mère. Elle ne répondit pas un mot : c'était l'heure de la classe, et on m^emmena au couvent. J'y passai ma journée dans un singulier état de satisfaction et d*appréhension. Je m'étais vengée, mais qu'allait-il advenir de tout cela?.. Je me rappelle que, ce jour-
32 HÀDEHOISELLE GUI6N0N.
là, on avait allumé du feu pour la première fois, le ciel était très-gris, et de ma place, au fond de la salle obscure, j'écoutais dans une demi-rêverie le gai ronflement du poêle mêlé au monotone bourdonnement des récitations. — Que dirait mon père ? Renverrait-on mademoiselle de La Geneste ? Je Tespérais bien ; mais la perfidie de la demoiselle et son infernal aplomb me faisaient tout redouter... Vers quatre heures, on m'annonça qu'on venait me chercher, et je trouvai dans lecorridor Modeste avec une figure décomposée.
— Ah! ma petiote^ me dit-elle, comment as-tu pu inventer de pareilles choses contre mademoiselle Hermance? Ton père est dans une colère!.. Viens vite lui demander pardon.
— Je n'ai point de pardon à demander. Modeste ; tout ce que j'ai dit est vrai ! — Il y avait dans mes paroles un tel accent de sincérité que la bonne fille ne douta plus et m'embrassa au milieu de la rue. — Va ! soupira-t-elle, c'est pour notre malheur que. cçtte La Geneste est
entrée chez nous! Je voudrais qu'elle fût au fin fond de la Charente !
Nous arrivâmes à la maison, et Modeste me conduisit droit au salon, où on m'attendait. La pièce avait un air solennel. Un bon feu flambait dans la cheminée, la lampe était sur la table, et on avait allumé toutes les bougies des candélabres, sans doute pour éclairer d'une lumière plus impitoyable ma confusion et mon châtiment. La première figure que j'aperçus fut celle de mademoiselle Hermance, pelotonnée comme une chatte dans un coin du canapé. Je la vois toujours avec sa robe de soie marron, son p^tit col blanc et ses manchettes empesées; elle m'étudiait à travers ses cils baissés et jouait nonchalamment avec sa chaîne de montre. En face d'elle, ma pauvre maman sur sa chaise longue me regardait avec une navrante expression de tristesse et d'angoisse. Mon père, debout, adossé à la cheminée d'un air digne, me lança un coup d'œil furibond. J'étais entrée, tenant la mayi de Modeste, qui portait sur son bras mon manteau et mon petit chapeau.
— Approchez, mademoiselle, me cria mon père de sa voix la plus orageuse, nous avons un compte à régler !
— Cher monsieur, interrompit mademoiselle Hermance avec sa mine de chattemite et sa voix la plus caressante, ne l'effrayez pas. Il y a sans doute un malentendu... Viens près de moi, Madeleine, reprit-elle en me prenant la main; est-il possible, ma mignonne, que tu aies dit de pareils mensonges?.. Voyons, sois meilleure pour moi. Je t'aime, et tu me fais beaucoup de peine.
Droite et roide devant elle, j'arrachai ma main d'entre les siennes, et je répondis en la regardant fixement : — Non, je n'ai pas menti. — Je répétai brièvement l'histoire du fruit ramassé dans le sable et du baiser pris sur le bras. Ma mère s'était redressée toute pâle, et contemplait mon père avec de grands yeux tristes. Celui-ci bondit jusqu'à moi : — Tu mens! s'écria-t-il, mauvais petit Guignon ! Avoue que tu mens I — Et il me secouait violemment le bras.
MADEMOISELLE GUKiNON. 35
Je levai la tête vers lui 'et je lui répondis doucement : — Oh! papa, tu sais bien que je ne mens pas !
— Allons, ma petite Madeleine, reprit hypocritement mademoiselle Hermance, reviens à de bons sentiments... Quel est ton but? De me brouiller avec ta mère et de me chasser d'ici? Eh bien, je n'y reviendrai plus; mais confesse que tu as menti parce que tu me détestes.
— Oui, je vous déteste, mais je n'ai pas menti ! répétai-je cnergiquement. — Elle mit ses mains blanches sur ses yeux, fit mine de pleurer, et, se penchant sur le canapé de façon à laisser admirer les belles lignes de ses épaules et de Sa taille : — Ah ! dit-elle, quel malheur, quelle perversité dans une enfant de cet âge!
— A quelle heure nous as-tu vus au jardin?
me demanda mon père.
— A trois heures, répondis-je un peu à l'aventure, car je n'avais du temps qu'une notion très-vague.
Mademoiselle de La Geneste releva la tête,
écarta ses mains et sourit ironiquement en me regardant de côté. — Vous voyez, dit-elle en secouant la tête, à trois heures j'étais auK Palatries pour la leçon de mademoiselle des Ponteyes.
Mon père s'élança sur moi. — Te voilà confondue, petit serpent, monstre de méchanceté ! — Et comme il était furieux, il me frappa sans pitié, à outrance. Les coups pleuvaient dru comme grêle sur mon petit corps si délicat. Je n'opposais aucune résistance, je criais seulement tout au travers des gourmades : - — Bîats-moi, mais je n'ai pas menti ! *
Ma mère s'était évanouie. Mademoiselle Hermance restait impassible et lissait ses bandeaux noirs. Modeste, qui écoutait à la porte, fit irruption dans le salon et m'arracha des mains de mon père en criant à la lâcheté. Elle m'emporta dans notre chambre, tandis que je balbutiais encore entre des sanglots : — Non, je n'ai pas menti, j^ n'ai pas menti ! — La pauvre fillo me fit boire un grand verre d'eau et bassina les meurtrissures de mon corps. J'étais désespérée.
— Emmène-iDoi, lui disai&-je; partons, sauYonsnous bien loin ! — Je passai une nuit affreuse dans le lit de Modeste, qui essayait vainement de me consoler avec de bons baisers.
Le lendemain, au moment où je me préparais à partir pour le couvent, mon père donna l'ordre de m'enfermer avec mes livres dans un galetas attenant au grenier. — Ce sera, me dit-il, votre domicile, mademoiselle Guignon, jusqu'à ce que j'aie pris un parti à votre égard. — 11 ferma lui-même la porte à double tour et fit défense à Modeste de communiquer avec moi. Le galetas, blanchi à la chaux, éclairé par une lucarne donnant sur les toits, avait pour tout mobilier une vieille malle et une chaise dépaillée. Je m'assis sur la malle et me mis à réfléchir à ma malheureuse destinée. Après tout, je n'étais pas coupable et j'avais ma conscience pour moi. Je me souvins des princesses persécutées des contes bleus dont Modeste m'avait bercée» je me
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comparai à elles, et cette ressemblance qui flattait mon orgueil, jointe au sentiment de mon innocence, me soulagea un peu. A l'heure du déjeuner, la cuisinière m*apporta une soupe, un morceau de pain sec et -r- ironie où je reconnus l'initiative de mademoiselle Hermance, — surune assiette de dessert, un verre d'eau avec un curedent ! Ce cure-dent m'exaspéra plus que tout le reste ; je le foulai aux pieds avec rage, en maudissant mon ennemie qui m'avait aliéné l'esprit démon père... Je me rassis, désespérée, sur le bord de la malle, et, comme j'avais faim, je mangeai ma soupe. Le soleil, qui venait dorer l'appui de la lucarne, et le pépiement des moineaux me rassérénèrent. Je m'adossai à la fenêtre a6n de ne rien perdre de la vue, et je m'absorbai dans des contemplations infinies. L'air était doux, le soleil brillait, et je me mis à suivre des yeux le vol des grands nuages blancs ; je les voyais s'allonger et se transformer peu à peu, je leur donnais une personnalité et je me contais à moi-même de merveilleuses histoires sur ces belles nuées qui s'en allaient vers l'horizon.
