Mademoiselle Joujou
Son regard lassé parcourut le grand salon. Des fleurs, des plumes d'éventail, des lambeaux de dentelles arrachées aux volants qui bostonnent disaient la latigue des choses après le bal joyeux. La poussière grisâtre et lourde descendait lentement sur les meubles, éteignant l'éclat des dorures et le chatoiement des étoiles.
Un éclat de rire moqueur interrompit son examen.
<( Dis donc, sœurette, tu me semblés un peu soucieuse, après avoir été tout à l'heure si étincelante et si animée. »
Elle menaça de son doigt blanc le jeune homme qui venait d'entrer.
« Vous êtes un ingrat et un insolent, monsieur mon frère. »
Puis, lui désignant d'un geste câlin une chaise basse placée près de sa bergère, elle ajouta :
« Allons , Jacques , viens me faire tes confidences. Dis- moi si tous mes efforts ont quelque chance d'aboutir et si ce n'est pas en vain que je livre ma maison à ces danseurs effrénés. »
Tandis qu'il s'avançait, M'"^ de Pontarmé contemplait son frère avec un orgueil presque maternel.
Plus âgée que lui de dix ans, elle le traitait comme un grand fils et l'entourait d'une affectueuse sollicitude.
Certes oui, elle avait lieu d'être fière de son Jacques ! Sa haute stature ressortait à merveille sous l'habit bien dégagé; mais ce qu'elle admirait plus encore que sa silhouette, c'était sa belle tête intelligente où rayonnaient des yeux noirs ardents sous un front noble. Les cheveux épais, relevés en brosse, la moustache un peu rude donnaient à la physionomie un cachet très personnel et disaient l'indépendance du caractère, la résolution de ne point adopter avec servilité la livrée commune à tous les eens du monde.
MADEMOISELLE .lOL MOI 1>
« Ma réponse est toute prête ! Renonce à ces fêtes bruyantes qui te fatiguent sans m'amuser, et reprends la vie calme que mon retour est venu troubler. »
Il s'efforçait de donner à sa voix sonore des inflexions persuasives.
« Non, tu n'obtiendras pas de moi une semblable contradiction, je ne me lasserai pas de réunir mes amis, au milieu desquels tu promènes ton impeccable courtoisie et ton indiff'érence correcte, jusqu'au moment où ton choix sera fixé.
— Ma résolution est bien prise, je t'assure.
— Prise ? Kt tu ne m'en as pas fait part ? dit-elle avec un hochement de tête incrédule.
— Après avoir subi trois bals et cinq dîners, il faut se décider, je le sens, car les hostilités dont tu me menaces n'auraient pas de fin.
— Et qu'as-tu décidé ? »
(iracieusement, avec une ironique inclinaison de tête que soulignait l'expression railleuse de ses yeux, Jacques répondit :
(( Je ne me marie pas. » •
M'"*' de Pontarmé connaissait trop la boutade habituelle de son frère pour s'en inquiéter outre mesure; cependant, elle commençait à perdre patience devant sa résistance inerte.
La brillante fête qui s'achevait avait été de sa part un effort décisif, après lequel toute hésitation lui semblait impossible.
(( Mon petit frère, tu t'obstines à tort; je n'agis que dans ton intérêt, et si je lutte contre ton entêtement, ce n'est que pour assurer ton bonheur.
— Mon bonheur ! Crois -tu donc que je le placerai entre les mains capricieuses d'une de ces jeunes filles ?
— Certainement, interrompit-elle avec autorité. Si nous étions au temps facile où tu acceptais sans contrôle l'opinion de ta grande sœur, comme tu disais autrefois, je te désignerais vite celle qui me plaît, et tu l'accepterais le cœur docile. Mais mon Jacquot s'est émancipé, il a voyagé, il est devenu indépendant, original, il est sorti du cercle étroit de nos préjugés, dit-il, et je me vois forcée de le consulter.
— Ne suis-je pas le principal intéressé dans cette décision? dit le jeune homme en éclatant de rire.
— J'en conviens, et c'est pourquoi je t'accorde le droit de choisir. Ton rôle est simple, n'ai-je pas réuni autour de toi tous les éléments capables de te séduire ? »
Les mains dans ses poches, les jambes
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croisées, Jacques fixait d'un regard calme et distrait la pointe vernie de son soulier. 11 n'y avait pas de doute possible : son cœur n'était nullement troublé par l'accumulation de tous ces « éléments capables de le séduire », et son silence valait une négation.
y^mc ^g Pontarmé poursuivait son plaidoyer :
« Toutes ces jeunes filles sont gracieuses, bien élevées, charmantes; la plupart sont intelligentes, instruites, me l'accorderas-tu ?
— Oh! oui, certes, elles ne le sont que trop, s'écria le jeuue homme avec colère. Tu ne sais donc pas que M''^ Maillard avait revu toute sa géographie du Tonkin « pour me parler du pays que j'aime », m'a-t-elle déclaré en minaudant. Elle sait qu'il y a lieu de décomposer notre colonie en deux régions : le Delta fertile et la région montagneuse minière, etc., etc. Ah ! quel bas -bleu ! Ce n'est pas une femme, c'est un conlerencier.
— La piété éclairée de M"*" Daubray ne te semble- 1- elle pas une garantie de boniieur?
— Tu t'imagines qu'elle est pieuse? Moi, j'estime qu'elle n'est qu'une sotte et une prétentieuse ; elle parle de la u religion du peuple », s'imaginant sans doute que pour des
esprits d'élite comme le sien, la religion a besoin d'être élargie et transformée !
— Et n'apprécies -tu pas le tempérament d'artiste de M^e Levaillant?
— Artiste, elle! parce qu'elle fixe obstinément la rosace du plafond en plaquant quelques accords dont la mélodie lui échappe autant qu'à ses auditeurs ?
— Et sa sœur? elle est vivante et joyeuse, celle-là; qu'en dis-tu?
— Elle me donne l'impression d'un grelot de cotillon. Son agitation et sa vive gaîté me rendent taciturne.
— Tu es injuste. Toi dont le caractère est si tranché, tu te refuses à admettre que ta future femme ait la moindre personnalité, répliqua M"'^ de Pontarmé avec une légère nuance d'impatience dans la voix.
— Une personnalité I mais elles n'en ont point, Jeanne! Elles n'ont que des prétentions ! Les insolentes et les tapageuses se croient fières et spontanées ; les paresseuses se croient tendres et poétiques; celles qui, par hasard, se taisent pour écouter se croient des psychologues et des observateurs.
— Qui épouseras-tu donc?
— Si tu me forces à me marier, la femme que je choisirai sera toute différente de celles-
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là. Elle ne s'analysera pas, ne songera à se classer dans aucune catégorie, n'aura point d'idées arrêtées ni d'opinions toutes faites; elle possédera une àme neuve qui adoptera en bloc toutes mes façons de voir.
— Je ne crois pas, mon pauvre Jacques, que notre société contemporaine puisse te fournir la cire molle dont tu rêves. »
Jacques s'était levé. 11 arpentait d'un pas nerveux les moelleux tapis, écrasant, au hasard, des pétales de fleurs, des collerettes de petits fours.
« Elle existe peut-être, mais ce n'est pas ici que nous la trouverons. Au lieu de me retenir dans cette vie mesquine, dans ces appartements exigus où j'étouffe, laisse- moi donc aller par le monde, à ma guise, et je la rencontrerai bien un jour, la tteur bleue qu'il me faut. Je ne prendrai pas l'inévitable transatlantique envahi parla foule cosmopolite des jeunes fdles en quête d'un époux et faisant escale aux ports connus; je m'en irai sur un bateau à voiles qui m'emmènera doucement, au gré du zéphir, vers le rivage lointain où les jeunes filles naïves et timides ne parient pas aux courses, n'émettent aucun paradoxe et demeurent ignorantes des complaisances du tlirt. »
]y[me jg Pontarmé accompagnait en sourdine, d'une voix moqueuse, cet exposé de principes, fredonnant :
La voile ouvre son aile, La brise va souffler.
Menez-moi, dit la belle, Au pays des amours.
Puis elle reprit plus sérieuse :
« Ne va pas si loin, mon ami. Je trouverai en France un coin perdu où notre civilisation n'aura point entamé les qualités natives des jeunes sauvages qui réalisent ton idéal. Il y en a quelques-uns encore. »
Un projet nouveau venait sans doute de germer dans sa tête, car elle se leva, et, frappant amicalement sur l'épaule de son frère, elle lui dit avec un sourire mystérieux :
(( Comptes sur moi pour réaliser tes désirs : en attendant, je vais me reposer.
— Bonsoir, ma (( grande sœur », et merci encore une fois pour toute ta sollicitude. »
Elle sourit à ce mot qui contenait à la fois beaucoup de reconnaissance et une légère ironie, et lui tendit la main.
... Le lendemain, penchée sur son bureau de bois de rose. M"'*" de Pontarmé écrivait fiévreusement.
AFADEMOISKLLK JOIMOT i:.
Les lignes se succédaient, rapides, comme si la pensée débordante eût entraîné sa plume dans une course vertigineuse.
Les lettres, grandes et fines, indiquaient l'élévation des sentiments, tandis que les jambages irréguliers attestaient la vivacité de l'imagination.
Quand elle eut achevé, afin de s'assurer que l'ardeur de ses désirs n'avait pas compromis la netteté de son exposition et le développement de sa tactique, elle se mit à relire les quatre pages pleines et serrées :
« Cher Monsieur et ami,
(( Lorsque vous vous êtes occupé avec tant de soin des multiples afi'aires laissées on suspens à la mort de mon mari, j'ai pu apprécier à la fois votre tact et votre dévouement.
