Y III
Il n'avait pas changé. Il portait toujours sa longue redingole à la propriétaire, sa cravate à fleurs rouges et vertes et ses gros favoris bourrus. Je poussai un cri de joie; il déposa avec précaution sur la table un obj^t soigneusement enveloppé dans un journal et me tendit les bras. — Comme vous voilà grande et jolie, Madeleine, me dit-il en m'embrassant, il parait que nous sommes studieuse maintenant et que nous mordons aux fruits de l'arbre de science. C'est bien, petite, c'est très-bien!... — Il passa lentement la main sur mes cheveux nattés. — Vos cheveux ont bruni, continua-t-il d'une voix émue» Comme vous ressemblez à votre pauvre mère ! c'est frappant. Je suis venu faire ma visite annuelle à la capitale, et vous pensez bien que vous étiez
pour beaucoup dans mon voyage. Je vous apporte des nouvelles de là-bas.
•— Tout le monde va bien à la maison, monsieur Desprairies?
— Oui, oui,... aussi bien que posssible,...
tout le monde, votre père et Modeste. La brave fille m'a donné pour vous une douzaine de mouchoirs de batiste qu'elle a brodés elle-même ; elle m'a chargé aussi de beaucoup de caresses.
Il regarda le paquet déposé sur la table, toussa et reprit : — -^ Tout eM bien là-bas. J'ai été aux Palatries avant de partir, Madeleine ; la tombe est très-verte maintenant avec de jolis arbustes tout autour, qui donnent une ombre fraîche à la chère morte. J'ai pensé que vous aimeriez à avoir près de vous un souvenir d'elle, et je vous ai apporté ceci.
Il imprima une ou deux secousses à ses favoris, remit son grand col en ordre, puis défit lentement le journal qui enveloppait l'objet posé sur la table, et je vis un pot rempli de terre et de pois de senteur en pleine floraison. — Je les ai pris, hier matin, à l'endroit que vous savpz.
Voyez comme ils donnent de })elles fleurs ! Ce sont les mêmes qu'aux Touches, les mêmes que TOtre mère aimait tant.
Je lui sautai au cou et le remerciai avec effusion, puis je serrai le précieux pot contre ma poitrine, je baisai les chères fleurs. Il me semblait que dans leur parfum Fâme de ma mère s'exhalait encore. M. Desprairies avait tiré son mouchoir d'indienne et s'essuyait les yeux. — Allons, petite, reprit-il, rangez cela dans un endroit où il fait soleil. Vous arroserez les fleurs tous les matins... Ce n'est pas tout. J'ai lapermission de voug emmener jusqu'au soir; mettez votre chapeau, nous allons courir Paris ensemble.
Quelle délicieuse journée ! Il me promena en voiture toule l'après-midi, le long des quais, à travers les boulevards et les Champs-Elysées, me montrant tout, m expliquant tout, savourant ma joie et mon ébahissement. Nous dînâmes dans un bon restaurant, où j'eus la permission de choisir les plats que je préférais ; puis, à la nuit tombante, il me reconduisit à la pension, mç promettant encore de plus grandes merveil-
«ADEMOISELLE GUIG?ION. 93
les pour le lendemain. Nous passâmes ainsi ensemble trois grandes journées, trois journées d'or. Tout en me montrant les beautés de Paris, que je connaissais à peine, il me parlait de Saint-Clémentin : malgré les délicates précautions dont il enveloppait ses réponses à mes questions, je devinai que le second mariage de mon père avait fait mauvais efTet dans le pays, et que madame Hermance poussait son mari à des dépenses excessives. Les lettres de Modeste avaient déjà laissé percer quelque chose de tout cela, et les paroles de M. Desprairies confirmaient mes appréhensions. — M. Mauclerc, disait mon vieil ami, a toujours été très-honorable, il aime à mener grand traiti ; mais à présent il va trop vite, il va positivement trop vite, et votre bellemère n'est certainement pas la femme qu'il faudrait pour le retenir sur cette pente... Enfin, mon enfant, quoiqu'il arrive, vous savez que je suis là, et que vous pouvez compter sur moi !
Le soir du troisième jour, il me ramena à la pension, m'embrassa dans le jardin en me promettant de me v^nir voir chaque année, puis il
04 MADEMOISELLE GDIGNON.
se sauva brusquement, et je me retrouvai seule avec les bons souvenirs de ces trois jours de fête. Dans le cours de ce même été, lûon père obtint son changement et fut nommé à G..., une petite ville située entre Paris et Trois-Fontaines. Ma belle-mère avait pris en grippe Saint-Clémentin, où on l'avait vue courant le cachet, et où les dames de la bourgeoisie lui faisaient froide mine. .D'ailleurs mon père, avec son intempérance de langue et son esprit d'opposition, s^était brouillé avec le sous-préfet ; il n'avait reçu aucun avancement, et son changement n'avait d'autre avantage que de le rapprocher de Paris et de Trois- Fontaines. J'appris tous ces détails par Modeste, que je revis lors du passage de la famille. La pauvre fille était désolée de quitter Saint-Glémentin, où elle avait laissé un amoureux qui lui tenait fort au cœur. Elle n'avait consenti à ce sacrifice que par amitié pour moi : aussi elle maudissait de plus belle madame tlermance et la légèreté de mon père. Quand vinrent les vacances de septembre, j'eus la permission d'aller voir mon père à G... Je trouvai la ville horri-
NÂDEHOISELLE GUIGNON. 05
blement triste : les maisons y étaient hautes et sombres, les rues étroites, désertes, avec de petits pavés pointus, sertis d'herbe. Notre nouvelle demeure avait un aspect maussade. Quelle différence avec les rues soleillées et le jardin fleuri de Saint-Clémentin ! Je me sentais le cœur serré dans cette maison, où ma belle-mère était tout et moi rien, où mon père avait sans cesse des accès de mauvaise humeur, et où Modeste, prise d*une profonde nostalgie, passait des journées à se noyer dans ses larmes. J'aurais désiré profiter des vacances pour pousser au moins jusqu'à Trois-Fontaines, mais mon père était alors en froid avec ses grands-parents à cause de je ne sais quelles affaires d'intérêt, et il n'en voulut pas entendre parler. Ce fut sans le moindre chagrin que je vis arriver Tépoque de la rentrée ; mon seul regret fut pour Modeste, que je laissais tout en pleurs et toute dépaysée.
Je m'étais faite à ma vie de pension, et cette nouvelle année s'y passa pour moi sans ennui. J'avais peu à peu lié amitié avec Mira Strany. La beauté étrange de cette fille hautaine et fantasque
06 MADEMOISELU GUIGAON.
me fascinait, tout en n'inspirant une inexplicable crainte. Elle était admirablement douée pour la musique, et avait une voix de contralto profonde et mordante qui me causait une sensation pareille à l'odeur envahissante de certaines fleurs exotiques. Son père vivait à l'étranger, et elle restait souvent comme moi à la pension les jours de sortie. Alors nous allions au parloir, elle s'asseyait au piano, et, sur le vieil instrument aux notes grêles, elle me jouait des airs de son pays. Je l'écoutais, assise sur le tapis, et les mains enfoncées dans mes boucles blondes. Les isardàs sauvages, tristes et passionnées, les palitàs à la cadence tantôt lente et tantôt pleine de fougue et de fièvre, les airs populaires profondément mélancoliiiues, puis tout à coup gais jusqu'à la folie, tout cela me ravissait et me transportait dans un monde inconnu. Il me semblait entendre des galops de chevaux à travers 1 brûlée du soleil, des fracas de batailplaintes de blessés, des danses de foes du Danube... Mira s'enivrait de sa proiquc, ses narines se gonQaîeni comme
HAbEHOISELLE GUIGNON. 97
pour aspirer les sons rhythmés et tourbillonnants; elle secouait son front, et ses épais cheveux blonds se déroulaient tout à coup sur ses épaules. - J^aime cette musique, s'écriait-elle en se levant tout enfiévrée, j'aime le soleil et les grandes plaines de mon pays... J'ai du sang de tsigane dans les veines !
Parfois nous causions d'avenir, Mira était ambitieuse, elle voulait devenir une artiste célèbre ; elle avait soif de domination, de gloire et d'applaudissements. Elle joignait à cela, pour la foule des esprits vulgaires, un violent mépris qui m'effrayait. — Les hommes, disait-elle, veulent être asservis ; plus on leur appuie le pied sur le front, et plus ils nousadorent. Je n'aimerai jamais qu'un homme illustre devant qui le monde se courbera, et qui s'agenouillera devant moi seule...
Mon ambition n'était pas moins haute, mais elle prenait son essor d'un autre côté. — Moi aussi lui disais-je, je voudrais aimer un grand homme, un génie méconnu, auquel je ferais un marchepied de mon dévouement et dont je siTais
la bonne fée dans les jours d'épreuve... Pourvu
98 HADUOISELLE GUIGNON.
qu'il eât réellemeDt du génie, peu m'iniporleraît qu'il fût pauvre, obscur, laid...
— Aveugle même, interrompit Mira a?ec un pire ironique, comme hhochetleT de J une Eyre.
— Oii'est-ce que Jane Eyre f
— Un roman anglais où il y a un héros selon Ion cœur... Lis-le, c'est ton affaire. Je les hais, ces romans anglais avec leurs héroïnes puritaines qui font de l'amour un sermon et citent la Bible dans les moments les plus passionnés!
Peu de temps après cette conversation, elle
abandonna la pension de madame Durose). Son
père était revenu en France, elle allait s'installer
avec lui à Paris et commencer la vie bruyante à
laquelle elle aspirait. Quand elle vint me dire
adieu, elle était rayonnante, et jamais je ne la
vis si belle. Elle avait déjà quitté Puniforme et
portait une robe de satin noir avec des rubans
écarlates. — Maintenant, me dit-elle avec un
s ses grands yeux de sibylle, le monde
t moi, et je vais à sa conquête. . . Adieu,
i ! Si je trouve là-bas un génie incom-
iPei
Elle partit, et je retombai dans ma solitude studieuse. L'été revitit et ramena M. Desprairies. Nous passâ^nes ensemble trois excellentes journées, et je pus lui montrer le pot de pois de senteur en pleine floraison. Puis les jours s'écoulcrent de nouveau lentement, laborieusement. Je restai pendant toutes mes vacances avec madame Durosel, car cette année mon père ne songea même pas à me réclamer. J'avais quinze ans et demi, mais j'étais encore bien enfant; un ricin m'amusait et un rien me désespérait. J'étais de- Tenue l'une des grandes et la favorite de madame Durosel. Mes progrès commencèrent à être visibles, et on parlait de me préparer à passer l'examen pour le brevet supérieur. Au milieu de ces nouvelles préoccupations, un coup de foudre fit explosion, et je fus tirée brusquement de ma vie laborieuse. On vint me prévenir un matin que Modeste m'attendait au parloir.
— Ah ! ma petite fille, s'écria-trelle en m'apercevant, nous voilà perdues ! Ton père, avec sa langue maudite, a fait encore des siennes ; il a parlé contre le gouvernement^ et on lui a ôté
100 VADENOISELLE GUIGNON.
sa place, et puisil a fait de grosses dépenses... On va tout vendre à la maison, et je suis venue te chercher. Ali ! malheur, qu'allons-nous devenir ?
Cette nouvelle m'atterra. J'allai tout conter à madame Durosel, qui me consola de son mieux, et nous partîmes le même soir- Modeste n'avait rien exagéré. En arrivants C... je trouvai mon père fort irrité et ma belle-mère fort abattue par cette brusque di^ràce. Le bruit de la révocation de mon père courait la ville, et il commençait à faire la triste expéiience de ce proverbe qui prétend que les pauvres n'ont pas d'amis. Il ne rencontrait que des visages froids et contraints. Aussi il ne décolérait pas et jurait qu'il quitterait cette ville de malheur aussitôt après la vente de nos meubles. Ma belle-mère ne répondait à ces explosions de colère que par des haussements d'épaules et un regard oblique où il y avait plus de rancune que de compassion.
avait été décidé que madame Hermance, :ste et moi, nous irions nous réfugier à i-Fontaines le jour même de la vente ; mon
père avait écrit à mes grands-parents pour leur annoncer la catastrophe et les prévenir de notre arrivée. Il devait lui-même nous rejoindre quelques jours après. Le matin de notre départ, je visitai une dernière fois le mobilier qu'on allait vendre. Je tenais à plusieurs de ces meubles, non pour leur beauté, mais pour les souvenirs qui s'y rattachaient. Je ressentais vivement l'humiliation qui accablait toute la famille, et cette vente à l'encan était la dernière goutte d'amertume faisant déborder le vase. Je parcourus la maison, disant adieu à ces chers compagnons de mon enfance, qui avaient vu toutes mes joies et tous mes deuils. A chaque objet se rattachait une impression de l'ancien temps : la chaise longue était la même où ma mère s'était si longtemps étendue avant de mourir ; je revis le grand lit de palissandre dans lequel on me donnait l'hospitalité à Noël, au 1*' janvier et au jour de sa fête, quand j'arrivais dès l'aube pour réciter mon compliment, — puis le guéridon où j'avais copié tant d'ennuyeux verbes et le chiffonnier où
M. Desprairies effeuillait des roses. Je faisais à
109 HADUOISELLE GUIGMOEi.
tout un triste adieu ; il fallait renoncer à toutes ces choses, car mon père avait déclaré qu'il ne voulait rien emporter-.. Déjà j'entendais le bruit des revendeurs et des curieux qui s'amassaient dans la salle à manger-, je distinguais les pas lourds des liommes qui enlevaient les meubles un à un ; et lus voix du commissaire-priseur et du crieur muntaient par intervalles, nasillardes, glapissantes, odieuses... Tous ces cris me perçaient le cœur. Enfin les grelots de l'omnibus retentirent à la porte; on chargea nos malles, je descendis à la hâte, les yeux rouges et la gorge serrée. Ma belle-mère et Modeste étaient déjà installées sur les banquettes ; tandis que mon père fermait sur nous la portière, j'entendais l'impitoyable voix du crieur ; — Un fauteuil d'enfant, presque neuf, à cinq francs!... — Et des éclats de rire répondaient aux plaisanteries dont il assaisonnait et réchauffait les enchères.
Le trsget de G... à la station voisine de Trois- ' Fontaines se fit fort tristement. On touchait à la fin d'octobre, le ciel était gris, et il tombait une pluie fine qui semblait vouloir durer toujours. Modeste et moi pleurions silencieusement ; ma belle-mère, très-pâle, se mordait les lèvres et faisait une moue sombre, car la perspectij^e d'un séjour prolongé à Trois-Fontaines était loin de lui sourire. A la station, nous trouvâmes le Manchin tout seul avec sa carriole et sa vieille jument, la Grise» On hissa nos malles : Modeste et moi, nous nous installâmes de notre mieux dans la paille ; quant à madame Hermauce, à la vue de la misérable charrette, elle poussa un gémissement douloureux et s'assit sur le siège, un parapluie à la main, tandis que
IH HADEHOISELLE GUIGHON.
le Manchin marchait au pas, menant la Grise par la bride. Je me blottissais contre Modeste, et nous n'osions pas nous regarder de peur d'éclater en sanglots. C'est ainsi que nous traversâmes la foret. A l'orée du bois, j'aperçus le pépère, qui causait sur la route avec un paysan. — Voici mon grand-père^ — dis-je à madame Hermance, et en même temps je criai d'une voix que j'essayais de rendre joyeuse : — Bonsoir, pépère !
Il releva à peine la tète, jeta un rapide regard du côté de la carriole: — C'est bien, petite, bonsoir! répondit- il et il tourna les talons, coupant par les prés alin de n'être pas obligé de nous accompagner.
— Voila le commencement ! murmura ma belle-mère en secouant la tête ; quelle race grossière que ces paysans !
Modeste ne dit rien, mais m'embrassa trèsfort. — Il ne faut pas vous affecter, mademoiselle Madeleine, fît le Manchin en haussant les es, c'est le premier moment, voyez-yous ; ils vous aiment bien tout de même...
Quand la charrette arriva dans le village, il faisait presque nuit et il pleuvait toujours. Cette fois pas une tête ne se montra aux portes ; on s'était caché derrière les fenêtres pour nous voir passer. La maison de mes grands-parents semblait déserte : yolets fermés, portes closes, personne pour nous recevoir. Je pris mon courage à deux mains, et, poussant le loquet, j'entrai dans la cuisine. Pas de lumière. Ma grand*mère était accroupie devant la cheminée, où un pauvre tison brûlait ou plutôt fumait dans Tâtre.
— Bonsoir, bonne maman ! m'écriai-je en la prenant par le cou ; nous voici et nous sommes gelées.
— Ah! vous voilà, répondit-elle aigrement, tourtous /... Ahl vous êtes gelées... Eh bien ! il fallait garder un chez vous pour vous y chauffer !
Ma belle-mère m'avait suivie avec le Manchin chargé des malles et des paquets. — En voilà des afiaires ! poursuivit impitoyablement ma grand'mère, ce n'est pas étonnant que vous ayez mangé votre avoir avec tous vos falbalas !
Madame Hermance fit comme si elle n'avait rien entendu. — Bonjour, belle-maman, dilrelle à son tour de sa voix la plus caressante ; — elle tendit la joue à la vieille, qui lui répondit par un brusque frottement de son menton barbu et piquant. Au même instant, Modeste fit son entrée avec le reste des paquets.
— Sainte Vierge 1 s'écria ma grand'mère exaspérée, il vous a fallu amener tout le personnel aussi... Vous n'êtes pas honteuses !
Modeste, qui avait la riposte assez vive, allait répliquer. Sur un signe que je lui fis, elle garda le silence et se tint roide comme un piquet à Tangle de la cheminée. Ma belle-mère avait ôté son chapeau et s^était assise sur une chaise basse recouverte d'une peau de mouton, siège favori de mon grand-père. Quant à moi, j'avais pris résolument de grosses poignées à^ételles moussues dans la corbeille d'osier placée au coin de Pâtre, et je les jetais sur les tisons. J'en mettais le plus que je pouvais afin d'obtenir une bonne flambée.
^ — Allez, petiote, grommela ma grand'mère
HADEMOISELLE GUIGNON. 107
d'une voix ironique, ne vous gênez point, jetez-y toute la charpagne (corbeille) !
Je me mis à rire, je courus à elle, et, la prenant par la taille, je la poussai jusque dans la remise : — J'irai tous en ramasser d'autres au bois, repris-je en la câlinant, et aussi des faines et des noisettes , vous verrez ! . . Mais soyez bonne pour nous qui sommes dans la peine, ne nous rendez pas plus malheureuses encore !
— Vous, ma petiote ! répondit-aile en m'embrassant, je ne veux pas que vous soyez en chagrin; mais votre belle-mère el; sa servante ! Je ne peux point héberger tout ce méchant mondelà.
Alors vinrent des larmes, des doléances contre son fils et des prédictions de misère pour l'avenir. Qu'allait-on faire avec quatre bouches à nourrir ?.. Ma belle-mère n'était pas épargnée ; elle l'appelait la Parisienne^ et Modeste laFille^ et les rendait responsables de tous nos malheurs. Quant à mon père, c'était un sans-cœur, un dévore-tout, uo mauvais sujet, qui, après avoir coûté à ses parents les yeux de la tête, ne rou-
108 MADEMOISELLE GUIGKON.
gissait pas de venir leur arracher de la bouche leur dernier croûton de pain... Je finis par la calmer et par lui faire confectionner un maigre souper. — Mon grand-père, disait-elle, dînait chez M. le maître, et, quant à elle, on savait bien qu'elle ne mangeait jamais. — Nous nous mimes seules à table devant un morceau de lard froid et un bol de crème. Heureusement nous n'avions guère faim, et, sans attendre le retour du grand-père, nous gagnâmes la chambre qui nous était destinée. Ma grand'mère, tirant de Tarmoire au linge ses draps [les plus laids, les jeta à Modeste, qui fit les deux lits en murmurant. Cette chambre haute, peinte à la chaux, était immense. Elle contenait trois énormes lits à rideaux d'indienne rouge et jaune. Entre deux lits se dressait une massive armoire de chêne, fermée à triple serrure et qu'on n'ouvrait jamais en notre présence ; des chaises de paille à dossiers découpés à jour complétaient le mobilier. Tandis que nous nous installions, madame Hermance poussait des gémissements au sujet de la rudesse de la toile des draps. Elle avait
Mademoiselle guignon. io9
Vair si dépaysée, si ahurie et si abattue, que, malgré ma rancune, je finis par la prendre en pitié. Enfin nous nous couchâmes, et j'essayai de dormir.
Le réveil fut affreux. Le vent soufflait de
Touest, et il pleuvait toujours. Nous frissonnions dans cette grande pièce mal close ; ma bellemère et Modeste restaient assises sur leur lit et n'avaient pas le courage de se lever. Quant à moi, j'avais en mon cœur ce bijou enchanté, ce talisman qui est la jeunesse, et qui fait apercevoir des coins bleus^dans le ciel le plus noir. J'espérais. .. en quoi ? je n'aurais pas su le dire, mais enfin j'espérais... Je descendis embrasser kpepère^ et j'obtins de ma grand'mère un peu de lait chaud pour madame Hermance et Modeste. Vers midi, on descendit pour déjeuner. Le menu était le même que la veille ; ma bellemère fit la grimace et ordonna à Modeste de lui préparer du chocolat. Celle-ci avait pris bravement un morceau de lard et le mangeait sur le pouce, tandis que ma grand'mère lui lançait des
regards courroucés et maugréait contre son ap-
liO MADEMOISELLE GUIGNON.
petit. Elle avait cette pauvre fille en horreur et l'appelait feignante. — Ça mangedu lait, grommelait-elle, et de la crème. Ne m'a-t-elle pas ce matin demandé du café? EhmonDieu donc !
je t*en donnerai du café, satanée ruinasse ! — Dans son idée, Modeste avait largement contribué à la ruine de mon père. Hélas ! la malheureuse fille n'avait jamais touché ses gages qu'en imagination et en rêve, et elle avait voulu partager notre mauvaise fortune, tandis qu'elle aurait pu se marier à Saint-Clémentin, ou se placer avantao[eusement à C...
Après déjeuner, ma belle-mère remonta dans sa chambre, écrivit aux dames de Grandclos, lut^ dormit, et se demanda combien de jours il fau* drait rester dans un pareil trou. Les petites^ filles du village, avec lesquelles j'aimais tant à jouer, vinrent me voir ; elles me regardaient curieusement et me fatiguaient de ces questions cruelles que font les enfants « Je leur répondis froidement que je ne jouais plus ; elles me quittcrent mécontentes, et le bruit se répandit dans le village que j'étais bien changée^ et bien moins
MADEMOISELLE GUIGNON. lit
aimable qu'autrefois. Hélas ! c'était mon misérable orgueil qui me métamorphosait. Au temps de mes splendeurs, rien ne m'avait semblé charmant comme de traiter les paysans en amis ; mais à présent que la roue avait tourné, je ne voulais pas qu'ils me traitassent, eux, de pair et compagnon. Et pourtant j'étais encore si enfant et si joueuse!... Mais je ressentais vivement l'humiliation de mon père et j'en souffrais certainement plus que lui.
On ne l'attendait que le lendemain, et en son absence ma grand'mère l'accablait d'imprécations pour se soulager le cœur. A la brune, ma belle-mère n'était pas encore descendue. Modeste tricotait près de la cheminée à là vacillante lueur de Vâme damnée; j'étais assise sur la table avec le chat sur mes genoux ; mon grandpère fumait son éternelle pipe et ma grand'mère transvasait dans des pots de grès le lait qu'elle venait de traire. Tout en achevant cette besogne, elle marmottait entre ses dents : — Ah ! c'est donc demain qu'il arrive, le fléau ! Ah ! je vais lui frotter comme il faut la tête !
li'2 MADEMOISELLB GUIGNON.
Le grand-père soupirait à faire tourner des moulins. — Nous avons eu bien des maux après lui, disait-il, et bien dépensé pour faire son éducation. A son âge, n'avoir plus de place ! . . . c'est d*un effet dans le pays!.. Mais que soit ! notre Adeline, ce n'est point la peine de crier si haut pour que tous les voisins vous entendent.
— Tais-toi, répliquait-elle, tu es bien tout son pareil et lu prends sa défense, vieux flagorneur !
— Je ne le défends point, mais c'est peine inutile de vous décarcasser de la sorte ; vous verrez demain, si je le flagorne; laissez-moi faire, je le semondrai d'importance!
— Toi, loi!... Tais-toi donc! — Et elle fit avec ses coudes un geste de dédain indescriptible. .
Au même moment, la porte s'ouvrit et mon père parut. Je courus l'embrasser, Modeste se leva ; mais les deux vieilles gens ne bougèrent point.
— Eh bien ! dit mon père, il est gentil, votre accueil !
Alors ma grand'mère, furibonde, vint jusque sous son nez, et se haussant sur la pointe des pieds : — Ah ! c'est toi ! s'écria-l-eHc, c'est toi? Tu n'es pas honteux de te présenter ici !
— Taisez-vous, notre Adeline ! taisez-vous !
murmurait le pauvre grand-père.
Mais ma grand'mère était partie ; elle apostrophait moii père en patois, et les injures pleuvaient dru comme grêle. Lui ne répondait que par des mots ironiques et des haussements d'épaules. Il s'installa près de la cheminée, y jeta une bourrée de sarments et commanda à Modeste de lui faire une omelette. Personne ne remuait. Mon père se leva, alla droit à la huche, rapporta une douzaine d'œufs et les lança dans la poêle. Puis il revint se camper devant ma grand'mère : — Comme je ne veux pas, dit-il d'une voix cassante, que nous mourions de faim, moi et les miens, à chaque refus de votre part, j'agirai de même. A bon entendeur, salut I
Le grand-père se taisait. Il était maté et faisait par derrière des signes à sa femme; mais celle-ci ne l'écoutait pas. Ses yeux jetaient des flammes;
114 MADEMOISELLE GDIGRON.
elle revint à la charge, montrant le poing à mon père, poussant des ricanements égarés et lui reprochant tout l'argent dépensé par lui, sa place perdue, sa maison ruinée. Lui, restait calme et
ne répondait que par de froids sarcasmes. A la
* fin, exaspérée par ses railleries et presque folle,
elle saisit un fléau et s'élança sur lui. Il la désarma facilement, mais j'eus une peur affreuse, et, terrifiée, je m'évanouis dans les bras de Modeste. En me voyant inanimée et blanche comme un linge, ma grand'mère s'apaisa subitement.
Elle se mit à genoux devant moi, me couvrit de caresses et me donna les noms les plus tendres ; mais le coup était porté, je fus prise d'un tremblement nerveux qui ne me quitta pas de la nuit. Cette scène atroce et d'autres qui suivirent eurent sur ma santé un effet d'autant plus déplorable que j'étais arrivée à cette époque de transition entre l'adolescence et la jeunesse, où la sensibilité est plus vive et le système nerveux plus facilement ébranlé. Je devins pâle et je perdis l'appétit, puis aux premiers froids je commençai à tousser, et la fièvre me prit chaque
HADENOISELLE GUIGNOK. 115
soir. J'avais une sorte de langueur qui me rendait indifférente à tout ; je ne riais plus ; je passais toutes mes journées étendue sur mon lit dans un grand peignoir de flanelle. Je me sentais dépérir doucement, et je me disais qu'après tout la mort était préférable au triste avenir que j'entrevoyais. Ma grand'mcre, désespérée, prit une résolution héroïque : elle fit venir un médecin de la ville. Le docteur m'ausculta, prescrivit un nouveau régime et conseilla de me faire coucher dans l'étable aux vaches dès que la saison serait moins rigoureuse. Sur ces entrefaites, mon père repartit pour Paris, où il allait cherdier, disait-il, une nouvelle position. 11 s'ennujait dans ce village, où tout son prestige était tombé; d'ailleurs la bonne harmonie avait cessé de régner entre madame Hermance et lui ; elle ne pouvait lui pardonne r sa disgrâce, et lui de son côté accueillait fort mal ses réflesions et ses tristesses. Son départ ramena un peu de calme dans la maison. Dès le» jircmiers jours de mars, on prépara ma chambre d séparée de nos deux laitit
Zénobie, que par une balustrade. De mon lit, je planais au-dessus des vaches et des moutons. Un grand rideau de cotonnade m'entourait de façon à me préserver des courants d'air et à ra'enfermer dans la chaude et saine atmosphère chargée d'odeurs laiteuses. Peu à peu, je m'habituai à ce nouveau gite et je finis par y dormir d'un bon sommeil. Les vaches me connaissaient et m'accueillaient par de doux meuglements. Pendant la nuit, ma grand'mère, toujours en éveil, venait, pieds nus, écouler ma respiration. J'étais heureuse, quand je me réveillais, d'entendre nos bêtes ruminer lentement, et d'entrevoir au petit jour, dans une pénombre mystérieuse, les moutons pressés les uns contre les autres autour des piliers de bois qui soutenaient la charpente des engrangements.
Ce régime rustique me fit grand bien, et, à mesure que les jours devinrent plus chauds, le mieux se produisit. Je m'asseyais au soleil, près du rucher bourdonnant, et c'est là qu'un matm je vis arriver Armand Delormem'apportant toute une brassée de pervenches en fleur. Il était de-
venu un homme : une légère barbe commençait à friser autour de ses joues, sur sa lèvre et sur son menton. Ses cheveux bruns étaient toujours aussi indisciplinés, et plus d'un bouton manquait à sa veste de chasse ; mais il avait conservé son bon regard clair, intelligent et franc sous ses épais sourcils noirs, et sa bouche souriante laissait voir de belles dents blanches. Pendant ces trois dernières années, il avait été à TËcole des arts et métiers de Châlons, et il y avait, disait-on, beaucoup travaillé ; depuis l'hiver, il était rentré au village, et il reprenait, selon ma grand'mère, sa vagabonde existence de camp-volant.