40 MADEMOISELLE «UIGNON.
comme de blanches apparitions, vêtues de draperies flottantes. La journée se passa ainsi. A la nuit, on m'emmena à l'office, où je dînai, seule avec un lumignon fumant, puis de là au lit.
Au réveil, je fus prévenue que le jour même j'entrerais comme pensionnaire chez les dominicaines. On me fit descendre pour dire adieu à ma mère. Je m'élançai dans ses bras, elle me rendit mes caresses avec usure, et nous nous mimes à pleurer toutes deux. — Allons, Madeleine, soupira-t-elle, il faut être raisonnable. Ton père pense que la pension pourra seule assouplir ton caractère. Moi, je suis trop faible pour m'occuper sérieusement de ton éducation, je n'ai pas l'énergie qu'il faudrait... Et puis je t'aime trop! s'écria-t-elle en me jetant les bras autour du cou. — Comme je ne cessais de pleurer : — Sois sage, c'est pour ton bien, mon enfant; écoute les bonnes sœurs. Modeste ira te voir tous les dimanches.
J'embrassai ma mère encore une fois avec frénésie, et Modeste me conduisit dans le bureau de mon père pour lui faire mes adieux. Il ne se re-
tourna pas de mon côté, soit qu'il ne voulût laisser paraître aucune émotion, soit qu'il eût honte de son emportement contre une enfant qu'il savait innocente. — C'est bon ! c'est bon ! murmura-t-il du milieu de ses paperasses. Allez, mademoiselle, je vous ai recommandée au prône, et ces dames vous feront connaître mes volontés. Modeste ne me quitta qu'au parloir après m'avoir presque étouffée de baisers. Une sœur converse fut chargée de m'installer et de me faire endosser l'unifprme, — une affreuse robe de mérinos gros vert. Les pensionnaires n'avaient pas de relations avec*les externes ; elles prenaient leurs récréations à part et étaient astreintes à une dis* cipline presque monastique. Dès que je fus affublée de ma robe verte, la sœur me conduisit chez la supérieure, vieille femme à la figure anguleuse et sévère. — Ah I ah ! fit-elle d'une voix glaciale, c'est cette demoiselle qui ment...
Elle alla prendre dans un placard un grand carré de carton blanc, puis revenant vers moi : — Ma fille, me dit-elle, vous avez là un damna-
ble défaut qui a perdu nos premiers pères et qui
42 MADEMOISELLE tïUIGNON.
VOUS est soufflé par le malin esprit. Comme punition, vous garderez cet écriteau tout le reste de la journée. — Elle me montra la pancarte sur laquelle on avait écrit en gros caractères : menteiise, puis la sœur converse me l'attacha sur le dos. — Allez! ajouta la supérieure, portez-le avec Tesprit de pénitence, la haine de votre péché et le ferme propos de n'y plus retomber.
La sœur m'emmena^ J'étais pâle, mais je n'avais pas une larme ; seulement je sentais intérieurement une cuisante blessure à mon or-
gueil et un amer sentiment de l'injustice qui m'était faile. Quand il fallut entrer dans la classe, où toutes les élèves étalent réunies, il y eut, à la > vue de mon écriteau, un immense chuchotement de réprobation mêlé de rires étouffés. Je baissais les yeux, je devenais livide ; j'aurais voulu sentir le plancher s'effondrer, et disparaître précipitée à cent pieds sous terre. Le soir, quand je me vis dans un lit de fer, seule au fond de cet immense dortoir, je songeai à ma petite chambre bien close, aux caresses de ma mèxe et de Modeste, et je me mis à sangloter sous ma couverture.
MADEMOISELLE 6UIG1S0N. 43
Dans mon désespoir, j'allais jusqu'à envier le sort de notre chienne Ravissante, qui ne faisait rien, elle, qui dormait dans sa niche, et qu'on n'exilait pas de la maison !
Je me sentais perdue et je me morfondais dans ce couvent glacial. Ma tristesse redoubla le lendemain-, quand, à l'heure de la récréation, je vis toutes les enfants mettre leurs gants pour danser des rondes, afin d'éviter de se toucher les mains à même la peau. Je n'en revenais pas.
Cette rigide pruderie me gelait le cœur. Quand Modeste venait me voir le dimanche, j'étais toujours mal notée, et la bonne fille se désespérait. Une seule chose me faisait plaisir dans ma nouvelle existence, c'était de n'avoir plus mademoiselle de La Geneste pour maîtresse de piano.
Elle avait cessé de venir au couvent, et une religieuse la remplaçait ; mais, lors de mes rares jours de sortie, je la retrouvais installée à la maison près de ma mère, qui subissait de plus en plus sa despotique influence. Ma pauvre maman déclinait à vue d'oeil ; elle était maigre, presque diaphane. Sous prétexte de lui tenir
compagnie, cette couleuvre d'Hermance était toujours tapie auprès d'elle, sur le canapé. On nous laissait à peine seules un moment, et en voyant ma mère si frêle et si émaciée près de l'autre, si belle et si triomphante, je m'imaginais qu'Hermance lui jetait des charmes et Tensorcelait, comme on prétend que les vipères fascinent les oiseaux rien qu'en les regardant.
Cependant j'allais avoir douze ans, et on me préparait à ma première communion. Je pris la chose très au sérieux. J'avais un tel besoin de dévouement et d'idéal, que je me jetai à plein cœur dans la dévotion ; je m'y adonnai avec passion. Mon orgueil d'enfant y trouvait une satisfaction nouvelle. Dans mes élans de piété, il me semblait que je m'élevais au-dessus de la banale dévotion de mes camarades. Je ne rêvais que cilices et macérations, mais tout cela se passait en dedans, et, comme mes ferveurs ne connaissaient ni règle ni mesure, les religieuses n*y comprenaient rien. Elles prenaient des airs désespérés en me regardant, et levaient pieusement les mains au ciel pour l'implorer en ma
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iayeur. Le jour de la cérémonie approchait.
Comme on craignait que je n'eusse pas la con* tritioD parfaitâj on me vêtit de noir et on me conduisit dans une cellule également tendue de noir avec des larmes d'argent. Sur un coussin rouge était posé un crucifix d'ivoire, et devant le Christ, l'aumônier debout me fit un sermon où il me parla de mes crimes qui avaient causé la mort de Jésus. 11 entama d'une voix de basse d'effroyables descriptions de la damnation éternelle, et parla si bien que je pris peur et finis par m'évanouir à ses pieds. On jugea par mon émotion que je devais être touchée de la grâce, et le lendemain je fus admise au nombre des communiantes. Modeste arriva dès le matin, afin de me coiffer et de m'habiller. J'étais très-grave et très-émue. On m'emmena au parloir, où je trouvai mon père et mon bon ami Desprairies.
Je me mis à genoux et demandai à mon père sa bénédiction, en le priant de me pardonner le mal que j'avais pu lui faire. 11 était touché, je vis des larmes rouler dans ses yeux, et je me ietai à son cou. M. Desprairies poussait des sou-
pirs formidables, Modeste sanglotait. Nous partîmes pour la messe. La chapelle était pleine de fleurs, étoilée de cierges, embaumée et ensoleillée. Je me sentais le cœur emporté sur les nuages de Tencens ; les cantiques me ravissaient, et la musique de Porgue acheva de me plonger dans Pextase. Je me voyais déjà transfigurée, une palme à la main, et montant doucement au milieu des étoiles, vers les séraphins et les dominations.