(( Vous m'avez affirmé, à plusieurs reprises, que je pouvais compter sur vous en toutes circonstances, et c'est pourquoi je viens vous demander un service très spécial. Vous seul pouvez me le rendre à cause de vos précieuses qualités et des circonstances particulières dans lesquelles vous vous trouvez.
« Mon frère, Jacques de La Neuville, vient
de rentrer en France, après deux années de séjour au Tonkin. L'attirance toute particulière que ce pays exerce sur lui me contrarie plus que je ne saurais vous le dire.
(( Je désire le conserver à Paris, non seulement parce que ma fillette et moi avons besoin d'appui et d'affection, mais aussi parce que sa santé me cause de réelles inquiétudes. Bien qu'il soit de constitution robuste, je ne crois pas qu'il subirait impunément une seconde fois les ardeurs meurtrièree de ce climat; ses yeux brillent souvent d'un éclat fiévreux qui m'alarme.
« Pour le fixer ici, j'ai tout naturellement songé à le marier, mais pas une des jeunes filles auxquelles je l'ai présenté n'a fait sa conquête. L'originalité naturelle de son caractère, accentuée par les observations variées qu'il a recueillies au cours de ses voyages, lui a formé un jugement tout à fait différent de nos opinions courantes.
(( Il rêve de trouver une femme élevée en dehors de notre civilisation actuelle.
« Je ne sais si elle existe, et surtout je ne sais si elle est capable de donner le bonheur à mon frère. Cependant, je ne puis résister à son désir légitime de la chercher à son gré. Aussi, j'ai résolu de l'envoyer auprès de vous.
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Un séjour de quelques mois à Trois-Fontaines fortifiera sa santé et calmera ses nerfs d'artiste. Votre présence et celle de ma bellesœur suffiront à lui rendre cette villégiature agréable.
« Voici le rôle que je vous demande de remplir auprès de lui. Vous le mettrez en relation avec plusieurs de nos bonnes familles lorraines où se cache peut-être encore la modeste enfant qu'il recherche. 11 pourra tout à loisir étudier les chances de bonheur qu'elle lui réserve. J'espère que cet examen suffira à le guérir de son utopie et qu'il me reviendra docile.
<( En tout cas, je compte sur vous, cher Monsieur, pour surveiller l'idylle qu'il pourrait ébaucher et me prévenir dans le cas où son choix vous paraîtrait incompatible avec son éducation et le milieu dans lequel il est appelé à vivre.
« Si, par votre discrète intervention et par l'infiuence de votre parole judicieuse, vous contribuez à retenir mon frère parmi nous, je vous en serai éternellement reconnaissante.
« Croyez, je vous prie, cher Monsieur et ami, à l'expression de ma considération alfectueuse et distinguée.
« .1. 1)K PoM AllMi:. »
Elle mit l'adresse :
Monsieur Noirmont , notaire à Trois -Fontaines,
par SAUDRUPT (Meuse).
et cacheta la lettre rapidement, ravie d'avoir trouvé cette combinaison et pressée de la mettre à exécution.
Depuis que sa sœur lui avait fait part de son projet de voyage, Jacques de la Neuville se sentait joyeux. Quel plaisir pour lui de sortir des barrières trop étroites de cette vie fastidieuse et monotone de plaisirs mondains !
Il avait soif de liberté, de grand air, d'indépendance. Bien que la tendresse enveloppante de M"'"^ de Pontarmé fût pour lui d'une grande douceur, il avait hâte de reprendre sa course errante, de voir d'autres sites, d'autres visages.
Ce plan de vie rurale l'avait séduit très vite à cause de sa nouveauté. S'en aller ainsi à l'aventure, au milieu des prés verdoyants et des bois mystérieux, marcher et flâner à sa guise, loin du cauchemar incessant des mères empressées et des jeunes filles souriantes, semblait à cet être nerveux un soulagement inespéré.
Tandis que ses bagages se balançaient dou-
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cernent au haut de l'omnibus de la Compagnie de l'Est, comme ravis de reprendre l'existence nomade pour laquelle ils étaient faits, Jacques souriait, tout heureux de ce déplacement inattendu.
^me ^g Pontarmé et sa fillette l'accompagnaient jusqu'à la gare.
(( Dis -donc, mon oncle Jacques, tu m'enverras une des belles peintures que tu vas faire là-bas.
— Une, deux, dix, ma petite Suzanne, de quoi tapisser ta chambrette du plafond jusqu'en bas. »
Et sa nièce éclata de rire, amusée de sa promesse.
« Ne te fatigue pas, reprenait sa sœur avec inquiétude. N'oublie pas que la peinture est pour toi une distraction et un prétexte. »
Et, pour la cinquantième fois, elle renouvela ses maternelles recommandations.
« Tu redoutais la villégiature obligatoire aux bains de mer, c'est pourquoi je t'en ai procuré une autre ; mais songe que tu vas en Lorraine pour ta santé.
— Je sais cela, » répondit Jacques un peu gouailleur.
Puis il ajouta d'une voix monotone, comme un petit eul'ànt qui répète sa leçon :
« Je sais aussi que M. Noirmont devra être mon mentor, qu'il fera défiler devant mes yeux toutes les « demoiselles » du pays, que je vais jouer là-bas au bel oiseau incompris qui s'isole.
— Sois sériewx et n'oublie pas les égards dus à M"'' Alix Chantassu, ma belle-sœur.
— Je m'inclinerai devant cette respectable duègne.
— Rappelle-toi qu'elle vit avec sa nièce, Louise de Pontarmé, la fille de mon mari, ma belle-fille par conséquent.
— Ah!... c'est juste I Sois franche; auraistu formé quelque machiavélique projet ?
— Non, non, rassure- toi, cette petite est insignifiante, laide et mal élevée. Je n'ai jamais songé à te l'offrir, et, d'après ce qu'on en a raconté, je pense même qu'elle te déplaira à première vue. » ^
Jacques de La Neuville n'avait pas voulu que sa sœur prévînt M"*" Chantassu et M. Noirmont du jour exact de son arrivée.
Il avait horreur de tout ce qui est convenu, préparé, et il lui j)laisait fort de déboucher pédestrement, par une belle journée de mai, dans le <( hameau » des Trois- Fontaines.
C'était, d'ailleurs, à ses yeux, une façon très heureuse d'établir dès le début l'indépendance' entière dont il prétendait jouir visà-vis de ses nouvelles connaissances.
Lui qui s'était soustrait avec tant d'empressement à la tyrannie des relations mondaines de M"" de Pontarmé, n'avait nulle intention de subir un nouvel esclavage.
L'express de Nancy qui emportait le jeune homme lilait à toute vapeur.
11 traversa d'abord la campagne des environs de Paris, morcelée en portions exiguës, où la maisonnertte classique en bois brun
s'élève au milieu des bosquets de lilas et la ceinture de giroflées aux teintes veloutées. Au delà, c'était la région des propriétés grandioses : les riches maisons s'apercevaient à peine au travers des arbres séculaires, les parcs sombres s'étendaient à perte de vue dans l'horizon, tandis qu'au bord de la voie, ils se fermaient, silencieux, par une large muraille grise, à la crête moussue.
Puis la plaine de Champagne se déroula, monotone et pauvre, malgré les méandres gracieux de la Marne.
^ Après Ghâlons, la Lorraine commença. Elle lui apparut de suite fertile, dépourvue de pittoresque, mais belle cependant de sa richesse productrice.
Un clair soleil inondait la campagne, donnant à la verdure naissante une chaude tonalité; les oiseaux, affairés, voletaient sur les bourgeons à peine éclos, tandis que, de toutes parts, les paysans s'acharnaient aux travaux des champs, heureux de reconquérir enfin leur sol dont l'hiver les avait privés.
A Revigny, il quitta la grande ligne. Dès que l'express se fut perdu avec son panache ronflant, la petite gare de province lui apparut dans sa tranquillité. La sonnerie électrique, au passage des trains, rappelait seule l'agita-
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tion des grands centres. Les mouvements calmes des employés, les intonations douces et chantantes des gens du terroir, donnaient une grande impression d'apaisement.
Lorsque ^L de La Neuville prit la petite ligne d'intérêt local qui relie Revigny à Saint- Dizier, les ^vagons, surchauffes par la longue station au soleil, lui semblèrent bien un peu inconfortables; mais déjà le train s'ébranlait à une allure douce, lui laissant tout le loisir d'étudier le paysage en face duquel il allait vivre de longs jours.
« Ben vrai ! Ça fait tout de même plaisir de voir un monsieur de la ville admirer comme ça le pays de « chez nous » !
Jacques se retourna pour dévisager son interlocuteur inattendu. C'était un de ces Lorrains trapus et secs tout à la fois; dans l'immobilité du visage bronzé par le soleil, les yeux semblaient rusés et perçants.
M. de La Neuville était un voyageur trop intelligent pour ne pas s'intéresser' à chaque contrée nouvelle qu'il visitait et ne pas prendre plaisir à la conversation d'un indigène. 11 répondit, aimable :
« Je ne connais pas cette campagne; elle paraît plantureuse.
— Ce n*est rien, à c'te heure, monsieur.
parce que les gelées de la lune rousse nous ont fait du tort; mais si vous voyiez la récolte dans de bonnes années, c'est à se demander où on la rentrera. Et si les impôts ne nous écrasaient pas, on ne serait point malheureux « par chez nous ».