Je lui tendis ma main amaigrie. — Ah ! pauvre demoiselle, s'écria-t-il en rougissant, comme vous voilà blanche et délicate ! Mais n'ayez peur, noire printemps vous rétablira. J'ai découvert de belles fleurs dans la forêt, je vous en apporterai.
Je le remerciai. Il balbutia encore quelques mots embarrassés, puis se retira brusquement ; mais il revint le soir m'apporter une galette toute chaude que sa mère avait cuite pour moi.
Au milieu de ces bonnes gens et par ce beau printemps qui commençait à sourire, je me sentais revivre. Après ma grande langueur, je jouissais voluptueusement du retour lent, mais progressif, de mes forces. Je pouvais marcher, désirer ; je me reprenais à être gaie. Il ne me restait plus qu'une petite toux, qui disparaissait chaque jour. On m'avait lâché la bride sur le cou, j'allais à travers champs, en plein soleil, tête nue.. . Ahl le bon temps ! Dès cinq heures, j'étais levée, au grand ébahissement de ma belle-mère, qui dormait la grasse matinée, déjeunait au lit, puis passait sa journée à lire Corinne et à bâiller à belles dents. Je m'asseyais devant notre porte, et j'assistais au réveil du village. Les volets s'ouvraient, les poules sortaient du poulailler, ca-
quêtant, étendant les ailes, ébouriffant leurs plumes et courant en toute hâte vers les fumiers du voisinage. Puis les paysans passaient avecleurs faux et me criaient un gai bonjour en ajoutant : — Ah ! vous voilà toutcf gaillarde. C'est pourtant à notre bon air de. bois que vous devez vos belles couleurs revenues I — Les garçons et les filles, leur paquet à la main, se rendaient à la commune voisine, où ils s'étaient loués pour la fenaison, et ils marchaient en chantant de vieux airs du pays. Tous me saluaient, car au village on tf a pas besoin de se connaître pour se dire bonjour. Dans l'après-midi, je partais pour les prés. Nous portions la fromagée pour faire marander (goûter) les gens de journée, et comme ils riaient tous quand, assise au milieu d'eux, je mordais bravement dans un gros morceau de pain de ménage I *- Ah ! elle n'est point faraude, criait le Manchin ; mon Dieu ! que c'aurait été grand dommage si elle ne s'était point amendée de santé ! Je ne rentrais qu'avec nos gens pour le souper 1 Je revenais perchée sur le char à foin. Ma bellemère^ qui détestait le village et les villageois^
120 HADEHOISËLLB GUIGNOM.
haussait les épaules en me voyant rentrer les cheveux au vent et semés de brins d'herbe. — Ah ! ma chère, disait-elle, tu as bien du sang de paysan dans les veines, tu es bien la vraie fille de CCS gens-là ! — Elle remontait dans sa chambre, ayant dîné d'avance pour ne pas se trouver au milieu de cette cohue; moi, je m'asseyais à la longue table, en face de mon grand-père, Modeste à mon côté, et tous les faucheurs et faneuses à l'cntour ; ma grand'mère nous servait; je dévorais la soupe aux choux, le petit-sâlé fumant, la salade de laitue dorée à la crème. Et c'étaient des cris de bonheur de la part de mes grands-parents... J'avais seize ans passés, le grand air m'avait rendu des couleurs et de l'embonpoint, et, comme disait Modeste, j'étais devenue tout à fait une femme. Le matin, en peignant mes longs cheveux devant le vieux miroir de la chambre haute , je constatais moi-même, non sans un certain mouvement de vanité satisfaite, que je n'étais point laide avec mes deux nattes épaisses, mes yeux d'un bleu de bluet sous de longs cils bruns, mes lèvres très-rouges et
MÂDËMOISEUË GUIGNON. 121
mes bras très-blancs. Je devinais surtout ma beauté aux coups d'œil jaloux de madame Hermance et à la dévote admiration d'Armand. Depuis ma guérison, il venait moins souvent me voir ; les airs dédaigneux de ma belle-mère Teffarouchaient et lui faisaient perdre son aplomb ; mais, si ses visites étaient plus rares, je sentais cependant qu il n'était pas loin de moi. Quand je me promenais seule au bois, un certain frissonnement des branches trahissait sa présence, et en effet je le voyais tout d'un coup sortir d'un fourré et traverser lentement la tranchée. Souvent, le soir, je trouvais à la maison un bouquet de fleurs sauvages, ou une belle truite aux taches roses, encore frétillante, ou un panier de fraises des bois, et ma grand'mère disait : — C'est mon filleu, le garçon a la Manelte Delorme, qui les a été quérir pour vous, petiote ; il les a apportées à la nuitée, puis s'est sauvé comme s'il avait le feu aux jambes... Quel sauvage que cet animalAh !
Par une matinée de juillet, j'étais allée dans
les mais du voisinage cueillir des fleurs pour en
orner noire cuisine. De jardin en jardin, j*arri- Tai au mms de Manette Delorme. Tout le village était silencieux, car on commençait la moisson, et les gens étaient aux champs, occupés à scier les seigles. Le jardin, couvert d'arbres à fruit et de rosiers à mille feuilles, était plein de bourdonnements d'insectes. Des volées de petits papillons bleus y jouaient au soleil. Voilà qu'au détour d'une allée herbeuse j'aperçus, couché sous un pommier, Armand en bras de chemise, les manches relevées jusqu'au coude, et dormant à l'ombre. Je me gardai de le réveiller et me mis à cueillir des roses et des œillets rouges. De temps à autre, je m'arrêtais pour grapiller une groseille, puis je revenais à mes fleurs. Quand mon bouquet fut assez gros, je pris une rose et, m'approchant du dormeur, je reffeuillai de haut sur sa figure. Il ouvrit brusquement les yeux, se leva, et souriant : — Je ne dormais pas, dit-il.
— Et pourquoi faisiez-vous semblant alors?
11 me regarda longuement avec deux grands yeux tout brillants qui me firent baisser les miens : — Damcl si j'avais été éveillé, je vous
aurais peut-être gênée pour coi iPiiT vof fie nrs, vous s^-iez restée moins lonclemps^ et j'êt^i> à heureiix de vous regarder !
n me dit cela â leodremoil qiie je devins a mon tour plus rouge que mes œillets ii^on cop^ir battît, et j^eus pour la première fois un mou\^ ment de coqn^terie. — Oui, repris-jo, je tous ai cueilli toutes vos fleurs, maïs je vais vous en rendre une. — Et arrachant de mes cheveux un œillet, je le lui lançai en Tair.
n rattrapa au vol, le baisa et le mit dans sa poitrine. — Ah! mademoiselle Madeleine !.«.
s^écria-l-il, — et ce fut tout. Je me sentais moimême fort embarrassée et confuse, et je prétextai pour le quitter une commission qu'on m'avait donnée pour sa mère.
Il me suivit sans rien dire. Il savait cependant quesamèren*était pas là. Commej'entraisdansia boulangerie pour appeler Manette, Armand d'un geste passionné me prit la main, la serra contre sa poitrine et me dit d'une voix étranglée : — Madeleine, si je n'étais pas si lâche, je m'en irais étudier à Paris, je deviendrais un monsieur, et
124 MADEMOISELLE GOIGNON.
peut-être bien que plus tard,... mais je ne suis qu'un paysan, et yous ne voudriez point de moi ! Il me lâcha la main et se sauva dans le grenier. Je m'en revins lentement à la maison; et tout le reste du jour je demeurai silencieuse, au grand étonnement de ma belle-mère, à qui je me gardai bien de raconter mon idylle. Certes Armand était loin de ressembler à cet idéal queje-m'étais créé à la pension. Ce villageois au cou hâlé, aux cheveux en broussailles, à la poigne solide, ce rude chasseur ne ressemblait en rien au grand homme de génie auquel j'avais rêvé de consacrer ma jeunesse. Il était mal accoutré, à peine dégrossi par une demi-éducation, mais ses yeux bruns disaient l'intelligence et la loyauté, son franc sourire avait quelque chose de sain et de réconfortant, et puis je lui savais gré de sa naïve admiration. Je songeais : voici un brave garçon qui m'aime de tout son cœur ; qui sait si je ne serais pas plus heureuse, paysanne avec lui, que dame à Paris?.. Mais peu à peu mes instincts de duchesse se réveillant, je me prenais à rire de cette folle idée. Il me
semblait voir Fironie hautaine de Mira, j'entendais son sourire méprisant à la nouvelle d'un pareil mariage. Mon orgueil s'irritait à cette idée, je rougissais d'avoir pu l'admettre, même un seul instant, et je revenais de plus belle à mes châteaux en Espagne. A mesure que je reprenais possession de ma santé, l'espoir aussi commençait à entrer en moi-même; je l'y entendais battre des ailes et chanter sa chanson printanière. J'attendais quelque chose... quoi? il m'eût été impossible de le dire d'une façon précise, mais j'attendais... Je faisais de longues courses solitaires à travers les bois qui avoisinaient la maison, et parfois en traversant une tranchée aux mystérieuses profondeurs, je me disais : Qui sait? c'est peut-être par là que Vinconnu va venir ! Plus que jamais, h fils du roi des Contes bleus de mon enfance jouait son rôle dans mes rêves. Le matin, quand les rayons roses glissaient sous la feuillée et faisaient étinceler les fleurs des digitales, je songeais quelle merveilleuse chose c'eût été de le voir soudain apparaître au détour d'une allée ;
je m'arrêtais, mon cœur battait, et je prêtais
Toreille, comme si tout à coup J'allais entendre le galop de son cheval. Le soir, quand les nuages vermeils s'échelonnaient comme des degrés resplendissants au-dessus de Thorizon plus sombre, quand les fumées des toits montaient dans le bas du village en vapeurs bleuâtres, je restais longtemps accoudée sur la barrière qui séparait notre jardin du champ de luzerne; je regardais la route qui s'enfonçait dans la foret et je pensais : — Si en descendant à la maison, j'allais le trouver au seuil de la porte, attachant son cheval poudreux à Tanneau de fer du mur, et venant demander l'hospitalité au pépère^ comme dans les temps passés?...
Depuis cette matinée de juillet dans le verger^ j'avais évité de me trouver seule avec Armand. Le jour de ma fête, il vint dès le matin me la souhaiter en présence de ma grand'nère. Il entra dans la cuisine, tenant d'une main une petite cage où gazouillait un joli rouge-gorge, et de l'autre un bouquet d'œillets écarlates. — Le cadeau n'est pas riche, dit-il de sa voix joviale ; mais, mademoiselle Madeleine, je suis le premier à vous
souhaiter une bonne fête...— Il s'arrêta ; je lui tendis la main. — Merci, Armand, et merci aussi pour les œillets... Je les aime beaucoup !
— Pas tant que moi ;répliqua-t-il brusquement.
Ma grand'mère voulait le retenir à déjeuner ; il prétexta une affaire pressée et s'enfuit précitamment.
— Il est fou ! dit ma grand mère> qui était maligne et perspicace ; il est fou, par ma foi !
A partir de ce moment je ne le vis plus qu'à de rares intervalles ; mais le soir, en me couchant, je l'entendais souvent qui sonnait du cor à la lisière du bois. Il jouait ses plus beaux airs de chasse ; la fanfare lointaine arrivait jusqu'à moi avec des sons caressants, et je m'endormais, flattée de cette sérénade donnée à mon intention.
Cependant l'automne approchait et ma bellemère se desséchait d'ennui. Elle avait lu et relu Corinne y la vie campagnarde lui était odieuse; elle écrivait lettre sur lettre aux dames de Grandclos pour les prier de lui trouver une situation. Mon père, de son côte, courait Paris à la recherched'unenouvelle position. Modeste nous quitta.
Ma grand'mère, qui maugréait chaque jour contre les bouches inutiles, lui avait rendu le séjour de la maison intolérable. La pauvre fille avait fini par trouver une place à la ville voisine, et j'allai la conduire jusqu'à la lisière du bois, car elle faisait la route à pied, emportant sous son bras, comme aux jours de mon enfance, sa fameuse tête à bonnets.
A mon rétour, madame Hermance me lut une lettre de mon père. Il avait enfin, écrivait-il, mis la main sur une position superbe, et il était impatient de nous revoir. 11 insistait sur un prompt départ, ajoutant qu'il avait vu les dames de Grandclos, qu'elles étaient pleines de bonnes intentions à mon égard, qu il fallait songer à mon avenir, et que je ne pouvais m'encroûter éternellement dans un trou de village. Il joignait à sa lettre un peu d argent ; aussi ma belle-mère ne se possédait pas de joie et commençait déjà ses préparatifs. Quant à moi, je reçus cette nouvelle sans le moindre enthousiasme. J'étais presque tentée de rester au village où je menais une vie si libre, où on m'aimait tant et où j'étais
MADEMOISELLE GUIGNON. 12î)
reine; mais en même temps le mot de Paris avait réveillé mes ambitieuses espérances. Après tout) l'idéal attendu était peut-être là-bas dans la grande ville; — et je me laissai emmener.
Cette fois le Mancbin ne devait nous conduire que jusqu'au carrefour de la grande tranchée, où passait alors un omnibus desservant la station. Le matin du départ, magrand'mère m'appela dans la grange. Là, elle me dit qu'elle m'adorait, que toutes ses colères étaient pour mon père et pour la Parisienne, et que, si les gens de Paris me rendaient malheureuse, je n'avais qu'à revenir au village ; puis, après avoir été regarder à la porte du corridor, elle tira de dessous son casaquin deux pièces de vingt francs enveloppées dans plusieurs papiers : — Tenez, pétiole, voici de Tor. C'est pour vous en revenir ici, si on vous moleste là-bas. Cachez-le bien et surtout ne le montrez point à votre marâtre. Elle vous le dévorerait tout de suite ! N'en dites rien non plus à votre grand-père Mauclerc, car il est moût regardant^ et ça me ferait avoir de mauvaises raisons. . .
Je la remerciai de tout cœur, car je sentais que pour elle ces deux louis d*or étaient un douloureux sacrifice. La Grise du Manchin hennissait devant la porte ; Armand était venu pour aider à charger les malles, et aussi pour m'accompagner jusqu'au carrefour. Ma belle-mère avait déjà sauté lestement dans la charrette, quand mon grand-père me tira par la jupe et me ramena jusque dans la cuisine, puis il me glissa vite dans la main deux grosses pièces de cinq francs. — Tenez, dit-il, ma mignonne, c'est l'argent de mon tabac et des politesses que je rends à Tauberge de Perdriset... Ce n'est pas grand*chose, mais votre grand'mère tient les
cordons serrés. Ne lui en dites rien surtout, et
si on vous manque là-bas, revenez bien vite ici ! Il m'embrassa et alla prendre sa pipe, qui était sa grande consolation. Nous partîmes, madame Hermance seule dans la voiture avec le Manchin ; ma grand'mère, Armand et moi suivant à pied par derrière. Le temps était superbe. Les gens allaient aux champs déterrer les pommes de terre, et ce ne fut qu'un continuel
HAOEHOfôfiLLE GUIGNON. 131
adieu tout le long de la route. J'arrachais au passage les hautes herbes des buissons et je les mordillais saqs rien dire. Armand me regardait de temps à autre avec ses grands yeux humides et inquiets. Ma grand' mère poussait des soupirs et disait : — Ah ! chère mignonne, je ne vous reverrai plus, je le sens bien!
— Qui sait ?... Espérons que si, répliquait Armand en s'efforçant de prendre son air jovial.
— Ah! mon garçon, je m'entends bien, et je vois plus loin que mon nez... On ne la nous renverra plus... Ils la garderont dans leur maudit CaphMrnaûm de Paris I
Je les écoutais en regardant la campagne.
J'aurais voulu tout emporter, du moins par les yeux : les terres labourées, les prés fleuris de vdllenses (colchiques d'automne), les noyers tordus, tout ce pays que j'airnais tant! Quand nous arrivâmes au carrefour, on entendait déjà les grelots de l'omnibus. Ma belle-mère battait des pieds avec impatience. Armand, deboutcontre une borne; son chien entre les jambes, contemplait d'un air morne la voiture qui accourait^
Les chevaux, piaffant et fumants, s'arrêtèrent près de nous ; on chargea les malles, et les adieux recommencèrent. Ma pauvre grand'mère m'étouffait de baisers. — Adieu, disait-elle, adieu, ma joie ! adieu , mon bonheur ! adieu , ma chère âme !
Je tendis ma main à Armand. Ma belle-mère, qui avait déjà pris sa place dans l'omnibus vide, se retourna pour m'appeler et vit avec stupéfaction le jeune paysan se précipiter sur mon bras et le baiser en sanglotant.
— Eh bien, eh bien! qu'est-ce que cela signifie? s'écria-t-elle indignée ; allons ! assez ! Adieu, jeune homme ; adieu, mon garçon !
Je m'élançai près d'elle, et les chevaux prirent le trot. Penchée à la portière, je contemplai longtemps encore les amis que je laissais derrière moi. Ma grand'mère restait assise sur un tas de pierres, la tête dans son tablier, et pleurait sans me voir ; debout au milieu de la route, Armand semblait une statue. Le chien aboyai!
dans l'air sonore... Puis la route tourna, et tout disparut.
Le train filait à toute vapeur. Nous étions seules dans notre compartiment, et, chacune dans un coin, nous nous observions en silence. Par-dessus son livre, madame Hermance envoyait de temps en temps un regard inquisiteur de mon côté; à la vue de ma figure décomposée, elle haussait les épaules, et un sourire amer glissait sur ses lèvres. Moi, j'examinais ses yeux cernés, son front déjà marqué de quelques rides ; dans ses traits altérés je lisais les souffrances de Tamour-proprc humilié et l'inquiétude de l'avenir. Son influence sur mon père s'était peu à peu affaiblie ; malgré son adresse et sa beauté, elle n'avait pu longtemps fixer cet esprit léger, naïvement égoïste, avide de plaisirs et de changement. Elle voyait son empire lui échapper.
154 MADEMOISKLLt: GUIGNON.
Toutes ses angoisses intérieures se reflétaient tristement sur son beau visage fatigué, et par moments, malgré mes vieilles rancunes, je me sentais pleine de compassion pour cette reine déjà détrônée. Elle ferma tout à coup son livre, et, tirant de sa poche un petit carnet en cuir de Russie, elle se mit à faire des additions et à compter l'argent qui lui restait. Il devait y en avoir bien peu, car je vis sa figure déjà sombre se rembrunir encore. Â la fin, elle poussa un soupir et murmura plaintivement : — Ah ! nous ne sommes pas riches !
Elle me faisait pitié. Je me rapprochai d'elle, et, prenant dans ma poche tout mon trésor plié dans un papier, je le posai sur ses genoux. Elle me regarda, étonnée, déplia le papier, aperçut les deux louis d'or de ma grand'mère et les deux pièces de cinq francs. — D'où te vient cet argent? me demanda-t-elle froidement.
Je lui répondis que c'était un cadeau de mes grands parents. Elle secoua la tête et murmura : — Ils ne se sont pas ruinés ! — Hélas ! et moi qui me figurais posséder une si grosse somme 1 Elle voulut me rendre ma petite fortune, mais je sai-
SIS le carnet, j'y fourrai tout, or et argent, puis la forçai de le prendre. Elle ne me résista plus et empocha flegmatiquement mon trésor. — Au fait, dit-elle, cela me dispensera de demander de l'argent à ton père en arrivant.
Enfin on cria : Paris T Nous sautâmes sur le trottoir en cherchant mon père des yeux. Personne ne nous attendait. Ma belle-mère se mordait les lèvres et fronçait ses sourcils noirs. Je m'occupai des bagages tandis qu'elle alla chercher une voiture qui nous conduisit à Thôtel indiqué par mon père. Là, nouvelle déception.
M. Mauclerc, nous dit la maîtresse de l'hôtel, a quitté Paris hier soir ; mais il a laissé un mot pour ces dames.
Madame Hermancé, irritée et les lèvres pâles, décacheta violemment le billet, qui était à peu près ainsi conçu :
c< Ma chère, l'affaire a raté, mais j'ai découvert un autre filon, et, cette fois, je crois que la veine est bonne. Je pars pour Bruxelles, où on me propose une situation magnifique. Désolé de vous quitter aussi brusquement ; par bonheur,
sièeles. Je tremblais que quelqu'un ne montât ou ne descendit, ou bien que le concierge, venant allumer le gaz, ne me trouvât ainsi seule sur le palier, comme une vagabonde ! A la lin, les éclats de voix diminuèrent, la porte s'ouvrit de nouveau, et la vieille dame, une lampç à la main, parut sur le carré.
— Comment ! s'écria-t-elle, tu étais là, mon cœur? Pourquoi ne sonnais-tu pas, petite sotte ? Allons, enti^e vite, on va se mettre à table.
J'entrai fort gauchement et roide comme une barre de fer. Les regards curieux et presque narquois des domestiques me gênaient horriblement. Au salon, où madame Hermine Fougères et ma belle-mère causaient à l'écart, madame de Grandclos souleva l'abat-jour de la lampe pour mieux me dévisager. — Allons, dit-elle, tu es toujours jolie, mais je t'aimais mieux avec tes cheveux bouclés. Et puis pourquoi restes-tu là droite comme un pieu ?
— Ote ton chapeau, reprit à son tour madame Hermine ; on dirait que tu ne sais que faire de tes mains. — Elle remarqua tout à
MADEMOISELLE 6UIGN0N. 159
coup que je tenais une cage. — Bon Dieu I s'écria-t-elle, que nous a-t-elle apporté là?
Je lui montrai mon ami Tireli, et alors, s'apitoyant sur le sort du pauvre captif, « privé du soleil et des chansons de ses frères, » elle me demanda si je ne ferais pas mieux de lui donner la liberté, — Je répondis que ce serait lui rendre un mauvais service, et que dans les rues de Paris la liberté lui deviendrait certainement fatale. — D'ailleurs, ajoutai-je, il est habitué à moi, et nous nous aimons, n'est-ce pas, Tireli?
Le rouge-gorge fit entendre un petit cri d'assentiment, et je posai la cage sur un meuble, tandis que ma belle-mère ricanait.
— Maintenant, dit madame Hermine, eausons de choses sérieuses. Après Tindigne conduite de M. Mauclerc, il faut courir au plus pressé et assurer votre existence à toutes deux. Voici ce que j'ai à te proposer, Madeleine. Je cherche depuis longtemps une personne qui me serve de secrétaire et de lectrice, et j'ai pensé à toi. Tu demeureras avec nous, et je me chargerai de ton entretien ; Hermance vivra sous
notre toit jusqu'à ce que je lui aie trouvé des leçons de piano. Cela te va-t-il?
On ne pouvait pas me faire entendre plus poliment que j'étais sans asile et qu'il fallait songer à gagner mon pain. Ma belle-mère se confondit en remercîraents. Quant à moi , tout cela me semblait bien dur après ma libre vie de Trois-Fontaines. Mon orgueil souffrait cruellement de la position équivoque où venait de me mettre mon père avec sa légèreté habituelle; pourtant il fallait faire de nécessité vertu ; j'inclinai la tête en signe d'assentiment, et je murmurai quelques paroles de reconnaissance. — Après tout, pensai-je, si ma nouvelle existence devient trop pénible, je pourrai toujours me sauver dans mon village.
— Allons, voilà qui est convenu, dit madame Hermine en arrangeant le nuage de gaze mauve qui s*enroulait vaporeusement autour de son cou ; du reste tes occupations seront agréables et variées. J'ai réglé toutes les heures de ma journée, je t'en indiquerai le programme, et tu verras comme nos jours seront bien remplis. Et puis
lu feras aussi l'éducation de Chèvrefeuille, A ce nom pastoral, j'ouvris de grands yeux.
— C'est notre enfant d'adoption , poursuivitelle; sa mère, ma cousine germaine, est morte, et son père, qui a un comptoir dans l'Amérique du Sud, me l'a confié en partant.
Elle sonna pour faire venir Chèvre feuille y qui apparut peu de temps après à la porte du salon. C'était un petit bonhomme de sept ans, jaune comme un coing, avec un nez énorme, de trèspetits yeux noirs perçants et une immense bouche sans lèvres. — Il se nommait Claude, soupira madame Hermine, mais j'ai horreur des noms vulgaires, et je l'ai débaptisé. N'est-ce
pas que Chèvrefeuille est plus euphonique et plus gracieux?
On passa dans la salle à manger, tandis que l'aimable Chèvrefeuille me souhaitait la bienvenue en me tirant la langue et en faisant d'horribles grimaces derrière le dos de sa cousine. D'un coup d'œil, je vis qu'il ne me plairait guère. Ce fut bien pis à table. Chèvrefeuille était fort mal élevé, et hurlait pour un rien. On l'avait placé
près de moi ; à chaque plat, il se soulevait sur sa chaise, regardait son assiette, mettait les doigts dans la mienne, faisant mentalement la comparaison de nos deux portions, et, s'il trouvait que j'étais servie plus copieusement que lui, il ouvrait sa large bouche et poussait des cris de paon. Après dîner, on revint au salon. La vieille dame prit un jeu de cartes, et fit des réussites; ma belle-mère et madame Hermine se mirent à jaser à mi-voix ; je restai seule, livrée aux fantaisies saugrenues du bonhomme Chèvrefeuille, qui voulait à toute force se pendre à mes longues nattes, afin, disait-il, de sonner les cloches. Je tombais de sommeil ; à la fin, on s'en aperçut, et on me conduisit à la petite chambre que je devais partager avec mon futur élève. Il me fallut le déshabiller des pieds à la tête, puis le coucher dans son lit parallèle au mien, où heureusement il s'endormit aussitôt.
On avait préparé pour le chérubin un excellent verre d'eau très-sucrée à la fleur d'oranger, et j'étais chargée de le lui administrer pendant la nuit. Au milieu de mon premier sommeil, je
fus en effet réveillée en sursaut par la grande bouche qui criait : — Madame, mon à-boire ! — La première nuit, je lui donilai son eau sucrée consciencieusement; mais le lendemain, ennuyée de ce brusque réveil, j'avalai sans remords le contenu du verre, et lui administrai ù la place une bonne gorgée d'eau pure prise à la carafe. — Ce n'est pas sucré ! hurla le délicat Chèvrefeuille. — Je lui affirmai que si, et l'engageai à dormir. Le surlendemain, même cérémonie : j'avalai Teau sucrée, et le désaltérai de nouveau avec de Teau claire. La quatrième nuit, il se tint coi, et ce fut fini à tout jamais. — C'est ainsi que je commençai l'éducation de Chèvrefeuille.
Avec madame Hermine, les choses n'allèrent point si rondement ; cependant, à l'aide de ma gaieté communicative, je gagnai insensiblement son cœur. Elle était bonne femme au fond, malgré ses travers romanesques et sa fausse sentimentalité. Elle avait partagé méthodiquement sa journée. 11 y avait l'heure des extraits, l'heure des romans, l'heure de la rêverie. Seulement, selon le vent qui soufflait, ce programme était modifié par une fantaisie dominante qui envahissait toutes les heures de la journée. Pendant un mois, nous ne fîmes que de la botanique; le mois suivant, ce fut le tour de la littérature étrangère. Nous ne lûmes plus que des romans anglais ou américains. Un jour, dans le paquet de livres envoyé par le libraire, le titre
d'un volume attira mon attention. C'était Jane Eyre^ dont m'avait parlé Mira Strany. Je l'emportai dans ma chambre, et chaque soir, dès que Chèvrefeuille était endormi, je le lisais avidement. Cette lecture, qui se trouvait si bien en harmonie avec ma situation, mes idées et même mes chimères, m'enthousiasmait à un point que je ne saurais dire. Mon enfance avait quelque analogie avec celle de Jane Ey7*e; cette ressemblance me monta la tète; je relus quatre ou cinq fois le roman, je m'en nourris. Je me pris à aimer ce Rochester âgé, laid et malheureux. Tous mes désirs de dévouement se rallumèrent. Je ne pensai plus qu'à trouver un ami semblable. Consoler un homme qui aurait beaucoup souffert, beaucoup désespéré, le relever, lui rendre le courage et la foi, être tout pour lui, ces rêves m'agitaient et me poursuivaient dans mon sommeil. Je cherchais mon idéal partout : dans la rue, à la promenade, dans le salon de ces dames ; mais aucun des hommes que je voyais n'était ni assez laid,
ni assez malheureux, ni suffisamment intelli-
gent pour réaliser le type imaginaire que j'avais conçu. Je retombais dans la réalité , c'est-à-dire dans mes études superficielles et décousues avec madame Hermine, et les chapitres de grammaire que j'essayais d'entonner à Chèvrefeuille.
L'hiver se passa ainsi. Ma belle -mère avait trouvé quelques leçons; elle demeurait près de nous, et avait rapidement réussi à se rendre indispensable aux dames de Grandclos. Mon père , malgré ses belles promesses , donnait rarement de ses nouvelles, et surtout envoyait peu d'argent. 11 brassait en Belgique je ne sais quelles affaires industrielles, auxquelles il mê^ lait des préoccupations politiques. Bien qu'il fût libre de rentrer en France, il se posait en proscrit, ce qui lui semblait un excellent pré* texte pour nous laisser seules à' Paris. Il se bornait à nous féliciter du parti que nous avions pris et à donner force éloges à mesdames de Grandclos, qu'il appelait de belles âmes.