Pendant toute la journée, il me sembla que je ne touchais plus à terre ; mais le lendemain il fallut retomber dans la réalité, au milieu des exercices, des versets de catéchisme et des leçons à apprendre, et les religieuses purent constater de nouveau que le grand acte auquel on m'avait si bien préparée ne m'avait inspiré ni le sentiment de Thumilité,. ni le respect de la ' discipline. Huit jours s'étaient à peine écoulés depuis ma première communion, quand un triste événement vint de nouveau changer ma vie. Un soir, on me fit appeler au parloir. J'y trouvai Modeste avec la figure contractée :
IIADENOISELLB GUIGKON. 47
— Tiens vite, ma pauvre petiote^ s'écria-t-elle, ta mère est bien malade !
Je lui saisis la main, et nous nous mimes à courir le long des grands couloirs. Nous traversâines rapidement les rues toutes pleines d'odeurs printanières, et nous arrivâmes essoufflées à la maison. Modeste m'emmena dans la chambre où ma mère était étendue dans son lit, plus blanche que les draps, et pouvant respirer à peine. Les fenêtres avaient été ouvertes pour laisser pénétrer l'air. Au chevet du lit, mon vieil anji Despraîries était assis, accablé ; mon père, accoudé au marbre de la cheminée, se frottait les yeux et se mouchait bruyamment. Au bruit de la porte, ma mère souleva ses paupières alourdies, et, me reconnaissant, me fit signe d'approcher. Je me précipitai vers elle et je m'agenouillai sur le tapis. Alors elle fit un effort et laissa tomber sur ma tète sa main amaigrie, dont je m'emparai e.t que je couvris de baisers. 11 s'était fait dans la chambre un grand silence, Je me souviens que l'odeur des chèvrefeuilles nous arrivait par bouffées, et qu'on entendait
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le bourdonnement des papillons de nuit attirés du jardin par la lumière de la lampe. Modeste pleurait tout bas derrière un fauteuil ; de temps à autre, M. Desprairies poussait un gros soupir, et mon père s'essuyait les yeux. Tout à coup, dans ce profond silence, je distinguai mon nom sur les lèvres de ma mère, et je mis ma tête près de la sienne. — Madeleine, murmura-t-elle, je m'en vais, chérie; sois bien sage et aime ton père,... malgré tout,... malgré tout !
Elle se tut, et tandis que je l'embrassais, je sentis un petit souffle passer 'sur mon visage, puis la tête de ma pauvre maman chanceler et s'affaisser sur l'oreiller. Je crus que c'était un évanouissement, mais Modeste, qui s'était penchée pour arranger les oreillers, poussa un cri : — Ah ! pauvre madame, elle vient de passer !...
M. Desprairies s'agenouilla brusquement, et mon père se laissa tomber dans un fauteuil. Au même moment, la porte s'ouvrit, et -mademoiselle de La Geneste entra sur la pointe des pieds. Moi, je fondais en larmes et j'appelais : — Maman ! avec désespoir. — Modeste, emmenez cette
enfant! dit sèchement mademoiselle Hermance.
Elle était debout au milieu de la chambre, et en la regardant je crus voir dans ses yeux je ne sais quelle horrible expression de triomphe.
Modeste m'entraîna malgré mes protestations.
Elle me coucha en m'étouffant de caresses, mais je ne voulais pas être consolée et j'éclatai en sanglots pendant toute la nuit. Le lendemain, je fus prise d'une fièvre violente, et le médecin me déclara sérieusement malade. Pendant qu'on emportait ma mère dans le petit cimetière des Palatries, le délire s'emparait de moi et me clouait pour huit jours sur mon lit.
Quand la fièvre mc.quilta, je me trouvai dans un état de faiblesse extrême. Je maigrissais, j'avais perdu Tappétit, et j'étais prise chaque matin d'une petite toux qui mettait Modeste au désespoir. Le médecin conseilla le changement d'air et un séjour en pleine campagne. Tous les ans, mes grands parents Mauclerc, très« désireux de voir leur petite-fille, écrivaient à mon père de m'envoyer à Trois-Fontaines ; mais jusqu'alors celui-ci avait fait la sourde oreille. Après la consultation du médecin, mon père ne montra plus la même répugnance ; à ma grande surprise, mademoiselle de La Geneste, qui venait" chez nous comme par le passé et devant qui la question fut agitée, insista pour qu'on me fît faire ce voyage. M. Desprairies allait tous les
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ans passer une semaine à Paris, et il était justement sur le point de partir. On le pria de se charger de moi et on écrivit à mon grand-père de venir me prendre à la gare. Ce projet m'enchanta et me rendit un peu de gaieté. Depuis la mort de ma mère, la maison me semblait vidé et désolée ; la vue de mademoiselle Hermance m'était odieuse, et l'idée de- rentrer au couvent me faisait frissonner. Et puis, pour moi qui n'étais jamais sortie de Saint-Clémentin, ce long voyage à travers des pays inconnus me charmait et réveillait mon goût pour les aventures et le merveilleux : aussi fut-ce avec joie qu'un matin je grimpai à côté de M. Desprairies dans le cabriolet qui devait nous conduire aux Maisons-Blanches, où se trouvait la station du chemin de fer.
Le cabriolet se mit à courir allègrement à travers les rues. Quand nous fûmes sortis de la ville, j'aperçus tout à coup à ma droite le cimetière des Palatrieset les tombes blanches parmi les arbres verdoyants. Je regardai fixement M. Desprairies, qui soupirait : — Est-ce que nous sommes bien pressés par l'heure du train? lui demandai -je.
52 MADEMOISELLE GDI6N0N.
— Non, non, pelite, nous avons un bon bout de temps devant nous. — Et s*adressant à notre conducteur: — Holà, GagougnoUe, mon ami, laisse souffler ton cheval et attends-nous... Nous allons revenir dans un petit quart d'heure.
Il m'avait comprise, et tous deux, la main dans la main, nous suivîmes l'allée de noyers qui mène au cimetière. Le funèbre enclos était plein de soleil et de bourdonnements d'insectes. Ln végétation y était luxuriante; les coquelicots, les sauges et les trèfles incarnats faisaient des taches éclatantes dans l'herbe épaisse qui couvrait la terre grasse. Des chèvrefeuilles et des seringats confondaient leurs odeurs capiteuses dans l'air déjà chaud. Au bout d'un sentier, j'aperçus une croix de chêne plantée sur une tombe récente. — C'est là, me dit M. Desprairies d'une voix un peu altérée, — et nous nous agenouillâmes ensemble dans le gazon. Tout en priant je vis que des fleurs s'épanouissaient déjà sur la terre fraîchement remuée, et je reconnus des pois de senteur pareils à ceux qui fleurissaient à la borderie des Touches ; j'en cueillis
MADEMOISELLE 6UIGN0N. 55 I
une tige, je la baisai, puis, me jetant au cou de mon vieil ami, je l'embrassai bien fort. — Oui, petite, me dit Texcellent homme en tirant son grand mouchoirà carreaux pour s'essuyer les yeux, c'est moi qui les ai apportés des Touches. . . 'Votre mère les aimait, et tant que je serai de ce monde, il y aura des pois de senteur sur sa tombe. Nous allâmes retrouver notre conducteur, et une demi-heure après nous montions en wagon.