Jacques, qui ne tenait pas à entrer dans ces considérations d'économie agricole, se tut en continuant à étudier le panorama.
« Ce n'est pas un beau jour pour regarder, et je crois même que si vous allez encore loin, monsieur, vous aurez « quasiment » de l'eau. »
En effet, de gros nuages montaient derrière les rideaux de peupliers qui cachaient la Saulx, tandis qu'un vent lourd chassait les oiseaux vers le refuge des bois.
C'était une éventualité à laquelle Jacques n'avait point songé. En gare de Baudonvilliers, il fallut quitter le train. Un instant il eut la pensée de poursuivre jusqu'à Saint-Dizier pour descendre dans un hôtel, à l'abri de l'orage qui s'avançait menaçant.
Il avait eu honte de sa poltronnerie et s'était élancé bravement sur la route. Des rafales de vent commençaient à soulever la poussière en tourbillons capricieux; les troupeaux effrayés se rabattaient en désordre vers leurs étables.
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Déjà, (le légères gouttes de pluie luarbraient la route de taches sombres.
Il s'adressa à une gardeuse d'oies.
(( Dites-moi, petite, ne pourrais-je trouver dans ce village une voiture pour me conduire à Trois-Fontaines?
— Une voiture? peut-être ben, répondit-elle avec un sourire malicieux, mais un cheval, pour sur que non. Ils sont tous aux champs; mais vous n'en avez pas besoin, il n'y a pas plus d'une petite demi -heure de chemin. »
11 n'osa insister.
Comment aurait-il fait comprendre à cette campagnarde, indifférente aux ardeurs du soleil comme aux rigueurs des frimas, que la pluie exaspère un Parisien et que le souci de rester intact, propre et correct sous l'avalanche cinglant de toutes parts à la fois, devient pour lui une souffrance nerveuse excessivement pénible?
Il retroussa le bas de son pantalon et se mit en route tête baissée, luttant contre les sautes de vent qui faisaient osciller sou parapluie.
Entre deux rafales, il monologuait :
« Voilà donc les plaisirs de la campagne î .le vais faire l'effet d'un chemineau... Toutes ces bonnes gens qui vont me recevoir sont
tranquillement assis derrière leurs vitres, les pieds posés sur de petits carrés de tapisserie. J'arriverai ruisselant d'eau. M. Noirmont regardera avec terreur la trace de mes souliers mouillés sur son beau parquet ciré... »
Une averse diluvienne interrompit ses lamentations; la pluie tombait à torrents, mettant comme un rideau liquide entre lui et le monde extérieur. Point de refuge. De chaque côté de la route, le talus boueux; au delà des champs, les taillis de petite coupe dont le moindre feuillage devait être entièrement traversé par l'eau.
Tout à coup, dans cette solitude, une l'usée de rires s'éleva; devant ses yeux étonnés, deux silhouettes jeunes et rapides traversèrent la route pour courir au bois voisin. Il entendit, ou plutôt il devina, ces quelques mots assourdis par la rafale :
« Venez, monsieur, suivez- nous. »
L'appel était pour le moins bizarre, et, dans tout autre moment, il eût hésité à se rendre à une semblable invitation, faite par une voix inconnue et surtout sans aucun préambule.
Lui-même n'avait demandé aucune aide; mais, au milieu de cette tourmente, le secours le plus étrange était précieux.
L'espoir d'un abri qui pourrait le soustraire
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à cette pluie assourdissante domina toute autre préoccupation. Il obliqua vers la gauche, enfonçant dans la terre jaune détrempée, puis il traversa un pré vert, piétinant la tendre luzerne qui criait sous ses pas. A la lisière du bois, les deux apparitions s'étaient arrêtées comme pour lui indiquer le chemin.
Il perçut même une fin de dialogue :
<( C'est inconvenant, ce que tu fais là, Joujou.
— C'est tout de même moins grave que de laisser son prochain prendre le coup de hi mort; conviens-en, Marguerite. »
Et la voix rieuse poursuivait, s'adressant à M. de La Neuville qui s'approchait : (( Vous ne connaissez pas la baraque? »
— Non..., mademoiselle, répondit-il en esquissant un salut que la tempête abrégea.
— Kh bieni alors, suivez-nous. »
Il n'avait pas encore eu le temps de rejoindre les deux jeunes lilles, moins encore celui de les dévisager, qu'elles partaient en courant le long des tranchées verdoyantes, prenant sans hésiter des sentiers de traverse et s'orientant à merveille au milieu des dédales des chemins feuillus qui se ressemblent.
C'était une course folle, et, sans avoir le loisir d'analyser la situation, .lac(|ues sentait
vaguement tout ce qu'elle avait d'étrange et même de ridicule.
Mais la pluie incessante qui tombait des feuilles, les éclairs aveuglants, le grondement du tonnerre ne lui permettaient pas de se ressaisir.
Derrière qui marchait-il?
Vers quel but allait -il?
Ces questions effleuraient à peine son esprit, tant il était occupé à suivre les petits pieds agités qui couraient devant lui.
Une bonne odeur de terre mouillée montait dans l'air. L'espoir que cette baraque était un abri, la détente que produit toujours dans un être isolé la société d'autres humains qui subissent son sort et souffrent avec lui le calmaient déjà.
Il oubliait la pluie, son voyage, le pays dans lequel il arrivait, tout, jusqu'à sa propre personnalité. Une pesanteur agréable troublait ses sensations, et, doucement, il s'imaginait être un de ces héros des vieilles légendes allemandes, guidé dans la sombre forêt par des elfes joyeux, qui s'enfuient, insaisissables, dès que le chevalier s'approche.
L'orage redoublait de violence ; la lueur déchirante des éclairs traversait l'épaisseur du feuillage, prenant dans la verdure une teinte blafarde plus effrayante.
Le tonnerre grondait sans répit, parfois en un roulement sourd qui semblait s'apaiser, parfois en une décharge de mousqueterie qui ébranlait les échos d'alentour.
La troupe fuyante déboucha dans la « grande tranche » au moment où un bruit strident, accompagné d'une lueur aveuglante, annonçait que la foudre venait de tomber.
Jacques ne songeait pas à admirer cette large allée où deux chariots de foin auraient pu passer à l'aise, tapissée d'un (in gazon et recouverte d'un dôme de branches de coudriers.
La rafale, qui mugissait plus librement dans cet espace ouvert, l'étreignait à la gorge et lui donnait une impression de lassitude acca-
blante ; heureusement qu'à vingt pas, il entrevit la (( baraque » , un délicieux pavillon de chasse en pierre avec des volets verts, qui restait impassible et riant sous l'averse torrentielle.
L'une des jeunes filles saisit la grosse clé cachée derrière un tas de bois, la fit grincer dans la serrure ; elles entrèrent vivetnent. Derrière elles, Jacques, qui n'avait pas ralenti sa course, s'élança, et, brusquement, d'un geste nerveux, il repoussa la porte pour se défendre contre la pluie qui envahissait déjà le seuil de la maisonnett©.
La porte se ferma et l'obscurité se fit. La lueur qui filtrait aux fentes des volets mal joints permettait à peine de distinguer les objets.
Se trouver subitement dans la pénombre, avec deux inconnues auxquelles il ne savait comment s'adresser, c'était là une situation gênante et grotesque.
Au dehors, le tonnerre ébranlait l'air et, sous le vent furieux, les arbres gémissaient; une pluie incessante clapotait sur le toit de tuiles et se répandait en cascades le long des tuyaux de dégagement, trop étroits pour cette avalanche.
M. de La Neuville s'était trouvé maintes fois
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dans les impasses périlleuses ; jamais il n'avait éprouvé, plus qu'à cet instant, une incertitude gênante, une pénible indécision.
Ces deux robes de toile mouillée (jui avaient couru devant lui ne le renseignaient guère sur l'attitude à prendre et sur le ton de la conversation à engager.
Il avait l'impression très nette que son silence devenait sot, et cette impression le paralysait.
Heureusement pour lui, un rire frais, un peu nerveux, se fit entendre et une voix sonore s'écria :
«^ Nous voilà bien ! Si on voyait clair encore, on pourrait s'y reconnaître... »
L'entrée en matière était tout indiquée, (juoique banale, et permettait à Jacques de rompre le silence.
(( Je dois avoir des allumettes, » dit- il simplement.
Il en tira une boîte de sa poche et, successivement, frotta cinq ou six allumettes sans obtenir autre chose qu'une petite lueur éphémère.
Impatientée , la même voix reprit :
(( Passez-moi donc cela; l'orage ne me lait pas trembler et je vais vous donner de la lumière tout de suite. »
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Un peu vexé, il tendit la boîte à la petite main qui s'avançait.
Vite, elle obtint la flamme promise, se dirigea vers une armoire qu'elle devait bien connaître, y prit une bougie et l'alluma triomphalement.
A cette clarté falote, M. de La Neuville examina ses deux compagnes. Tout naturellement, ses yeux se portèrent d'abord vers la jeune fille qui s'était tue jusque-là. Il vit deux yeux immenses qui brillaient d'un éclat timide et doux, ombragés par des cils soyeux, un nez d'une ligne irréprochable, une bouche mignonne et bien arquée, deux bandeaux noirs encadrant cet ovale fin et la matité de la peau s'eclairant d'une teinte délicate et discrète. Ce devait être « Marguerite », celle qui s'effarouchait de l'invitation brusque lancée au travers de la route.