De temps en temps, on m'écrivait de Trois- Fontaines; mais on ne me parlait pas d'Armand
Delorme, et j'ignorais ce qu'il était devenu. Un dimanche, la femme de chambre me prévint que quelqu'un demandait à me voir, et dans Tantichambre je trouvai mon fidèle camarade d'enfance assis sur le coffre à bois. Je le forçai à entrer au salon, où se tenaient ces dames et ma belle-mère. Le brave garçon, avec ses grosses chaussures, sa redingote coupée par le tailleur de Sermaize, son feutre mou et son teint hà]é, avait Tair tout dépaysé dans le salon blanc et or de madame de Grandclos. Ma belle-mère lui fit un salut protecteur, madame Hermine prit en le voyant l'attitude d'une sensitive qui replie ses feuilles ; la vieille dame seule fut aimable et le pria de s'asseoir. Au milieu de ce salon parisien, Armand semblait avoir perdu tout son aplomb et toute sa belle humeur. Ses manières, si aisées et si franches au village, avaient fait place à une gaucherie lourde, dont j'étais moi-même honteuse. J'essayai de le rassurer par quelques paroles amicales et je lui rappelai nos bons souvenirs de Trois-Fontaines. Ses clairs yeux bruns se tournèrent vers
moi et s'illuminèrent en signe de reconnaissance. Il m'apprit qu'il avait trouvé de l'occupation chez un des architectes attachés au Louvre, et qu'en outre il suivait un cours à l'École des beaux-arts. — J'ai bonne volonté et bon courage, ajouta-t-il, et, avec un peu de chance, j'espère que j'arriverai à quelque chose.
Au bout d'une demi-heure, s'apercevànt des bâillements étouffés de madame Hermine, il repoussa brusquement son fauteuil et se leva pour sortir. Je raccompagnai dans l'antichambre. — Je suis heureuse de votre visite, Armand, lui dis-je, et j'espère que vous reviendrez nous voir.
— Merci, mademoiselle Madeleine, je profiterai de la permission, mais pas aussi souvent que je le voudrais, parce que, voyez-vous, ici . je sens que je gêne, et je suis moi-même gêné...
En rentrant au salon, j'entendis des éclats de rire. — Vous venez de voir l'amoureux de Madeleine, dit méchamment ma belle-mère en contant la scène des adieux de Trois-Fontaines.
— Fi donc ! s'écria madame Hermine en s'éventant et en respirant des sels, c'est un rustre qui ne sait ni parler ni s'asseoir.
On se mit à dauber sur le pauvre Armand.
Les quolibets et les plaisanteries n'avaient point de fin ; dans ce concert ironique, madame Hermance tenait la première partie. J'étais indignée. — Il est gauche, c'est possible, m'écriaije, mais il a du cœur !
Et je sortis mécontente. Malgré moi, tous leurs sarcasmes avaient produit un fâcheux effet sur mon esprit. Je me sentais humiliée du peu de succès de mon ami de Trois-Fontaines, et, repensant tout à coup à la scène des œillets, je • ne pus m'empêcher d'en rougir et de me trouver moi-même ridicule.
Cependant Chèvrefeuille devenait de jour en
jour plus jaune et plus grêle , et le médecin
avait ordonné les bains de mer. En ce temps-là,
madame Hermine ayant assisté à la première
représentation de je ne sais quel drame breton,
ne rêvait plus que dolmens, pardons et landes
aux fleurs d'or. Elle voulut choisir une plage
OÙ Ton fût en pleine Bretagne bretonnante.
Quelqu^un lui parla de Douarnenez, et il fut décide que nous irions y demeurer pendant deux mois avec la vieille dame et Chèvrefeuille. On avait loué d'avance une maison, et trois jours après, une voiture deQuimper nous débarquait avec nos malles dans le petit bourg bas-breton. Le lendemain nous prîmes possession de notre logis. C'était une maÎFonnette isolée, bâtie audessus des rochers dePlô-mar. La chambre que je partageais avec Chèvrefeuille donnait directement sur la baie. Je m'y trouvais délicieusement, bien qu'elle fût à peine meublée. Quand je parvenais à y être, seule avec mon ouvrage ou mon livre, je m'abandonnais de tout cœur à la contemplation de la mer. Lé matin surtout, la baie avait une fraîcheur et une splendeur qui m*enchantaient. Au-dessous de moi, dans le lavoir creusé au pied des rochers, les battoirs des lavandières retentissaient dès Taube. Quand le ciel était bleu, la baie scintillante semblait rouler des pierreries ; les barques des pécheurs de sardines s'éparpillaient, voiles au vent, pré-
cédées par un vol de mouettes blanches. Les jours de grosse mer, les vagues venaient se briser au-dessous de mes fenêtres avec de sourdes détonations. Alors de longues mélancolies s'emparaient de moi. J'étais prise d'une passion de rêverie solitaire. J'écoutais durant des heures le bruit des vagues, et peu à peu ma mélancolie flottante se changeait en une profonde tristesse. Je pensais à tous mes souvenirs douloureux, à ma pauvre maman couchée dans le lointain cimetière des Palatries, à mon enfance négligée, à l^abandon de mon père. A toutes ces impressions pénibles je donnais pour accompagnement les sanglots de la mer, et j'éprouvais une jouissance indéfinissable à me sentir ainsi souffrir devant cette immensité.
Malheureusement on me laissait rarement seule. Après les premiers moments de surprise et d'admiration forcée, madame Hermine s'était vite fatiguée de ce pays austère, qui manquait absolument de confortable. Elle ne tarissait pas en lamentations sur la vulgarité des sardinières^ sur l'insupportable odeur de poisson gâté qui
152 MADEMOISELLE GUIGKON.
infectait les rues, et sur la langue barbare des paysans bretons. Madame de Grandclos était plus accommodante. Elle allait et venait par les rues, jasant avec les marins, passant des heures entières en commérages avec la marchande de tabac du coin de la place. Elle se trouvait heu-* reuse de cette vie de caqu étages, et savait n'être ni ennuyée ni ennuyeuse. Le plus insupportable de mes compagnons de voyage était le bonhomme Chèvrefeuille. Les bains excitaient tellement son système nerveux qu'on fut obligé d'y renoncer; l'air seul suffisait à le rendre plus rageur et plus exigeant. Nos longues promenades dans ce pays si admirable étaient constamment gâtées par la désagréable compagnie de Taflreux bambin. J'avais la pénible mission de le traîner, et je m'accuse de l'avoir plus d'une fois vertement secoué pour me soulager de Tagacement que me causait sa compagnie. Il poussait alors des cris de paon, et madame Hermine me le reprenait en me reprochant d'être mal complaisante pour le pauvre enfant. Le reproche me pesait peu, j'étais débarrassée de lui, et je me mettais à
flâner au gré de ma fantaisie ; mais cela ne faisait pas l'affaire de Chèvrefeuille. En me voyant courir seule à travers champs, il se laissait tirer sans succès par madame Hermine, ouvrait son immense bouche et criait : « Je veux aller avec Madeleine ! » Tant et si bien que sa cousine me le rendait, en ajoutant avec un soupir : — Vois, ingrate, comme il t'aime !...
Lui, me regardait en dessous, avec son rire de crocodile, et se tapant sur les genoux d'un air émerveillé : — La, murmurait-il, je t*ennuie, je t'ennuie !
Ah ! le petit drôle, oui, il m'ennuyait !
Un "soir oii il était resté au logis, nous avions poussé, à travers la lande Saint-Jean, jusqu'à un entassement de rochers qui surplombe au-dessus de la mer et qu'on nomme la Pointe de la Jument. Le soleil se couchait dans un ciel magnifique, et, en arrivant près de la pointe, nous vîmes la plate-forme du rocher déjà occupée par un visiteur qui n'avait rien du costume ni des allures des indigènes. — Vêtu d'une veste de velours, les jambes bien prises dans des guêtres de
15 i MADEMOISELLE GUIGNON.
drap, tenant à la main son feutre à petits bords, les cheveux au vent, il regardait la mer, et sa silhouette élégante se découpait en noir sur le rouge intense du couchant. Autant qu'il me fut possible d'en juger à distance, il me parut jeune. Madame Hermine, piquée par la curiosité, fit de vains efforts pour grimper au sommet du rocher. L'étranger nous avait aperçues ; il nous lorgna un moment, et, Texamen nous ayant été sans doute favorable, il descendit de son observatoire et offrit galamment la main à madame Hermine pour y remonter. Il voulut ensuite me rendre le même service-, mais je grimpais comme une chèvre, et je le remerciai. H était jeune eiï effet, et avait très-bon air. Sa figure pâle, scrupuleusement rasée, avait une vive lueur d'intelligence et de froide pénétration ; ses cheveux bruns bouclaient agréablement sur son cou blanc très-découvert; ses yeux bleus dardaient un regard hardi, aigu et embarrassant; son front haut, un peu fuyant vers le sommet, et son nez très-aquilin, donnaient à son profil un grand caractère de distinction, mais aussi quelque chose d'acéré
et de coupant qui excitait plutôt Tadmiration que la sympathie.
Taudis que madame Hermine le remerciait, le jeune homme nous observait curieusement. La conversation s'anima, et il nous donna quelques détails sur la topographie de la baie. Sa voix me frappa. Elle était claire, métallique, sonore, parfois un peu solennelle, mais singulièrement mélodieuse. Il offrit d'être notre guide pour le retour, et, chemin faisant, nous apprit qu'il habitait Paris. 11 semblait appartenir au monde des lettrés ou des artistes, car je lui entendis nommer familièrement plusieurs peintres et écrivains connus. Naturellement on parla de la mer^ et madame Hermine en profita pour murmurer quelques phrases nuageuses sur l'océan et l'infini.
— La mer, dit notre compagnon, est comme une très-antique et mystérieuse symphonie ; sa musique a tous les accents, depuis l'adagio majestueusement calme jusqu'à Tallegro retentissant et terrible.
Je marchais silencieusement auprès de lui, et j'écoutais avôc une vive surprise ce langage
imagé. Jamais jusqu'alors je n'avais entendu parler de la sorte. Tandis que nous cheminions, les étoiles s^allumaient, et dans la lande solitaire on n'entendait plus que quelques appels lointains ou des bruits de rames sur la mer qu'un pli de terrain nous cachait. — Quelle belle nuit! soupira madame Hermine, et comme ce mince croissant de lune fait bien au-dessus de ces montagnes !
— Oui, répondit-il, les astres, comme dit Byron, sont la poésie du ciel... En face de cette nuit illuminée, les beaux vers vous viennent naturellement aux lèvres. — Il s'arrêta, et* comme s'il se parlait à lui-même, très-lentement, de sd voix là plus vibrante, il récita ces vers :
Le croissant fin et clair, parmi ces fleurs de l'ombre» firillait à l'occident, et Ruth se demandait • ••••••••••.••«•
Quel Dieu, quel moissonneur de Téternel été Avait, en s'en allant, négligemment jeté Cette faucille d'or dans le champ des étoiles. .
— Vous êtes poète, monsieur ! s'écria madame Hermine ravie.
— Oui, madame, répliqua-t-il d'un ton modeste ; mais ces magnifiques vers qe sont pas de
moi... Ils appartiennent au Maître, à Victor Hugo.
U ne prit congé de nous qu'à notre porte, laissant madame Fougères en proie à un bruyant enthousiasme. Moi, je restais muette, mais j'étais agitée par un vif sentiment de curiosité. Deux jours après, on nous remit la carte de notre compagnon de promenade, et sur le vélin je lus à haute voix : Natalis La Joncher c. Je trouvai le nom joli, et madame Hermine se souvint de l'avoir déjà vu imprimé quelque part. Elle choisit son plus coquet papier à lettres et invita le poëte à prendre le thé le lendemain soir.
A l'heure indiquée, M. La Jonchère se présenta et fut accueilli chaleureusement. Dans le courant de la soirée,- madame Hermine le pria de dire des vers, qu'il débita complaisamment avec cette habile diction et cette voix musicale qui m'avaient déjà charmée. Sa poésie avait une couleur singulière, un peu bizarre ; elle exprimait des sensations extraordinaires avec des mots d'une sonorité éclatante, couvrant une pensée souvent insaisissable à force d'être tour-
mentée. Comme je ne connaissais ni Baudelaire, ni Gautier, je trouvai que les vers de M. La Jonchère avaient de l'originalité, et son talent me parut sérieux, sinon tout à fait sympathique. Madame Hermine applaudit frénétiquement, et la vieille dame fit chorus, moins par goût que par un besoin de bruit et de mouvement.
Bref, M. NatalisLa Jonchère conquit le cœur de ces dames et devint dès lors le compagnon de toutes nos promenades. Il prodiguait principalement ses attentions à madame Hermine ; mais de temps à autre je surprenais son œil bleu fixé curieusement sur moi, et j'avoue que cette curiosité du poète me flattait assez. La veille du jour fixé pour notre départ, nous allâmes tous nous promener dans la longue allée qui relie l'église de Ploa-ré au Calvaire. M. La Jonchère m'offrit le bras, et, comme nous marchions plus vite que ces dames, nous les laissâmes assez loin en arrière. La soirée d'août était calme, un peu voilée de brume. Du chemin herbeux que nous suivions, nous apercevions la mer au loin, der-
rière les arbres, dans une vapeur bleuâtre. La
cloche de Ploa-ré sonnait lentement YAngelv^, et il y avait dans l'air une douceur fondante. Le poëte me parlait de ses projets et de ses espérances. Il travaillait à un drame breton tiré de la légende du roi Gràlon et de sa fille Dahut, et il était venu 5 Douarnenez pour étudier sur les lieux le plan de son poëme. Insensiblement il en vint à me conter son enfance, ses souffrances et ses luttes opiniâtres. Il était le fils d'un pauvre employé végétant dans un village du Limousin; on avait voulu faire de lui un grattepapier; il avait résisté , s'était brouillé avec sa famille, et, sentant une vocation sérieuse, il était venu à Paris. Là, seul, sans amis, sans argent, il avait péniblement frayé sa voie. Trop pauvre pour acheter des livres, c'était sur les quais, aux étalages des bouquinistes, qu'il avait souvent étudié pendant des heures. Il gravissait ainsi pas à pas la longue et âpre montée de la gloire... Il me disait toutes ces choses d'une voix vibrante, aux modulations lentes et cristallines. Je m'étais assise sur les marches moussues du Calvaire ; le coude appuyé au genou, la tête dans la main, je
récoutais avec un intérêt croissant. Lui, debout devant moi, un pieJ posé sur Tune des marches, se détachait sur Tliorizon. — Oui, dit-il en frappant de son bâton les degrés de granit, j'ai encore, moi aussi, un rude calvaire à gravir ; mais j'irai jusqu'au bout, carj'ai la foi et la volonté...
Au retour, la vieille dame prit mon bras ; quand nous arrivâmes à notre porte, madame Hermine serra la main de M. La Jonchère et lui dit co :ibien elle désirait continuer à Paris des relations commencées si heureusement sur les grèves de Douarnenez. Le poëte sourit, nous souhaita un bon voyage et s'éloigna lentement.
Après le thé, je remontai dans ma chambre et je m'accoudai à la fenêtre pour contempler la mer une dernière fois. Le ciel était couvert, la baie déserte, la nuit profonde. Seule, à l'extrémité de la pointe de la Chèvre, très-loin, une petite lumière, celle d'un phare sans doute, brillait faiblement dans la brume. Je songeais à ma promenade avec M. La Jonchère, à tout ce qu'il m'avait dit de sa vie et de ses travaux. Je me demandais si ce n'était pas là Yinconnu
tant rêvé. Il avî^it du talent, du génie peut-être! Il avait souffert et souffrait encore, ainsi que le disaient assez son front pâle et ses traits fatigués. Ne venais-je pas de rencontrer, sur cette côte bretonne, l'homme auquel je voulais me dévouer, comme Jane Eyre avait rencontré Rochester sur la route de Thornfield? Toutes ces questions rêveuses étaient entrecoupées de retours vers le passé et d'adieux à la mer. Je comparais cette lumière lointaine dans la brume à la lueur douteuse encore que je croyais entrevoir en moi-même. J'associais dans un même salut mélancolique la clarté du phare vacillant dans la nuit, et la lueur d'espérance tremblotant au fond de. mon cœur... Le [sommeil me prit au milieu de ces rêveries, le bruit de la mer me berga une dernière fois, et le lendemain une -voiture nous remporta vers Paris.
Nous passâmes le reste de l'automne dans la maison de Beilcvue, et ces deux mois de villégiature me parurent deux siècles, grâce 5 Tinsupportable Chèvrefeuille. Je menais la vie la plus triste du monde ; par ces longues pluies d'octobre, au milieu de ces arbres ruisselants, de ces feuilles tombantes, je me sentais plus abandonnée que jamais. Mon seul refuge était ma petite chambre sous les toits. J'y retrouvais mes livres et mon rouge-gorge, dont une domestique avait pris soin en mon absence ; son petit chant voilé s'harmonisait avec l'aspect mélancolique des bois effeuillés et me rappelait le temps de Trois-Fontaines. De ce côté aussi il ne me venait que de tristes impressions. La santé du grand- père déclinait sensiblement ; il
MADEMOISELLE fiUIGNON. 163
ne pouvait plus sortir et n'écrivait qu'avec peine. Je n'avais pas de nouvelles de M. Desprairies, dont le voyage à Paris s'était depuis deux ans fait en mon absence ; enfin je n'avais pas revu Armand. Mon père nous donnait à peine signe de vie, et ma belle-mère ne tarissait pas sur l'indignité des procédés de M. Mauclerc. Comme elle, je trouvais la conduite de mon père trèscoupable, mais j'enrageais de l'entendre dire hautement par madame Hermance ; je souffrais de voir ainsi le nom paternel méprisé ou ridiculisé devant des étrangers.
J'avais parfois cependant de paisibles soirées, — les seules bonnes, — quand madame Hermine allait prendre le thé chez des voisins.
Alors, une fois madame de Grandclos et Chèvrefeuille couchés, le salon bien capitonné et bien clos m'appartenait. Je jetais une grosse bûche au feu, je m'étendais sur le tapis, et je me mettais à rêver. Je rebâtissais mes châteaux en Espagne de la pension Durosel et j'y logeais toujours mon idéal, mon grand artiste pauvre et méconnu. Comme je l'aimais en dedans^ ce
grand homme imaginaire ! Je lui promettais tant de bonnes tendresses, un dévouement si absolu ! Peu à peu, tandis que je revais, les yeux plongés sur les tisons, les souvenirs de Douarnenez se mêlaient à mes rêves, mon vague idéal prenait une forme moins abstraite ; il m'apparaissait tout à coup sous les traits nets et vivement arrêtés de M. Natalis La Jonchèrc. Dès que le sentiment de la réalité me ressaisissait, je rougissais tout d'abord de la singulière tournure que prenaient mes rêveries, puis, malgré moi, la chimère m'enlevait de nouveau sur son aile ; nous nous envolions dans un pays romanesque où le poëte entrevu en Bretagne était mon hôte et mon guide. Qu'était-il devenu depuis l'automne ? Avait-il quitté Douarnenez? Devais-je le revoir encore?...
Lorsqu'à la fin de novembre nous rentrâmes à Paris, madame Hermine me montra la carte de Natalis parmi celles qui se trouvaient amoncelées sur un plateau, et en lisant son nom j'eus un brusque battement de cœur. Un jour enfin, nous l'aperçûmes au concert Pasdeloup.
Il était debout, au premier rang du parterre, et regardait la salle ; grâce à Tagitation de madame Hermine, il nous reconnut et nous salua. L'orchestre venait de commencer le prélude de Lohetigrin ; il se rassit, et pendant toute la durée du morceau manifesta bruyamment son enthousiasme. Il semblait en extase, se renversait dans son fauteuil, parlait haut et riait tout seul. Lorsque les dernières notes, de plus en plus ténues, semblèrent s*évanouir dans l'espace, il leva les bras et applaudit avec frénésie. A la sortie, il nous attendait, et nous renouvelâmes connaissance. Tandis que nous causions, je vis tout à coup Armand Delorme sortir du Cirque et passer près de nous : il me salua, et il allait continuer sa roule quand je l'appelai bravement. Il revint sur ses pas, et à ma grande surprise M. La Jonchère lui tendit la main. Il répliqua assez froidement, mais madame Hermine, à qui une poignée de main donnée par le po^te semblait une sérieuse recommandation, âe mon* tra fort aimable avec mon camarade d'enfance. Je dois dire du reste qu'Armand était changé
1G6 MADEMOISELLE GUIGMON.
à son avantage. Il n'avait rien perdu de sa simplicité ni de ses manières franches et rondes, mais la vie de Paris l'avait affiné ; il n'avait plus sa gaucherie campagnarde, et, sans être -recherchée, sa toilette était plus soignée qu'autrefois. Madame Hermine les invita tous deux à dîner pour le dimanche suivant, et ils ne prirent congé de nous que lorsque nous montâmes en voiture.
Quelques jours après, une nouvelle fort inattendue vint brusquement modifier mes conditions d'existence. Depuis longtemps je n'avais plus entendu parler de mon aïeul maternel, M. de Rosières. Il ne nous avait jamais écrit du vivant de ma mère et avait continué le même silence après sa mort. Une lettre d'un notaire de Paris m'apprit tout à la fois le décès de ce parent inconnu et ses dernières volontés. Sa rancune avait duré jusqu'à la fin, et il avait légué à des cousins toute la fortune dont la loi lui perftiettait de disposer ; il n'avait cependant pu dépouiller complètement son héritière directe, et il me laissait un capital d'une soixan-
MâDEHOISEUE GUIGNON. 167
taine de mille francs qui devait m'être délivré, soit à l'époque de mon mariage, soit le jour où j'aurais mes dix-huit ans. J'étais encore sous le coup de cette surprise quand M. La Jonchère et Armand vinrent à la maison. Pendant tout le dîner, Nalalis causa avec beaucoup de verve. Il parla de ses luttes, de son drame, qui serait certainement reçu à l'Odéon, de ses projets d'avenir et de ses amis. Il avait une langue dorée et s'en servait à merveille. Armand, plus réservé, était très- sobre de détails sur son existence. Je ne pus rien savoir de lui, sinon qu'il travaillait toujours chez son architecte et qu'il s'occupait beaucoup de peinture. Ma belle-mère, qui était présente, se mêlait peu à la conversation, mais ses yeux à demi voilés ne perdaient pas de vue les deux jeunes gens. Son regard obhque observait leurs moindres gestes, ses oreilles exercées ne perdaient pas une seule de leurs paroles. Comme on parlait d'avenir et de fortune, elle rompit tout à coup son silence, et raconta l'histoire de mon héritage inattendu. ^ Le bonheur nous vient en dormant, dit-elle^
168 HADEHOISELLB GUiGNOH.
et voiln Madeleine devenue une héritière au
moment où elle y pensait le moins.
— Oui, reprit madame Hermine en soupirant, maintenant qu'elle est indépendante, elle va nous abandonner el s'envoler vers son cher village.
Je courus à elle, et l'embrassant à deux reprises ; — Me croyez-vous ingrate à ce point) m'écrJai-je; Je resterai près de vous tant que vous ne serez pa.s fatiguée de moi.
— Tu as raison, mon cœur, dit madame de Grandclos en m'embrassaiit à son tour, cl tu peux compter que nous ne t'oublierons pas !
— Oui, oui, ajouta madame Hermine, va, tu n'y perdras rien !
Madame Hermine souriait en étudiant à la
diTobée Natalis et Armand. Le poëte me félicita
chaudement; quant à Armand, il demeurait
pensif et comme désappointé. Tout le rçste de
la soirée, il fut songeur et morose, et, se levant
ar, prit congé de nous avant M. La Jon-
: le conduisis jusqu'à l'iintichambre, tt
tndai où il avait connu Nalalis.
MADEMOISELLE GUIGNOM. 160
— Je l'ai rencontré à l'atelier, répondit-il, puis à Barbizon, où nous logions dans la même auberge.
-;- Que pensez-vous de son talent?
11 me regarda un moment sans parler, puis avec un haussement d^épaules : — Les gens de sa coterie, répliqua-t-iï en riant, trouvent qu'il fait bien les vers; mais je n'entends rien à ces ehoses-là, et je ne saurais trop que vous en dire.
Et sans rien ajouter il me souhaita le bonsoir.
— Ouf! dit ma belle-mère quand je rentrai, quel ours que garçon-là ! — Natalis resta fort tard avec nous, fut très-gai et parla encore avec plus de verve. Lorsqu'il partit enfin, il me serra la main avec effusion, et cette longue étreinte me laissa toute troublée. Il avait complètement gagné le cœur de ces dames. Madame Hermine, fière d'avoir mis la main sur un poète qui allait être joué à l'Odéon, décida sa mère à recevoir tous les dimanches, et à partir de cette soirée Natalis fut un de nos visiteurs assidus. Armand lui-même se montra quelquefois dans le salon
de la rue de T Université ; mais on sentait bien que ce genre de distraction lui déplaisait et qu'il ne venait là que pour moi. Ma belle-mère professait, comme son amie, une admiration fervente pour Natalis. En revanche, elle ne s'était pas raccommodée avec Armand. Elle avait une manière de le louer qui le réduisait à néant. — Certes, disait-elle, on ne peut nier qu'il n'ait fait des progrès depuis sa sortie du village. Il s'est désembourbé, mais voilà tout ! C'est un brave garçon ; son esprit a une portée médiocre, juste ce qu'il faut pour devenir un honnête architecte. Si j'avais une maison à construire, je lui donnerais carte blanche, sûre qu'il ferait les choses en conscience.
Quand elle arrivait à Natalis, c'était une tout autre chanson : — Voilà, murmurait-elle, comme si elle se fût parlé à elle-même, voilà un homme admirablement doué, qui a tout pour réussir : manières élégantes, habitude du monde, parole éloquente, imagination hardie ! Si tu étais une autre fille, je te conseillerais de chercher à te faire aimer de lui ; mais tu n'es pas son fait. Il
MADEMOISELLE GUIGKON. 171
lui faut une femme forte, vaillante, que les luîtes de la vie ne rebutent jamais. Ah ! si au lieu de ton père j'avais rencontré un pareil caractère, j'en aurais fait un grand homme !
— Et pourquoi, me disais je alors, humiliée dans mon orgueil et irritée de ce secret défi, pourquoi ne serais-je pas cette femme forte et dévouée? La tendresse ne me manque point, ni le courage, ni même la folie du sacrifice. Pourquoi ne tenterais-je pas de me faire aimer? Oui, mais lui, avec tout son talent, son avenir brillant, le charme de sa figure et de son esprit, voudrait-il aimer une petite fille aussi simple, abandonnée et ignorante que je le suis?
Cependant le printemps était revenu. Les rues de Paris, si maussades et si sombres les jours de pluie, étaient éclairées par le gai soleil d'avril, et un beau ciel bleu riait au-dessus des toits. Quand on sortait, on sentait à chaque coin de rue des odeurs de violettes et de jacinthes, exhalées par les éventaires des bouquetières en plein vent ; les marchands avaient renouvelé leur étalage, et derrière les glaces des magasins
173 HADBNOISELLE GDIGNOH.
on Toyait chatoyer les étoffes aux nuances printanières ; les promenades semblaient plus animées ; on eût dit que subitement tout ce que Paris contenait de jolies femmes s'était donné le mot pour courir la ville. Je subissais moi-même cette métamorphose du renouveau, et pour la première fois depuis longtemps j'étais heureuse de m'occuper de toilette. Dès le 1"' mai, on décida qu'on s'installerait à Bellevue aiin de jouir plus complètement du printemps, et en moins d'une semaine la maison fut prête à nous recevoir. M, La Jonchère venait nous y visiter fréquemment et avait de longues conférences avec madame Hermine et ma hcUe-mère. Quand j'étais au salon, il me priait de lui faire un peu de musique, et je lui chanlais une de ces vieilles romances que ma mère m'avait apprises. Accoudé à l'un des angles du piano, il m'écoutait d'un air ravi, et me regardait dans les yeuï avec une persistance qui me faisait rougir jusqu'à la racine des cheveux.
après-midi de dimanche, jetais seule au îi je jouais VInvitation à la valse; la
vieille dame faisait la sieste, Chèvrefeuille gambadait au jardin, et madame Hermine était aux vêpres avec ma belle-mère. J'entendis soudain crier le sable de l'allée, et jetant un coup d'oeil sur la glace placée en face dé moi, j'y aperçus le reflet dé Natalis La Jonchère. Il était ganté de frais et sa toilette avait quelque chose de plus cérémonieux que d'habitude. Il vint à moi en souriant, plongea un moment ses clairs regards dans mes yeux, puis tout à. coup me prit la main et la baisa. J'étais devenue pâle, et, tout en balbutiant quelques paroles confuses, j'es- , sayais de dégager ma main. Il la retint dans les siennes, me regarda de nouveau très-fixement, et de sa voix veloutée et sonore : — Est-ce que je vous déplais? me dit-il lentement, est-ce que mon amour vous fait peur?
Je restais assise sur le tabouret du piano, sans répondre. Il y eut un moment de profond silence, pendant lequel j'entendais le susurrement strident des grillons dans les herbes de la pelouse.
— Je vous aime, reprit-il, voulez-vous consentir à être ma femme ?
Je me levai brusquement. — Monsieur, murmurai-jc très-bas, le mariage est une chose si sérieuse !... Et nous nous connaissons à peine.
— Si, répondit-il, si, chère enfant, Je vous connais : je sais que vous n*étes pas heureuse, que vous avez vécu seule et abandonnée, et je vous aime déjà depuis longtemps. Laissez-moi me consacrer à votre bonheur ! Ne repoussez pas un ami qui, lui aussi, a vécu solitaire. J'ai fait ce rêve d'être aimé d'une jeune fille qui aurait souffert comme moi, démettre à ses pieds mon cœur, mon talent, toute ma vie !
J'avais la .fièvre, et les paroles s'arrêtaient dans ma gorge serrée.
— Vous savez, monsieur, dis-je enfin, que je suis presque pauvre, et qu'à l'exception du modeste héritage que je viens de faire, je n'ai rien au monde.
— Vous êtes riche par le cœur et par la beauté I s'écria-t-il. Et d'ailleurs est-on pauvre lorsqu'on est la fille adoptivc des dames de Grandclos, dont la fortune est considérable?