— Oh! ce premier voyage en chemin de fer, je m'en souviens avec un bonheur mélancolique ! . . . Le train filant à toute vapeur à travers des paysages sans cesse renouvelés ; les arbres, les champs de blé, qui semblaient fuir de chaque côté de la voie ; les vaches couchées dans les prés et qui tout à coup, effarouchées par le bruit de la machine, prenaient le galop et s'éparpillaient; les vallées profondes traversées sur les hautes arches des viaducs ; la mystérieuse nuit des tunnels ; les villages subitement entrevus et aussitôt disparus; les paysans attroupés aux barrières des stations et nous tendant des
paniers de fraises ; les villes aperçues de très-
54 MADEMOISELLE GUIGIfON.
loin sur le ciel d'un bleu soyeux et où on entendait par intervalles des sonneries de cloches ; puis les bois frissonnants sur lesquels la vapeur de la locomotive venait se balancer et lentement se dissoudre... J'admirais tout! On était au mois de juin et le temps était magniOque.
J'avais à chaque instant des enthousiasmes dont M. Desprairies était tout heureux. Il me disait les noms des rivières que nous traversions : la Creuse aux rives encaissées, l'Indre sinueuse et lente, la Loire avec ses sables dorés et ses îles verdoyantes, la Seine enfin couverte de bateaux, et tout au fond, dans une brume empourprée, Paris, la grand'ville!
A la gare, mon grand-père nous attendait.
C'était un robuste campagnard, encore vert malgré son âge avancé, à la voix lente et pateline, à Tair futé sous une apparence de bonhomie. Il était coifTé d'un chapeau de soie, et pour me faire honneur il avait endossé son habit de noce à haut collet. C'était un vrai paysan, et à chaque instant il lui échappait de parler patois avec cet accent traînant qui distingue les Lorrains,
et OÙ je reconnaissais les intonations de mon père. Je le devinai tout de suite à certains traits de sa figure, où je retrouvais la physionomie paternelle, et ma perspicacité l'enchanta. — Ah! elle est moût (bien) fine, disait-il à M. Des))rairies tout en m'embrassant, c'est un furet!
Nous couchâmes tous à l'hôtel où descendait mon vieux professeur, et le lendemain il nous conduisit à la gare de l'Est. Mon grand-père avait remis par-dessus son bel habit sa blouse de paysan. Quand on fut au guichet, il voulut prendre des troisièmes, car il était très-serré en matière d*argent et trouvait qu'il avait déjà fait a bien de la dépense; » mais j'étais veupe en secondes, et ce que j'avais vu des troisièmes, ne m'avait pas donné envie d'y monter. Ma fierté et mon goût du conFortable se révoltèrent, je me récriai et fis si bien qu'il se décida enfin à prendre deux secondes. Il était si fier de moi qu'il aurait passé par tout ce que j'aurais voulu. Dans le compartiment, il se pâmait d'admiration à la moindre de mes reparties ; il disait avec orgueil aux voyageurs : — C'est ma petite-
fille ! — Et à mon grand déplaisir il leur contait comment je Tavais contraint de monter en secondes, puis il ajoutait avec un sourire qui fronçait toutes les rides de sa figure et y faisait disparaître ses petits yeux perçants : — Que voulez-vous, c*est une duchesse !... mais elle est moût mi^ gnonne et caressante.
Au coucher du soleil, le train s'arrêta à Ser* maize et nous y laissa. Un journalier de mon grand-père, nommé le Manchin, nous y attendait avec sa voiture suspendue sur l'essieu, bourrée de bottes de paille et attelée d'un cheval de charrue. Nous y grimpâmes, et je m'installai sur le devant à côté du Manchin, qui se rengorgeait. On traversa la forêt, et je fis enfin connaissance avec les grands bois. Le cheval trottait lourdement au milieu des longues tranchées herbeuses; moi, douillettement enfoncée dans la paille fraîche, je regardais avec ébahissement les hauts arbres de bordure et les dessous assombris de la futaie profonde, à l'extrémité de laquelle le soleil s'enfonçait tout rouge, jetant çà et là sous les hêtres d'obliques rayons d'un rose
ÏIIDBIIOISKLLE GUIGHON. 57
vif. Les loriots chantaient encore; il yavait dans l'air une bonne odeur de feuilles, et au bout de- la tranehëe le ciel était d'une jolie nuance vert clair, où peu à peu perlaient les premières étoiles. Je regardais tout avec des yeux émerveillés, et j'étourdissais mon grand-père de questions. Enfin nous sortîmes du bois, et je vis les premières maisons de Trois-Fontaines, éclielonnées à mi-côte, — la petite église avec son clocher pointu, tout penché d'un côté, — au bas du coteau, la rivière, la Sauls, qui serpentait dans les prés et dont les eaux miroitaient encore dans le crépuscule. On était revenu des champs. La grand'rue était animée et joyeuse : parles fenétresetjlesseuilsentr'ou verts, envoyait luire de claires flambées dans les clieminérs; tous les gens étaient sur leurs portes et nous souhaitaient te bonsoir au passage. Parfois un paysan plus hardi ajoutait : — G'esl-il votre petitefille, monsieur Mauclerc?.. — Et mon grand-père répondait : oui ! de sa voix la plus triomphante. La porte de la maison était tout au large ou verte, et mon grand-père me conduisit dans uni
58 HADEMOISEUE GUIGNON.
vaste pièce à haute cheminée, qui servait de cuisine et (le salle à manger. Nous y étions seuls, et je m'étonnais déjà de cette solitude, quand je me sentis saisie à pleins bras por une petite femme qui me sembla sortir de dessous terre et qui me prodigua tous les noms les plus tendres en me dévorant de caresses. — Ah ! la mignonne, la chérie des chéries, la voilà donc enfin ici ! s'écriait- elle. — C'était ma graud'mère. Elle portait le costume des paysannes, et, sous son bonnet à grands tuyaux, elle avait d'épais cheveux gris tout crépus ; ses yeux luisaient comme des escarboucles, et son menton pointu était semé de bouquets de poils qui piquaient rudement. Elle nous fit asseoir, mon grand-père, le Manchin et moi, autour de la table, qui était toute dressée, et nous servit à souper. Quant à elle, quelque prière qu'on lui fît, elle refusa de prendre place à table. Elle prétendait n'avoir jamais faim, et elle en tirait vanité; longtemps, en effet, j'ai cru qu'elle se nourrissait d'air et de feu, comme les sajamandres, jusqu'au moment où j'ai découvert qu'elle se cachait dans
la cave pour manger à la dérobée. Nous soupâmes de fort bon appétit, à la lueur d^une lampe à bec suspendue à la cheminée et nommée dans le pays une âme damnée. Ma grand'mère allait et Tenait avec une vivacité d'écureuil et s'interrompait de temps à autre pour me donner un baiser. Elle était nerveuse, colère éi entêtée, d'un dévouement passionné pour ceux qu'elle aimait, atrocement méchante avec les gens qu'elle prenait en grippe. Levée avant l'aube, ayant l'œil à tout, elle travaillait comme un cheval, et pour Tavarice et la défiance elle aurait rendu des points à mon grand-père. Ces deux vieilles gens avaient ainsi vécu cinquante années de labeur, amassant sou sur sou, vivant de lard et de pommes de terre pour acheter un champ au bout de l'année et arrondir leur gagnage, qui avait fini par être un des plus considérables de la commune. Les seules grosses dépenses du ménage avaient été faites pour mon père, leur fils unique* — Ah ! pour celui-là on n'a rien épargné, disait ma grand'mère ; il a été gâté comme un coq en pâte et envoyé aux écQles^
Aussi maintenant il vit comme un mylord^ fait les beaux bras et mange la chandelie par les deux bouts.