L'autre s'appelait « Joujou » ; il s'en souvenait.
Il se retourna vers elle; à ce moment, très affairée, elle allumait d'autres bougies trouvées dans un tiroir et se détachait vivement sur la muraille sombre. Elle était petite, bâtie solidement, avec une décision un peu brusque dans les gestes; sa bouche, très rouge, était surmontée par un nez insolent, à la courbe
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retroussée et fantasque ; ses yeux rieurs étaient pleins d'une vie intense, tandis que ses cheveux, trempés de pluie, se dressaient mutinement on petites boucles folichonnes. Toutes les deux devaient avoir dix- huit ans environ.
Lorsque M"'' Joujou eut terminé son éclairage, elle se retourna vers ses deux compagnons toujours silencieux.
« Maintenant qu'on se voit, on va faire connaissance, je pense. »
Jacques trouvait cette gaminerie de mauvais goût; pour marquer la préférence et le respect que lui inspirait la tenue réservée de Marguerite, il se tourna vers elle en s'inclinant et dit :
H J'ai tout d'abord à m'excuser, mesdemoiselles, de la façon déplacée dont je me suis introduit dans votre intimité. »
Marguerite répondit timidement :
<( La situation était si pressante, monsieur, que les formalités pouvaient être supprimées. »
Au même moment, derrière lui» une voix railleuse interrompit :
<( Eh bien ! voilà qui est heureux comme début. Cette façon déplacée, monsieur, c'est moi qui en suis responsable. Marguerite me la reprochera plus d'une fois encore, vous pouvez en être sûr, et n'avez nul besoin d'insister;
d'ailleurs, ajouta-t-elle en entendant l'orage au dehors, je ne le regrette pas.
— Et vous, mademoiselle? interrogea le jeune homme en regardant Marguerite.
— Je suis heureuse aussi, monsieur, que TOUS ayez échappé à cette pluie, dit -elle, les yeux baissés.
— Merci mille fois ! »
Comme l'insolence et la liberté d'allures de M"'' Joujou faisaient ressortir avec plus de charme la gracieuse réserve de son amie !
« Maintenant, permettez -moi de me présenter. Je suis le frère de M""^ de Pontarmé, belle-sœur de M'^"^^ Chantassu, et je me nomme Jacques de La Neuville.
— Si j'avais su ! » grommela Joujou.
Piqué au vif par cette exclamation, le jeune
homme se retourna, d'un ton agressif :
« Si vous aviez su?... En quoi eussiez-vous modifié votre conduite, mademoiselle?
— Vraiment, je crois que je vous aurais laissé prendre le frais sur la grand'route, » riposta-t-elle en riant.
Il conserva tout son sang- froid devant cette attaque gratuite et répondit avec une courtoisie affectée :
c( Je suis étonné que la seule déclaration de mon nom soulève en vous une telle malveil-
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lance, car je ne crois pas ma personnalité marquante au point de vous inspirer une antipathie aussi nette.
— Oh ! mais je vous connais depuis longtemps, monsieur, et c'est pour cela que...
— Que votre opinion est arrêtée?
— Parfaitement,
— l^ien que j'ignore d'où me vient cet honneur d'être connu de vous, devant une telle affirmation, je n'ai qu'à me retirer. »
Un coup de tonnerre plus violent lui montra l'invraisemblance de ce projet.
« Vous plaisantez, monsieur! Allez-vous donc retourner sous cette pluie pour si peu ? J'espère que vous avez le caractère moins susceptible, car nous allons être condamnés à nous voir souvent ! »
11 eut un mouvement étonné.
Joujou le saisit, et elle ajouta vivement :
<( C'est juste, vous ne nous connaissez pas encore. »
Et, prenant tendrement Marguerite par la taille :
« Voici M"*' Marguerite Doricourt, une perle précieuse, une femme discrète, réservée, active; de sa beauté, je ne dis rien, elle est assez éclatante pour qu'on n'ait point à la signaler.
— Oh ! Joujou, tais -toi, je t'en prie.
— Quant à moi, je nie présente ainsi : M"'" Louise de Pontarmé, belle-fille de M"'^ votre sœur, quelque chose comme une nièce de M. de La Neuville, ajouta-t-elle avec une révérence comique. Vous devinez bien qu'entre moi et la seconde famille de mon père, il ne peut y avoir de violente sympathie, n'est-ce pas ?»
Jacques eut un geste vague de protestation.
Elle poursuivit :
« Cette franchise vous déplaît peut-être, mais elle m'est naturelle, et ce n'est pas pour vous que je m'en départirai. »
Le jeune homme demeura interdit.
Jusque-là, il avait attribué les paroles inconsidérées de M"*" de Pontarmé à la déplorable éducation dont sa sœur lui avait parlé.
Qu'une enfant à l'esprit vif, constamment admirée par sa tante, prenne la funeste habitude de parler à tort et à travers, qu'elle ait la riposte vive, une aisance de mauvais goût, tout cela était supportable ou du moins explicable. Il la connaissait bien cette façon d'être de tant de jeunes filles ; elle l'avait choqué chez toutes celles que sa sœur lui avait fait connaître, et bien qu'il fût surpris de retrouver au fond d'une campagne cette tendance
MAi)i:M()lSi:LI.K .loi MOI ;i7
qu'il considérait volontiers comme un produit de la civilisation moderne, il n'en aurait pas été particulièrement cctntrarié. Avec une politesse dédaigneuse et froide, il saurait se tenir à l'écart quand il lui plairait. Mais cette attitude de provocation, cette façon énergique de se poser en ennemie dénotaient un caractère résolu et une personnalité encombrante derrière cette gaminerie déplacée.
Cette constatation lirritait.
ri eut bonne envie de répondre sur le même ton, de prendre l'olfensive, d'établir tout de suite qu'il n'était point disposé à subir les boutades d'une enfant mal élevée.
La vue de Marguerite gênée et rougissante retint sa colère et la réponse un peu vive (jui lui venait aux lèvres. Il se tut.
Un nouveau silence se fit, pendant lequel tous trois écoutèrent la pluie irrémissible (jui ne cessait de tomber.
Tout à coup, M""" Joujou lui dit familièrement :
« Passez- moi vos allumettes, vite, j'ai une idée. »
Il les lui passa.
Et, rapide, alerte, elle cassa des brindilles de fagots et fit flamber dans l'étroite cbeminée un grand feu clair.
38 M A DEM OIS i: LUC JOUJOU
« Voilà qui va nous remettre. Vous êtes pâles tous deux. Tenez, approchez-vous. Metstoi ici, Marguerite, et" vous, monsieur, là...* non, plus près.
— Et vous, mademoiselle?
- — Moi?... N'y songez pas... Je suis bien... très bien... »
Elle se plaisait à les gâter, à ramasser autour de leurs pieds humides la bonne cendre chaude.
Avec le contenu d'une bouteille cachée dans l'armoire et un peu de sucre , elle leur confectionna deux verres de vin chaud, gentiment, sans bruit et sans embarras.
« A la bonne heure! Vous êtes tout ragaillardis à présent et le rose vous revient aux joues.
— La pluie cesse, nous allons être libres, dit Marguerite. :»
Joujou ouvrit la porte.
Un ciel pur éclairait de nouveau les bois humides; elle fredonna :
L'air est pur, le ciel léger, Et partout on voit neiger Des plumes de tourterelles.
Allons, en route I Nous n'allons pas rester enfermés dans la baraque maintenant qu'il fait beau. »
.MADK.MOISKI.LK .lOlMOl ;^<t
M. de La Neuville regardait avec une mauvaise humeur évidente l'herbe toute trempée, les gouttelettes irisées qui tombaient de chaque leuille et la buée opaque qui s'élevait du sol sous l'action de la chaleur revenue.
M"^" Louise de Pontarmé, au contraire, s'élança dehors toute joyeuse et ravie; elle était comme ces petits oiseaux babillards qui, sans rancune après l'orage, saluent le soleil de leurs chansons les plus étourdissantes.
« Tenez! s'écria-t-elle, il n'a jamais fait si bon dans nos bois. Nous remonterons la (( grande tranche » jusqu'au bout. Ce sera délicieux. »
Cet enthousiasme n'empêcha point Jacciues d'ouvrir son parapluie.
« Mesdemoiselles, je pense que nous pourrons tous trois être préservés par...
— C'est inutile, dit Marguerite un peu gênée.
— ^Lais si, au contniire, acquiesça Joujou Tort amusée. Dis donc, Marguerite, nous ferons les Parisiennes, et nous nous cacherons sous ce parapluie, comme si nous avions peur des queUpies perles brillantes que les arbres égrènent sur nos tètes. »
.laccjues était de plus en plus exaspéré par
ces plaisanteries; il lui fallait faire appel à toute sa puissance sur lui-même pour n'y pas répondre.
D'ailleurs, il se demandait avec un certain dépit s'il réussirait à y mettre fin.
y^iie ^Q Pontarmé ne paraissait pas s'inquiéter le moins du monde de l'effet qu'elle produisait sur le nouveau venu; et tandis que Marguerite lissait ses bandeaux noirs et s'efforçait de sautiller plus gracieuse au travers des flaques d'eau, Louise marchait résolument, occupée seulement de ce qu'elle disait.
« Alors, monsieur, vous voilà paysan pour quelques mois ?
— Paysan, je ne sais pas.
— Du moins vous allez vivre volontiers au milieu de la campagne, rectifia Marguerite.
— Je suis grand amateur de la campagne.