Je le regardai, stupéfaite. Jamais un seul
instant l*idée ne m'était venue de compter sur l'argent des dames de Grandclos. Il comprit sans doute que ce qu'il venait de dire m'avait blessée, car il n'insista pas. — Allons, reprit-il en me saisissant de nouveau la main, sachez vouloir être heureuse ! Soyez la consolation du poëte encore obscur, mais qui, avec vous, se sent de force à conquérir le monde. Que de grandes œuvres Je pourrai créer sous Tinspiration de votre grâce, de votre jeunesse et de votre mignonne beauté ! Dites un mot, et je vous devrai la gloire, ma belle muse, ma chère poésie ! J'étais confuse. Je subissais le charme de ces mots éclatants d'amour et de gloire ; jamais on ne m'avait parlé ainsi. Pourtant, lorsqu'il me pria de l'autoriser à écrire à mon père, j'eus peur et je lé suppliai à mon tour de m'accorder huit jours de réflexion. Il en parut surpris, presque froissé. Il sourit cependant et me répondit qu'il remettait son sort entre mes mains; puis il se retira, me laissant à la fois tout étourdie de sa démarche et toute (ière du sentiment que j'avais inspiré. Dès que madame Hermine
et ma belle-mère furent rentrées, je leur contai en tremblant ce qui venait de m'arriver. Elles savaient tout déjà, et se récrièrent sur mes ridicules hésitations. — Il t'adore, le pauvre garçon ! dit madame Hermine avec un profond soupir, et c'est lui faire afTront que l'ajourner à huit jours comme un prétendant vulgaire.
— Tu es une sotte, ma chère, reprit à son tour madame Hermance ; tu devrais t'estimer trop heureuse d'avoir charmé M. La Jonchère.
Une autre fille apprécierait cela; va, tu ne méritais pas d'être distinguée par un homme supérieur !
Elles me laissèrent éblouie et grisée ; mais, quand je fus seule et que je cherchai à démêler mes sentiments confus, je trouvai au fond de mon âme plus d'orgueil satisfait que de vraie joie. Maintenant que cet amour sortait des brumes du rêve pour entrer dans le plein jour de la téalité, j'éprouvais une indéfinissable inquiétude. J'étais contente d'un événement qui allait me tirer de la vie que je menais entre Chèvrefeuille et ma belle-mère, et qui allait me donner enfin une protection, un intérieur, un chez moi ; j'étais fière d'avoir été choisie, moi, pauvre et ignorante fille, par cet homme plein de talent et d'avenir; mais, comme je l'avais avoué à Natalis, je le connaissais à peine. Jusque-là, aucune intimité réelle n'avait existé entre nous ;
17S HADEHOISELLE GUIGMON.
son passé, son caractère, ses habitudes étaient pour moi lettres closes. Il y avait en lui un inconnu qui m'inspirait plus de crainte que de confiance, lime semblait que je n'oserais jamais lui répéter les mots tendres que je savais si bien dire h mon chimérique idéal. Si j'avais eu seulement près de moi quelqu'un qui fût capable de me conseiller sérieusement ; mais non, personne, hélas! Je me déliais de ma belle-mère, madame de Grandclos était une girouette tournant à tout vent, et Madestc habitait loin de moi. Je songeai à M. Desprairies. Précisément Natalis était né à A vailles-Limousine, non loin de Saint-Clémentin, et mon vieil ami pourrait sans doute me renseigner sur la famille et l'enfance du pocte ; il était d'ailleurs le seul homme capable de me donner un bon conseil et surtout cette confiance qui me manquait au moment de m' engager pour la vie. Je lui écrivis le soir même en le priant de me répondre aussitôt que possible. La semaine se passa au milieu d'un tourent de pensées tantôt joyeuses et tantôt Quand le dimanche arriva, je n'avais.
à mon grand étonncment, reçu aucune réponse de Saint-CIémentin.
Dans la matinée, j'entendis sonner à la grille, et'je vis entrer Armand Delorme. Je ne l'avais pas revu depuis la fin de Thiver, et je raccueillis avec un mouvement de joie. Enfin je trouvais donc uû ami avec qui je pouvais causer à cœur ouvert ! Armand était pour moi comme un bon camarade, j'avais oublié notre courte idylle de Trois-Fontaines, et dans la conduite et les paroles du filleul de ma gi and'mère rien n'avait pu depuis .me faire supposer qu'il s'en souvînt luimême. Dans ma pensée, Natalis seul s'occupait de moi, et l'amoureux villageois de mes seize ans avait disparu pour faire place à un ami solide, sérieux, dans le dévouement duquel j'avais pleine confiance.
Ce dimanche-là, sa figure franchement épanouie et son air joyeux étaient comme une invitation à l'expansion et à la confiance. — Soyez le bienvenu ! lui dis-je en lui donnant une bonne poignée de main, j^ avais grand besoin de vous voir. J'ai une confidence à vous faire.
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— Comme cela se trouve ! répondit-il en riant de son loyal rire enfantin ; moi aussi, j'ai à vous annoncer une nouvelle que je n'ai encore confiée à personne.
— Si j'en crois votre mine triomphante, ce doit élre une bonne nouvelle !
— Oh ! oui, dit-il ; mais à vous de commencer, faites-moi d'abord votre confidence.
Nous allâmes nous asseoir sous un couvert de grands arbres où un banc de pierre était adossé à un platane. Les yeux d'Armand brillaient gaiement à l'ombre de ses épais sourcils et me regardaient avec une expression impatiente et affectueuse. Quant à moi, au moment d'entamer ma confidence, je me sentais soudain intimidée et embarrassée.
— Armand, commençai-je enfin, vous savez que j'ai eu une enfance fort triste et une adolescence très-solitaire... Dans mes heures d'isolement, ma grande consolation était de bâtir des châteaux en Espagne.
— Vraiment !... moi de même. Enai-je construit de CCS châteaux aériens pour abriter mes
rêves dans les bois de Trois-Fontainesl Mais, ajouta-t-il en riant, croyez-en un futur architecte, ces constructions-là n'ont pas les murs solides !
— Assez solides, Armand, pour que l'espérance puisse s'y poser encore, elle qui ne pèse pas plus qu'un oiseau sur la branche...
— Et cette espérance? dit-il avec animation.
— C'était de rencontrer un ami pauvre, obscur et seul comme moi, mais ayant du talent et de l'avenir, et de lui donner toute ma vie en échange de son affection...
Je m'arrêtai. Armand m'écoutait avidement; il semblait boire mes paroles. — Cet ami, reprit-il d'une Yoix émue, vous l'avez trouvé?
— Oui, répondis-je en rougissant et en baissant les yeux, il s'est révélé tout à coup. Vous le connaissez.
— Je le connais ! — Il respira longuement.
— Vous dites que je le connais, Madeleine?
— Il vient ici de temps en temps , et je crois que vous l'estimez, bien que... — Et je m'arrêtai encore Une fois en souriant malicieusement.
— Achevez ! s*écria-t-il avec un accent d'impatience Gévreuse.
— Bien que vous n'aimiez pas ses vers.
— Natalis !
Je relevai la tète, et je vis sa figure stupéfaite. — Qu'avez-vous? lui dis-je, ne le croyezvous pas capable de m'aimer sérieusement?
— Je le crois capable de tout! fit-il d'une voix amèrement ironique.
Le ton sarcastique de cette brusque réponse m'humilia et m'irrita. Je ne m'attendais pas à cette expression de mépris ; je la trouvai brutale et injuste. — Savez-vous, m'écriai-je, que ce que vous dites là n'est pas plus gracieux pour moi que pour M. La Jonchcre? Votre horreur pour la poésie vous emporte trop loin, Armand!
— Pardon ! murmura-t-il en reprenant son sang- froid, vous l'aimez?
— Oui ! répondis-je en m'animant à mon tour^ il est seul, il souffre, il travaille pour arriver au rang où son mérite l'appelle^ et je serai fière de Taider dans ses efforls, de me tenir auprès de lui dans la lutte, d'être la compagne de .sa vie!
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Je continuai ainsi longtemps, je parlai de son talent de poète, de sa gloire future, de la joie que j'aurais à y avoir contribué. Je m'exaltais et je me grisais de ma propre exaltation.
— Vous Paimez, reprit Armand d'une voix sourde, cela dit tout, et vous n'avez pas besoin d'autre raison pour justifier votre choix.
Il se leva fort pâle, et je craignis, dans la chaleur de mon plaidoyer, de l'avoir offensé involontairement; je lui tendis la main. — Et maintenant, dis-je, à votre tour! Contez-moi cette heureuse nouvelle que vous veniez m'annoncer.
Il sourit tristement. — Non, murmura-t-il, une autre fois. Aujourd'hui le moment serait mal choisi. Adieu, Madeleine, je fais des vœux sincères pour que le ciel vous donne tout le bonheur auquel vous avez droit ! — Et, sans me regarder, il s'éloigna brusquement, me laissant interdite.
— Armand!... m'écriai-je quand je revins de ma stupeur; — mais il avait déjà refermé sur lui la porte de la grille.
J*avais la tête en feu. A travers mon exaltation, les paroles d'Armand me revenaient avec des sensations douloureuses. Je les trouvais acerbes, méchantes, injustes; je l'accusais d'une partialité étroite etJiaineuse. Hélas! j'aurais dû deviner que l'amertume dont son cœur était rempli provenait d'un sentiment plus généreux ; maïs j'étais aveugle ! et le voile que j'avais devant les yeux m'empêchait de voir la réalité.
Quand Natalis La Jonchère arriva dans Taprèsmidi, j'étais dans un violent état nerveux qui me laissait à peine la Uberté de penser. Il renouvela sa demande en présence de ces dames et de ma belle-mère, et je lui accordai l'autorisation d'écrire à mon père, qui seul pouvait disposer de moi.
Il sourit. — Gela me regarde, dit-il, et je ne doute pas que M. Mauclerc ne se laisse fléchir ; il n'est plus d'obstacles pour moi, maintenant que j'ai votre consentement et celui de ces dames.
— Quant à moi, s'écria ma belle-mère en me regardant, je vous la donne des deux mains!
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Il s'inclina, me baisa le bout des doigts, embrassa ces dames, et ce fut tout. 11 était obligé de rentrer à Paris, et il nous quitta d'un air triomphant.
Le lendemain, on m'apporta de la part de Natalis un énorme bouquet d'azalées et de camélias disposés symétriquement, comme on en voit aux étalages des fleuristes. Ce bouquet, monté sur fil d'archal et entouré d'un papier à jour, me charma médiocrement. Une simple touffe de roses avec leurs tiges m'eût fait plus de plaisir, et je ne pus m'empécher de songer aux modestes œillets rouges d'Armand. M. La Jonchère n'en jugeait pas ainsi, car les cérémonieux bouquets montés continuèrent à m'étre envoyés régulièrement deux fois par semaine.
Le poète vint 'le soir même diner à Bellevue; en sortant de table, on se promena dans le jardin, et bientôt nous nous trouvâmes seuls tous deux sous une longue allée de charmilles. Natalis m'entretenait de ses projets, de ses relations nombreuses dans le monde des lettres ; il nommait familièrement des journalistes connus, des
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artistes célèbres, et me prometUit de me présenter à eus. J'aurais préféré qu'il trouvâtà me dire quelques paroles partant du fond de son coeur et allant tendrement jusqu'au mien; mais il paraissait surtout occupé du soin de m'initier au monde brillant dans lequel il vivait, et de me faire sentir quel prix je devais attacher à être admise dans ce cercle d'élus. Tout à coup, â un détour'de l'allée et sans transition, il me prit doucement la taille et posa ses lèvres droit sur les miennes. Je reculai et restai d'abord toute saisie, puis des larmes me vinrent aux yeux.
— Je vous en prie, lui dis-je, ne m'embrassez jamais de cette fa(on !
— Pourquoi ¥ s'écria-t-il en riant, est-ce parce que M. le maire n'a pas prononcé les mots sacramentels ?
— Non... Je ne sais pourquoi, mais je n'aime pas cela.
— Petite sauvage ! murmura-t-il, et je crus nguer un sourire ironique sur ses lèvres.
s'aperçut sans doute que j'étais toute trémie, et, me prenant le bias, il trouva quel-
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ques paroles affectueuses pour se faire pardonner celte brusque caresse. Quand il fut partie je contai tout à madame Hermine, et je ne lui cachai pas le sentiment d'effroi que le baiser de Natalis m'avait fait éprouver. — Va te coucher, sotte, dit-elle en riant, tu ne méritais pas le bonheur d'être aimée par un poëte.
Je remontai tristement dans ma chambre.
J'étais étonnée moi-même de ma terreur ; je me disais que les baisers de mon idéal ne m'auraient pas fait éprouver le même sentiment, et je m'en voulais de ee qu'en présence de Natalis je ne pouvais oublier ce fantastique idéal. Je m'apercevais avec douleur que mes rêves les plus chèrement caressés ne s'étaient point encore réalisés. Je ne trouvais près de M. La Jonchère aucune des émotions douces que j'avais espérées. Son coup de sonnette à la grille, le bruit de son pas dans le jardin, ne produisaient sur moi aucune de ces impressions délicieuses que j'avais imaginées. J'épiais, j'analysais mes sensations, et je me prenais de désespoir en me trouvant aussi froide. — Suis-je donc aussi
déshéritée de ce côté-là? me demandais-je...
Ne saurais-je pas aimer?
J'avais écrit à mes grands-parents Mauclerc et à mon père pour leur faire part de la proposition de M. La Jonchère et solliciter leur consentement. Mon père me répondit qu'avant tout il voulait me voir, et qu'il serait à Paris sous peu de jours. Comme ma belle-mère désirait ne pas le rencontrer, il fut convenu que j'irais le trouver à son hôtel. Je ne l'avais pas revu depuis plus de deux ans, et mon cœur battait bien fort quand le garçon d'hôtel m'introduisit dans sa chambre. Il me reçut avec de grandes démonstrations de tendresse. — Eh bien! me ditil après m'avoir embrassée, tu veux donc te marier, ma pauvre Guignon?
Je répondis oui en riant. Alors il prit son air le plus majestueux et sa voix la plus solennelle: — C'est bien de ton plein gré au moins ? — Puis, enflant encore sa voix : — On ne te met pas le poignard sur la gorge ?
Je l'assurai que non, et je commençai l'éloge de Natalis, puis je lui parlai des bontés que les
dames de Grandclos avaient eues pour moi.
Il s'attendrit et versa mie larme. — Nobles femmes! dit-il en s'essuyant les yeux. Eh bien! Madelon, puisque tu Taimes, il faut l'épouser. Le plus tôt sera le mieux. Et maintenant allons déjeuner !
Il m'emmena dans un grand restaurant du boulevard, commanda les plats que je préférais, et pendant tout le déjeuner fut gai, sémillant et charmant comme il savait l'être. 11 me questionna sur ma belle-mère, sur ma vie chez les dames de Grandclos. Je me gardai bien de lui parler de mes ennuis, et je ne lui contai que mes petites joies. Il m'eût coûté de lui dire, à lui qui m'avait abandonnée, combien il était triste de vivre chez des étrangers. J'aurais craint de paraître lui reprocher tout ce qu'il m'avait fait perdre par sa faute. Il s'extasia sur ma beauté ; je lui ressemblais par certains côtés, et cela le flattait énormément. Au dessert, il s'attendrit longuement sur sa vie brisée, sur son exil, sur la sottise qu'il avait faite en se remariant, puis il me donna force conseils sur la fa-
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çon dont je devais me conduire en ménage. Le déjeuner terminé, il me ramena à Bellevue. Là, devant la grille, il m'embrassa. — Je vais, me dit-il, prendre quelques renseignements sur ton poète, puis je repartirai ; ici, je suis truqué par la police à cause de mes opinions ; mais tu m'indiqueras le jour de ton mariage, et je me trouverai à ta mairie, car je veux te conduire moimême à l'église ; c'est mon devoir, JVIadelon, et je ne laisserai prendre ma place par personnel Là-dessus il alluma un cigare et remonta lestement en voiture.
Cependant on s'occupait des préparatifs de mon mariage avec une activité fiévreuse. Les dames de Grandclos s'étaient chargées du trousseau et réglaient tout elles-mêmes. Ma bellemère et Natalis annonçaient déjà partout la nouvelle. J'aurais voulu qu'avant de prendre jour on attendit au moins une réponse à la lettre que j avais écrite à M. Desprairies; mais madame Hermine et madame Hermance se récrièrent sur l'inutilité de cette attente. Qu'avait-on besoin de nouveaux renseignements? Natalis n'en avait-il pas fourni d'excellents? Ce serait lui faire injure que d'attendre, pour se décider, la lettre de ce pauvre bonhomme Desprairies. Bref, le mariage fut fixé au 15 juin.
Le jour même où tout fut définitivement ar-
rcté, je me trouvais avec ces daines au salon, et ma belle-mère lisait son journal près de la ffrnétre. Tout à coup, interrompant sa lecture et me coulant son regard le plus méchant : — Tiens, tiens ! dit-elle, mais on parle de ton ami Armand dans ce journal. Il paraît qu'il a exposé un tableau qui est un chef-d'œuvre. Je ne me serais jamais doutée que ce gargon eût du talent!
Elle lut à haute voix ce passage d'un article sur le Salon : « Le paysage de M. Armand Delorme, — la Gorge aux jwmmiers, à Trois-Fontaines, — est une merveilleuse révélation. Jamais encore on n'avait rendu avec une aussi franche sincérité la fraîcheur des grands bois, le léger frissonnement des feuilles, la lumière verdissante qui court sous les ramures et se joue dans les fougères humides ! La petite source du premier plan, où un homme en blouse enfonce une cruche de grès, les fourneaux à charbon qui s'étagent dans le fond et d'où s'échappent des filets de fumée, sont de véritables trouvailles. Les tons bleus de la blouse et de la
fumée se détachent gaiement sur le vert foncé des feuillées et forment un rapport harmonieux avec les claires percées d'azur semées dans l'entrecroisement des hautes branches. M. Armand Delorme travaillait, dit-on, chez un architecte. Le peintre T..., ayant vu ses études et reconnu chez lui un tempérament de coloriste, l'a emmené dans son atelier, et l'obscur apprenti d'hier est aujourd'hui certainement un de nos plus brillants paysagistes. Cette fois, le jury a eu du flair, et le tableau de la Gorge aux pommiers vient d'obtenir une médaille. »
J'écoutais avec un mélange de joie et de sai sissement ; je voulus voir l'œuvre d'Armand, et j'obtins de Natalis qu'il nous conduirait dès le lendemain à l'exposition de peinture. Nous n'eûmes pas à chercher longtemps; la toile d'Armand avait été placée dans le salon carré, el une foule curieuse se pressait à l'entour. C'est un des charmes de Paris que cette rapidité magnétique avec laquelle le bruit d'un succès se répand et s'accroît en peu d'heures. Là, véritablement, la renommée aux cent voix n'est pas
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un mythe ; au contraire, chacune de ces cent voix est immédiatement répétée par des échos multiples et retentissants. Le nom d'Armand, ignoré il y a quinze jours, était maintenant dans toutes les bouches. Je finis par conquérir une place prèS' du tableau, et je sentis des larmes me mouiller les yeux quand je reconnus un de mes sites aimés de Trois-Fontaines. C'était donc là cette bonne nouvelle qu*il voulait m'annoncer à moi la première, et que mes confidences avaient arrêtée sur ses lèvres ! Ce silence du peintre m'en apprenait plus, hélas ! que je n'en aurais voulu savoir. Oh ! oui, comme le disait l'auteur de l'article, oui, c'était toute une révélation. Je ne pouvais quitter cette toile, à travers les feuillées de laquelle j'entrevoyais un ciel si bleu, et où ces percées d'azur semblaient . m'ouvrir des perspectives jusque-là non soupçonnées. Natalis enfin m'arracha à ma contemplation avec une impatience où Ton devinait une secrète mauvaise humeur. Il me fit parcourir les autres -salles, mais je ne distinguais rien de ce qu'il me ntrait ; les célébrités qu'il me
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nommait au passage m'étaient indifférentes; mes yeux ne voyaient plus que la Gorge aux pommiers.
Plus le jour fixé pour mon mariage approchait, et plus mon inquiétude redoublait. J'essayais cependant de me rassurer par tous les moyens. J'étudiais les poètes modernes, afin de ne point paraître trop ignorante aux yeux de Natalis. Je me répétais souvent le nom de La Joncbère, qui me semblait joli et mélodieux, et je me surprenais à écrire sur des cartes : Madeleine La Jo7ichère ; je trouvais que ces deux noms se convenaient à merveille, et je m'amusais de mon enfantillage. Ma grand'mère Mauclerc m'avait fait écrire par M. le maître. La brave paysanne ne paraissait qu'à demi enchantée de me voir la femme d'un Parisien; cependant elle me souhaitait tous les bonheurs possibles et promettait de m'envoyer une douzaine de paires de draps de belle toile, filée par elle et blanchie sur la bonne herbe de Trois-Fontaines. Elle ajoutait que le jour de mes noces elle irait brûler à mon intention
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un cierge à la Vierge du Hêtre, en pleine forêt.
La veille du contrat, tandis que Ton m'essayait mes bottines blanches, nous reçûmes une lettre de mon père. — Il était, disait-il, satisfait des renseignements obtenus sur Natalis, néanmoins il ne pouvait consentir au mariage qu'autant que je renoncerais par acte notarié à lui demander compte de la dot de ma mère. — Madame Hermance jetait feu et flammes, les dames de Grandclos s'indignaient, et moi, je ' pleurais de honte. On communiqua la nouvelle à Natalis, qui survint et qui fit une légère gri* i mace.
— Bah ! dit enfin madame Hermine au poçte, abandonnez cela au père. De quoi s'agit-il?
D'une quinzaine de cents francs de rente 1 Je considère Madeleine comme ma fille, et je la dédommagerai dans le contrat.
La vieille dame fit un signe d'assentiment, et Natalis se laissa convaincre. On envoya un télégramme à mon père, qui arriva le lendemain au moment de la signature du contrat. Le notaire lut à haute voix Pacte où étaient réglées,
article par article, les conditions de mon mariage avec Natalis Boucher dit La Jonchère. — Hélas! ce nom charmant, dont j'étais si fière, n'était qu'un nom d'emprunt. — Tout le temps que dura cette lecture, Natalis eut l'air agité et inquiet. Le contrat mentionnait mon apport de soixante mille francs, puis la donation d'une rente viagère de quinze cents francs par madame Hermine, et c'était tout. Son front me parut se rembrunir ; iLne se rasséréna complètement qu'en entendant madame de Grandclos m'appe- 1er « sa chère fille, » et madame Hermine s'écrier que je resterais toujours l'enfant de la maison. La lecture achevée, mon père signa, passa la plume à ma belle-mère, puis se retira cérémonieusement en promettant d'être le lendemain, à midi, à la mairie de Saint-Sulpice.
J'avais le cœur gros de le quitter ainsi, et avant de rentrer à Bellevue je me fis conduire à son hôtel. H fumait un cigare, étendu sur le canapé de la chambre garnie. Je m'assis par terre, sur le lapis, à ses genoux. — Allons, papa, fis-jo
de mon ton le plus câlin, pardonne- moi toutes
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mes petites méchancetés et dis-moi à ton tour que tu regrettes de ne m'avoir pas gardée près de toi. Dis-moi de bonnes paroles tendres, je t'en prie ! Ce soir, j'ai besoin de me sentir aimée.
Il tourna d'abord la chose en plaisanterie et fredonna je ne sais quel refrain léger, puis subitement jetant son cigare : — Eh ! oui, s'écria-t-il, ainsi va le monde, Madelon ; dès que les filles sont grandes, elles prennent leur volée et quittent leur père. Je te souhaite d'être plus heureuse que moi en ménage ; mais quoi ! ma pauvre Guignon, on ne peut rien contre sa destinée, et je t'avoue que la figure de ton poète ne me revient guère. Yois-tu, fillette, dans notre famille on n'a pas de chance... Tu ris? ajoutat-il en me regardant vaguement.
En effet, j'essayais de sourire pour ne pas fondre en larmes. — Tu ris ! reprit-il en enflantsa voix, eh bien ! je parie que tu ne seras pas heureuse. Tiens, écris sur ce carnet ce que je vais te dicter : « Mon père m'assure qu'avant un an je serai au désespoir de m'étre mariée. »
Je lui obéis ; j'écrivis, pâle, les dents serrées. Lorsque ce fut fmi, je me relevai, et, indignée, je lui dis tout ce que j'avais sur le cœur, depuis le jour où il m'avait battue au sujet de madame Hermance jusqu'au soir où il nous avait abandonnées sur le pavé de Paris.
— Si je suis malheureuse, m'écriai-je en terminant,' plaise à Dieu'que mon malheur ne devienne pas le remords et la punition de ta vieillesse!
Et je m'enfuis sans vouloir écouter ses protestations. Le mariage à la mairie eut lieu sans pompe et sans bruit; on n'avait envoyé d'invitations que pour la cérémonie religieuse du lendemain. Je me couchai tard, avec la fièvre, et ne pus m'endormir qu'à quatre heures du mutin. Avant de me mettre au lit, j'avais ouvert à mon rouge-gorge la porte de sa cage. Il était habitué à cette liberté, et tous les matins il venait gentiment me réveiller en emmêlant ses pattes dans mes cheveux. Cette fois ce fut ma belle-mère qui me réveilla. J'ouvris les yeux et cherchai mon rouge-gorge. Hélas ! le pauvre oi-
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seau était étendu dans sa cage, les yeui ternes et le corps déjà froid. Sa mangeoire était pleine, son eau, son biscuit, tout était là. Cette morl inexplicable me parut un mauvais présage, el des larmes remplirent mes jeux. Cher petil ami de Trois-Fontaines, tout ce qui me reslail de mon village forestier ! Tandis que je l'ensevelissais dans un sachet de soie, je songeais qu' cette même heure mes grands-parents, selon leur promesse, traversaient la forêt natale du pauvre Tireli, et allaient à la Vierge du Hêtre demander pour moi le bonheur !
Il fallait, malgré tout, songer à ma toilette. La matinée était claire, le soleil resplendissant; cela me remit un peu de gaieté au cœur. J'avais un long voile à la juive, une robe de satin blanc toute garnie de cygne, et dans les cheveux des muguets et des fleurs d'oranger. Tandis que je me mirais dans la haute psyché où je me voyais de la tête aux pieds, Natalis entra. Je pris du bout des doigts les deux côtés de ma robe el lui fis ■iant une profonde révérence, puis je me lentement devant lui, comme les enfants
qui veulent qu'on les admire ; il y 6t à peine attention. Il était d'une pâleur effrayante, qu*il mit sur le compte de Témotion, mais qui provenait simplement d'une forte migraine. C'est du moins ce que dit aux domestiques son groom Célestin, en ajoutant que son maître avait donné la veille à ses amis un souper de garçon, et que le Champagne ne lui réussissait jamais.
L'heure du départ sonna. Je montai avec ma belle-mère dans une superbe voiture attelée de deux chevaux blancs pomponnés et fleuris. Le groom de Natalis, en splendide livrée, avec des IV et des / sur chaque bouton, ouvrait les portières des voitures. Tous les boutiquiers du voisinage étaient dehors. Ceux qui me connaissaient m'envoyaient un bon salut ; une vieille femme qui vendait du thym et du laurier sous une porte, et à qui je faisais la charité, s'approcha de la voiture, me souhaita le bonheur et m'offrit un frais bouquet de pensées. C'était une grosse dépense pour elle ; mais ma belle-mère le lui prit des mains : — Ce sont des fleurs de deuil, ça, ma bonne femme, s'écria-t-elle, — et
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elle jeta négligemment le bouquet dans un coin. Souâ le portail de Saint-Germain des Prés, nous trouvâmes mon père. Habillé de neuf, avec sa cravate blanche et sa moustache retroussée, on eût dit le frère du marié. 11 me prît la main et m'oirrit son bras pour entrer à l'église. A peine élais-je sur le parvis que les voûtes résonnèrent d'une musique de fétc. Les dames de Grandclos avaient bien fait les choses. Le chœur sombre était tendu de velours rouge, tout embaumé de (leurs et tout étoile de cierges. La nef et les bas côtés étaient pleins de tètes curieuses : tous les amis des Grandclos et surtout les relations de Natalis, qui avait envoyé des masses de lettres. Mon père fit galamment asseoir ma bellemère auprès de moi; je m'étais agenouillée et je priais du fond du cœur. Je demandais à Dieu de me protéger, de m'inspîrer et de m'accorder tout ce qu'il fallait pour rendre heureux celui qui me donnait son nom. Quant à lui, il tourdos à l'autel, et debout, la tète haute, le I à l'œil, il offrait aux spectateurs la vue paie visage. La cérémonie commença.
Quand j'entendis cette musique des orgues en sourdine, ces voix des chœurs dont les chants avaient des accents aériens, presque célestes, mes nerfs furent plus forts que ma volonté, et je me mis à sangloter.
— Calme-toi donc et sèche tes larmes, murmurait ma belle-mère derrière mon dos, on va te prendre pour une victime sacrifiée !
Enfin tout se termina, et le suisse nous conduisit à la sacristie. Natalis avait oublié sa migraine et distribuait des poignées de main ; je ne pleurais plus, d'anciennes amies de la pension Durosel m'entouraient, et je leur donnais des bribes de mon bouquet. Les fleurs des mariées portent bonheur, dit-on. Tout en répondant aux compliments, je cherchais des yeux Armand Delorme. Je lui avais écrit quelques jours avant pour lui dire ma joie de son succès, et je lui avais indiqué l*heure de mon mariage à Téglise ; mais j'eus beau regarder, je ne l'a* perçus pas^ Natalis me prit le bras, et nous tra- Tersâmes la nef, moi tremblante encore, lui radieux et saluant fièrement à droite et à gatlche
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Quant à mon père, froissé de l'accueil glacial de ma belle-mère et des daines de Grandclos, honteux aussi peut-être de sa conduite avec moi, il avait brusquement disparu.