— Ça, c'est son affaire, notre Adeline, répondait lentement mon grand-père entre deux bouchées ; il n'y a rien à dire à sa dépense, puisqu'il a une belle place du gouvernement.
— C'est bon, c'est bon, qu'il ait seulement l'esprit de la garder, sa place ! Mais c'est un galant qui fait plus de tours que de miracles, et votre pauvre défunte mère, petiote, n'a pas toujours été à la fête avec lui... Il tient de son marne (mauvais) sujet de père.
— Moi, notre Adeline! reprenait le grandpère avec son sourire finaud, qu'est-ce que vous avez à me reprocher ?
— Tu ne vaux pas mieux que lui, et j'ai eu plus d'une fois regret d'avoir épousé un pareil garnement ! . . .
Cette scène, qui se répétait souvent, faisait chaque fois mon bonheur. Je m'étais vite habituée à ces querelles plaisantes et aux légers travers de mes braves grands-parents, et je me mis
MADEHOISELLE GUIGNON. 61
à les aimer malgré leur brusquerie campagnarde et leur parcimonie étroite, qui contrastait si fort avec la confortable et large existence de la maison paternelle. Je me sentais adorée dans cette maison de village, et j'y étais heureuse. J'aspirais avec délices la bonne odeur de foin des erigrang^ments, j'affectionnais Tétable avec ses sourdes rumeurs de bétes ruminantes, et le maiSy le jardin, avec ses grands carrés de choux bordés de thym et d'œillets, son rucher bourdonnant et les pommiers moussus du verger semé de luzerne. J*eus bientôt lié connaissance avec toutes les petites filles du voisinage. Il y avait dans leurs regards un mélange d'étonnement et d'admiration qui flattait mon amour-propre et mes instincts de supériorité. Avec elles, ma nature orgueilleuse poussait tous ses bourgeons. Je n'étais pas é<(oïste, loin delà, mais j'avais déjà un violent désir de manifester ma personnalité. Je me sentais capable de tous les dévouements, je ne demandais qu'une chose : ne pas être confondue dans la
foule^ être mieux qu'un des obscurs zéros qui
composent le nombre. Il m'eût été parfaitement égal d'être une martyre, pourvu que mon martyre m'assurât une palme de belle dimension et un siège à part dans le paradis. Aussi j'en prenais à mon aise avec ma cour de petites campagnardes. Je les emmenais dans les taillis qui formaient la lisière de la forêt, je les enguirlandais de lierre, je semais des fleurs dans mes cheveux, et, après les avoir fait asseoir en cercle autour de moi, je leur débitais tous les contes de fées et de chevalerie dont Modeste avait meublé ma mémoire, filles m'écoutaient bouche béante, et je me figurais être au milieu d'elles comme une fée au milieu d'un cortège de divinités inférieures. Dans ce village, dont mon grand-père était le plus gros propriétaire, chacun me faisait fête ; je me promenais comme une reine à travers les mais de la commune, et il me semblait que tout le pays était à moi.
Un matin que j'avais pris toute seule ma course de cheval échappé, après avoir franchi deux ou trois haies, j'arrivai à un verger plantureux où un gros cerisier dressait en l'air
ses branches chargées de bigarreaux noirs et appétissants. Ma gourmandise s'était éveillée, etFeau me vint à la bouche rien qu'en pendant à ces fruits à la chair violette et juteuse ; seulement les branches- étaient hors de ma portée, et je ne pouvais pas décemment grimper à Tarbre. Force était de me borner à une violente mais respectueuse admiration. Je mangeais les cerises des yeux, quand je fus tirée de ma contemplation par le son d*nne voix jeune et joviale qui me disait : — C'est-il vous qui êtes la demoiselle au père Mauclerc?
Je me retournai pour répondre, et je vis derrière moi un garçon d'environ seize ans, petit de taille, mais robuste et bien découplé. Ses cheveux bruns aux mèches ébouriffées lui tombaient jusque sur le front ; sa figure et son cou nu, que découvrait une blouse déchirée, étaient fortement hâlés, et ses yeux intelligents, couleur café, pétillaient sous d'épais sourcils qui me rappelèrent ceux de M. Desprairies. Il me regardait d'un air de profonde admiration. J'avais une petite robe de percale noire et blan-
Malgré cette médiocre recommandation, Armand devint à partir de ce jour mon meilleur ami et mon cavalier servant. 11 était tout à ma dévotion et devinait d'avance mes moindres caprices. 11 m'apprivoisait des oiseaux, et pas un sentier du bois ne lui était inconnu. 11 me dénichait toute sorte de choses dans la forêt : tantôt un nid de guêpes curieusement agglutiné autour d'une branche, tantôt des excroissances roses poussées sur des feuilles et que nous appelions des pommes de chêne^ tantôt d'étranges fleurs que je n'avais jamais rencontrées. Et puis la boulangerie de son père était un si bon lieu de refuge pour les jours de pluie : on y sentait une si savoureuse odeur de pain chaud ! Je m'amusais toujours dans cette pièce voûtée où tout
HÂUEMOISELLB GriGNON. 07
était saupoudré de farine, où les grillons ne faisaient jamais silence et où le four enflammé avait de si fantastiques colorations. Ma gourmandise y trouvaitdes satisfactions voluptueuses quand la « galette lorraine » sortait du "four, dorée, affriolante, avec sa farce épaisse composée de crème, d'œufs et de beurre frais... Au milieu de ces bonnes gens qui me gâtaient, à côté de ce garçon qui faisait mes cent volontés, je me sentais heureuse comme une reine, et les journées passaient, chacune remplie de choses joyeuses, comme des abeilles qui volent doucement l'une après raulrc, chargées du miel (ju'elles rapportent au rucher.
Du temps à autre, j'écrivais à mon père des lettres auxquelles il ne répondait pas. Modeste seule me donnait des nouvelles de la maison et le refrain de chacune de ses lettres était :
«amuse-toi bien, ma petite fille; prends du bon temps... Ici, tu trouveras toujours a d'ennuis! » L'automne était venu, et avec toutes les grandes joies des pays forestiers, bois étaient pleins de fruits sauvages : noiset
68 MAHEMOISELLE GUIGNON*
alises, cornouilles. Les hêtres étaient chargés de faines. Tout le village partait dès le matin pour la forêt; on étendait de grands draps binncssous les hêtres, on gaulait les branches, et les graines huileuses pleuvaient avec un bruit sec. Que de bonnes parties nous faisions alors avec Armand ! Que de richesses nous rapportions, en rentrant au village avec ses parents, qui étaient allés à la faîne.
Un soir que je revenais par notre mais, portant dans un petit sac de toile ma récolte de la journée, j'entendis mes grands-parents parler haut dans la cuisine; ma grand'mère prononçait souvent mon nom, cela m'intrigua, et je m'approchai doucement de la fenêtre entr'ouverte. — Ah ! criait ma grand'mère, ah I le cosaque ! — c'étut une de ses grandes injures, — il n'a pas seulement laissé l'herbe pousser sur le corps de sa pauvre défunte, et il ne se soucie point de sa petite fille. . . Lui bailler mon consentement, jamais!
— Mais, notre Adeline, reprenait le grandpère, si vous ne le lui baillez, il s'en passera, et
■AltHOlSELLl GUIGKON. 69
il n'est besoin de faire un éclat qui lui amènerait des ennuis rapport à sa place.