— Entendu, mais alors, fermez votre parapluie, vous étouffez là-dessous. Vous ne vous ennuierez pas ici. Ma tante et M. Noirmont doivent s'occuper de vous. Votre sœur leur a fait des recommandations multiples, et, vous pouvez m'en croire, on vous soignera de près.
— M. de La Neuville peut compter sur le cordial accueil de tout le monde, ajouta Marguerite.
— M. Noirmont parle déjà d'inviter des
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amis de Saint -Dizier pour distraire le « Parisien », dit Joujou.
— Je n'éprouve guère le besoin de ces sortes de distractions. Je suis peintre amateur et je me réjouis de faire quelques pochades de vos bois touffus.
— Quel bonheur ! quel bonheur ! Ah I vous ne connaissez pas les jolis coins, je vous en montrerai, moi, de si délicieux, que vous n'arriverez pas à les peindre.
— Merci^, mademoiselle, de la bonne opinion que vous avez de moi. Avez -vous fait quelques essais de peinture pour émettre un jugement aussi prompt?
— Non, jamais de la vie. C'est trop long.
— Et vous, mademoiselle? interrogea-t-il en se tournant vers Marguerite.
— Un peu, monsieur. J'ai peint des lleurs, des fruits, mais sans grand succès.
— Ce n'est pas vrai, elle réussit très bien; d'abord, tout ce qu'elle fait est bien; elle a une patience... une patience! dit Joujou. Mais vous aurez le temps de voir cela, car nous nous rencontrerons souvent, vous verrez.
Trois-Fontaines n'a qu'une rue; impossible de s'éviter, ajoula-t-elle en riant.
— Et je vois (pion vous rencontre aussi souvent dans la campagne ?
— Peut-être, mais pas aussi souvent que vous le pensez. J'ai toujours beaucoup de peine à décider la sage Marguerite à venir se promener. Elle craint ceci..., elle a peur de cela... Il est vrai qu'un orage comme celui-ci doit refroidir sa complaisance, n'est-ce pas, Margot? Tu ne m'en veux pas trop? dit-elle en se suspendant, câline, au bras de son amie.
— Mais non, ma chérie, répondit M'^"" Doricourt de sa douce voix.
— Et puis, vois-tu, cela nous a procuré le plaisir de voir le Parisien avant tout le monde. Quand M. Noirmont va l'amener chez M"^ Alix Ghantassu, ma tante, et le présentera avec le cérémonial usité en pareille occurrence, quelle tête de me voir lui tendre la main, car on va se donner la main, je pense? Voici notre village, monsieur. Nous vous quittons ; vous n'avez plus besoin de guide.
— C'est juste, mademoiselle. Il ne me reste plus qu'à vous exprimer toute ma reconnaissance.
— Bon, bon. Vous aurez des loisirs pour cela. Partez vite devant nous. En haut de la route, à droite, vous verrez les panonceaux de M. Noirmont. N'oubliez pas de dire bonjour à Gertrude sa cuisinière, de donner une tape amicale à Patureau, son chien, et d'es-
MA 1)K. moisi: LU-: JOl MOL' lo
suyer vos pieds, ah! oui, cela surtout, » dit Joujou en Regardant malicieusement les minces bottines de chevreau imbibées d'eau.
M. de La Neuville eut le sentiment net que sa tenue laissait à désirer et il eut une hâte plus grande de s'éloigner.
Joujou lui tendit la main la première.
« Sans rancune, n'est-ce pas? Si je ne vous aime pas, c'est par principe et raison de famille. Les raisons personnelles ne viendront que par la suite, » dit-elle en éclatant de rire.
« Mesdemoiselles... »
Il salua Marguerite, qui, rougissante, lui tendit à peine le bout de ses doigts blancs.
M. Noirmont se réjouissait fort de voir arriver ce client, d'une espèce toute particulière, que devait être pour lui Jacques de La Neuville.
Entre deux actes de vente, il lui plairait fort d'avoir à donner des conseils à ce jeune utopiste. C'était un notaire avisé, habile dans les cas douteux, expérimenté dans les litiges entre paysans, et capable de tirer ses clients des situations les plus enchevêtrées.
Mais s'il était adroit et finaud par profession, il était bon par nature.
Son astuce était acquise par l'habitude de la chicane. Il ne la transportait pas dans la vie privée, où il se montrait débonnaire et conciliant. Cette double nature se traduisait sur son visage gras et replet, au menton en cascade, au nez court et bienveillant, aux joues colorées; seuls, ses petits yeux noirs, brillants et perçants, rappelaient l'homme d'affaires toujours à l'afîùt.
4(î MADEMOISELLE JOUJOU
Lorsqu'il ne s'occupait d'aucun procès, il mettait la vivacité de son esprit au service de la conversation, et il était alors le plus joyeux tabellion d'opéra -comique que l'on pût rêver.
A la demande de M'"^ de Pontarmé, M. Noirmont avait répondu par une lettre très cérémonieuse, mais très sage ; et, derrière son style ampoulé, la jeune femme avait reconnu le bon sens lorrain sur lequel elle comptait.
Depuis, le notaire avait adroitement revisé la liste des familles « aisées » du pays, et savait déjà vers lesquelles il dirigerait ses batteries.
D'ailleurs, il avait plusieurs fois déjà examiné la question pour son propre compte; depuis longtemps, il avait « l'œil » sur toutes les héritières de la région, ainsi qu'il le répétait volontiers à son fils Maurice, qui oubliait les questions sérieuses en faisant son droit à Nancy.
Le jeune étudiant remettait à plus tard ces considérations matrimoniales et se contentait de mener joyeuse vie, en prenant toutefois très régulièrement ses inscriptions à la Faculté pour que son père ne pût lui faire des reproches précis.
M. Noirmont s'attendait à voir dans le frère de M""' de Pontarmé une sorte de jeune fou
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prétentieux et étourdi comme son fils, avec la différence qu'ayant vu de nombreux pays, il pouvait appu3'er ses assertions invraisemblables de l'autorité du grand voyageur.
« Bonjour, monsieur, bonjour, cher monsieur. Je suis enchanté de vous recevoir et de faire votre connaissance. Comme vous voilà mouillé! (iertrude, vite du feu dans mon étude !
— Ne vous dérangez pas, je vous en i)rie, murmurait Jacques en frottant énergicjuemenl ses pieds sur le paillasson jaune et vert du vestibule.
— Me déranger! Vous n'y pensez pas! Vous allez endosser bien vite mon veston de flanelle.
— - Non, non, permettez, je vais réparer le désordre de ma toilette dans la chambre que vous avez bien voulu me retenir chez...
— Chez la mère Parisot ; vous irez tout à l'heure. Gertrude va courir la prévenir pour qu'elle fasse une llambce de sarments dans votre cheminée. En attendant, mettez-moi cela, dit- il en lui tendant un gros veston de laine brune. Vous savez ((ue je suis responsable de votre santé devant madame votre sœur, mon jeune ami... »
La belle llamme claire (jui i)étillait déjà sous les d(3i^ts rui^ueux de Certrude et cette
48 madp:moiselle joujou
réception si affectueuse réchauffait le jeune homme.
« Un doigt de bon vin?
— Merci, je n'en prends jamais entre mes repas.
— Ni « entre » ni « pendant » vous n'en buvez, de ce vin-là, mon jeune ami; mais vous êtes ici chez moi et je vais vous faire goûter un peu de notre « petit gris » ; rien de tel pour vous remettre. Mais comment ne m'avoir pas prévenu du jour et de l'heure de votre arrivée I J'aurais fait atteler ma bonne vieille carriole pour aller vous prendre à la gare de Baudonvilliers.
— Vous êtes trop aimable.
— Vous voilà trempé et, si vous ne prenez pas un gros rhume, je dirai que votre anémie n'est pas sérieuse. »
M. de La Neuville se laissa faire. Il ne voulait pas heurter, dès l'abord, les coutumes hospitalières de M. Noirmont.
Mais il était trop étourdi par l'orage, la pluie, le verbiage incessant de son hôte, par le bon vin gris de Lorraine, pour être un brillant interlocuteur.
11 avait hâte de prendre congé de l'aimable notaire. Dès qu'il put le faire sans impolitesse, il se leva.
« Si vous voulez bien m'indiquer ma nouvelie demeure, je vais me retirer.
— Comment, déjà?
— Mais oui, je désire changer de vêtements.
— C'est juste I Vos bagages sont-ils arrivés?
— Je ne sais pas. J'avais donné votre adresse à l'homme d'équipe, ignorant celle de madame...
— Madame Parisol. Oh! mais rassurezvous, on la lui a déjà indiquée dans le village. Tout le monde sait bien que nous attendons un « Parisien ^ de marque. C'est un événement.
— Cependant je désire vivre dans une solitude aussi absolue que possible.
— Oui, oui, nous connaissons vos goûts, jeune homme. Pourtant, il est quelques familles que vous devrez fréquenter forcément; ainsi, mademoiselle Chantassu.
— Certainement.
— C'est bien.
— Et je compte me présenter chez elle le plus tôt possible.
— Pas ce soir, monsieur, pas ce soir; il est trop tard pour cela. Ces dames dînent de bonne heure et se couchent aussitôt après; d'ailleurs, vous-même avez besoin de repos. Je compte sur vous pour dîner.
— Mais... cette fameuse mère Parisot ne me fournira -t- elle pas ma pension?