Les voitures nous ramenèrent directement à Bellevue, où nous devions passer noire première semaine, et où il y avait le soir même un grand dincr. L'après-midi s'écoula en causeries banales oii Nalalis se montra plus superbe, plus disert el plus étincelant que jamais. Le dîner fut pompens. Madame de Grandclos et sa fille étaient ruisselantes de pierreries. Quand on comphmentait madame Hermine sur la beauté de ses bijoux, elle soupirait mélancoliquement, et, me montrant à ses amis : — Ce sera pour Madeleine, disait-elle, lorsqu'elle aura besoin de pierreries pour être belle.
— Oh! nous avons le temps,"ajoulait prudemment la vieille dame, n'est-ce pas, mon cœur?... Aujourd'Imi tes yeux brillent plus à eux seuls que tous mes diamants !
itaiis ne perdait pas un mot de toute cette ersation et paraissait nager dans le bleu.
Après diner, on fit de la musique, puis peu à peu le salon se dégarnit ; on voulait prendre le dernier train, et à onze heures tous nos convives étaient partis. — Natalis alla reconduire ses amis à la station ; moi, j'embrassai les dames de Grandclos, et ma belle-mère m'accompagna jusqu'à ma nouvelle chambre. J'étais fort émue, je m'agenouillai pour faire ma prière, puis je me couchai au milieu de mon grand lit tout orné de broderies blanches comme neige.
— Allons, bonsoir ! dit ma belle-mère en me regardant en dessous avec son méchant sourire ; ce qui me console, c'est que tu n'as pas épousé cet ours d'Armand. J'ai eu peur un moment que tu nq fisses cette sottise. Au moins je te laisse entre les mains d'un galant homme. Ah! dame! te voilà mariée, ma chère, et tu appartiens maintenant corps et âme à ton mari !
Elle me quitta sur cette sèche et inqujétanle parole. J'étais d'une innocence rare, bien qu'élevée dans un pensionnat parisien. Cela tenait à la vie quasi solitaire que j'y avais menée, et à un secret instinct qui m'avait guidée dans le choix de mes amies. Mes grands-parents et Modeste elle-même avaient toujours été avec moi d'une réserve scrupuleuse. J'avais peu lu de romans, et madame Hermine, grâce à sa vaporeuse pruderie, n'avait rien fait pour altérer ma naïve ignorance d'ingénue. L'amour me paraissait en* vironné d'une mystérieuse auréole dont le reflet, à la fois chaste et passionné, attirait mon imagination sans alarmer ni brûler mon cœur. Les pensées troublantes dormaient en moi comme les étamines intactes et blanches au fond delà
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fleur encore en bouton. J'attendais le retour de Natalis avec une certaine inquiétude nerveuse, mais c'était tout.
Au bout d'un quart d'heure, je l'entendis frapper discrètement à la porte ; le cœur me battait fort, et je n'osai pas répondre. Il me crut endormie et entra avec précaution. Je fermais les yeux, mais entre mes cils je laissais passer un filet de lumière et j'observais mon mari avec une anxieuse curiosité. Il lança un regard furtif de mon côté, puis alla vers la croisée et l'ouvrit. L'air frais venant du jardin m'envoyait par bouffées l'odeur des tilleuls fleuris, et j'entendais au loin le dernier rossignol chanter. C'était un accompagnement fait à souhait pour une poétique nuit nuptiale. J'écoutais cette musique de Tété, j'aspirais ces parfums de fleurs, et je songeais à part moi que j'allais enfin connaître ce mystère de l'amour, et de l'amour d'un poëte. 11 referma la fenêtre, fit quelques pas de mon côté, toussa légèrement, et, comme je ne bougeais pas, poussa un long soupir plaintif. Je crus à un nouvel accès de migraine. — Souf-
«R MADEKOISBLLE GUIGNON.
frez-tous encore? lui demandai-je aiTectueusement.
— Ah! vous êtes éveillée ! fît-il en venant vers moi.
— Presque,,., répondis-je hypocritement; étes-vous malade?
— Non, non, murmura-t-il.
Il soulevâmes cheveux, qui s'élaienl dénoués, et les caressa avec la main. Je n'osais plus respirer, je refermai les yeux ; j'attendais, le coiur palpitant, qu'il me dit quelques-unes de ces paroles délicieusement émues, comme les amoureux devaient savoir en trouver. Je souhaitais que la musique de sa voix me berçât avec douceur, et, que lentement, tendrement, il m'emmenât avec lui vers ce monde nouveau à peine pressenti . . . Hélas '. un souffle brutal fit évanouir mon rêve poétique, et brusquement, de la façon la moins délicate, je fus initiée aux triviales ré»mariage...
1 le jour blanchit à travers les jalousies, lormait ; moi j'étais restée cruellement Tandis que sa tète pâle reposait sur
Toreiller, éclairée à demi par la douce lueur d'une lampe veilleuse suspendue au plafond, je le contemplais, stupéfaite. J'essayais de ras" sembler mes pensées épouvantées; j'étais humiliée, désespérée, et je me demandais avec un frisson si cette façon d'aimer était la même toujours. Par instants, une confuse clarté se faisait dans ma tête. Je commençais à comprendre qu'il ne suffit pas, pour se marier, de penser : — Comme y aimerai mon mari ! — mais qu'il fallait pouvoir se dire : — Comme je Vaime! — Plus je m'écoutais sentir, et plus je me faisais horreur à moi-même. L'amour de Natalis m'avait laissée plus insensible que la plus froide neige. Je devinais qu'il n'en devait pas être ainsi quand on aimait réellement, et alors la terrible vérité éclata devant moi : je n'aimais pas mon mari ! Mon orgueil avait été grisé, mon esprit avait été entraîné, mais mon cœur n'avait pas été touché. Je m'étais donnée sans amour!
Une cloche lointaine sonna V Angélus. Je passai à la hâte un peignoir, et, jetant une pèle-
rine sur mes épaules, je sortis sans bruit. J'avais besoin de respirer un autre air que celui de cette chambre, de retrouver dans les feuiliées humides du jardin, dans l'air matinal et les roses entr'ouverles, cette fraîcheur et cette paix que je ne sentais plus en moi. Toute la maison sommeillait encore, et je pus me glisser inaperçue sous le$ charmilles déjà retentissantes de pépiements d'oiseaux. Je m'assis sous ce même platane où j'avais confié mes espérances à Armand, et j'y restai longtemps plongée dans une morne tristesse. Il me semblait entendre une voix murmurer à mon oreille : — Guignon !
Guignon !.. et je me demandais si les pressentiments de ma mère allaient se réaliser, si j^allais souffrir comme elle. Du moins elle, si amères qu'eussent été ses déceptions, elle avait eu un court moment de félicité; on l'avait aimée, et surtout elle avait aimé ! Mais moi, je n'avais pas entrevu même cet éclair de bonheur. J'étais d'autant plus désespérée que je me sentais obligée de cacher ma douleur. Rien n'en devait paraître au dehors. Je comprenais que Natalis surtout
devait ignorer la désillusion et Thumiliation ressenties. Je le plaignais, je me disais que mon devoir était de Taimer ; je luttais contre Tinvincible répugnance que m'avaient laissée les impressions de la nuit. Je me faisais pitié.
Cependant la matinée s'avançait, et je m'en revins vers la maison où retentissaient les premières rumeurs du réveil. Sur mon passage, je surpris les airs ébahis et les sourires mal dissimulés des jardiniers, étonnés de voir une nouvelle mariée si matineuse et si éprise des promenades solitaires. Au moment où j'allais gravir le perron, j'entendis sonner à la grille, et je poussai un cri en reconnaissant M. Desprairies.
Il m'embrassa rapidement, et me trouvant seule de si grand matin : — Dieu soit loué, dit-il en s'essuyant le front, vous n'êtes pas encore mariée, et j'arrive à temps !
A ces mots, j'eus le pressentiment d'une nouvelle douleur, et, m'armant de courage, je résolus de feindre et de tout savoir. Je voulais vider jusqu'au bout la coupe amère, dussé-je trouver au fond un déboire suprême! Je me
gardai de le désabuser, et le conduisis sous les charmilles : — Pourquoi n'avez-vous pas répondu à ma lettre? lui demandai-je tout d*abord.
— Eh ! ma chère enfant, j'étais absent quand elle est arrivée, et puis le nom que vous m'indiquiez m'a dérouté. Il n*y a jamais eu de La Jonchère à Availles, et votre poète s'appelle très-prosaïquement Boucher.
— Je le sais, répondis-je, il a pris pour le public un nom plus euphonique et plus facile à retenir. Cela se fait souvent dans le monde où il vit.
— Tant pis ! fje n'aime pas qu'on renie le nom de son père, surtout quand, comme M. Boucher, on a été choyé et gâté par sa famille.
— Gâté! m'écriai- je, je ne le crois pas.
Je lui contai tout ce que m'avait dit Natalis : les duretés de son père, son enfance négligée, sa vocation contrariée, sa vie à Paris sans amis, sans argent.
M. Desprairies haussa les [épaules. — Allons
donc ! son père était conducteur de la diligence de Confolens, un brave homme qui adorait son fils unique et qui sVst tué à la peine. Lui mort, la veuve s'est mise à faire des ménages pour que l'enfant continuât ses études. La vocation de Natalis Boucher contrariée! mais la bonne femme s'est saignée aux quatre veines pour le maintenir à Paris, et encore aujourd'hui elle lui envoie ses économies. Votre Natalis est un ingrat et un mauvais fils, et c'est justement ce que je venais vous dire.
Je me détournai pour lui cacher ma pâleur, car je sentais mes traits s'altérer à mesure que me tombaient sur le cœur les dures paroles de cet honnête homme. Il continua : — Or un mauvais fils fait un mauvais mari, soyez-en persuadée, Madel||b0, et j'ajoute qu'un mauvais cœur ne peiUf faire qu'un méchant écrivain.
— Vous êtes sévère, monsieur Desprairies ; pour du talent, il en a, j'en suis sûre.
— Moi, j'en doute, car il a le jugement et l'esprit faux. Je le connais, je l'ai eu pour élève ! D'ailleurs voilà-t-il pas une denrée précieuse
î\i HADEHOISELLE GUIGNON.
que des vers, et hasarde-t-on tout le bonheur de sa vie pour une pareille gloriole? Qu'importe son talent? Croyez-moi, chère petite, renvoyez ce poète à ses rimes.
Je me retournai vers lui, et d'une voix que je m'efforçai de rendre calme : — Il est trop tard, monsieur Desprairics, nous sommes mariés depuis hier.
Le brave homme abasourdi s'arrêta et me regarda avec une douloureuse surprise. — Ah !
pourquoi ne me )'avez-vous pas appris tout de suite ? Je ne vous aurais rien dit < s'écria-t-îl.
Il tira violemment ses favoris, se mit la tête dans les mains et reprit : — Vous l'aimez, Madeleine "i
— Je l'aime, répondis-je d'une voix ferme.
— Alors, ma chère enfant, oubliez tout ce que je vous ai dit, oubliez même que je suis venu. Le mal n'est peut-être pas aussi grand que je me le suis imaginé. A mon âge, on eia-
'e tout. D'ailleurs la vie modifie les caractères, vous êtes si bonne que le ciel sera doux pour js. Au revoir, petite, oubliez les radotages de
votre vieux maître. Je retourne là-bas, dans ma maisonnette des Touches.
J'eus beau le supplier de rester, il fut inébranlable. Il n'était venu que pour moi, et ne désirait voir personne. Au moment de me quitter, près de la grille, il me retint par la main. — Madeleine, murmura-t-il, souvenez-vous que vous avez là-b*as un ami qui vous aime comme un père. Si vous avez jamais besoin de moi, un mot, petite, et j'accours.
Il s'enfuit à grandes enjambées, et je restai appuyée contre la grille, le regardant s'éloigner et pleurant.
Le même jour, on m'apporta de la part d'Armand une large caisse plate et une lettre. Il s'excusait de n'avoir pu assistera mon mariage, et me priait d'accepter, en souvenir des bons jours de Trois-Fontaines, un tableau contenu dans la caisse. Je fis sauter le couvercle de bois blanc, je reconnus le tableau de la Gorge aux pommiers^ et mes larmes coulèrent de nouveau.
Toute la semaine fut employée en visites, en préparatifs d'emménagement dans la maison de
216 NADËHOISËLLB GULGNON.
la rue Vanneau où demeurait Natalis, et où nous devions occuper son logement, agrandi d'une pièce ou deux. Pendant ces huit jours, notre lune de miel eut aux yeux du monde la plus sereine clarté qu'on pût souhaiter. Ces dames étaient enchantées, et ma belle-mcrc avait, en nous contemplant, des regards de jalousie étonnée. Le huitième jour arriva. Notre appartement était prêt, et nous comptions coucher le même soir chez nous. Tandis que je terminais mes derniers apprêts, je vis venir à moi Célestin, tournant d'un air drôlement embarrassé sa casquette à liséré rouge. — Je vais, dit-il, préparer là-bas la chambre de madame, > mais il faudrait que madame me donnât des draps.
Je le regardai d'un air ébahi. Natalis avait annoncé qu'il avait une provision de linge, et, comme j'attendais la toile promise par ma grand'mère, je n'en avais pas acheté. — Des draps ! m'écriai-je, n'avez-vous pas ceux de
nsieur?.. Il en a douze paires.
Le jeune drôle fut pris d'un rire irrévéreu'
cieux. — Monsieur, répondit-il, en a deux paires : l'une est trouée, et l'autre, sauf le respect (le madame, l'autre, comme dit la chanson, est à la lessive.
Au moment d'entrer chez nous, nous nous trouvions sans draps. J'éclatai de rire et courus conter plaisamment la chose à madame de Grandclos ; mais la vieille dame ne rit pas et prit fort mal le mensonge de Natalis au sujet de ses draps. Enfin elle m'en remit deux paires, et me fit par-dessus le marché un sermon sur le respect qu'on devait avoir pour le linge en général, et le sien en particulier.
Après les dernières embrassades, nous partîmes. Je m'en allais chez moi. Chez moi ! Il y avait si longtemps que j'aspirais à avoir un mtérieur qui lût bien à moi. Il pleuvait à verse; nous dinâmes au restaurant , puis INatalis me conduisit aux Français. Quand la voiture nous ramena rue Vanneau, nous restâmes pendant quelque temps l'un près de l'autre sans parler. 11 était fatigué et maugréait contre le mauvais
temps. J'aurais tant voulu qu'il trouvât quelque
chose de bon a me dire au moment où nous al* lions commencer notre vie à deux ! A la fin, il souleva la glace, respira l'air humide, puis, se retournant vers moi : — Pensez-vous, ditil, que madame Fougère nous fasse compter bientôt le premier semestre de votre rente?]
Je l'ignorais. — Hum! murmura-t-il d'un ton désappointé. Et avez-vous un peu d'argent de poche?
Je lui tendis mon porte-monnaie, où se trouvaient deux cents francs en or que madame dé Grandclos m'avait très-gentiment donnés pour ma petite bourse.
— Vous n'avez pas besoin de tout cela immédiatement, reprit-il ; pouvez-vous m'en prêter une partie?
Tout heureuse, je lui remis le contenu de mon porte-monnaie.
Nous arrivâmes enfin à la maison. Le gaz était éteint, et nous montâmes au quatrième, éclairés par Célestin à demi endormi. Tout en montant, je faisais mentalement une prière : -=-^ Mon Dieu, disais-je, permettez que le bonheur
m'arrive dans cette maison. Je mettrai tant de bonne Tolon té à être heureuse... Aidez-moi !
Nous entrâmes dans une grande pièce som* bre, meublée en vieux chêne et servant de cabinet de travail. Tandis que je faisais le tour de l'appartement, Natalis, déjà installé dans la chambre à coucher, s'était déshabillé et mis au lit. Cette chambre faisait contraste avec le somptueux cabinet de travail ; elle était assez pauvrement meublée, à l'exception d'un grand lit Louis XYI en bois peint et à médaillons sculptés. Quand je m'en approchai, je vis que mon mari, fatigué de sa journée, s'était endormi. Je me déshabillai lentement à mon tour, puis je me couchai bien, bien doucement, avec l'ardent désir de ne pas le réveiller de son profond sommeil... Et je ne le réveillai pas.
XYII
Notre âme a tellement soif de bonheur que, si les joies véritables viennent à lui manquer, elle s'ingénie à en fojrger d'artificielles, comme Toiseau dont une giboulée a effondré le nid et qui en rebâtit un autre à la hâte avec des matériaux de hasard. A dix-huit ans, on ne se lasse pas d'espérer ; après la chute des premières illusions, il en germe de nouvelles. La vigne delà jeunesse est si vigoureuse ! Une brusque gelée a beau griller les bourgeons, sa sève se sent la force de fournir une seconde pousse, et elle compte que le soleil mûrira encore ces grappes tardives. — Les plus chers de mes rêves avaient été anéantis; je savais maintenant à quoi m'en tenir sur l'amour que j'avais cru éprouver. Les révélations de M. Desprairies avaient porté de
rudes coups à ma confiance ; ma statue idéale avait été brisée en maints endroits, mais j'en ramassais les débris. — Si je me suis trompée, pensais-je, mon mari du moins n'a pas eu dessein de me tromper. Sa façon d'aimer ne répond pas à mon rêve, mais après tout il m'aime; sinon pourquoi aurait-il choisi une pauvre Glle comme moi? Je lui suis redevable d'un intérieur, d'une protection, d'un but dans la vie. Tout n'est pas perdu, puisqu'il me reste à jouer la plus noble part du rôle que j'avais ambitionné. Adieu, mes chimères de jeune fille ; j'avais rêvé de me dévouer^ dévouons-nous ! Aidons Natalis à développer, à mûrir le talent dont il est doué.
Dès les premiers jours, je me mis résolument à l'œuvre en offrant à mon mari de faire pour lui les recherches et les extraits dont il avait besoin. Il commença par sourire de ma proposition, et je vis à son regard ironique qu'il doutait de mon aptitude ou de ma patience. Cependant il consentit à me mettre à l'épreuve, et je m'appliquai si ardemment au travail qu'il fut
surpris du résultat obtenu. J^étais (ièrc et en« chantée de sa surprise. Je le priai d'user de moi autant qu'il le voudrait, et il s'accommoda si bien de ma collaboration, qu'il en usa tous les jours. Il me préparait ma tâche dès le matin; le soir, il examinait mon travail, et si tout n'était pas achevé, il daignait même me gronder de ma paresse. Quant à lui, il ne pouvait, disait-il, travailler qu'à la lampe, et il veillait fort tard ; en revanche, il sortait dès midi et passait sa journée en courses. Je restais seule dans le grand cabinet de travail, en tête-à-téte avec ma tâchây et n'ayant pour distraction que la conversation de Célestin, qui composait tout notre personnel domestique. J'avais écrit à Modeste pour lui annoncer mon mariage et la prier de venir chez moi ; mais elle ne pouvait quitter ses maîtres qu'à la Toussaint, et en attendant je me contentais des services du groom. Ce garçon, âgé de seize ans et Champenois d'origine, avait la mine et l'humeur joviales. Leste et fin comme un écureuil, bavard et gourmand comme un loriot, il possédait à la fois la prudence madrée et la
HÂDEHOISELLE GUIGNON. 223
naïveté eipansivc des paysans. Son maître lui inspirait pins de terreur que de respect ; quant à moi, je gagnai d abord son alfection en lui donnant yingt francs le jour où je vins rue Vanneau pour la première fois. Il saisit la pièce d'or, fit lestement avec elle le signe de la croix, la baisa, puis la glissa dans sa poche en me suppliant de n'en rien dire à Natalis.
Quand j'étais lasse de mes extraits, je le faisais causer de son village ; je lui disais quelques mots de patois et je voyais son œil rond s'illuminer, tandis qu*un franc rire épanouissait ses grosses lèvres champenoises. Parfois un brusque coup de sonnette l'interrompait au milieu de ses récits campagnards. Il se précipitait sur le palier, puis, après un colloque animé avec le visiteur, il rentrait triomphant et répondait imperlurbablement à mes questions : — C'est un des amis de monsieur.
Je trouvais les amis de Natalis singulièrement bruyants ; mais, comme j'étais toute à ma besogne, je n'accordais qu'une médiocre attention à ces fréquentes sonneries. Je sortais peu ; je
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voyais rarement madame Hermance, et plus rarement encore les dames de Grandclos, qui étaient toujours à Bellevue. Quand elles me questionnaient sur mon intérieur, je répondais invariablement : — Je me trouve heureuse, — et j'étais étonnée de la froideur qui accueillait cette affirmation. Madame Hermine poussait un soupir mélancolique ; la vieille dame disait en secouant la tête : — Allons, tant mieux, mon cœur, tant mieux ! — Leur enthousiasme pour Natalis semblait avoir sensiblement baissé, et j'attribuais ce soudain revirement aux manœuvres jalouses de ma belle-mère.
A la Toussaint, Modeste arriva, et son installation fit une diversion joyeuse dans ma vie solitaire. Ma fidèle bonne étudia d'abord silencieusement Natalis, puis un matin, pendant ma toilette, elle me demanda à brûle-pourpoint:
— Tu ne t'ennuies pas ici, ma petite fille ? — Sur ma réponse négative, elle ajouta : — Tu aimes ton mari ?
— Mais oui. Modeste.
Comme Armand, comme M. Desprairies, elle
resta muette, et je crus lire dans son regard plus d'affectueuse pitié que de satisfaction. A vrai dire, pour une mariée de six mois, j 'avais l'air un peu bien abandonnée. Les salons que Natalis fréquentait d'ordinaire commençaient à se rouvrir, mais jusqu'alors il était sorti seul. Il se décida enfin à m'introduire dans cette société dont il m'avait tant vanté les merveilles. La première maison où il me conduisit fut celle d'une femme de lettres qui avait joui d'une certaine notoriété au beau temps de l'école romantique. J'y arrivai un soir de réception, assez tard^, et quand l'un des salons était déjà plein. La maitresse du logis, qui avait encore bon air sous son rouge et ses cheveux teints, me fit asseoir dans un coin d'où je pus assister aux allées et venues de ce monde si nouveau pour moi. Les femmes occupaient la plus grande partie du salon. Il y en avait peu déjeunes. Paris est le lieu de la terre où les enfants sont le moins enfants, et où les vieilles femmes se résignent le moins à vieillir. Toutes étaient très-peintes et outrageusement décolletées. Des hommes généralement
laids et âgés, constellés de décorations étran* gères, se faufilaient d'un fauteuil à l'autre, et murmuraient dans le cou de ces beautés mûres des galanteries qui les faisaient rire aux éclats. Les fauteuils étaient alignés en face du piano, ou Tenaient se poser tour à tour les artistes et les poètes dont on avait promis Texhibition.
Cette procession offrait la plus, baroque bigarrure qu'on pût imaginer. On y voyait des tragédiennes sans engagement, de vieux poètes du temps passé qui débitaient des fables d une voix chevrotante, des pianistes slaves aux gestes démoniaques, des spirites à Tair Jiagard, des enfants prodiges qui jouaient des proverbes et qu'on emportait à demi endormis. La plupart de ces gens-là étaient du reste parfaitement inconnus, bien que dans la maison on les traitât de célébrités et qu'on les applaudit avec fracas. Ces toilettes prétentieuses, ces femmes plâtrées, ces décorations exotiques, tout sentait le clinquant et sonnait le creux.
Au bout d'une heure, j'en fus lasse et je me glissai dans un petit salon où il y avait moins de
monde. J'y étais à peine installée quand j'entendis la voix de mon mari. Il était allé s'accouder au piano ; comme les autres, il disait des vers et récoltait les mêmes banales louanges. Je rougissais presque de le savoir là, mêlé à toutes ces médiocrités. Comment Natalis, avec tout son talent, pouvait-il trouver une saveur quelconque à de pareils applaudissements? Tout à coup le bruit redoubla, puis un grand silence se fit, quelques accords résonnèrent au piano, les hommes s'attroupèrent aux portes, et une voix de femme pleine d'un charme étrange et puissant se fît entendre. Je tressaillis et j'écoutai avec une profonde émotion ce chant vraiment remarquable. 11 me semblait avoir déjà éprouvé jadis l'enchantement que me donnait celte magnifique voix de contralto. Quand l'artiste s'arrêta, les applaudissements éclatèrent violents, mais sincères cette fois. Il se fit un remous dans le groupe des habits noirs, et la chanteuse parut dans le petit salon. Elle avait jeté sur ses épaules un ample burnous aux broderies orientales et se dirigeait lentement vers la porte. Alors je rc-
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connus les grands yeux de sibylle, les sourcils noirs nettement arqués et les flots de cheveux blonds ondoyant autour d'un front olympien.
— Mira ! m'écriai-je en me levant.
Elle se retourna, vint à moi, et, me posant lamilièrement sur les épaules ses deux belles mains dégantées : — Bonsoir, Madeleine, me dit-elle de sa voix chaude; hé ! que fais-tu ici, mon pauvre bluet des champs?
— Mais... j'y suis avec mon mari.
— Mariée? Tu as donc trouvé l'oiseau bleu ?. . . Et où est-il ? continua-t-elle en parcourant des yeux le salon.
— Il venait de dire des vers quand tu t'es mise au piano.
— Natalis I — Ses noirs sourcils se froncèrent. — Voilà qui est bizarre ! murmura-t-elle entre ses dents. Comment tu es madame La Jonchère?
Ses yeux chercheurs plongèrent dans les miens avec une singulière expression de curiosité. — Pourquoi ne t'a-t-il pas amenée chez moi? reprit-elle, — et apercevant Natalis dans l'em-
brasure d'une porte, elle se dirigea rapidement vers lui. J'entendis qu'elle l'apostrophait de ce ton impérieux et bref qui lui était familier. Mon mari, en lui répondant, avait une mine contrainte et déconfite qui me choqua. Elle accueillait ses réponses avec des haussements d'épaules ; elle lui lança un dernier mot d'un air hautain et revient causer avec moi . Depuis deux ans, elle avait perdu son père et habitait un petit hôtel, rue de Rome, seule avec une gouvernante anglaise. — A bientôt, Madeleine, me dit-elle, viens me voir, je te ferai entendre de ma musique, et puisque tu aimes les poètes, je t'en montrerai toute une ménagerie.
Sa gouvernante l'attendait auprès delà porte, et elles disparurent ensemble.
Quand nous montâmes en voiture, Natalis murmura d'un air distrait : — Tu connais donc Mira Strany?
Je lui répondis que notre amitié datait de la
pension Durosel, et je m'étonnai à mon tour
qu'il ne m'eût jamais parlé d'elle.
— J'ignorais votre liaison, dit-il; elle corn*
pose un opéra dont je dois écrire le livret. C'est ce qui nous a mis en rapport.
— Tu me conduiras chez elle?
— Oui, oui; nous en recauserons.
Plusieurs jours se passèrent. Il ne me parlait
plus de Mira, quand je reçus d'elle un billet très-affectueux, m'invitant à une soirée où Natalis devait lire son fameux drame breton. Cette fois il ne pouvait se dispenser de m*emmener, et il s'exécuta de bonne grâce. Dès mes premiers pas dans la demeure de Mira, je reconnus le goût à la fois raffiné et bizarre de mon amie de pension, et son complet dédain du formalisme et des cérémonies. Son hôtel était la maison du bon Dieu ; le service s'y faisait de la façon la plus fantasque, et on y entrait comme dans un moulin. Nous traversâmes une longue pièce, moitié salon et moitié bibliothèque, qu'éclairait une lumière mystérieuse et que des fleurs exotiques emplissaient d'une odeur capiteuse et violente. Deux lourdes portières de tapisserie séparaient seules cette galerie d'un petit salon, plus intime et plus habitable, où étaient réunis
les invités. A Texception de Mira et de sa gouvernante, il n'y avait là que des hommes, tous jeunes et tous artistes ou gens de lettres. La plupart partageaient le culte enthousiaste de Mira Strany pour les choses excentriques. Dans ce petit groupe, on n'admirait que les arts et les littératures de l'extrême Orient ; on s'extasiait devant les peintures japonaises, les poésies chinoises, la musique sauvage des tsiganes. Tous paraissaient fort épris et jaloux de leur belle hôtesse. Quant à Mira, elle ne semblait nullement intimidée par les hommages passionnés de sa petite cour. Elle appelait chacun de ces jeunes gens par son prénom et Içs traitait avec une égale familiarité, plutôt en camarade qu'en femme. Superbe dans sa toilette noire, avec ses cheveux blonds presque flottants, parmi lesquels elle avait piqué un géranium rouge, elle allait de l'un à l'autre, se plaisant à les exalter par de brusques accès de lyrisme, puis jetant sur leur exaltation un limpide éclat de rire.
— Comment trouves-tu ma ménagerie? m<; dit-elle en m'entrainant vers le piano.
232 MADEMOISELLE GUIGISON.
Comme je m'émerveillais de sa dextérité à manier ce» amours-propres irritables et ces imaginations ardentes : — Ma chère, reprit-elle en rejetant ses cheveux en arrière avec un geste tout viril, tu sais la méthode employée par les dompteurs de bêtes sauvages : ils regardent toujours leurs animaux droit dans les yeux. Je fais de même et ne perds jamais mon sang-froid...
Et , ajouta4-elle en lançant un coup d'œil du côté de Natalis, je t'engage à en user ainsi avec ton mari. Celui-là, plus que tous les autres, a besoin de se sentir dominé par un maître regard.