— Tu le dérends, toi, parce que tu ferais tout comme lui. Vous autres , monstres d'hommes, vous êtes iQmtous pareils.
— Nenni, je ne le défends point, mais ne faites pas tant de bruit ; la petite va rentrer, et 'A est inutile de lui causer du chagrin. Elle saura la chose assez tôt!
J'écoutais le cœur serré. Que) était donc ce secret qu'on voulait me cacher '' Je poussai la perle en tremblant et j'entrai dans la cuisine. — Qu'est-ce qu'il y a, pépère? demandai-je d'une voix altérée.
— Rien, petiote ; c'est votre père qui trouve le temps long après vous et qui veut vous
' ravoir.
Ma grand'mère, toujours grommelant, tira une lettre de son casaquin et m'en lut un passage. Mon père disait que, ma santé étant devenue meilleure, il était temps de me faire reprendre mes études, et qu voyer à Paris, oîi il se rendj
me recevoir à la gare. Il fixait l'époque de mon départ à huit jours de là.
— Ne pleurez pas, ma mie, dit mon grandpère en voyant mes yeux humides, il faut obéir à votre père. Je vous aurais reconduite moimême, si je n'étais retenu ici, à cause des semailles; mais je vous mènerai à Sermaize, et je vous recommanderai aux gens du chemin de fer.
Je passai avec eux ma dernière semaine d'une façon mélancolique. J'avais un poids sur le cœur. Je fis de longs adieux à tout le monde, puis le jour du départ arriva. Ma grand'mère me mangea de caresses el alla s'enfermer dans la grange. Nous montâmes dans la charrette, et je repassai, bien tristement cette fois, par la forêt effeuillée, encore retentissante des appels des ramasseuses de faines. Au moment où nous touchions à la lisière, j'aperçus sur un talus mon ami Armand, avec sa blouse débraillée et ses cheveux auvent. — Eh ! bonjour, mon garçon!
cria le pépère, — Mais lui, au lieu de répondre, me lança un long regard d'adieu et s'enfuit à toutes jambes à travers les bois.
A Sermaixe, mon grand-père me recvmniaDdi à des Toyageors qui prenaient le même train que moi ; je l'embrassai à plusieurs reprises, je pris mon paquet et je gnmf-ai dans le w^^ron a?ec mes compagnons de route. Le Toyago se fit silencieusement; j'avais le cœur gros et je regardais d'un air na^ré la caiTipagne couTcrte de brouillard. Plus on approchait de Pans, plus je tremblais à Tidée de connaître ce secret qui devait me causer de nouTeaux chagrins. Enfia le train entra en gare, et j^aperçus mon père près de la porte des bagages. U me prit à bras-lecorps, m'embrassa très- tendrement, puis, me déposant à terre, il fit quelques pas de côté, et je vis derrière lui mademoiselle de La Gcncste. Elle était toujours belle et souriante ; son teint était même encore plus blanc, ses cheveux noirs plus lisses, ses yeux plus lumineux.
— Allons, Madelon, me dit mon père, voici ta nouvelle maman ; embrasse-la.
C'était donc là le douloureux secret !.. Je reculai en poussant un cri, et je me mis à pleurer.
— Vous le voyez, mon ami, murmura-t-elle
avec son méchant sourire, cette enfant me déteste toujours.
— Qu'est-ce que cela signifie ? s'écria mon père vexé ; essuyez vos yeux, mademoiselle, et tâchez défaire bonne mine aux gens qui vous aiment!
Il m'entraîna brusquement vers la voiture, qui nous conduisit à l'hôtel. Il faisait nuit, je refusai de manger, et, sous prétexte de fatigue, je demandai à me coucher. Les sanglots m'étoufTaient, et je passai toute la nuit à pleurer. Ma pauvre mère, comme elle avait été vite oubliée ! Mon père n*avait même pas pris le temps d'user les habits de deuil avec lesquels il l'avait conduite au cimetière. La maison appartenait maintenant à une étrangère, et moi-même je n'étais plus qu'une enfant abandonnée. Je dormis d'un sommeil agité, et je rêvai du cimetière des Palatries. Je fus réveillée par mon père, qui allait et venait dans la chambre. Il mê dit de m'habiller, et, tandis que je faisais ma toilette, il me parla de son affection et du désir qu'il avait de me voir achever convenablement mon éducation. Je sentais à son langage
MADEMOISELLE GUiGKON. 73
que, bien que je fusse une enfant, il était embarrassé et presque honteux de sa conduite envers moi. Il m'annonça qu'il avait fait choix d'une pension près de Paris, à Sèvres, où je serais très-bien, et où des amies de sa femme prendraient soin de moi. Il ajouta que ses fonctions le rappelaient à Saint-Clémentin, qu'il repartait le jour même, et que ma belle-mère se chargerait de m'installer d'abord chez ses amies, mesdames de Grandclos, puis, la semaine d'après, à la pension de madame Durosel. Enfin il me recommanda d'obéir à ma nouvelle maman, et d'être, sinon reeonnaissante, du moins convenable à son égard. Je l'écoutais en silence, le cœur navré, et je refoulais mes larmes. Il m'embrassa brusquement, et me quitta. Après le déjeuner, madame Hermance m'emmena à Bellevue, où ses amies habitaient pendant une partie de l'année, et me présenta à ces dames. C'étaient la mère et la fille, toutes deux veuves et fort riches. Ma belle-mère avait été élevée avec madame Hermine Fougères (ainsi se nommait la fille): elles étaient un peu
parentes, et je crois que madame de Grandclos avait fait les frais de l'éducation de madame Hermance. — Madame de Grandclos était une petite vieille, grassouillette, remuante, étourdie et bavarde. Elle avait de magnifiques cheveux blancs, et montrait encore avec un certain plaisir un cou et des bras qui avaient été fort beaux autrefois. Elle causait avec volubilité, sans beaucoup de suile, et s'engouait des gens ou les détestait avec la même facilité qu'elle changeait de coiffure. Sa fille, âgée de trente-huit ans environ, avait la même complexion que sa Ihère, avec la vivacité en moins et une forte dose de sentimentalité en plus. Ses yeux bruns étaient toujours noyés d'une vague mélancolie, ses cheveux châtains tombaient à demi dénoués sur ses épaules avec des airs de saule pleureur. Ses toilettes vaporeuses, de tulle et de gaze, à la fois négligées et prétentieuses, ses inflexions de voix et ses airs penchés, tout en elle avait une expression élégiaque* — Voici Madeleine, mesdames ! dit doucement madame Hermance en me poussant de
vant elle au milieu du salon où ces daines étaient assises. — Dans cette maison, où elle était admise sur le pied d'une parente pauvre, madame Hermance se montrait plus souple, plus caressante et plus veloutée que jamais.
— Mais elle est charmante ! s'écria avec pétulance et d'une voix flûtée madame de Grandclos ; approche, mon cœur, que je te baise.
J'avais été peu choyée depuis mon départ de Trois-Fontaines, et je me laissai volontiers embrasser par cette aimable vieille.
— Elle arrive de son village, reprit ma bellemère piquée de mon succès de beauté, et elle est noire comme une bohémienne.
Madame Hermine Fougères laissa tomber languissamment l'éventail qu'elle agitait devant ses yeux, et me regarda lentement. — Mais, ditelle, le hâle ne lui va pas mal. . . Avec ses grands yeux bleus humides, elle ressemble à Mignon regrettant la patrie.