— Si, tout est convenu avec elle. Vous y mangerez chaque fois qu'un de vos amis ne vous invitera pas, et ce sera assez rare, je l'espère. Pour le premier repas, je tiens à ce que vous le preniez chez moi. Voyons, est-ce que la société d'un bon vieux papa comme moi vous déplairait?
— Du tout, monsieur, et je suis très touché de votre cordial accueil. *
— Tant mieux.
— A tout à l'heure, donci
— Vous me direz des nouvelles de la cuisine de Gertrude. Je viens d'entendre, il n'y a qu'un instant, le cri d'un poulet auquel elle coupait le cou en votre honneur. Vous avez déjà fait sa conquête, je le devine à ce seul trait. »
La réception préparée par l'hôtelière rougeaude et bavarde n'était pas moins chaleureuse.
Mais Jacques, un peu las de tant de paroles^ s'esquiva sans écouter l'histoire de l'homme d'équipe qui avait apporté sur une « broette » la malle et tous les paquets de « Mossieu le Parisien ».
Tout de suite son logis lui plut par sa
.mai)i:moiskllh .ioimou :a
grande propreté, sa simplicité rustique et ses naïves intentions de confort.
Heureusement que son sac de voyage contenait tous les accessoires de toilette dont la bonne mère Parisot ne soupçonnait même pas l'usage.
Un gros bouquet d'églantines, un pot de reines des prés répandaient une odeur saine qui se joignait aux senteurs de lavande s'exliulant des draps de toile bise.
M. de La Neuville se sentait déjà gagné par ce calme, cette bonhomie affable.
De temps à autre, les lourds chariots passaient sur la route au pas cadencé des chevaux de labour; un appel, quelques rires d'enfant, un dialogue court, et le véhicule s'éloignait lentement.
Ce fut avec un réel plaisir ([ue Jacques retourna, une heure plus tard, chez le notaire.
Tout était prêt.
La soupe « savante » que Gertrude apporta dans la belle soupière à fleurs fut l'heureux prélude d'un menu soigné.
Le repas fut joyeux.
Le jeune homme prenait plaisir à satisfaire la curiosité de son hôte, à conter ses voyages, à lui faire part de ses multiples études.
« C'est très intéressant tout cela, jeune
homme, répétait le notaire en sirotant sa petite goutte d'eau -de -vie de fruits, distillée par le bouilleur de cru de la région sous sa surveillance, tout à fait intéressant. »
Malgré ces affirmations réitérées, Jacques s'apercevait que les paupières du notaire clignotaient légèrement et qu'un engourdissement ^ béat l'envahissait après cette orgie inaccoutumée.
Il se retira discrètement.
Au dehors, la nuit était noire; seules, les étoiles brillantes et la lueur laiteuse du ciel le guidaient.
Le silence absolu, celui de la campagne endormie, planait sur le hameau.
M. de La Neuville ne put se résoudre à se coucher d'aussi bonne heure. Il fuma quelques cigarettes, penché sur le bord de sa fenêtre, écoutant la lointaine chanson des grillons, puis il éprouva le besoin de communiquer avec un de ses semblables. Il se mit à écrire à M"'*" de Pontarmé :
<( Ma chère Jeanne,
« Toi qui es encore plongée dans la capitale mouvante, bruyante, éclairée de mille lumières ; toi qui peux voir de ton balcon s'agiter toute une foule nerveuse et bien éveillée, lu ne saurais te faire une idée du silence profond qui s'étend sur le village de Irois- Fontaines à l'heure où je t'écris.
On doute Tout passe.
La nuit! L'espace
J'écoute : b.tTace
Tout fuit. Le bruit.
« Ne t'inquiète pas, ma petite sœur. C'est une réminiscence de Victor Hugo que m'inspire la sérénité muette de ces lieux.
« Mais ne va pas t'imaginer au moins que je souffre de ma solitude; je n'y pense guère et je crois même que je n'en aurai pas le loisir.
« Si- je suis seul, c'est que tout le monde dort dès 9 heures dans cet honnête pays; niais demain, dès l'aurore, ils se réveilleront tous, bavards, aimables, avenants.
« En premier lieu, laisse -moi te présenter l'hôtel que j'habite. C'est une maison blanche, élégante ; devant la porte, une énorme branche de houx qui se balance sert d'enseigne.
(( Au rez-de-chaussée, à droite, une grande salle basse où les rouliers du pays s'arrêtent pour boire, manger et fumer.
(( A gauche, une épicerie où le sucre, le café et les gâteaux secs se mélangent fraternellement ; par derrière, la cuisine et la chambre de M'"*" Parisot, qui est à la fois restaurateur, cafetier, épicier, patron et personnel de l'immeuble.
« Au premier, quatre chambres de voyageurs; on m'en a attribué deux qui forment un petit intérieur fort suffisant pour une villégiature de célibataire.
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« Ma chambre à coucher est à l'est, sur h\ route; les rayons du soleil levant viendront dorer la bonne tasse de lait chaud promise pour mon déjeuner. Ma toilette est une étroite table de bois recouverte d'une serviette blanche. Par contre, j'ai une armoire de chêne si grande que j'y tiendrais à l'aise avec une valise et ma malle.
« Kn face, se trouve une autre pièce : « le cabinet de travail de monsieur, » a déclaré M'"« Parisot.
(( Faudra -t- il que j'y travaille réellement? Je ne sais. En tout cas, j'y fumerai volontiers quelques cigares savoureux, étendu dans son vaste fauteuil de reps vert, l'après-midi au soleil couchant (jui l'inonde, paraît-il; ses deux fenêtres garnies de glycine s'ouvrent sur le jardin de l'hôtel, qui n'est guère qu'un potager mal entretenu; en revanche, de l'autre coté du mur indiscret et bas, s'étend le parc magnifique de M"'' Chantassu.
« J'y ai entrevu de grands arbres qui doivent contenir des nids babilhirds dont je profiterai.
« A proi)Os, je n'ai point été encore offrir mes hommages respectueux à cette vénérable personne. Xc m'accuse pas de sans -gène et d'indifférence; c'est par politesse (jue je n'y suis pas allé. Il était trop tard, ainsi que me
5G xMADEMOlSELLE JOUJOU
l'a déclaré ce cher M. Noirmont, en ajoutant : « Cela ne se fait pas ».
(( Demain, dès une heure et demie, il se propose 4e m'y conduire lui-même, comme un jeune collégien qui ne sait se présenter tout seul. Il doit me mettre aussi en relations avec un certain M. Doricourt, un ancien commerçant retiré des affaires qui a fait fortune dans les confitures de Bar-le-Duc.
(( Je ne verrai pas le curé ; il a dû partir en convalescence au bord de la mer. Je le regrette vivement; il paraît que c'est un homme d'un zèle rare et qui a beaucoup contribué à conserver l'honnête simplicité de cette contrée.
(( En somme, je trouve ici un petit noyau très sortable, juste assez pour me rappeler l'existence de la civilisation humaine, pas assez pour m'excéder.
(( Avec beaucoup de peinture, un grain de philosophie et de bonne humeur, je m'en tirerai bien, je le sens.
« Comme je préfère cette existence calme et silencieuse à l'agitation de ton Deauville trop connu où tu retrouveras l'inévitable M'i*' Maillard et les non moins inévitables demoiselles Levaillant. En les abordant, lu ne manqueras pas d'exprimer toute la joie de cette heureuse rencontre : elles répondront
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sur le même ton et ce sera la série des lunchs, des promenades classiques vers les sites réputés qui recommencera.
« Cette évocation me rend déjà plus cher le paisible petit hameau au milieu duquel ma lum-ière brille seule dans la nuit.
« Allons, puisque me voilà paysan, je vais dormir de bonne heure.
(( Au revoir, ma bonne sœur chérie, je t'aime de tout mon cœur et je t'envoie, ainsi qu'à Suzanne, l'expression de ma plus chaude affection.
(( .T. DE La Xku ville. »
(( P. -S. — Je me suis trouvé par hasard en présence de ta belle- fille. Klle est mal élevée comme tu me l'avais dit. P^lle ne m'a pas semblé insignifiante ; voilà encore une femme qui a des opinions arrêtées et pas de tenue, à classer dans la catégorie de celles que je déteste et que je fuis.
« Mais peu importe ! Ce. n'est pas sur elle que je compte pour me rendre agréable le séjour de Trois-Fontaines. »
M"^ Alix Chantassu n'était point une (( respectable duègne », au sens ironique où Jacques l'entendait.
Il croyait trouver une femme lourde, digne, figée dans le culte pieux des traditions passées, transmises de générations en générations avec les cachemires de l'Inde, les draps en toile de Hollande ; il pensait se heurter à une àme étroite faite de principes reçus, de conventions établies.
11 s'imaginait volontiers que les choses même auraient l'aspect antique et que, derrière les volets défiants, des meubles fanés exhaleraient une odeur de moisi.
Quelle ne fut pas sa surprise en entrant dans une maison bien ouverte, ensoleillée, garnie de fleurs, hospitalière et joyeuse! La vieille demoiselle ne s'était pas assise pour les attendre dans une de ces bergères aux cretonnes éteintes dans lesquelles ses ancêtres aimaient à présider.
Elle alla au-devant des visiteurs simplement, la main tendue, avant que la servante, un peu gauche, ait eu le temps de les introduire.
Elle était grande, très mince, habillée d'une robe noire droite.
Il n'y avait chez elle aucune prétention de coquetterie, aucun épanouissement de vie plantureuse et matérielle; l'expression ascétique de son visage long et osseux, la flamme ardente de ses yeux sombres, tout révélait l'âme exaltée, fougueuse dans ses aff*ections / comme dans ses haines.