Cependant Natalis avait déplié son manuscrit, et on s'était assis autour de lui. Je ne connaissais que de très-court^ fragments de son drame ; il avait toujours refusé de me le montrer avant le complet achèvement. La lecture se fît au milieu d'un grand silence, interrompu seulement par quelques murmures d'approbation. Natalis lisait de sa plus mélodieuse voix et savait admirablement faire valoir ses vers. Quand le dernier acte fut terminé, ses amis le félicitèrent avec
chaleur, et Tun d'eux déclara que ce drame était « un pur chef-d'œuvre. »
Hélas ! seule j'étais muette. Je regardais d'un air inquiet Mira, qui restait impassible. Les lectures et les études auxquelles je m'étais appliquée depuis mon mariage m'avaient rendue moins ignorante ; je connaissais les œuvres des poètes contemporains, j'avais acquis un goût plus sûr et plus cultivé. Cette auditign me laissait froide et désenchantée, et cependant Dieu sait si je demandais à être touchée et à m'enthousiasmer ! Les vers de Natalis étaient parfaits comme facture; il maniait les rhythmes avec une habileté de virtuose, mais c'était tout. Ses personnages ne vivaient pas ; les situations étaient fausses, les sentiments outrés et hors nature. Dans ce déluge de rimes, il n'y avait pas une note émue, pas un accent sincère. A chaque instant, certains passages me rappelaient le style et les procédés de quelques-uns des poètes que j'avais lus. Rien n'était personnel, original, humain; tout était artificiel, tourmenté et glacial. Ainsi de ce côté aussi je m'é-
tais trompée. Ce talent que je désirais voir grandir n'existait pas ; cette dernière branche verte
à laquelle je m'accrochais pour ne pas rouler dans un abime de désenchantement n'était qu'une plante morte avant d'avoir fleuri. Je n'avais ni les joies de l'amour, ni les consolations de Torgueil. Je songeais à tout cela tandis que les amis de Natalis l'entouraient gaiement. .Je les observais, et je lisais dans leurs yeux non pas la joie que donne l'audition d'une belle œuvre, mais le vulgaire contentement de confrères ravis d'avoir constaté l'infériorité d'un concurrent. Leurs compliments exagérés me faisaient mal, -j'avais envie de me lever et de leur crier : — Vous mentez ! — Mais un autre sentiment retenait bien vite mon indignation quand je regardais le visage épanoui de Natalis. — Dissimulons, me disais-je, qu'il garde au moins ses illusions, lui !
Après ce nouvel écroulement, je ne formai plus qu'un vœu : devenir mère, reporter sur une mignonne tête d'enfant tout l'amour passionné que renfermait mon cœur, tout le besoin d'affection que je sentais en moi. Je ne demandais plus qu'à vivre pour une frêle créature aimée qui me consolerait de tout. Un jour enfin j'eus Tespoir que mon souhait avait été exaucé, et rassérénée par cette promesse bénie qui allait peut-être donner un but à ma vie raanquée, je m'en allai dans une église, je m'agenouillai dans un coin bien sombre, et je remerciai le ciel d'avoir eu pitié de moi.
Je fis part de mes espérances à Natalis, mais la fibre paternelle ne vibrait pas fortement en lui, et il accueillit ma confidence d'un air assez
indifférent. Il était tout occupé de son drame, pour lequel il avait obtenu une lecture à TOdéon. Le matin du jour fixé par la direction, il soigna sa toilette, prit son manuscrit, que le copiste venait de rapporter, et partit avec une assurance joyeuse qui me fit trembler. Il avait été convenu que j'irais Tattendre au Luxembourg afin de connaître plus vite la nouvelle de la réception. Tout en me promenant lentement le long des massifs de lilas déjà fleuris, — on était en avril, — j'avais de violents battements de cœur. Je souhaitais ardemment le succès, mais je n'étais pas trop rassurée sur les résultats de la lecture. — Pourvu que je me sois trompée ! me disais-je. — Après une mortelle heure d'attente, je vis mon mari revenir vers moi, lentement et les mains derrière le dos. — Eh bien? m'écriai-je.
— Ce sont des brutes! murmura-t-il [en mordant ses lèvres pâles, ils prétendent que ce n'est passcénique. — Il froissa le manuscrit dans ses mains crispées. — Je leur revaudrai ça! reprit- il, je raconterai dans les journaux
comment . ils traitent les œuvres littéraires.
— S'il m'aime réellement, pensais -je, comme il doit souffrir d'être ainsi humilié devant sa femme ! — Je le consolai de mon mieux, je cherchai de bonnes paroles pour lui faire oublier ce premier déboire ; je n'osais pas lui conseiller de présenter le drame ailleurs, mais je l'engageai vivement à se venger .en écrivant une autre œuvre supérieure à celle-ci.
Il me lança un regard aigu et méfiant. — Toi aussi, n'est-ce pas, dit-il, tu trouves que mon drame n'est pas scénique?
Il haussa les épaules, me laissa au milieu du jardin et partit furieux. Je rentrai tristement à la maison. Là encore m'attendaient de nouveaux sujets de tristesse. Depuis quelque temps les coups de sonnette et les mystérieux colloques de Célestin avec les amis de monsieur recommençaient de plus belle. A peine étais- je rentrée que j'entendis une violente altercation de Célestin avec un étranger. Les éclats de voix arrivaient jusqu'à moi ; j'ouvris ma porte et au même instant un homme, ayant la tournure
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d'un boutiquier auvergnat^ entra dans ma chambre, le chapeau sur la télé.
— Qu'est-ce donc? m'écriai-je stupéfaite.
— Pardon, répondit-il en se découvrant; mais» voyez-vous, voici la cinquième fois que oe méchant drôle me conte des couleurs, et je ne veux plus être lanterné.
Pendant ce temps, Célestin s'était agenouillé devant la cheminée et soufflait le feu pour se donner une contenance. — Que demandezvous? dis-je enfin à Tétranger.
— A être payé ! . . . Voici la petite note :
quinze bouquets, azalées et camélias, à vingt francs pièce, trois cents francs, une misère ! Et voilà des mois qu'on me fait courir... Monsieur me disait : a J'épouse des millions, je vous réglerai tout ça après la noce... — Tôpe I » ai-je répondu, je patienterai, ce ne sera pas Ravignat qui vous fera manquer une affaire ; mais il y aun an que ça dure, et j'en ai assez !
Je pris la note. Toutes ces fleurs m'avaient été offertes par Natalis avant mon mariage. Les dates des jours avaient été minutieusement in-
MDEHOISËLLË GUIGNON. 25U
diquées depuis le soir où M. La Jonchère avait reçu ma réponse jusqu'au matin de la noce. Ah ! ces bouquets de Gançailles qu'on m'envoyait comme autant de messages de tendresse, comme autant de promesses de bonheur, et dont on venait me demander le payement, à moi qui n'avais goûté ni tendresse, ni bonheur ! C'était navrant. J'avais heureusement une petite réserve d'argent, et je pus payer le marchand, qui se retira en marmottant quelques excuses.
J'étais restée immobile et désolée au milieu de la chambre. Célestin continuait à souffler le feu machinalement, tout en me regardant à la dérobée. — Pauvre madame ! dit-il d'un air do comi^isération profonde, pauvre madame!
Je le pressai de questions au sujet des sonneries mystérieuses qui m'avaient intriguée. Il alla fermer la porte avec précaution, et, revenant vers moi: — J'avais, reprit-il à voix basse, Tordre de dire à madame que c'étaient des amis de monsieur ;' mais la vérité vraie, c'est que ce sont nos créanciers, et celui que madame vient de voir est encore le plus petit de tous»
Peu à peu j'arrivai à lui arracher par lambeaux toute la vérité. Au moment de se marier, Natalis avait des dettes nombreuses. — Allez ! continua Célestin, il était grand temps pour monsieur de faire un beau mariage. La vie n'était pas gaie ici ; j'étais chargé de recevoir les créanciers et de leur faire prendre patience. C'était un dur métier, sans compter que monsieur me battait lorsque j'en laissais entrer un dans son cabinet ; par exemple, dès qu'il eut annoncé à tout le monde qu'il épousait l'héritière des dames de Grandclos et que nous allions rouler sur l'or, les créanciers devinrent doux comme sucre. Seulement ces gens-là ressemblent aux mouches ; on a beau les chasser, ils reviennent toujours, et depuis un bout de temps ils pleuvent comme grêle sur le palier. Dame ! ils voudraient avoir leur part du gâteau.
Célestin croyait aussi à mes millions, et j'eus grand'peine à le désabuser. Quand il comprit enfin qu'il avait été trompé comme les autres, il resta stupéfait. — Ah! bien, fit-il, nous sommes joliment lotis. — Il énumérait sur ses doigts
les dettes les plus criardes ; hélas ! il n'avait pas assez de doigts pour les compter. — Je me disais aussi, poursuivait-il, que monsieur avait trop de chance, et que madame était trop bien pour monsieur; mais ça ne me regardait pas, et puis j'étais content du mariage à cause des créanciers. — Il vit ma figure bouleversée, et prenant un air dégagé : — Bah! reprit-il, il ne faut pas que madame se désole, monsieur fera des billets.
Le soir, je pris Natalis à part, et je le priai de m'avouer toute la vérité. Il tourna d'abord la chose en plaisanterie ; mais quand il vit que Célestin l'avait trahi, il éclata enf imprécations contre le groom, et lui signifia son congé. — J'allais le demander à monsieur, répondit imperturbablement Célestin, et si monsieur veut me régler mon compte...
— Insolent drôle ! grommela Natalis... Tout cela ne serait pas arrivé, si les dames de Grandclos avaient tenu leurs promesses ; mais j'ai été joué par elles !
Il se répandit en récriminations contre sa
mauvaise étoile et contre ces dames. Tout ce que je retins de son discours fut la certitude qu'il avait été demander de l'argent à madame de Grandclos. J'en étais indignée, et le lendemain matin je me rendis rue de l'Université. Madame Hermine me reçut très-froidement, se plaignit amèrement de l'indiscrétion de M. La Jonchère, et me reprocha de ne savoir ni diriger mon ménage, ni donner de bons conseils à mon mari.
Je me levai profondément humiliée, et j^ quittai sa maison pour n^y jamais rentrer. Ce que je venais d'apprendre m'épouvantait. — Qu'ai-je à attendre de cet homme? me disais-je, à quelles douloureuses surprises suis-je encore condamnée ? — Il y avait dans le caractère et la conduite de Natalis un inconnu qui me faisait peur. D'après certaines paroles échappées à Mira, je pressentais qu'elle en savait plus long que moi sur M. La Jonchère. Je résolus de l'aller voir, et d'obtenir ainsi quelques éclaircissements.
Quand j'arrivai chez elle, bien que le concierge eût fait résonner le timbre, je ne trouvai dans l'antichambre personne pour m'annoncer.
Je m'aventarai seule dans la galerie, dont les épais tapis assourdissaient mes pas, et me dirigeai Ters le petit salon. Les lourdes portières qui le séparaient de la galerie laissaient, quoique baissées, passer un bruit de voix. Je m'arrêtai subitement. Je venais de reconnaître les intonations vibrantes de Natalis, et les paroles que j'entendais m'avaient clouée inunobile sur le seuil.
— Mira, s'écriait-il, pourquoi riez-vous de moi quand je vous dis que je vous aime?
— Parce que c'est la cinquantième fois qu'on me le dit... Oui, vous êtes cinquante. Où en serais-je, bon Dieu, si je vous avais tous écoutés!
— Personne ne vous a aimée avec cette fièvre, avec cette rage qui me met du feu dans les veines.
— En vérité ? Pour un grand prêtre de la poésie impassible, voilà qui est d'un mauvais exenlple. Croyez-moi, laissons cela aux gens qui ont du temps à perdre ; vous êtes venu ici pour travailler, travaillons! D'ailleurs, reprit-elle d'un ton grave, je n'entends rien à l'amour ;
j'ai, comme la reine Elisabeth, un cœur d'homme dans un corps de femme, et c'est là mon mal.
Revenons à notre opéra. Le chevalier Olaûs est charmé par les voix des fées de la mer, et, tout en s'élançant vers elles à travers les vagues, il chante ce salut à l'amour et à la mort... Ecoutez!
• Elle frappa quelques accords sur le piano, et se mit à chanter un hymne sauvage, à la mélodie triste et violente. Sa voix, tantôt sourde et tantôt vibrante, avait des accents d'ivresse passionnée, et me faisait subir à moi*même une fascination incompréhensible.
— Mira, s'écria Natalis, vous êtes une magicienne !
Je crus deviner qu'il tombait à ses genoux.
— Vous vous oubliez, mon cher, dit-elle avec un accent hautain, relevez-vous ou vous me forcerez à sonner pour vous faire mettre à la porte, ce qui serait souverainement ridicule... Voyons, mon pauvre ami, songez que vous êtes marié depuis un an à peine, et que vous avez une femme charmante.
— Ma femme! fit-il d'un ton dédaigneux, une petite bourgeoise sentimentale et niaise.
— Oui, elle a eu la niaiserie de vous épouser. A part cela, c'est un brave cœur plein de dévouement, et vous êtes envers elle d'une ingratitude rare.
— Je ne l'aime pas !
— Mais elle vous aime, elle ! et c'est ce qui Texcuse de vous avoir épousé. Elle vaut mieux que vous I
— Vous êtes sans pitié, Mira, et je souffre comme un damné.
— Tant mieux ! cela réchauffera peut-être votre talent, qui manque de sang et de neris.
— Vous me rendrez fou !
— Eh bien! où serait le mal? Mourez de douleur comme Leopardi ; arrachez- vous le cœur, et faites-en de beaux poëmes tout saignants comme ceux de Musset, et je vous aimerai peutêtre !
Elle se remit à frapper des accords au piano. Je souffrais le martyre et je ne pouvais me détacher de la place où la stupeur m'avait clouée.
Pourtant, ayant entendu un domestique dans Tantichambre, j'eus la force de Taller trouver et de me faire annoncer. J'entrai pâle et frémissante dans le petit salon. Natalis tressaillit, balbutia quelques mots et s'esquiva sous prétexte d'un rendez-vous. Je n'avais même pas daigné tourner la tète de son côté. Mira souleva la portière pour s'assurer qu'il était bien parti, puis me posant les mains sur les épaules : — Tu nous as entendus? dit-elle en me regardant avec ses yeux de sphinx.
Je fis un signe affirmatif. — Pauvre enfant ! fit-elle, tu n'as pas eu la main heureuse. Tu vois du moins que je ne cherche pas à l'encourager.
Elle s'efforça de me dégonfler le cœur, mais le désespoir qui le remplissait était trop immense, et mes larmes mêmes ne pouvaient couler. Je la quittai. Natalis ne rentra que très-tard dans la nuit, et je ne le vis que le lendemain matin. Il arriva d'un air souriant et parut surpris de me trouver habillée et prête à sortir. '
— Déjà sur pied ! murmura-t-il de sa voix la
plus caressante. — Je fermai la porte et, le regardant droit dans les yeux : — J'ai entendu, lui dis-je, tout Totre entretien d'hier avec Mira. Je TOUS dispense d'une dissimulation qui doit vous peser.
Il fit un haut-le-corps et balbutia quelques paroles embarrassées. Je lui imposai silence et le forçai de m'écouter jusqu'au bout. Toute mon indignation contenue éclata ; je lui reprochai de m'avoir menti depuis le premier jour, de s'élre joué demacrédulité d'enfant, dene m'avoir épousée que par un odieux calcul, de n'avoir eu ni générosité pour la jeune fille, ni respect pour la femme. — Alors il fit de grands gestes et de grandes phrases, se frappa la poitrine, protesta de son amour ; mais dans tout ce qu'il disait je ne sentais pas un seul accent sincère; son repentir même était joué. Un cri parti du cœur m'aurait peut-être touchée, tout cet étalage théâtral ne fit qu'augmenter mon mépris. Gomme il essayait de me prendre les mains et me suppliait de lui pardonner : — Non, dis-je, je suis d'une race qui ne pardonne pas ! Tout est fini entre
nous. La loi nous lie, mais c'est tout. Nous traînerons notre chaîne l'un près de l'autre, comme deux étrangers, et ce sera notre punition à tous deux.
— Ah I s'écria-t-il en se redressant et en me jetant un regard irrité, tu es implacable parce que mon talent n a pas satisfait ton ambition. Les femmes n'aiment que le succès! Si mon drame eût réussi, tu m'aurais pardonné.
— Tenez, lui dis-je, vous me faites pitié ! — et je le laissai.
Je sortis de la maison. J'avais besoin de marcher au grand air, d'aller loin, bien loin devant moi sans savoir où. Je descendis jusqu'au quai et je le longeai dans la direction de l'Institut. Il faisait un de ces temps sombres et morfondants comme il s'en retrouve parfois après les premiers beaux jours d'avril. Un brouillard jaune emplissait les rues et rampait sur le cours de l'eau. Je cheminais rapidement, la télé baissée, sans rien voir, sans rien entendre, et tout occupée du tumulte intérieur de mes pensées. L'effondrement était complet ; ma vie était bien décidément per-
due, ma dernière illusion avait sombré. J'étais condamnée à souffrir en tête-à-tête avec un homme qui me haïssait et que je méprisais...
Et j'avais dix-neuf ans, et cela devait durer toute la vie ! Les années devaient se suivre , — ces belles années de jeunesse si impatiemment attendues quand j*étais enfant ; — elles allaient s'écouler toutes pareilles, toutes remplies de jours odieuxet monotones. Les saisons se succéderaient : printemps sur printemps, hiver sur hiver, et pour moi elles amèneraient toujours les mêmes dégoûts et les mêmes regrets.. . Toujours ! mon supplice ne finirait qu'à la mort. — Ah ! qu'elle vienne donc tout de suite ! pensais je en serrant les lèvres et en me tordant les mains sous mon manteau.
J'étais arrivée près du Petit-Pont de l'Hôtel- Dieu. Je me sentais si harassée de corps et d'esprit que je n'avais plus la force d'avancer. Je m'accoudai un moment sur le parapet. Au-dessous de moi, l'eau noire coulait sans bruit, en rasant les marches usées des voûtes lugubres du vieil Hôtel-Dieu. Le grand bâtiment morne,
lézardé, verdâtre, paraissait encore plus désolé à travers le brouillard; au-dessus des toits se dressaient comme deux gigantesques fantômes les tours de Notre-Dame, dont le bourdon mugissait sourdement. A travers les vitres de l'hôpitalf je distinguais les rideaux blancs des lits des malades. — Il y a là, me disais-je, bien des visages creusés par la misère, bien des âmes ulcérées, bien des êtres brisés par la maladie... Y en a-t-il un plus misérable que moi ? — Mes yeux rougis par l'insomnie allaient incessamment des murs de l'hospice aux eaux noires de la Seine, qui coulaient avec la même lenteur désespérante et le même hideux aspect. — Voilà l'image de la vie qui t'est réservée! me répétaisje, — et il méprenait de soudaines tentations de franchit* le parapet, de m'ensevelir pour jamais dans cette eau funèbre.
Tout à coup je sentis qu'on me touchait doucement le bras, et, me retournant, j'aperçus près de moi Armand Delorme, qui me tendait la main.
Je tressaillis et demeurai muette. — Que je suis heureux de vous revoir! dit Armand, et quelle bonne idée j ai eue de prendre le chemin des écoliers pour aller au Louvre ! Je voulais visiter Notre-Dame, qui doit être superbe par ce temps gris. En passant sur le Petit-Pont, il m'a semblé vous reconnaître, appuyée au parapet; je' me suis approché, et c'était bien vous! — Mais, reprit-il en me regardant avec une sollicitude inquiète, vous souffrez ; que vous est-il arrivé ?
En effet, à mon accablement avaient succédé un douloureux battement de cœur et un tremblement nerveux. — Je crois que j*ai un peu de fièvre, balbutiai-je. — Il me prit le bras, me conduisit dans l'église et me fit asseoir. — Re-
!252 MADEMOISELLE GLlGNûN.
posez-vous un moment, me dit-il avec sa bonne voix où l'accent lorrain résonnait encore, cela vous remettra.
Le jour sombre du dehors ajoutait à la profondeur mystérieuse de la vieille cathédrale. Les sveltes faisceaux de colonnes montaient avec un si fier élan vers les hauteurs de la voûte ténébreuse, que Tàme se sentait poussée à s'élancer avec eux vers le ciel. De ma place je voyais Tune des rosaces du transsept ; les vitraux aux teintes de saphir, d'améthyste et de rubis versaient dans la nef une mystique et calmante lumière. Le silence des hautes voûtes n'était troublé que par de rares bruits de pas et par les tintements d'une clochette d'enfant de chœur.
Peu à peu la solennelle paix de l'église entra dans mon âme ; je m'agenouillai, mes nerfs se détendirent, et mes larmes tombèrent lentement. Quand je relevai les yeux, je vis Armand debout à quelques pas de moi et me surveillant de son regard inquiet. Sa figure avait une expression d'élévation et de virile énergie qui me frappa ; le culte aspidu de l'art avait donné à ses
traits rudes une lueur nouvelle ; je ne retrouvais plus le garçon sauvage de Trois-Fontaines que dans certains gestes brusques et dans la physionomie toujours indisciplinée de ses cheveux bruns, dont les masses rebelles et touffues encadraient puissamment son large front carré.
— Je vais mieux, murmurai-je en répondant
à son coup d'œil interrogateur; nous pourrons sortir quand vous voudrez.
Arrivés sur le parvis, nous fîmes quelques pas en silence. On eût dit qu'Armand craignait de me questionner. — Madeleine, s'écria-t-il tout à coup, vous n'êtes pas heureuse!
— Ne parlons pas de moi, répliquai-je, décidée à garder môs souffrances pour moi seule ; parlons de vous. Je ne vous ai pas encore remercié de votre beau paysage de la Gorge aux pommiers. Je l'ai mis dans ma chambre, à la place d'honneur ; chaque matin je le regarde, et je crois être encore à Trois-Fontaines.
— N'est-ce pas que le site est charmant? J'ai toujours aimé ce ravin, et j'y fais construire un
254 HàDEHOISELLB GUIGMOM.
atelier. Je serai là en communication directe avec les bois que je veux peindre.
— Si vous saviez, repris-je^ avec quelle joie je lis votre nom dans les journaux, comme je suis fière de votre talent !
— Vous pouvez en être fière, Madeleine, c'est à vous que je le dois.
— A moi?
Nous nous regardâmes, et je sentis que je rougissais. — Oui, soupira-t-il, en ce temps-là j'étais ambitieux, je voulais arriver à quelque . chose ! Je piochais ferme sans en rien dire, sauf à un peintre qui m'avait témoigné de Tintérét ; j'avais si peur d'un échec, que je cachais mes efforts à tout le monde. On ne saura jamais avec quels tremblements, quelles alternatives d'enthousiasme et de désespoir j'ai travaillé à cette toile ! Quelle fièvre m'a empoigné quand elle a été devant le jury, et quelle sotte explosion de joie quand j'ai été reçu! Mais bast! à quoi bon parler de tout cela? Le passé est le passé. Aujourd'hui que je vends ma peinture et que les journaux me disent des douceurs, je
regrette le temps où je tremblais si fort en esquissant la Gorge aux pommier» !
Tout en causant, nous étions parvenus à la hauteur des jardins de l'hôtel Cluny. Armand voulait me ramener chez moi, et, bien que cette offre m'embarrassât, je n'osais la refuser de peur de le blesser. Il lut sans doute mon embarras sur ma figure, car il n'insista pas et fit signe à l'un des cochers qui stationnaient devant le square. Avant de me mettre en voiture, il s'arrêta près d'une bouquetière en plein vent. — Autrefois, dit-il, je vous apportais des œillets ; aujourd'hui, en souvenir de cette rencontre, laissez-moi vous offrir un petit bouquet de violettes.
— Merci, Armand, lui répondis-je en aspirant l'odeur des violettes. Venez me voir quelquefois à la maison. Vos visites me feront du bien.
La voiture partit. Natalis ne parut pas au logis de toute la soirée, et, à dater de ce jour-là, ses absences devinrent de plus en plus fréquentes. J'avais projeté aussitôt après notre
dernière explication d'aller passer quelques mois à Trois-Fontaines, afin d'inteiTompre, au moins pour un temps, une existence commune qui nous était à charge à tous deux. Une triste nouvelle vint hâter la mise à exécution de mon projet. Un matin, la poste m'apporta une lettre du maître d'école m'annonçant que mon grandpère était gravement malade et m'appelait près de lui. J'en instruisis Natalis, qui ne fit aucune objection, et, quand Armand vint me rendre la visite promise, il me surprit au milieu de mes préparatifs de voyage. Je lui appris le motif de mon départ précipité, et je vis sa figure ouverte se rembrunir. Il regardait mélancoliquement les paquets épars sur les chaises, la caisse que Modeste remplissait, et il demeurait taciturne. Au bout d'une demi-heure, il se leva. — Vous le voyez, me dit-il en souriant tristement, je n'ai pas de chance, je vous retrouve à peine, et déjà vous vous enfuyez... Mais nous nous reverrons, Madeleine ! — Je lui serrai la main, et le lendemain matin Modeste et moi nous montions
en wagon.
MilDEMOISELLE GUIGNON. 257
La nuit était près de tomber quand j'aperçus la lisière de la forêt. Je sentis mon cœur se serrer en songeant au dernier soir où je l'avais traversée avec Armand et ma grand'mère. — En ce temps-là, j'étais libre et j'espérais. Aujourd'hui je traînais une chaîne qui me faisait trébucher et haleter sur les tristes chemins de la vie réelle. — La maison de mes grands-parents avait ses volets clos et paraissait endormie ; un faible filet de lumière, passant à travers les fentes des volets, annonçait seul qu'on y veillait.
Je soulevai le loquet de la porte de la cuisine, et à la lueur de Vâme damnée j'aperçus ma grand'mère accroupie sur un escabeau, la tête dans son tablier; près d'elle, deux ou trois voisines accourues pour veiller le malade filaient au rouet tout en surveillant une casserole de vin sucré qui chauffait sur la braise de l'âtre.
— Voilà votre petite-fille, Adeline, murmura l'une des vieilles filandières.
Ma grand'mère se leva, frotta ses yeux et m'embrassa silencieusement, puis, ôtant ses souliers pour faire moins de bruit, elle alla
de son chevet. — Me voici, pépère, lui dis-je en lembrassant.
— Bien, bien, fit-il avec un soupir,... puis il fureta sous les couvertures, et, tirant une bourse de cuir à demi pleine d'or, il me la glissa dans la main : — C'est pour vous, petiote, murmurat'-il, ne la montrez à personne.
Il ferma les jeux comme si le mouvement qu'il venait de faire l'eût épuisé, et parut s'assoupir ; mais tout à coup il se redressa sur son lit, écarquilla ses petits yeux déjà obscurcis par l'approche de la mort, et passa sa main amaigrie sur ma robe de soie. Un rayon de joie et d'admiration illumina un moment sa figure décharnée. — Ah ! dit-il en me regardant, elle est moû^ mignonne ;... c'est une duchesse ! — Ces mots par lesquels il m'avait accueillie lors de notre première entrevue à Paris furent les derniers qu'il prononça. Il poussa un grand soupir,... et ce fut fini. — Dès qu'on fut assuré que le grand-père s'était bien réellement endormi du sommeil suprême, la cuisine s'emplit de gémissements. Le paysan a la douleur bruyante.
et un mort ne passe pour avoir été convenablement regretté que lorsqu'il a été bien crié, — Ah ! mon cher homme , gémissait ma grand'mère, je ne te reverrai donc plus jamais !... — Et les trois vieilles fileuses répondaient par des lamentations et des sanglots.
J'emmenai ma grand'mère dans 1^ pièce voisine et la forçai à prendre un peu de repos, tandis que les veilleuses faisaient la dernière toilette du mort. On ne devait enterrer le pauvre grand-père que le surlendemain. La maison était plongée dans un profond silence, et ce silence s'étendait même aux maisons du voisinage. Au village, on entoure les morts de touchantes attentions, et le logis qu'un deuil récent a visité reçoit de tous les marques d'un religieux respect. Le matin de l'enterrement, la cloche se mit à sonner au mort^ et on emmena vers l'église le cercueil du grand-père, porté à bras par ses quatre plus proches voisins. C'est de droit, et ce serait faire affront aux gens que de leur refuser cet honneur de porter^ leur .voisin à sa dernière demeure. Derrière le cercueil, le village entier sui-
26i2 MADEMOISELLE 6UI6N0N.
vait : les hommes parés de leur habit de noce^ les femmes ayant la tête converte d'une coiffe de levantine noire. — Au cimetière, situé tout au haut de la côte, lorsque le cercueil fut descendu dans la fosse, et que Ton jeta les premières pelletées de terre, tout le monde défila en aspergeant la bière d'eau bénite. Tandis que j'écoutais, absorbée, le douloureux bruit des graviers résonnant sur les planches, quelqu'un me saisit la main, et je vis Armand devant moi. — J'avais affaire ici, me dit-il comme pour excuser sa présence, à cause de mon atelier en construction, et puis je ne voulais pas laisser partir le pauvre homme sans lui faire, moi aussi, mon dernier adieu... Vous ne m'en voulez pas d'être venu, Madeleine ?
Je lui serrai affectueusement la main, et nous redescendîmes ensemble à Ja maison, où quelques voisines avaient aidé ma grand'mère à nettoyer la cuisine et à tout préparer pour Yobit. Vobit est le repas qui doit, suivant un très-antique usage, avoir lieu après l'enterrement. Les. femmes en sont exclues. Tous les vieux amis du
mort y sont conviés. La longue table est dressée dans la chambre même où le défunt a rendu le dernier soupir. On n'y mange que de la viande fraîche, et, avant de commencer, le maire ou le maître d'école rappelle en quelques mots les bonnes qualités du mort, dont la place marquée à table est laissée vide ; puis on s'assied et on mange ferme. Hélas ! on boit encore plus à Vobit qu'on n'y mange, et ce repas funèbre, prolongé très-avant dans la soirée, finit souvent par des clameurs et une émotion où le vin du défunt a plus de part que la douleur...
Les premières semaines qui suivirent furent employées à débrouiller des affaires d'intérêt. Les prodigalités de mon père avaient nécessité la vente des biens de ma grand'mère, et par suite il n'avait plus rien à prétendre sur la succession, absorbée entièrement par les reprises de la veuve : aussi, quoiqu'il eût été averti du décès, s'était-il' dispensé de faire le voyage. Je voulus rendre à ma grand'mère la petite bourse que le pépère m'avait glissée dans la main avant de mourir, mais elle refusa énergiquement de la
reprendre. — Non, non, petiote! s'écria-t-elle, il faut respecter la volonté du pauvre cher homme : gardez votre or, vous ne devez pas en avoir de trop dans votre dévorant de Paris...