Elle ne croyait pas si bien dire... En effet, je pensais à la maison de mes grands-parents, et je regrettais mon horizon de Trois-Fontaines
76 MADEMOISELLE GOIGNON.
avec sa ceinture de bois de hêtres... — Approchez, mon enfant, continua la vaporeuse madame Hermine, il va falloir prendre un grand parti, et vous séparer de vos chers parents.
C'est un sacrifice pénible que j'adoucirai autant qu'il dépendra de moi... Le ciel m'a refusé le bonheur d'avoir des enfants. Vous serez ma fille... et si vous réalisez les espérances que donnent vos yeux intelligents, si vous êtes sage, je me chargerai seule de votre avenir et des frais de votre éducation.
Ces derniers mots gâtèrent tout. Je fus profondément humiliée de savoir que des étrangers payeraient les frais de mon éducation. L'air protecteur qui accompagnait cette harangue acheva de me troubler, et je ne répondis pas un mot.
— Eh bien ! fit madame. Hermine froissée, vous ne me dites rien ?
Alors, d'une voix étranglée, je murmurai :
— Merci, madame, mais j'aime mieux retourner à Trois-Fontoines.
— Quand je vous le disais, s'écria ma bellemère, elle a un caractère sauvage et indomptable !
— Eh! VOUS l'effarouchez aussi avec vos
grands mots ! reprit la vieille dame ; viens
avec moi, mon cœur, je te ferai voir mes poules.
Elle m'emmena et eut grand'peine d'abord à
me faire desserrer les dents. Mon orgueil s'était
révolté à la pensée qu'on se chargerait de moi ;
il me semblait que si j'entrais à la pension dans
de pareilles conditions, toutes mes camarades
liraient écrit sur mon visage : « On lui paye sa
pension par charité! )) Cependant madame de
Grandclos fit si bien avec son humeur joviale,
son étourderie enfantine et ses caresses, que je
me rassérénai et m'apprivoisai peu à peu.
Les huit jours qui suivirent furent employés à la préparation de mon trousseau. J'écrivis à Trois-Fontaines afin de tout raconter à mes grands-parents, je leur donnai ma nouvelle adresse et les chargeai de mille tendresses pour mon ami Armand et pour la forêt. J'allai visiter la maîtresse de la pension, madame Durosel, qui me parut très-laide, mais bonne femme; puis, un soir de novembre, je pris congé des dames de Grandclos, et ma belle-mère m'ac-
78 MADBMOISELLB OUIGROR.
compagna jusqu'au pensionnat, situé à mi-côte, entre Sèvres et Bellevue. Elle me remit entre les mains de madame Durosel en lui recommandant d'être trés-sévère avec moi. — Elle a, ditelle, un caractère indiscipliné dont on ne vient à bout que par la rigueur.
Tout en écoutant ma belle-mère, la maîtresse de pension m'avait prise par la taille^ et m'étudiait avec des yeux bienveillants et observateurs. -^ Vous; serez bonne, n'est-ce pas mon enfant? me dit-elle, vous serez bonne, et je vous aimerai bien.
Je lui sautai au cou et je l'embrassai. Madame Hermance se leva piquée. --^ Enfin, madame, murmura-t-elle , vous réussirez peutêtre mieux que moi à en faire quelque chose... car elle n'a de tendresse que pour les étran» gers ! — Elle posa sa longue main froide et blanche sur mon épaule : Adieu, Madeleine, continua-t-elle, travaille et corrige-toi.
Puis elle partit, la grande porte se referma lourdement , et je restai en effet seule dans cette maison étrangère, au milieu de visages étrangers*
La pension occupait un vieux bâtiment, ancienne dépendance du château construit à Bellevue pour madame de Pompadour. C'était une grande maison avec de hautes croisées à petits carreaux verdâtres, de longs couloirs carrelés et un immense escalier de pierre à rampe de fer forgé. Au moment de mon arrivée, les élèves étaient au réfectoire, et, comme j'avais dîné, madame Durosel me conduisit au dortoir, pour me mettre elle-même au courant des habitudes de la maison. Elle me fit asseoir près du lit qui m'était destiné, me déshabilla, borda mes couvertures, et, devinant à ma mine combien j'avais le cœur gros, elle m'embrassa en me disant : — Maintenant, mon enfant, pleurez un peu, cela vous fera du bien. — Puis elle se re-
tira en me recommandant à la sous-maitresse.
Les élèves venaient de monter, et commençaient à se déshabiller. A la tremblante lueur des lampes suspendues de loin en loin, je voyais des têtes espiègles se pencher et regarder curieusèment du côté de mon lit. On voulait savoir comment était faite c( la nouvelle, » et plus d'une élève avait grande envie de venir me parler, mais la sous-maîtresse ayant dit sévèrement : — Le cœur à Dieu, mesdemoiselles ! — chaque enfant se fourra dans son lit, tandis que l'une des « grandes » récitait à haute voix :
— t< Mon Dieu, je vous donne mon cœur afin qu'aucune créature ne le puisse posséder, etc.»
— C'était la même prière que chez les dominicaines de Saint-Clémentin , et je me souvins d'avoir été cruellement punie pour avoir dit à la religieuse : — Je n'ai pas besoin de redonner tous les soirs mon cœur à Dieu, puisque je le lui ai donné une bonne fois, et ne l'ai pas repris.
Je songeais à cet ancien temps de Saint-Clémentin, tout en me retournant dans mon lit et
en écoutant gémir le vent de novembre. Ces soupirs du vent dans les branches me firent aussi repenser à la forêt de Trois -Fontaines. En fermant les yeux, il me semblait entendre le murmure des hêtres et le bouillonnement de l'écluse du moulin. Peu à peu je m'endormis, bercée par mes souvenirs et tenant dans ma main une médaille bénite que m'avait donnée ma grand'mère.
Le lendemain, ni le tintement de la cloche, ni le bruit des élèves, ne purent me tirer du profond sommeil où j'étais plongée. On eut pitié de moi sans doute, et on me laissa dormir. Quand je m'éveillai, il faisait grand jour, et je vis madame Durosel assise à mon chevet : — Eh bien! petite, me dit-elle en souriant, avezvous bien dormi? C'est bon pour aujourd'hui, mais demain il faudra vous lever avec les autres. — La lingère me coiffa et me fit revêtir un grand tablier de mérinos noir, passa par-dessus une ceinture de classe bleue à liséré blanc, puis me conduisit dans la cour, oii les élèves étaient en récréation. A mon entrée les jeux
82 HADEHOISEaS GDIGNON.
cessèrent; on vint à moi, on m'entoura, on me tirailla en m'adressant des questions qui se croisaient bruyamment. — Tout à coup une grande fendit majestueusement la foule et commanda le silence. C'était une belle jeune fille de quinze ans, déjà formée, très-blanche, ayant de petites mains et de petits pieds, une bouche mignonne et dédaigneuse, et un grand front intelligent. Elle était blonde comme moi, mais avec des sourcils et des yeux noirs, ce qui donnait à sa physionomie un accent étrange. Elle était Hongroise et se nommait Mira Strany.
— Comment t'appelles-tu , petite nouvelle ?
me demanda-t-elle d'une voiï légèrement impérieuse.
Je déclinai timidement mon nom, tout en l'admirant beaucoup, car j étais fort attirée par sa beauté. Elle continua ses questions sur mon pays et la profession de mon père, puis elle ajouta: — As-tu de l'argent? as-tu des provisions?