Et, de fait, M*'^ Alix Chantassu avait passé sa vie entière dans le dévouement et le culte passionné des siens.
Orpheline de bonne heure, elle s'était vouée à l'éducation de sa petite sœur Hélène; elle lui avait servi de mère jusqu'au jour où M. de Pontarmé était venu la lui ravir. Ce mariage avait été pour Alix un profond chagrin ; seul, le bonheur rayonnant de sa sœur l'avait adouci. Uue douleur mille fois plus cruelle l'attendait.
Un an après, la petite Louise venait au monde et sa maman mourait.
M"'' Chantassu avait été profondément désespérée par cette perte, mais sa douleur ne terrassait pas son indomptable énergie. Fa-
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rouche comme une lionne blessée, elle emporta le frêle enfant; elle s'y attacha de toute la violence de son cœur ardent, de toute la tendresse qu'elle ne pouvait plus donner à la chère disparue.
Ce fut son bien, sa chose, son trésor.
Vainement, M. de Pontarmé essaya-t-il souvent de reprendre sa fillette.
Il se lassa devant une résistance désespérée.
Sa seconde femme, bonne, intelligente et douce, aurait volontiers élevé la fille de son mari, la petite Louise; mais devant la jalousie de M"'' Chantassu, elle avait dû renoncer à ce généreux projet.
L'enfant était demeurée à Trois -Fontaines, vivant d'une vie de grand air et de liberté, qui donnait à ses joues des couleurs vigoureuses, mais qui n'apportait pas à ses manières un vernis suffisant.
M"'' Chantassu favorisait cette éducation à la diable; elle se réjouissait des fruits sauvages qu'elle portait.
Elle se croyait, ainsi, plus assurée de garder sa nièce que les prétendants ne rechercheraient pas, et même elle cachait avec soin le chiffre de la fortune qu'elle léguerait à sa Louise, afin de ne point attirer l'attention des coureurs de dot.
Dans de telles dispositions d'esprit, il était naturel que M"'' Chantassu eût espacé les relations avec la femme de son beau-frère et que l'impétueuse Joujou en ait volontiers conclu à une antipathie absolue entre les deux familles.
M. de La Neuville ignorait tous ces détails lorsqu'il se présenta dans la maison ensoleillée et joyeuse. Quelques mois de relations fréquentes devaient les lui apprendre peu à peu.
Dès l'abord, son impression fut très favorable.
M. Noirmont, solennel, présentait le jeune homme à M'^" Alix.
(( Soyez le bienvenu parmi nous, monsieur. Votre santé se trouvera bien de l'air vivifiant de notre campagne, et j'espère que notre société vous aidera à oublier les distractions de la capitale.
— Mademoiselle, je suis très honoré de l'accueil.. . »
La porte s'ouvrit avec fracas, comme sous la poussée d'un ouragan.
C'était l'entrée de M^^" Joujou.
(( Ah ! vous voilà ! Ce n'est pas trop tôt ! J'avais déjà annoncé à ma tante que vous feriez votre tournée de visites d'arrivée sans retard, car à votre tenue, à votre langage.
MADEMOISKLLK JUL.IUl 63
VOUS m'aviez paru d'un correct! Ktre correct sous la pluie, c'est l'être doublement. »
M. Noirmont eut un mouvement interrogatif.
Jacques était fâché d'avoir observé la consigne reçue.
I/indiscrétion de cette enfant terrible lui donnait un rôle un peu sot vis-à-vis de l'aimable notaire.
« J'avais cru comprendre, mademoiselle, que vous m'aviez demandé le silence sur celte aventure?
— Pour sûr, je l'avais demandé, mais je ne l'avais pas promis. C'est bien plus amusant pour moi de raconter la chose. Figurez-vous, monsieur Noirmont, que j'ai sauvé votre Parisien d'une mort... incertaine. En tous cas, je l'ai (( remisé » dans la baraque, hieii, à l'heure où il ne faisait pas bon sur la grand'route, surtout pour un monsieur qu'une goutte d'eau terrorise et qui court les chemins avec des souliers vernis. »
M. de La Neuville ne cherchait point à interrompre ce llux de paroles; ses yeux contemplaient les gros souliers à lacets pleins de terre, les bas mal tirés, la robe de percale d'un bleu vif, ajustée à la taille par une vague ceinture, les mains rouges toutes petites.
Cependant, sous la grande capeline de paillasson, garnie de quelques coquelicots mélangés à de folles graminées, la figure paraissait jolie et gracieuse dans l'envolement des cheveux frisés rebelles, tandis que le menton autoritaire s'avançait très net au-dessus des rubans rouges qui retenaient le chapeau comme deux brides rudimentaires.
« Allons, c'est bon ! Ne faites pas cette figure malheureuse ; vous êtes resplendissant et frais maintenant; il ne paraît plus rien de l'arrosage d'hier, et si cela vous ennuie, je n'en parlerai plus. Et puis, je t'en prie, ma bonne tante, ne me fais pas tes grands yeux, dit Joujou en appuyant sa tête câline sur l'épaule de M"'' Alix, sans prendre nul souci de l'arrangement de son chapeau. Je sais que je ne dis jamais que des bêtises, mais je t'aime bien, va! D'ailleurs, je m'en vais, car j'ai de l'ouvrage. Ma tante va sans doute vous faire subir le tour du propriétaire, monsieur. J'ai beaucoup de mauvaises herbes à arracher avant ce moment; je veux que mon jardin soit propre quand vous y viendrez. »
Elle partit, faisant cîaquer la porte, et personne ne prit la parole avant que le bruit régulier de ses brodequins sur les dalles du couloir ne se fût éloigné.
MADHMOISKLLI-: .lOlJOL' c:»
(( La chère petite est toujours aussi vivante et pleine de santé, s'écria M. Xoirmont d'une voix indulgente.
— Mais oui, et cette vigueur fait ma joie, répondit la tante avec une expression d'orgueil dans laquelle Jacques chercha vainement à découvrir la moindre nuance de blâme.
— Si Mlle Joujou est entourée de tant de complaisance et d'admiration, comment se corrigera-t-elle jamais? » pensa-t-il.
Mais il se garda bien d'exprimer cette fâcheuse interrogation. II se contenta de murmurer :
« Elle est charmante, » d'une voix indifférente et polie.
La conversation s'engagea sur un autre terrain.
M""^ Chantassu était une interlocutrice fort agréable, à l'esprit vif, à la mémoire bien meublée, dépourvue de prétentions littéraires qui rendent tant de femmes insupportables.
Elle savait écouter avec intelligence, et prenait tant d'intérêt aux récits des autres qu'on s'oubliait à parler devant elle, sans craindre un instant de l'ennuyer.
C'est ainsi que M. de La Neuville, questionné adroitement par M. Xoirmont qui voulait le faire briller, raconta longuement ses
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voj^ages, sujet d'ailleurs pour lui inépuisable. Il décrivait ces pays lointains tant aimés avec une richesse d'expression, une éloquence imagée, un charme tout particulier.
Il fut interrompu par l'arrivée de M. Doricourt, qui entrait en familier.
M. Noirmont se mit en devoir de renouveler sa présentation.
(( Nous allions nous rendre chez vous, cher monsieur; mais, puisque nous vous rencontrons ici, permettez- moi de vous présenter M. Jacques de La Neuville, le frère de...
— Oui, oui, je sais, dit M. Doricourt pour arrêter les phrases ronflantes du notaire dont la solennité le mettait toujours mal à l'aise. Enchanté, monsieur, enchanté, » ajouta-t-il en lui tendant la main.
Jacques s'inclina.
(( Oh ! vous avez bien raison, monsieur, de venir vous refaire ici; l'air y est sain. Moi, voyez- vous, je n'ai pas hésité à m'}^ établir dès que l'éducation de ma fdle a été terminée. En quittant mon commerce, j'ai quitté la ville avec empressement. »
C'était là un des refrains habituels de M. Doricourt : « Je suis retiré, des affaires et j'ai quitté la ville. » Avec cette phrase, il excusait tout ; son veston de toile grise, sa
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chemise à carreaux avec nn col plat, son grand chapeau de paille, ses larges chaussures el sa ronde bonhomie, réfractaire à toute contrainte.
(( Marguerite ne vous a -t- elle pas accompagné? demanda le notaire. .T'aurais voulu lui présenter mon jeune ami.
— Si, mais elle a dû se rendre au jardin pour retrouver Joujou.
— Nous allons la rejoindre, reprit M^'^'Cbantassu. Ma nièce vous a menacé du tour du propriétaire, monsieur; il faut vous exécuter.
— Bien volontiers, mademoiselle. )> M"'' Chantassu eut un sourire aimable.
Le jardin de la vieille demoiselle révélait ses goûts artistiques et son amour du pittoresque.
C'était un parc ombreux rempli d'arbres séculaires, cachant de petites allées moussues aux courbes étranges. Un gazon lin et très soigné tapissait lés pelouses épaisses ; des marronniers mêlaient leurs feuillages clairs au vert sombre des sapins. Mais, au delà de cette ombre, on apercevait, dans une tache lumineuse, lejardin de sa nièce tout ensoleillé.
Dans son petit royaume, elle plantait à profusion des Heurs odorantes aux couleurs vives; elle bêchait, ratissait avec une ardeur pas-
sionnée et intermittente. Heureusement que le jardinier donnait quelques arrosoirs d'eau supplémentaires à ses plantes; sans cela, elles eussent risqué parfois d'être desséchées après avoir échappé au danger contraire d'être submergées par sa main trop prodigue.