A cause de l'absence de mon père, l'arrangement des affaires de la succession nécessita des formalités pour lesquelles Taide d'Armand nous fut nécessaire. Il venait souvent à la nuit nous rendre compte de ses démarches. Ma grand'mère Taccueillait amicalement, et, pour le mettre à l'aise, lui permettait de fumer. — Ne te gêne pas, mon garçon, lui disait-elle ; Todeur de ta fumée me fait plaisir : je ferme les yeux, et je crois que mon pauvre cher défunt est encore là avec sa pipe.
Les visites d'Armand nous faisaient du bien à tous. J'entendais de loin dans la rue son pas net et énergiquement cadencé ; je reconnaissais sa façon brusque de pousser le loquet. S'il était en retard, mes yeux interrogeaient avec inquiétude les aiguilles de la grande horloge de bois peint, et, sitôt qu'il entrait, la vieille cuisine prenait un air plus vivant. Après avoir embrassé
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sa marraine, il s'installait sur la peau de mouton du grand-père, et je le questionnais minutieusement sur les occupations de sa journée. Il me semblait que la franche camaraderie d'autrefois était revenue. Je ne le voyais que le soir à la maison, et je ne quittais guère ma grand'mère. Cependant, un matin que je m'étais décidée à faire visite à Manette Delorme, en franchissant la haie des vergers contigus je rencontrai Armand sur mon chemin. Nous suivîmes d'abord silencieusement les allées rapides du mais. Un gai soleil éclairait toute la vallée, où serpentait la Saulx; les alouettes chantaient haut dans le ciel, et autour de nous il y avait un bruissement de sauterelles et de grillons. Armand s'arrêta tout à coup devant un arbre qu'il frappa du plat de sa main. — Reconnaissez-vous ce cerisier, Madeleine?... Il y a déjà sept ans de cela, continua-t-il en soupirant ; que ne suis-je encore au temps où le vent nous balançait tous deux dans les branches pleines de fruits ! Que ne suis-je resté un paysan ! Je le regardai d'un air incrédule. — Pensez-
266 HADEUOISELLË GUIGNON.
VOUS cela sérieusement? répliquai-je ; votre nom est déjà célèbre, et vous avez l'avenir devant vous. Que dirai-je donc, moi qui n'ai plus rien?
— C'est vrai, répondit-il; je suis un égoïste et un sot ; je ne songe qu'à moi. — Ses clairs yeux bruns regardaient droit dans les miens • — Vous n'êtes pas heureuse, Madeleine ! reprit-il.
Cette fois la douleur fut plus forte que ma volonté, et je me mis à fondre en larmes. Il me prit les deux mains : — Contez-moi vos peines, me dit-il ; ne voyez plus en moi que le vieux camarade d'enfance; soulagez votre cœur!
Je me laissai toucher par cette voix loyale, je n'étais pas habituée à tout renfermer en moi, comme je le faisais depuis un an ; ma nature expansive reprit le dessus, et j'éclatai. Appuyée au vieux cerisier, en face de cette vallée lumineuse, de ces vergers pleins de fruits et de chants d'oi^ seaux, sous ce beau soleil d'été tout rayonnant de promesses fécondes, je lui contai les tristes et vulgaires déboires de mon mariage, mon orgueil foulé aux pieds, ma jeunesse veuve d'espérance, ma vie manquée. Il se. tenait en face
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de moi, et de temps en temps secouait tristement la tête, — Songez, reprit-il quand j'eus terminé, songez que vous avez vingt ans, et que ce n'est pas l'âge oîi on peut dire : Tout est fini . — Ah ! m'écrîaî-je avec une sourde irritation, c'est justement parce j'ai vingt ans que je suis plus misérable 1
II garda le silence. Je le voyais ému, et je lui savais gré de me faire grâce de banales consolations. — Vous souvenez-vous, Madeleine, dit-il enfin, de cet hiver oîi vous étiez si pâle, si chéttve, si malade, et où chacun ici croyait que vous ne verriez pas fleurir les violettes?.. Et cependant le bon air du village, le grand soleil, les émanations salubres des bois vous ont guérie, et vous êtes redevenue belle et forle. Aujourd'hui que vous êtes malade moralement, fîez-vous encore une fois à la salutaire influence de notre village oîi vous êtes entourée debraves gens et de . bons amis. L'amitié a sur les cœurs souffrants une action aussi généreuse que celle de l'air et du soleil sur les corps malades, lieu de nous , et nous vous guéi
Il me dit encore d'autres bonnes paroles affectueuses, et quand je rentrai à la maison il me sembla en effet que j'avais un poids moins lourd sur le cœur. Peu à peu, je m'aperçus que sa prédiction se réalisait, et que le nouveau milieu dans lequel je vivais avait réellement une influence bienfaisante. Une sensation nouvelle, intime, délicieuse, vint hâter cette transformation morale, en reportant toute ma pensée vers mes espérances de maternité. A partir de ce moment, je m'occupai de ma santé trop longtemps négligée, je me soignai pour le petit être qui ne vivait que de ma vie. Je mis de côté mes douleurs et. mes larmes ; il me semblait que, si j'étais triste, il en souffrirait. Je résolus de passer l'été à Trois-Fontaines, et je récrivis à M. La
Jonchère, qui n'y mit aucune opposition. La fenaison allait commencer ; ma grand'mère, dont la vue s'affaiblissait, n'avait plus la même activité, et je lui étais d'un grand secours pour surveiller les gens de journée. Je redevins franchement paysanne. Je préparais le souper des journaliers, j'allais faner dans les prés avec Modeste, je respirais à pleins poumons, et je me surpris un jour fredonnant un refrain villageois comme au temps passé.
Je savourais ma nouvelle quiétude, et je m'efforçais d'oublier les deux années de ma vie parisienne. Quand j'étais au pré avec les faneurs, j'entendais parfois un aboiement sonore, et à la lisière d'une saulaie j'apercevais Armand en train d'achever une étude tandis que son chien courait après les vaches éparses dans les prairies déjà fauchées. Quelquefois il quittait sa toile pour venir en aide à nos gens qui chargeaient le foin sur la charrette, ou pour contenir un cheval vicieux qui s'emportait, et alors sous l'artiste reparaissait le paysan vigoureux, souple et fort que j'avais connu jadis. Nous nous
en revenions ensemble leniemeni;, à la tombée de la nuit, précédés des faucheurs qui chantaient des airs du pays. Les buissons étaient semés de brins de foin, les vers luisants étoilaient Therbe des talus, et au long delaSaulx les reines des prés répandaient leur exquise odeur d'amande amère.
— Je me sens heureuse, lui dis-je un soir que nous traversions ainsi la prairie côte à côte, il y a longtemps que je n'ai goûté un calme aussi délicieux. Il me semble , qu'après avoir marché au soleil sur une grande route poudreuse, je suis entrée tout à coup dans un enclos plein d'ombre et de fraîcheur.
— Et moi je suis content de vous entendre, xépondit-il joyeux ; — en même temps il saisit ma main et la serra. Pendant une bonne minute nous marchâmes ainsi nous tenant par la main, comme deux enfants, sans qu'il me vînt à Tesprit de retirer la mienne. Quand je songeai tout à coup à Tétrangeté de la situation et que je voulus me dégager, je n'osai plus. Il comprit lui-même mon embarras et rendit la liberté
à ma main prisonnière; après être resté un moment silencieux : — Madeleine, dit- il brusquement , mon atelier avance , la charpente va être posée, et j'ai une grâce à vous demander.
— Laquelle?
— Il faut que vous me promettiez de venir avec moi à la Gorge aux pommiers. J'y tiens; il me semble que je ne travaillerai bien que lorsque Patelier aura reçu votre visite.
Je le lui promis, mais ce même soir je rentrai au logis toute pensive et préoccupée. Ma grand'mère s'aperçut vite de ma distraction.
L'âge ne lui avait rien ôté de sa perspicacité ; elle m'observait en silence et secouait la tête en Yoyant mes regards noyés dans le vide.
Je restai longtemps seule à la fenêtre de ma chambre, j'écoutais le chant des grillons dans la nuit; j'écoutais aussi ce qui se passait dans mon cœur. J'y entendais murmurer mille souvenances éparses, mille délicates sensations ; prises séparément, elles étaient peu de chose, mais toutes ensemble formaient un concert mélodieux et
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troublant. J'étudiais les secrets mouvements de mes pensées, je leur trouvais une agitation mystérieuse et douce à la fois. Il y a des (leurs dont les semences légères s'envolent pareilles à un impalpable duvet ; on dirait qu'un soufQe va les faire disparaître, qu'une goutte d'eau va les dissoudre, ce n'est presque rien et nul n'y prend garde, et pourtant il suffit d'une seule plante pour ensemencer tout un champ. De même pour l'amour, on ne s'aperçoit de sa présence que lorsqu'il a déjà jeté ses germes dans l'âme tout entière.
Je m'avouai tout à coup que j'aimais Armand, et je reconnus en même temps avec quelle force déjà il régnait sur ma pensée. Jusqu'alors son amour contenu et respectueux ne m'avait pas effrayée; d'ailleurs j'éprouvais une joie si nouvelle à me sentir sérieusement aimée, que je me trouvais mal préparée pour lutter contrç ce sentiment envahisseur. A partir de cette soirée, un secret instinct me fit éviter les occasions de tête-à-téte ; à dire vrai. Cet effort ne me coûtait guère. Peu m'importait qu'il y eût un tiers entre
nous; Armand était près de moi, j'entendais sa voix et j'étais heureuse.
Il arriva un matin à la maison pour me rappeler ma promesse. — Profitons de cette claire matinée, s'écria-t-il; nous emmènerons Modeste, et la course vous fera grand bien.
J'hésitais, je regardais ma grand'mère, qui écrémait son lait et dont le profond silence n'était pas de nature à m'encourager ; mais Modeste vint au secours d'Armand : elle se plaignit de n'avoir pas fait encore une seule promenade au bois, prétendit que nous vivions comme des recluses, et plaida si bien que je me laissai convaincre.
Nous partîmes ; la matinée était délicieuse en effet, trop charmante même, car, si nous avions mieux regardé l'horizon vers l'ouesl, nous y aurions lu des menaces d'orage ; mais à peine fûmes-nous dans les bois que les grands arbres nous dérobèrent l'aspect du ciel, et que le spectacle de la forêt nous absorba. Modeste, qui avait la passion des champignons, pénétra sous bois pour récolter des chanterelles ^ et nous la perdîmes de vue. Nous suivions un long sentier
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ombreux en échangeant nos impressions et nos souvenirs. Je lui contais mes jeunes années de Saint-Clémentin, il me parlait de ses écoles buissonnières à travers la forêt ; chaque arbre lui rappelait une histoire. Plus nous allions, plus sa gaieté redoublait et plus je savourais le bonheur d'entendre sou rire éclatant sous les allées sonores.
Cependant le ciel s'était couvert, et quelques gouttes d'eau roulèrent sur les feuilles. Sans transition, un de ces brusques orages, comme il en survient au mots de juillet dans les pays forestiers, éclata au-dessus de nous. En un clin d'oeil nous fûmes environnés d'un nuage de pluie, et l'eau roula dans les terres argileuses du sentier. Armand me prit par la main. — A quelques pas d'ici, dit-il, il y a une hutte de sabotiers où nous serons à couvert. Venez vite!
Après une course rapide à travers les feuillées ruisselantes, nous atteignîmes en effet la hutte abandonnée. Elle était construite en terre et en ramilles, mais son toit de mousse suffisait pour nous abriter. Un amas de vieilles souches
gisait dans un coin ; Armand les entassa contre les pierres de Pâtre, et bientôt une joyeuse flambée nous éclaira. — Maintenant, séchez-vous, s'écria-t-il en me faisant asseoir sur un bloc de hctre.
J'étendis mes pieds vers la flamme et poussai un cri de surprise en voyant mes bottines enduites de terre jaune. — Attendez, fit-il, le mal sera tôt réparé. — Il arracha des poignées d'herbe et de mousse et se mit à faire la toilette de ma chaussure. Il était à genoux devant moi, et je lui abandonnais gaiement mes pieds. J'avais un secret plaisir à sentir ses mains les saisir alternativement, et lui-même, pris d'un zèle extrême, se complaisait à prolonger celte délicate opération. La fine peau de chevreau était redevenue complètement noire, et il tenait encore un de mes pieds dans ses mains. Insensiblement sa têle s'abaissa et tout d^un coup ses lèvres effleurèrent la mince bordufe de ma bottine.
Je devins pourpre, mais je ne voulus pas laisser voir mon trouble et je gardai le silence. D'ailleurs je dois confesser ma lâcheté, je me
trouvais si bien près de cette claire flamme, au fond de cette hutte perdue dans les bois!... Il me semblait que j'étais à mille lieues du monde, et je ne parlais pas de peur de faire évanouir l'illusion qui me tenait sous son charme. Armand était resté à genoux. Mes yeux n'osaient pas le regarder ; tournés vers l'ouverture de la hulte, ils étaient fixés sur les bois dont les masses verdoyantes descendaient vers la Gorge aux pommiers. Au fond du ravin, une légère bruine ondoyait comme une fumée ; la violence de l'orage s'était apaisée et Taverse tombait menu avec un bruit frais sur les feuilles. Bientôt un rayon perça la nuée ; au-dessus du taillis, tout scintillant de gouttes de pluie, je vis la brume s'éclaircir et les toits de l'atelier briller. Un soupir étouffé me tira de ma contemplation. — Madeleine! murmurait Armand, Madeleine!
Je devinais trop bien ce qu'il allait me dire, et d'un geste de la main je le suppliai d'être silencieux. 11 saisit mes doigts, les baisa, et gardant ma main dans la sienne : — Non, repritil, laissez-moi parler. Il y a si longtemps que
je renferme tout en moi; mon secret est là depuis mon enfance et il m'étouffe ! Laissez-moi vous dire que je vous aime !
Je secouai la tête tristement. — Vous ne m'aimez pas, Madeleine!
Sa figure avait une si sincère expression de douleur, son cri de désespoir était si poignant que je n'eus pas le courage de dire non ; il ne me vint sur les lèvres que ces mots à peine articulés : — Je ne m'appartiens plus !
— Ah I s'écria-t-il avec la fougue sauvage qui était le fond de sa nature paysanne, vous m'aimez ! Je le sens, je le vois dans vos grands yeux tristes, vous m'aimez ! Que m'importe le reste ? Il s'était emparé de mes deux mains et les baisait passionnément. Hélas ! je ne les lui retirais pas ; je sentais ma volonté chanceler, je n'avais plus assez d'énergie pour lutter. Je balbutiais quelques paroles sans suite. — A quoi bon? disais-je; je vous aimerais que l'impossible n'existerait pas moins. Il faudrait dissimuler, tromper celui auquel je suis enchaînée fatalement, et je ne sais ni ne veux mentir !
— Eh bien ! partons, s'écria-t-il en se levant impétueusement, quittez cet homme et laissezmoi vous emmener loin de Paris, loin de la France. Rien ne vous retient près de lui ; il ne vous aime pas, vous le méprisez et vous n'avez pas d'enfants ; partons !
Ces derniers mots me tirèrent violemment du rêve où je m'oubliais. 11 se passa en moi un phénomène étrange ; j'eus soudain comme la vision de ma mère étendue sur sa chaise longue à coté de M. Desprairies ; avec une intense lucidité, je me rappelai la soirée lointaine où je l'avais entendue conGer à son vieil ami Thistoire de son enlèvement et de son mariage. Les paroles qu'elle avait prononcées tintèrent subitement à mes oreilles : « Croyez-vous que Dieu punisse les enfants des fautes de leur mère ? » Moi aussi, j'étais mère, et l'enfant qui tressaillait en moi expierait ma faute à son tour, comme je portais sans doute la peine du seul péché de ma pauvre maman! — Ohî non, m'écriai^je^ jene veuxpas!
— Tout cela avait été plus rapide que l'éclair. J'arrachai mes mains d'entre celles d'Armand^
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— Non, repris-je, je ne peux pas vous aimer ! Il revint vers moi avec des yeux suppliants, mais je .ne voulais plus faiblir. — Laissez-moi, dis-je, irritée contre lui et contre moi-même, je ne dois pas vous écouter, et je ne serai jamais à vous... Je suis funeste à tous ceux qui s'attachent à moi ; je gâterais votre vie comme j'ai gâté la mienne. Effacez-moi de votre souvenir ; arrachez-moi de votre cœur ! Oubliez-moi par tous les moyens possibles... Je vous l'ordonne, je ne veux pas aimer... adieu I
Je m'enfuis à travers le taillis. — Madeleine! s'écriait Armand d'une voix désespérée, et du fond des rochers qui se dressaient dans le creux de la gorge, l'écho me renvoya comme une plainte déchirante les dernières syllabes de mon nom. En arrivant sur la route, je rencontrai Modeste, qui nous cherchait comme une âme en peine. — Oti étais-tu ? lui criai-je avec colère ; pourquoi m'as-tu forcée à venir ici ? Pourquoi m'as-tu quittée? Retournons au village; il faut que ce soir nous repartions pour Paris.
Je sentais bien que, si je revoyais Armand,
je ne retrouverais plus la même force ; une fuite immédiate était mon seul remède. En rentrant, j'annonçai ma résolution à ma grand'mère. Elle me regarda avec une anxieuse expression. — Vous avez raison, peliote, dit-elle ; j'ai des yeux, bien qu'ils faiblissent chaque jour, et je voyais bien des choses qui me tarabustaient. Il
ne faut pas tenter le diable, ni se donner en pâture aux mauvaises langues. Vous avez pris le bon parti ; mais, ma pauvre mignonne, je crois bien que je ne vous reverrai plus !...
A la nuit tombante, le Manchin attela sa carriole, et nous traversâmes la forêt au grand trot. Quand, à la croix du carrefour, je distinguai la tranchée qui descend vers la Gorge aux pommiers^ je fus prise d'un violent mouvement de désespoir. J'aurais voulu courir vers Armand et lui crier : — Prends-moi ! j'ai menti et je t'aime ! . . . — La carriole poursuivit sa course rapide à travers les arbres dont le vent secouait les branches mouillées, et un quart d'heure après nous vîmes scintiller les lumières de la station.
Quand le lendemain matin je sonnai à la porte de l'appartement de la rue Vanneau, ce fut Natalis lui-même qui vint ouvrir. Je fus saisie à l'aspect de sa mine défaite et dolente. Sa tête penchait mélancoliquement sur son épaule, et la vareuse rouge dont il était vêtu faisait encore ressortir sa pâleur blafarde. Tandis que Modeste s'occupait des bagages, il me suivit dans ma chambre el se laissa tomber languissamment dans un fauteuil. — Je croyais que tu ne reviendrais plus, dit-il d'une voix plaintive, et que tu m'avais abandonné comme le reste du monde.
— Qu'avez-vous ? demandai-je étonnée.
— Ah! je suis malade, reprit-il, malade de corps et d'esprit I
Il n'était pas de ceux qui renferment fièrement leurs chagrins et savent souffrir en silence. Il avait la douleur geignarde et bruyante, et ne se fit pas longtemps prier pour me conter ses ennuis. Depuis l'insuccès de son drame, la mauvaise chance l'avait constamment poursuivi ; les Revues avaient refusé ses vers, et les éditeurs Tavaient éconduit dédaigneusement. Mira ellemême, — et en prononçant ce nom ses lèvres se contractaient, — Mira Strany lui avait retiré le libretto de son opéra. Elle l'avait conflé à Francis Charmois, un jeune confrèrede Natalis, qu'un acte en vers joué avec succès venait de lancer en pleine célébrité. -«-Cette femme a été mon mauvais génie ! s*écria-t-il , depuis que je l'ai connue, rien ne m'a réussi; les échelons se sont brisés sous mes pieds à mesure que je montais. Bref, il était découragé et récriminait contre Mira, contre Paris, contre le monde entier. J'eus compassion de son désespoir. En quittant Trois- Fontaines, j'avais résolu de faire un effort pour vivre auprès de lui; je voulais me rattacher à mes idées de dévouement comme à une sauve»
garde contre l'amour d'Armand. Je pris bravement mon parti dès la première heure et Je trouvai des paroles . cordiales pour réconforter Natalis ; je pansai du mieux que je pus les blessures de sa vanité, — c'était là sa véritable maladie. — Son regard pénétrant lut sans doute dans mes yeux la pitié qu'il m'inspirait, car il reprit avec une emphase exaltée : — Oui, j'ai fait une chute douloureuse, pourtant je pourrais encore me relever, si tu voulais m'y aider;... mais tu ne le voudras pas, et tu auras raison ; je ne vaux pas la peine qu'on s'intéresse à moi. Je le regardai en face, et d'une voix ferme : — Vous vous trompez, lui dis-je, je resterai près de vous et je vous aiderai.
— Toi, Madeleine? — Ses yeux s'adoucirent et sa voix devint vibrante et câline. — Ce serait trop de bonheur!... Non, non, tu ne sais pas à quoi tu t'engages; il faut plus que de la patience et de la pitié, il faut du dévouement pour partager ma vie.
— J'en aurai.
Il ferma les yeux, renversa sa tête sur le fau-
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teuil et essaya un sourire sceptique. — Tu me dis toutes ces choses pour me calmer, reprit-il, mais après quelques jours tu seras à bout de forces, et tu me laisseras encore pour fuir dans ton village.
— Je resterai près de vous, répétai-je énergiquement.
— Merci, dit-il en me prenant la main, tu es une vaillante créature et tu me rends du courage... Je vais me remettre au travail, et je leur ferai voir à tous que j'ai encore quelque chose dans le ventre.
Il tint parole, et pendant tout un mois il travailla avec acharnement. Il restait fort tard dans la bibliothèque ; parfois le bruit de ses pas me réveillait. Dans le silence de la nuit, j'entendais le grincement de sa plume sur le papier ; mais l'inspiration semblait rebelle, il poussait des exclamations dépitées, déchirait la page commencée et la froissait avec rage dans ses doigts. Je l'encourageais de mon mieux et je m'encourageais moi-même. L'idée de ma prochaine maternité me donnait des forces. Je songeais
avec impatience au moment où j'aurais un enfant à aimer. Je me disais qu'il serait mon soutien, ma consolation, ma protection. Hélas! ce bonheur-là devait m'échapper comme tous les autres. Les émotions du printemps et de l'été avaient sans doute influé gravement sur ma santé et sur celle du petit être qui partageait ma vie. Je tombai malade en décembre, pendant mon dernier mois de grossesse ; j'eus une couche pénible et l'enfant ne vécut que quelques heures.
Ce fut un coup terrible, et j'espérai un moment que je ne m'en relèverais pas. Je passai tout l'hiver étendue sur mon lit, et quand le printemps se remit à sourire, je pouvais à peine encore quitter la chambre. Je me levais cependant, et j'avais en apparence retrouvé mes forces ; mais j'étais reprise de cette langueur dont j'avais autrefois souffert à Trois-Fontaines. Les mêmes symptômes se manifestaient : nuits fiévreuses, horreur du mouvement, indifférence à toutes les choses de la vie. Natal is avait profité de mon état maladif pour recommencer sa vie d'autrefois. Il
286 MADEMOISELLE GUIGN03I.
sortait dès midi et ne rentrait plus que fort tard. ;Le \icux démon de la vanité paresseuse et vantarde s'était de nouveau emparé de lui. Par quelques mots qu'il avait laissé échapper étourdimeut, je devinais aussi que sa folle passion pour Mira s'était rallumée et flambait de plus belle : mais tout cela n'avait plus le don de m'irriter, ni même de m'occuper un moment.
La tendresse de ma chère Modeste elle-même n'arrivait pas à me tirer de ma torpeur.
J'atteignis ainsi la fm de juin. Un matin, Natalis entra dans ma chambre, — J'ai rencontré, dit-il, ton docteur, ma chère ; il pense que tu 86 anémique et que l'air de la mer te ferait du bien. 11 m'a conseillé Saint- Valéry, où Teau de la Manche est mitigée par les eaux de la Somme. Le pays est très-pittoresque ; j'ai gagné quelque argent, nous emmènerons Modeste, et, si tu le veux, nous partirons à la fin de la semaine.
Paris ou la baie de la Somme, peu m'importait; maintenant la vfe m'était intolérable partout. Je dis oui, et Modeste fit les préparatifs du départ. Natalis avait loué une maisonnette sur
le quai de la Ferté. Il avait fait son cabinet de traTail de Punique pièce habitable du rez-dechaussée, et je m'étais installée avec Modeste dans les deux chambres du premier étage. Devant mes fenêtres s'étendait la baie, que la mer tantôt remplissait de ses vagues courtes et limoneuses, et tantôt laissait à nu dans toute la largeur des bancs de sable, où des flaques d'eau miroitaient au soleil. En face, sur l'autre rive, à trois kilomètres environ, se dressait le bourg du Crotoy, dont, par les temps clairs, je distinguais les maisons blanches. Le quai de la Ferté était dominé par les murs et Téglise de la vieille ville haute, et dans cette direction, du côté de l'ouest, pî^r delà les tertres verts du cap Hornu et les galets du Hourdel, on apercevait la pleine mer où des voiles se profilaient sur le ciel. Parfois silencieux comme un désert, parfois bruyant et animé par le va-et-vient des bâtiments qui montaient ou redescendaient avec la marée, ce vaste paysage avait une mélancolique grandeur qui s'harmonisait avec la disposition de mon esprit. Les baigneurs y étaient peu nom-
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breux : quelques Parisiens fourvoyés, cinq ou six familles des environs, des peintres et deux ou trois Anglais taciturnes, composaient tout le personnel étranger. Le lendemain de notre arrivée, Natalis me conduisit au modeste établissement des bains, situé sur une jetée qu'un bras de la Somme sépare du port. Natalis avait mis à sa toilette un soin que ne justifiaient ni Theure matinale, ni les patriarcales habitudes des familles qui fréquentaient les bains. Je n'avais pas fait à son bras dix pas sur la jetée, que j'eus Texplication de cette toilette intempestive. Sur le seuil du chalet servant de casino. Mira Strany apparut, escortée de miss Walford, sa gouvernante. Coiffée d'un capulet rouge et drapée dans un burnous blanc, elle se détachait nettement sur le fond sombre de la baie ; elle tenait à la main une badine et se dirigeait de notre côté. Je regardai fixement Natalis, qui ne put s'empêcher de rougir.
— Etrange hasard ! murmura-t-il en reprenant tout son aplomb.
Je haussai les épaules et quittai son bras.
— Étrange en effet, répondis -je ironiquement. •
Mira était près de nous; il s'avança pour lui tendre la main, mais elle l'écarta d'un mouvement de sa badine. — Vous ici? s'écria-t-elle en fronçant les sourcils, je vous rencontrerai donc partout?
Elle lui tourna le dos, vint à moi et s'informa de ma santé : il ne se tint pas pour battu et revint se mêler à notre conversation. Devant elle, tout son amour-propre s'humiliait, et il était d'une lâcheté qui me faisait pitié. — Je comptais, me dit Mira, m'installer ici pour travailler, mais j'y ai renoncé. Vous jouez de malheur, mon cher, fit-elle en se retournant vers M. La Jonchère, je pars demain. J'ai loué une maison au Crotoyet j'en suis enchantée. Un pays unique, d'une sauvagerie admirable ; une mer de sable à côté de la vraie mer ! Deux lieues de dunes désertes où planent tous les oiseaux des solitudes : les hérons, les chevaliers et les aigles... Francis Charmois doit venir m'y retrouver avec deux de ses amis, et j'y finirai mon opéra. Je ne t'invite
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pas] à m'y visiter, Madeleine, la route serait trop fatigante pour toi.
— Et moi, interrompit humblement Natalîs, vous, ne me permettez pas d'y venir?
Elle fixa sur lui son regard dédaigneux : — A quoi bon? que je vous le permette ou non, je sais que vous y viendrez. Je n*aime pas les paroles inutiles.
Quand nous fûmes seuls, Natalis me regarda d'un air embarrassé, et voyant que je restais silencieuse, il essaya de m'expliquer le prétendu hasard de cette rencontre. Je le laissai d'abord se noyer dans un flot de phrases pénibles; à la fin, à bout de patience : — A quoi sert de vous donner tant de peine? lui dis-je sèchement, tout cela m'est indifférent, et le mieux est de n'en point parler.
Mira avait raison de supposer qu'il la visiterait, invité ou non, car il ne passa plus un jour sans aller au Crotoy . Il s'y rendait, soit en barque par la baie, qu'on peut traverser en une demiheure à marée haute, soit par le petit chemin de fer de Noyelles, dont la station est à une lieue
du bourg. Il dînait rarement à la maison et m'y laissait presque toujours seule. J'employais mes journées à faire de lentes promenades avec Modeste^ tantôt dans les pâtures verdoyantes des Corderies, tantôt sous les vieux chênes du cap Hornu. Je passais mes soirées accoudée à ma fenêtre, regardant tristement le soleil s'enfoncer dans la haute mer. Selon les heures changeantes du flux, le couchant rougissait de ses obliques rayons les vagues bruissantes ou les sables silencieux. Des bandes de mouettes au vol circulaire et horizontal allaient d'une rive à l'autre en poussant des cris plaintifs. Puis la nuit tombait peu à peu ; le phare du Hourdel allumait son feu tournant, et je voyais en face, à l'extrémité du Crotoy, s'illuminer les fenêtres de la maison habitée par Mira. Je songeais aux soirées de Douarnenez, où, dans ma chambrette déjeune fille, j'avais aussi assisté, rêveuse, à la tombée de la nuit sur la mer. J'étais libre alors et j'espérais... Si Ton m'eût dit que trois ans plus tard je serais l'épouse abandonnée d'un homme que je mépriserais, comme tout mon
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orgueil se serait soulevé ! Par moments, il se réveillait encore et se révoltait.. J'avais des heures d'indignation et de rébellion en pensant que j'étais jeune, belle, aimée passionnément par un cœur loyal, et que je restais là l'esclaye d'un homme qui ne me valait pas et qui se jouait de moi ! Mes pensées se reportaient vers Armand. Que faisait- il à cette même heure?