Hélas ! je n'avais ni argent, ni friandises, et cela jeta un froid. Cependant, comme j'étais re-
KADEHOISELLE GUIG^tOfl. fô
commandée par les dames de Grandclos, Mira daigna déclarer que j'avais Tair bonne enfant, et m'offrit sa protection. A midi, on vintm'appeler à la lingerie, et j'y trouvai un petit sac arrivant de Trois-Fontaines avec une courte, mais bonne lettre du grand-père. Je déliai le sac : il était plein de noisettes, de pruneaux et de poires séehées au four. Il contenait aussi un petit bouquet de thym et d origan qui embaumait et que j'enfouis précieusement dans ma poche, puis je pris toutes mes richesses dans mon tablier, et je redescendis triomphante à la récréation, où je fis une distribution générale de mes friandises villageoises. Je fus immédiatement portée aux nues. — La nouvelle^ disaiton, a des provisions, elle n'est pas gourmande et a tout donné...
Cependant je me mettais lentement au tra*^ vail. Madame Durosel avait rapidement déchiffré mon caractère; elle avait compris qu'en me prenant par Tamour-propre elle saurait vaincre ma paresse, et elle y réussit. Une quinzaine après mon installation, les dames de Grandclos vin-*
rent me voir, et on leur fit mon éloge. Elles m'apportaient un gros sac de bonbons, mais d'argent elles ne m'en offrirent point, et j'étais trop fière pour leur en demander. Quand je revins du parloir, la première question des élèves fut : — As-tu de l'argent ?
— Non, répondis-je impatientée, mais j'ai du chocolat.
— Ah ! fit Tune d'elles, cela ne suffit pas.
C'est dans deux jours Sainte-Catherine, et chaque élève doit donner cinq francs pour la fête. Avec l'argent de la collecte, madame nous fait un grand dîner ; on danse le soir, et il y a des rafraîchissements ! ^
— Veux-tu que je te prête de l'argent ? me dit Mira Strany, qui passait pour la plus riche de la pension.
— Merci, répondis-je, j'écrirai pour en demander.
Je disais cela, mais au fond du cq^ur je savais bien que je mourrais plutôt que de demander un sou aux dames de Grandclos. Je ne dormis pas de la nuit ; je ruminais dans ma
tête par quel biais je pourrais me tirer d'embarras. Je ne voulais pas accepter l'offre de Mîra. Il me déplaisait de devoir quelque chose à cette fille hautaine, et puis d'ailleurs comment aurais-je pu lui rendre une somme qui me paraissait énorme? L*aube grise de novembre blanchit les petits carreaux du dortoir , et je n'avais rien décidé. — Bah ! pensai-je, le hasard me viendra en aide au dernier moment.
— Ce-jour là on faisait la dernière quête, Sainte- Catherine tombant le lendemain. Quand la quêteuse arriva près de moi, je devins très-rouge et fus obligée d'avouer que je ne possédais pas un sou. J'avais une peur affreuse de pleurer, mais je réussis à contenir mes larmes. Toutes les élèves se récrièrent. — Pourquoi n'as-tu pas écrit à teS'correspondantes?demandaitrune. — C'est une avare! disait-on ailleurs. — Elle ne doit pas être de la fête, puisqu'elle n'a rien ' donné !
Je me faisais violence pour ne pas éclater, quand madame Durosel parut et me débarrassa
de ces petites filles acharnées après moi comme
des guêpes. — Ne craignez rien, Madeleine, me dit-elle, vous aurez votre part de fête comme les autres.
— Non, pensai-je le soir en me couchant, je ne veux pas manger de leurs gâteaux que je n'ai pas payés. Demain, je ferai la malade.
En effet, le matin je me plaignis d'un grand mal de tête et j'obtins de rester au lit, car personne ne pouvait supposer que j'eusse l'idée de me priver des réjouissances de Ja fête. A midi, j'entendis madame Durosel monter au dortoir, et je feignis de dormir. Elle s'approcha, posa sa main sur mon front, et, croyant à mon sommeil, se retira sur la pointe des pieds. J'entendais les cris de joie des enfants auxquelles on avait abandonné toute la maison. Elles avaient l'air de bien s'amuser... Je m'enfouis sous ma couverture et me bouchai les oreilles. Le soir vint, et le fracas de la vaisselle arriva jusqu'à moi. Quelques élèves montèrent au dortoir ; elles parlaient de dindes « truffées aux marrons, » et d'œufs à la neige, et tous ces détails réveillaient mes instincts de gourmandise. Ce fut bien pis
yADBHOlSELLE GUIGMON. 87
à la nuitf quand par moments, à travers les portes entr'ouvertes, les accords du piano retentirent dans les couloirs sonores. On dansait dans le salon de madame, et ce bruit de fête, me faisait encore trouver plus lugubre la solitude du grand dortoir. Vers dix heures, quelqu'un se glissa près de mon lit, et à la lueur des lampes, je reconnus MiraStrany. — Tiens, me ditelle, je t'apporte des gâteaux et des oranges. — Je refusai, et, comme elle insistait, je me mis à pleurer et je repoussai brusquement sa main. Elle fronça ses sourcils noirs. — Yeux-tu quç je te dise, ma petite? s'écria-t-elle, tu es une orgueilleuse, et tu n'es pas plus malade que moil
Enfin mon supplice se termina, les élèves montèrent au dortoir, et je m'endormis. Le lendemain, je me levai affamée. Au réfectoire, je dévorai avec délices ma soupe et mon petit pain. Madame Durosel me regardait fixement et avec une sollicitude curieuse. Elle n'avait pas été longtemps dupe de ma prétendue maladie ; elle me prit à part, m'arracha des aveux, et remplis-
sant mon tablier de friandises : — Pour ta punition, me dit-elle, tu mangeras ces gâteaux; va, et tâche de te corriger de ton vilain péché d'orgueil...
Hélas! j'étais, je le crois, incorrigible. Plus je me sentais abandonnée de tous les miens, et plus je me concentrais en moi-même. Je me trouvais si seule au monde ! Mon père ne répondait pas à mes lettres ; je n'avais de nouvelles de la maison que par Modeste. Les jours de sortie, je voyais toutes les élèves s'en aller joyeuses dès le samedi soir. Moi, je restais avec les étrangères qui n'avaient point d'amis à Paris et avec celles qu'on avait mises en retenue. Je me réfugiais dans un coin de la classe déserte avec un livre, et je me mettais à penser à notre maison de Saint-Clémentin, au jardin plein d'arbres et aussi au cimetière des Pala tries, où dormait ma mère. Parfois, en fermant les yeux, je revoyais Trois-Fontaines, le mais du grand-père, la boulangerie de Delorme, les grandes avenues de la forêt, et j'y revivais en imagination. A de rares intervalles, le dimanche, les dames de Grand-
clos me faisaient demander, et je passais la journée entre la vieille dame, qui m'étourdissait de son babil, et madame Hermine, qui dévorait un roman. Six mois s'écoulèrent ainsi ; je travaillais ferme, et j'étais souvent première. Il me semblait qu'en devenant une ce savante » je me vengeais à ma façon de l'abandon où me laissait mon père. J'atteignis le printemps, puis les vacances de la Pentecôte arrivèrent. Je devais, comme toujours, lespasser seule à la pension. Les dames de Grandclos étaient en voyage, et personne ne songeait à me réclamer. Le dimanche matin après la messe, je m'étais installée dans la classe avec mon livre ; il faisait un beau soleil, et j'avais le cœur bien gros en voyant le ciel en fête. J'enviais le sort des bourdons et des papillons qui s'envolaient tout joyeux dans la lumière, quand la lingère vint m'avertir qu'on me demandait au parloir. J'y courus et j'aperçus M. Desprairies.