M'avait-il prise au mot et cherchait-il à m'oublier ? J*étais alors saisie d'un violent regret de ne l'avoir pas écouté ; je me levais toute frémissante, et je marchais à grands pas dans la chambre. Modeste, qui bradait près de moi et rongeait son frein en silence, éclatait en voyant mon agitation. — Partons ! ma petite fille, s'écriait-elle, laissons cet affreux pays et cet affreux homme. Retournons à Trois -Fontaines, où tu retrouveras des gens qui t'aiment.
Quelquefois la nuit, au milieu de mes accès de révolte, j^entendais une clef grincer dans la serrure, la porte du rez-de-chaussée criait sur ses gonds, et Natalis rentrait d'une de ses expéditions au Crotoy. Le malheureux revenait la plupart du temps dans un état de surexcitation fébrile. Mira trouvait pour le torturer des raffinements fantasques et impitoyables. Elle jouait avec Natalis comme un enfant s'amuse d'un volant en le faisant rebondir sur la raquette. Tantôt ellq l'accueillait comme un agréable passe-temps et se divertissait à griser sa vanité ; tantôt elle le rudoyait, le sanglait de railleries mordantes et le renvoyait humilié, fiévreux, ulcéré. Il ne se rebutait pas et y retournait sans cesse, attiré par la fascination de cette fille
étrange. Sa passion pour Mira était faite d'amourpropre fouetté jusqu'au sang et de jalousie exaspérée ; les nerfs y avaient plus de part que le cœur, mais, si peu intéressante qu'elle fût, elle le faisait réellement et cruellement souffrir. Lorsqu'un soudain caprice de Mira l'avait exilé du Crotoy et qu'il était condamné à rester à la maison, il exhalait son dépit en plaintes enfantines. Il avait si bien perdu tout sentiment de dignité, que parfois il essayait de me prendra pour conGdente de ses souffrances misérables, et que j'étais obligée de lui imposer silence.
Vers la fin d'août, je ne sais quelle violente boutade de Mira le contraignit à passer trois jours d'exil à Saint-Valery. Dans l'après-midi du troisième jour, il ruminait silencieusement sa colère au fond de son cabinet du rez-de-chaussée, et moi je faisais de la tapisserie à ma fenêtre, dont les persiennes étaient closes, lorsque j'entendis au dehors une voix bien connue, et à travers les persiennes j'aperçus Mira, accompagnée de sa gouvernante. E\\e se tenait sur le trottoir du quai, où Natalis, qui lavait aperçue, était venu
MADEMOISELLE GUIGNOT^. 205
la retrouver. Ils parlaient tous deux très-haut. Mira attendait la diligence du Tréport, qui devait lui amener deux chanteurs mandés pour essayer son opéra. — La partition est écrite tout entière, dit-elle gaiemeiit, et ce soir nous en exécuterons des fragments en grande cérémonie. Je n'attends plus que mon ténor et mon baryton, et je les remmène par le premier train.
— Avecmoil fitNatalisde sa voix la plus câline.
— Voua, mon cher, vous resterez à Saint- Valery pour y écouter la musique de la marée montante. Nous serons six dans la voiture, et c'est tout ce qu'elle peut contenir. »
— Six ! murmura Natalis vexé, quels sont donc les deux autres?
— Un critique influmt^ venu de Paris tout exprès, et Francis Charmois, qui m'attendent à Noyelles.
— Toujours Francis Charmois! 11 est heureux, celui-là, il a vos bonnes grâces!
— Eh ! mon cher, je vous l'ai déjà dit, soyez célèbre, et je vous adorerai !
11 se mordit les lèvres, puis, revenant à la
296 MADEMOISELLE GDIGNON.
charge avec l'insistance d'un enfant : — Laissezmoi aller au Crotoy ce soir... N'y a-t-il pas d'autres moyens de vous y rejoindre?
Elle haussa les épaules. — Si fait, il y en a un, s'écria-t-elle en lui montrant d'un geste ironique la baie aux sables humides. Jadis, « en des temps très- anciens, » comme vous dites dans vos vers, Léandre passait rflellespont à la nage pour aller visiter Héro. Je ne vous en demande pas tant ; traversez seulement la baie à pied, et ma porte vous sera ouverte.
— Vous croyez me défier? fitNatalis avec un sourii;^ contraint.
— Non, mais je crois que, comme beaucoup de poëtes, vous tenez fort à votre précieuse personne. Je veux voir si vous hésiterez entre la crainte d'un rhume de cerveau et le plaisir de vous asseoir à souper à côté de moi. Donc vous passerez la baie à pied, ou ma porte vous sera close.
— Soit, j'accepte ! murmura-t-il avec dépit.
En ce moment, la diligence du Tréport arrivait au galop. Mira fit un signe au conducteur, qui arrêta ses chevaux, et elle tendit la main .
aux deux artistes qui occupaient le coupé. — Messieurs, s'écria-t-elle, vous êtes témoins! M. Nataïis La Jonchère, poëte lyrique, ici présent, s'engage à venir nous retrouver ce soir au Crotoy en traversant la baie à pied.
Natalis inclina la tète d'un air affirmatif, tandis que les deux chanteurs applaudissaient. Mira Strany tira de sa ceinture une mignonne montre. — Il est sept heures moins un quart, dit-elle, la pleine mer est à huit heures, vous avez par conséquent plus d'une heure devant vous; mais franchement vous ferez mieux d'y renoncer.
— Je vous répète que j'accepte le défi! s'écria-t-il violemment.
— Très-bien. Nous nous mettons à table à sept heures et demie, mais on vous accordera le quart d'heure de grâce. Héro sera généreuse, elle illuminera sa tour comme un phare pour éclairer triomphalement
L'heure où le dieu, poussé mollement vers la grève, Paraîtra sur la mer ondoyante du rêve...
Et maintenant en route !
Elle fit monter sa gouvernante dans Tintérieur,
298 MADEMOISELLE GUIGT90N.
prit place dans le coupé, et la diligence repartit bruyamment.
J'avais écouté cette folle conversation avec un mélange d'indignation et de pitié. Natalis rentra dans sa chambre, où je lui entendis ouvrir et refermer avec colère les placards. Je savais que la traversée de la baie à pied est souvent pénible, mais gu'elle devient tout à fait dangereuse quand on part trop tard ou qu'on perd du temps en route. Le flux arrivant à huit heures, Natalis avait encore au moins une heure pour faire une course de trois kilomètres en ligne droite ; mais sur ces sables accidentés, coupés de flaques d'eau, le pied n'est jamais bien solide, et on peut être arrêté par un obstacle imprévu. Je me précipitai au rez-de-chaussée, et j'arrivai au moment où Natalis achevait de se guétrer jusqu'aux genoux.
— J'espère bien, lui dis-je, que cette bravade n'est pas sérieuse.
— Très-sérieuse , répliqua-t-il avec impatience ; veux-tu que je me rende ridicule aux yeux de tout ce monde?
f MADEMOISELLE GUIGNON. 299
— Je veux que vous agissiez raisonnablement, et que vous ne vous exposiez pas de gaieté de cœur.
— Bah ! j'ai déjà traversé la baie.
— Vous aviez un guide, et du temps devant vous, tandis qu'aujourd'hui vous êtes seul, et l'heure est trop avancée. Je vous en supplie, continuai-je en me plaçant entre la porte et lui, ne faites pas cela !
11 frappa du pied. — Le danger est de perdre du temps, s'écria-t-il, et c'est toi qui me compromets en me retardant avec tes enfantillages !
Il m'écarta brusquement et s'élança sur le quai. Sept heures sonnaient à l'église. Je le vis descendre le long du talus de la levée et détacher lui-même le bateau du passeur. Ce dernier était absent, et Natalis traversa seul le chenal de la Somme, puis il repoussa le bateau du pied et sauta sur le sable fangeux.
Je remontai dans ma chambre. J'étais tremblante et j'avais de violentes palpitations de cœur. Appuyée à ma fenêtre, je suivais avec anxiété la marche de Natalis sur les bancs onduleux de la baie. Il s'éloignait à grandes enjambées. Le
soleil, déjà près de s'enfoncer dans la Manche, jetait sur l'immense baie déserte et silencieuse un radieux flamboiement. Les flaques d'eau miroitaient avec des rougeurs sanglantes; les nappes sabloaneuses et humides avaient des reflets d'or et d'améthyste, et sur cette étendue resplendissante l'ombre du marcheur se projetait démesurément agrandie. L'horloge de l'église sonna le quart après sept heures. Il n'avait déjà plus que trois quarts d'heure pour franchir l'espace compris entre le chenal de la Somme et le Crotoy. Ce trajet en ligne droite ne demande guère plus de quarante minutes ; mais Natalis connaissait mal le chemin direct. 11 hésitait ; les flaques assez profondes qu'il était obligé de contourner ralentissaient sa marche et le désorientaient. Les minutes fuyaient , et il me semblait qu'il n'avançait pas. La distance entre lui et le Crotoy paraissait encore si longue!... Les mains crispées contre la barre de la fenêtre, je faisais au ciel une muette prière. •— - Qu'il arrrive seulement! m'écriais-je. — Pendant ce temps, sous ma croisée, des promeneurs passaient en causant
tranquillement, des enfants chantaient des rondes sur la levée, des pêcheurs se hélaient d'une barque à l'autre. Le contraste de cette vie familière et indifférente avec l'horrible angoisse qui me serrait la gorge, me causait une impression poignante. Natalis marchait toujours ; je n$ le distinguais plus que comme un mobile point noir au milieu de la baie solitaire. Tout à coup un murmure sourd se fit entendre vers l'ouest, semblable au bourdonnement d'une foule lointaine ou au bruit d'un train en marche. Je me redressai toute frissonnante. C'était impossible, ce ne pouvait être déjà la marée, sept heures trois-quarts n'étaient pas même sonnés ! Le grondement tumultueux s'accentua. Hélas !
c'était bien la rumeur grossissante du flot, et Mira s'était trompée de vingt minutes. Déjà au loin j'apercevais les crêtes des vagues rougies par les dernières lueurs du couchant; je voyais tourbillonner dans le ciel les oiseaux de mer qui précèdent la marée montante et l'annoncent avec leurs cris aigus. Natalis avait compris comme moi l'imminence du danger.
302 NADEUOISELLE GUIGNON. .
Le mobile point noir s'arrêta hésitant, puis recula en arrière. Les flots roulaient toujours; déjà l'eau du chenal remontait avec des remous écumeux. Je distinguai alors le malheureux qui revenait précipitamment dans la direction de Saint- Valéry ; il franchissait les bancs de sable et les eaux stagnantes dans une course folle. Le soleil avait disparu, et une brume croissante le déroba bientôt à ma vue fatiguée. Je fermai les yeux un moment, mais un tonnerre formidable de vagues bouillonnantes me les fit brusquement rouvrir. Les eaux couvraient toute la baie, et à la clarté de la pleine lune qui se levait, je les voyais s'agiter convulsivement entre les deux rives. Je poussai un cri; Modeste accourut. — Ah ! lui dis-je, il est perdu I ■^ Au même moment, de vives lueurs scintillèrent à Textrémité du Crotoy. C'était la maison de Mira Strany qui s'illuminait pour servir de signal à Natalis, et qui jetait sa lumière cruelle sur l'étendue houleuse et solitaire où le malheureux venait de s'engloutir.
Ge fut le lendemain seulement^ à la marée
basse,' que des pêcheurs trouvèrent son corps, échoué comme une épave au pied d'une cstaade. La vague avait mis ses vêtements en lambeaux, et sa pâle tête nue était enfouie dans le sable.
On enterra Natalis dans ce verdoyant cimetière de Saint- Valéry où les tombes sont si pressées les unes contre les autres. Pendant quelques jours, sa mort défraya les conversations de la ville et de rétablissement des bains, puis l'émotion se calma, les rumeurs s'apaisèrent, et le poëte fut oublié. Dès le lendemain de la catastrophe, j'avais fait appel à la fidèle amitié de M. .Desprairies ; je le suppliai d'accourir près de moi. J'informai également ma belle-mère de la mort de mon mari, je la chargeai de l'annoncer à qui elle le jugerait convenable. Quant à moi, je n'avais ni la force ni le désir d'entretenir les gens de regrets que je n'éprouvais pas. D'ailleurs à qui aurais-je écrit? Depuis longtemps mon père ne s'occupait plus
de moi ; ma grand'mère, devenue complètement aveugle, n'aurait même pas pu lire ma lettre ; je préférais lui dire moi-même l'histoire de mon brusque veuvage aussitôt que je serais arrivée à Trois-Fontaines, car je comptais m'y réfugier le plus tôt possible. Je ne fis d'exception que pour une seule personne, parce que celle-là avait lu déjà dans mon cœur et en connaissait les plus intimes secrets ; j'écrivis à Armand. Je lui contai le tragique dénoûment, je lui parlai de mon très -prochain départ pour Trois-Fontaines, et j'ajoutai que j'espérais retrouver là-bas ses bons conseils et sa solide affection ; puis, comme j'ignorais sa résidence actuelle, je lui adressai ma lettre à Paris, à son atelier.
Trois jours après, mon vieil ami Desprairies arriva et me trouva encore sous le coup de l'épouvante. Depuis la terrible soirée, j'étais en proie à un tremblement nerveux ; je ne pouvais plus voir l'affreuse baie, et je m'étais renfermée dans la petite chambre de Modeste, qui donnait sur la campagne. A deux reprises. Mira Strany essaya de pénétrer jusqu'à moi, mais je refusai
de la recevoir ; elle coiqprit, et n'insista plus. La vue de mon vieux cher maître me fit du bien;. je me jetai dans ses bras ; pour la première fois, je pus pleurer, et je me sentis un
peu plus calme. L'excellent homme jugea que le plus pressé était de me faire changer d'air et de m'arracher aux pénibles impressions de Saint- Valéry. Il m'emmena au Tréport, puis de là à Dieppe et au Havre. Nous parcourûmes ainsi toute la côte normande à petites journées. Les paysages verts et plantureux de la Normandie, le dévouement paternel de M. Desprairies, les bonnes caresses de Modeste, finirent par me rasséréner. Peu à peu la terreur qui pesait sur mon âme s'allégea, les rêves funèbres qui hantaient mon sommeil s'évanouirent, je commençai à respirer. Je m'éveillais enfin du cauchemar qui pendant deux ans avait envahi ma vie. Je m'intéressais de nouveau aux choses de la nature, je m'écriais : Comme les fleurs sont belles, comme le ciel est bleu ! On eût dit que depuis longtemps je n'avais plu* vu ni fleurs, ni ciel, ni verdure. Ma santé se fortifiait, mes joues re-
prenaient des nuances rosées, et quand je me ' coiffais, j'éprouvais de nouveau en maniant mes nattes épaisses un naïf orgueil. — Songez, petite, me répétait M. Desprairies, que vous n'avez que vingt ans, et que la vie belle et bonne est encore presque tout entière devant vous.
Oui, j'étais libre, j'étais jeune, et la vie pouvait être encore clémente pour moi. Le ciel voudrait sans doute me dédommager de mes années d'épreuves. J'avais au début tourné les plus douloureuses pages du livre, et j'espérais bien que les suivantes ne m'entretiendraient plus des mêmes navrantes histoires. Je me souviens qu'un soir, dans un petit village de la vallée d'Augç, j'entendis avec ravissement un joyeux carillon de cloches argentines. Les larmes me montèrent aux yeux, et je songeai aux claires sonneries de mon cher village de Trois-Fontaines. Il me sembla que je gravissais le sentier qui mène à notre église et qu'Armand me donnait le bras. — Pourquoi non? me disais^je en m'abandonnant à cette sorte d'hallucination, il m'aime profondément et sérieusement ; depuis
sur ses lèvres. — A Paris? fit-elle , en ce cas, il n^a pas reçu ta lettre. Il était en Italie, et à son retour il n'est point repassé ici : mais, puisque tu vas à Trois-Fontaines, tu le verras, car il y est rentré.
— Comment le savez-vous? m'écriai-jc étonnée.
— Je le sais, répondit-elle lentement. Je l'ai appris par quelqu'un qui l'a rencontré. Tu le retrouveras là-bas dans l'atelier qu'il s'est fait bâtir, tu lui conteras de vive voix ce que tu lui écrivais, et la surprise n'en sera que plus grande.
Il y avait dans les intonations de sa voix quelque chose qui me mettait mal à Taise. Je la quittai brusquement, et je me hâtai de faire les préparatifs nécessaires pour gagner Trois- Fontaines. M. Desprairies devait m'y accompagner avec Modeste, et nous partîmes par un des premiers trains du matin. A mesure que le convoi se rapprochait de la station de Sermaize, mon cœur battait ; je me sentais dévorée par une fiévreuse inquiétude, et je ne pouvais tenir en
place. Mon vieil ami, qui s'était aperçu de mon agitation, me questionnait doucement. Je ne voulus pas lui cacher plus longtemps l'affection déjà ancienne d'Armand, et mon amour, hélas!
trop tardif; je lui confiai tout : espoirs, craintes et projets. Si Armand m'aimait toujours, ma ferme intention était de devenir sa femme à l'expiration de mon deuil légal. — J'abandonnerai, dis-je, 5 madame Hermance, cette rente des dames de Grandclos que je touche encore et qui me pèse. Il me restera une quarantaine de mille francs. De cette façon je n'arriverai pas auprès d'Armand comme une mendiante. . . Ce sera assez pour lui, s'il m*aime encore, et ce sera toujours trop pour moi, s'il ne m'aime plus.
Mais je rejetais bien loin cette douloureuse supposition. Son cœur était trop fidèle, son affection trop vraie, pour qu'il eût pu m'oublief en si peu de temps. — Assurément il m'aime toujours, disais-je à M. Desprairies, et pourtant son silence m'inquiète. — Je tremblais d'impatience en songeant que j'avais encore de longues heures d'attente à subir.
— Savez-vous ce que nous ferons, petite?
s'écria mon brave ami, que tourmentait mon angoisse de plus en plus visible, nous laisserons nos bagages à la station. Modeste ira tout droit au village annoncer notre arrivée, et nous pousserons tous deux jusqu'à l'atelier de M. Delorme. Comme il sera trois heures à peine, nous aurons chance de le rencontrer ; de cette façon vous pourrez lui serrer la main, et vous n'en dormirez que mieux ce soir.
J'acceptai avec joie cette proposition. A notre arrivée, nous montâmes dans l'omnibus, et à la croix du carrefour, Modeste seule prit le chemin du village ; quant à nous, nous suivîmes pédestrement la tranchée qui descend vers la Gorge aux })ommiers.
Je connaissais très-exactement le chemin^ l'ayant déjà fait bien des fois. Nous avancions lentement, car mon vieil ami n'était pas très-ingambe, et, chose singulière, je ne ressentais plus la même impatience d'arriver. Au moment de revoir Armand et de lui annoncer que j'étais libre, j'avais un secret raffinement de volupté à
retarder la venue de cet instant si ardemment désiré. On était aux premiers jours d'octobre, il faisait un beau temps d'automne. Les aliziers commençaient à s'empourprer, les hêtres revêtaient leurs riches teintes d'un roux violet ; dans les cornouillers rouges de fruit, les mésanges murmuraient un léger gazouillis. Je suivais des yeux le vol onduleux des fils de la Vierge qui se balançaient dans l'air tiède, j'écoutais les appels lointains des ramasseuses de faines, et je goûtais avec délices le plaisir de sentir chacun de raes pas me rapprocher de la demeure d'Ar- ' mand. Enfin au fond de la gorge nous vîmes scintiller au soleil les châssis vitrés de l'atelier. Je reconnus les pommiers sauvages, la fontaine filtrant sous leurs racines, et dans l'éloignement la hutte des sabotiers où Armaad m'avait si brusquement révélé sa passion.
La porte de l'atelier était grande ouverte, et sur le seuil un petit paysan lavait des pinceaux. D'une voix mal assurée, je lui demandai si M. Delorme était chez lui.
— Non, madame, répondit le petit gars en
écarquillant ses yeux ronds, il est dans le bois en train de dessiner, mais il ne tardera guère, et vous pouvez l'attendre.
M. Desprairies s'assit devant la porte, et j'allai m'accouder à la pierre moussue qui surplombait au-dessus de la source, toute semée de vertes lentilles d'eau.
J'attendis là une heure peut-être, je ne sais, car le tourbillonnement de mes pensées m'empêchait d'avoir une notion exacte du temps.
Tout à coup, sur les cailloux d'un petit chemin masqué par de hautes tailles j'entendis résonner un pas net, rapide et solidement cadencé... C'était son pas. Je le reconnaissais bien pour l'avoir souvent épié. Tété précédent, à Thcure de la veillée, quand il retentissait dans la grand'rue sonore. Bientôt Armand déboucha du taillis. Je le vis apparaître devant nioi, dans le vert encadrement des cépées, beau, jeune, vigoureux, joyeusement éclairé par un rayon de soleil. Il ne m'avait pas vue tout d'abord; lorsque ses yeux se tournèrent vers la source : — Madeleine ! s'écria-t-il.
— Oui, Armand, c'est bien moi, et voici mon vieil ami, M. Desprairies, dont je vous ai si souvent parlé.
M. Desprairies s'était levé et s'avançait en saluant. Armand pâlit ; il nous regardait comme s'il eût contemplé deux revenants, et son profond saisissemeîit me touchait plus que les plus douces paroles.
— Vous êtes en deuil, Madeleine, dit-il enfin; que vous est-il arrivé?
— M. La Jonchère est mort. Je vous l'avais écrit il y a un mois, ma lettre ne vous sera point parvenue sans doute, Armand ?
— Il y a un mois, murmura-t-il d'une voix sourde, un mois ! Je n'ai rien su ; mais vousmême, Madeleine, n'avez-vous point reçu mes lettres?
— Non, aucune; mais qu'importent des lettres égarées, puisque nous pouvons maintenant causer longuement? Je vais me fixer à Trois- Fontaines. A présent que me voilà maîtresse de ma vie, je veux n'en disposer que pour mes amis.
MADEMOISELLE 6UIGN0N. 317
M'en voulez-vous, Armand, d'être la première à vous apprendre que je suis libre ?
Je lui tendis la main. Il se recula. — Hélas ! fit-il en laissant retomber ses bras d un air désespéré.
— Qu'y a-t-il, m'écriai-je, tandis qu'un horrible pressentiment me glaçait le cœur.
— Vous êtes libre, Madeleine, et moi, misérable ! je ne le suis plus...
— Marié ! — Je m'appuyai contre la pierre de la fontaine, car je sentais que quelque chose venait de se briser en moi. M. Desprairies, me voyant pâle comme une morte, s'était approché et avait pris ma main.
— Pardonnez-moi, Madeleine, dit Armand d'une voix morne ; tout cela est fatal et va nous faire souffrir cruellement tous deux. Malgré ce que vous m'aviez dit ici même, — et il montrait du doigt la hutte des sabotiers, — vous pensez bien que ma vie vous appartenait toujours. Il y a un mois, quand cette question du mariage s'est agitée, je vous ai écrit une première fois rue Vanneau, pour vous demander ce que je
318 MADEMOISELLE GOIGNON.
devais faire. Je n'ai reçu aucune réponse, et, vous supposant absente, je vous ai adressé une seconde lettre que j'ai mise sous enveloppe à Tadresse de madame Hermance, en priant votre belle-mère de vous la faire parvenir.
— Ah! ma belle-mère! murmurai-je. — Je me rappelai le sourire méchant et les étranges paroles de madame Hermance, et je compris tout : sa main malfaisante devait jusqu'au bout aggraver la violence des coups qui me frappaient.
— Dans cette lettre, poursuivit-il, je vous contais mon histoire depuis le jour où vous vous étiez enfuie loin de moi. J'étais alors désespéré, Paris me faisait horreur et je partis pour ritalie. A Rome, je retrouvai mon protecteur et mon maître, le peintre T.... Il était mortellement malade et se désolait de laisser après lui son unique enfant seule au monde et sans soutien. Un jour, il me prit à part et me demanda comme une grâce de devenir le mari de sa fille. J'avais contracté depuis longtemps envers T.... une grosse dette de reconnaissance, et puis>
Madeleine, je vous savais enchaînée à un autre, et vous m'aviez enjoint de vous oublier par tous les moyens. Je crus que je me guérirais peutêtre ainsi de mon impossible amour. Pourtant je ne voulais rien promettre avant d'avoir votre consentement ; mais la fatalité s'en est mêlée, mes deux lettres sont restées sans réponse ; le vieux T.... déclinait et devenait de jour en jour plus pressant,... et je me suis marié.
Il m'avait dit tout cela fiévreusement, d'une voix humble et brisée. Je Técoutais, penchée vers la source où mes larmes tombaient lentement. Quand il eut fini, je relevai la tête. — Elle est ici? lui demandai-je.
— Non. Elle est en Alsace, chez des amis.
Je suis venu à mon atelier chercher des études que j'y avais laissées, et je repars dans deux jours.
— Adieu, Armand, le ciel ne m'avait pas faite pour être heureuse, et je ne vous en veux point.
— Madeleine! s'écria-t-il avec désespoir...
Je détournai la tête, je pris le bras de M. Des-
prairies, et nous nous|en allâmes lentement vers Trois-Fontaines...
2 novembre 186... — Le bonheur n'a pas voulu de moi, et c'est bien fini pour cette vie. J'ai été reprise de la maladie dont j'avais déjà souffert ici, il y a trois ans; mais cette fois ni le régime de Tétable, ni l'air des bois ne me guériront. Avant peu de temps, Armand pourra sans crainte amener sa femme à Trois-Fontaines... La toux déchire ma poitrine. J'ai cependant encore la force de me lever et d'écrire feuille pai* fouille la triste histoire de mon enfance et de ma jeunesse. Je me souviens des plus petites choses avec une lucidité extraordinaire, et j'éprouve une amère jouissance à rassembler tous ces souvenirs. Près de moi, ma vieille grand'mère tricote, assise dans son fauteuil. C'est presque un bonheur qu'elle soit maintenant aveugle : elle ne voit ni mes joues creuses ni mes mains amaigries et transparentes; je lui persuade que je vais mieux. Modeste et M. Desprairies me soignent comme une enfant,
et maintenant que mon sort est à jamais fixé, je ne forme plus qu'un souhait, c'est de m'en aller bien vite ailleurs... Le bonheur n'a point voulu de moi; j'irai vers celui qui a dit : « Mon royaume n'est pas de ce monde. » Il me donnera peut-être une compensation. Hélas ! il me la doit bien.
25 novembre. — Je n'ai plus la force de lever les bras pour me coiffer, et je laisse mes cheveux tomber sur mes épaules comme au temps où j'étais enfant. Cette après-^idi, il faisait un peu de soleil, et dans le mais j'ai entendu le chant voilé d'un petit rouge-gorge. Je me suis rappelé mon pauvre Tireli^ et il m'est venu des larmes dans les yeux tandis que j'écoutais ce triste chant d'arrière-saison. Pauvre petit rougegorge perdu au milieu du jardin sans feuilles, comment vas-tu supporter ces longs jours neigeux de l'hiver qui accourt? où te réfugieras-Ki jusqu'à ce qu'il y ait des feuilles vertes? Moi du moins, ma course est achevée, je sais que je ne verrai plus les œillets rouges dans les plates-
bandes du mais. C'est ailleurs que j'assisterai à la fête de l'étemel printemps.
M. DESPRAIRIES A M. HAUCLERC, A BRUXELLES.
« Trois-Fontaines, 28 novembre. — Madeleine veut vous embrasser avant de mourir, Hâtez-vous! »
H. DESPRAIRIES A M. MAUCLERC, A BRUXELLES.
« Ce 30 novembre- — Monsieur, j'avais cru devoir vous annoncer l'état désespéré de notre pauvre Madeleine ; je supposais que vous voudriez l'embrasser, ainsi qu'elle le désirait. Vous étfez sans doute absent quand ma dépêche est arrivée à Bruxelles. Maintenant je n'ai plus qu'à vous instruire de ce qui s'est passé. — Madeleine était atteinte de la maladie qui a emporté sa mère. A partir de son arrivée à Trois-Fontaines, le mal n'a fait que s'accroître. Cependant elle se levait encore chaque jour et passait ses aprèsmidi étendue dans un fauteuil. Vêtue de son
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long peignoir blanc, les cheveux à demi dénoués, elle ressemblait à sa mère d'une façon frappante. Avant-hier, les souffrances s'aggravant, elle demanda un prêtre et fut administrée. Hier elle semblait se trouver mieux ; elle s'était assise sur son lit; Modeste et moi, près de son chevet, nous essayions de la réconforter avec quelques paroles d'espoir. Je lui disais que je l'emmènerais à Saint-Clémentin sitôt qu'elle serait un peu plus forte, que nous retournerions ensemble à la borderie des Touches, qu à son âge aucune maladie n'est sans remède. Elle secoua la tête, étendit son bras amaigri, et traça lentement sur son drap, du bout du doigt, ce seul mot : Guignon. Je me détournai pour lui cacher mes larmes ; quand mes yeux revinrent se poser sur elle, tout était fini, et la pauvre Guignon avait cessé de respirer. — Je ne vous écrirai pas plus longuement, monsieur. La douleur que je ressens ne me le permet pas. Puisque je n'ai pu vous voir ici, je dois vous faire part de la dernière volonté de votre enfant. Madeleine m'avait souvent témoigné le désir de retourner à Saint*
Clémentin et de mourir au pays où elle était née. Accordez-moi l'autorisation d'emmener son corps là-bas, pour qu'elle dorme au moins dans le petit cimetière des Palatries, près de sa mère. »
l'A iS. — IMP. SIMON P.AÇON ET COMP., RUE d'KAFUBTU, 1.
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