Pour le moment, elle sarclait. Très rouge, très animée, elle coupait au ras du sol toutes les herbes menues que la pluie de la veille avait fait pousser comme par enchantement.
Marguerite la regardait; dans une pose très gracieuse, appuyée sur son ombrelle, le buste en avant, elle laissait mieux voir sa taille ronde et bien cambrée. Une robe très fraîche, en mousseline claire, donnait à son teint un éclat plus rosé ; son chapeau coquet se relevait sur une touffe de pâquerettes des champs mélangée de rubans de velours noir; à ses pieds, de mignons souliers en peau de daim.
Les visiteurs s'approchaient.
« Monsieur le Parisien, s'écria Joujou, vous allez voir ici de belles fleurs que vous ne connaissez pas. »
Elle l'obligea à regarder toutes ses plantations sans lui faire grâce d'un seul pied. Elle s'amusait à lui poser des questions, et, s'il ignorait le nom d'une de ses fleurs, c'était pour elle une occasion de joyeuse hilarité.
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(domine il était resté muet successivement devant la pimprenelle, le genêt d'Espagne et la verveine en bourgeons, elle s'écria avec un sérieux comique :
« Les voyages forment la jeunesse! »
Va, se plantant devant un rosier richement épanoui, elle le désigna en disant :
(( Kl ces Heurs, comment les nomme-t-on?
— Des roses, répondit Jacques, qui voulait demeurer poli. Je sais au moins cela, mademoiselle.
— Ah ! je pensais que vous en ignoriez le nom, parce qu'il n'y en a pas au TonUin.
— Je vous demande pardon, mademoiselle, il y fn a de superbes lorsqu'on sait les cultiver, et mon ami, qui est résident, en possède une collection merveilleuse. Il a réuni les plus remarquables variétés que j'aie jamais vues dans sa belle propriété de Taï-Hing. Leur partum était si doux, si pénétrant, que je crois le sentir encore lorsque, en fermant les yeux, je me transporte par la pensée dans ce site enchanteur.
— C'est étrange, murmura Marguerite d'une voix admirative.
— Etrange, en etlet, » murmura .loujou, blessée dans sa vanité de propriétaire.
Elle jeta la petite sarclette qu'elle tenait à la main et se rapprocha des «< vieux »».
u Moi, déclarait M. Doricourt, je vous admire toujours, mademoiselle Alix, de laisser pousser vos légumes et vos fruits dans le verger du haut de la côte, sans souci des maraudeurs. Je vous avoue que j'ai beaucoup plus ds plaisir à les planter dans mon propre jardin; je les surveille, je les soigne. En quittant les affaires, j'ai adopté cette occupation; elle a son charme, monsieur de La Neuville, croyez -le bien.
— Je n'en doute nullement, monsieur, et depuis que je suis en pleine campagne, je commence à deviner le genre d'attraits que la culture peut exercer sur des esprits intelligents et observateurs.
— C'est un sentiment qui vous a poussé vite, )) ricana Joujou.
Mais M. Doricourt, tout rouge de plaisir devant ce compliment délicat, s'emparait de Jacques.
(( Au fait, mon cher monsieur, il faut que vous nous fassiez visite aussi. Vous admirerez mes carrés d'asperges et mes plants de choux ; ils ont leur poésie et leur saveur, ajouta-t-il en riant d'un bon gros rire.
— C'est ça, allons -y ensemble, » proposa Joujou.
Et la petite bande traversa la route sous les
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yeux curieux et bienveillants des vieilles paysannes qui gardaient les marmots en tricotant sur le seuil de leurs chaumières.
(( Voyez- vous, disait le notaire, qui se piquait de psychologie, vous sentirez bientôt notre cordialité vous gagner. Les quelques familles aisées et de bonne éducation qui se trouvent ici forment un groupe affectueux. Nous nous aimons, nous nous rendons la vie agréable, et jamais le moindre nuage n'est venu ternir la sérénité de nos rapports. Nous formons une seule famille répartie en trois maisons, et cela, déclara-t-il en souriant, est à notre honneur à tous. A se voir de si près et si souvent, on découvrirait les défauts des uns et des autres... si nous en avions.
— Dites seulement qu'on s'y habitue, » rectifia Joujou.
Ce qui faisait l'aménité de leurs lionnes relations, ce n'était pas, (juoi (|u\mi ait dit le notaire, l'absence de défauts, et Louise voyait plus juste en affirmant que le frottement journalier et l'accoutumance avaient surtout contribué à établir cette belle humeur.
Car chacun des nuMubres de cette petite société avait des travers assez accentués.
M. Noirmont, tout le premier, était prétentieux, visant à l'esprit, à la linesso de xucs.m
la diplomatie. Il tranchait d'un air de souveraine autorité dans les discussions politiques, qu'il soulevait d'ailleurs pour son plaisir et que ce bon M. Doricourt soutenait avec peine de quelques timides assertions : « Certes, Tavenir n'est pas rassurant, » ou « l'obligation du service militaire prive le sol de bras robustes », ou « le désarmement général donnerait un essor nouveau à l'agriculture ».
De son côté, l'ancien industriel avait une vanité intraitable en matière de culture. Il abandonnait au notaire le droit de blâmer telle alliance internationale ou de préconiser telle autre, pourvu qu'il le laissât juge du moment opportun de nouer les salades, cueillir les poires, rentrer les caisses d'orangers.
M"*" Chantassu planait au-dessus de ces préoccupations. Elle apportait dans les relations ordinaires un caractère égal en même temps qu'une grande dignité; mais sa tendresse exagérée pour Joujou mettait toujours quelque tragédie dans sa vie monotone. Elle
était sans cesse rongée par la douloureuse
inquiétude de perdre sa nièce.
Durant son enfance, elle avait toujours redouté quelque maladie; maintenant, elle tremblait de voir ce cœur ardent s'éprendre d'un être qui les séparerait.
Louise de Pontarmé méritait aussi quelques reproches pour l'impétuosité de son caractère, la justesse de ses remarques vives que la politesse ne tempérait guère.
Enfin, Marguerite Doricourt avait une correction impeccable, une recherche de perfection qui bannissaient toute spontanéité.
Le souci du « qu'en dira- 1- on » était sa règle de conduite ; n'encourir aucun blâme était tout son idéal.
Les défauts ne manquaient donc pas absolument aux amis du cénacle de Trois-Fontaines, mais la diversité même de ces défauts évitait les heurts et favorisait la concorde. C.hacun avait pour ainsi dire son genre spécial.
Ils étaient trop dissemblables pour entrer en compétition et c'était là le gage de l'harmonie.
M. de la Neuville avait, lui aussi, un caractère tranché, des principes arrêtés, des idées favorites, des aversions marquées, parfois même une partialité injuste.
C'était avec Joujou qu'il otYrait le plus de points communs ; c'était donc avec elle que ses rapports devaient présenter quelques difficultés et quelques orages.
A cette heure, le jeune homme ne se sentait
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aucune disposition agressive; il était tout entier à la joie de cette atmosphère de bonhomie cordiale ; pour mieux souligner le plaisir avec lequel il pénétrait dans ce groupe S3aîipathique, il saisit le bras de M. Noirmont. « Ah ! je vois que vous êtes un des nôtres, dit le notaire ravi. Quel dommage que M. Chevreau, notre bon curé, ne soit pas ici; vous seriez bien heureux de faire sa connaissance aussi ; c'est un si brave homme !
— C'est un saint, dit M"*" Chantassu.
— Ohl oui, un saint, un « vrai » saint, ajouta Joujou avec conviction.
— Comment distinguez-vous la sainteté authentique de l'imitation ? Confiez-nous votre secret, mademoiselle, demanda Jacques ironiquement.
— C'est bien simple : le « vrai » saint est celui dont on ne voit pas les vertus. »
Un éclat de rire unanime accueillit cette afïirmation.
Joujou se fâcha :
« Que M. Jacques rie, je lui pardonne; il ne connaît pas notre cher curé et ne peut sentir la justesse de ma définition; mais, vous autres, qui le possédez comme ami, vous devriez tous « opiner du bonnet ». Est-ce qu'il est « hérissé » de vertus, notre bon curé?
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Est-ce qu'il a l'air de dire : « Regardez- moi, admirez - moi ; je suis plus pieux, plus doux, plus courageux que vous? » Pas du tout, ce n'est qu'à l'usage qu'on reconnaît sa charité, sa bonté, son indulgence. Voyons, monsieur le voyageur, y a-t-il sous aucune latitude une religion plus haute et une sainteté plus « vraie » ?
— \on, j'en conviens.
— II faut avouer, s'écria M. Xoirmont, que notre Joujou ferait un bon prédicateur si son impétuosité ne risquait de la jeter par-dessus les bords de la chaire à chaque période chaleureuse ; elle vient d'indiquer d'un trait le caractère des vertus chrétiennes : l'humilité. »
iù
Pour un Parisien comme M. de La Neuville, l'invitation à dîner <( sans façon » ne se prend jamais au pied de la lettre.
Aussi Jacques peigna avec un soin plus spécial sa chevelure épaisse et ses soyeuses moustaches, changea son veston trop clair contre une jaquette plus sévère, avant de se rendre chez M''' (Ihantassu. Le notaire était déjà arrivé. •
Tout en regardant la vieille demoiselle disposer le couvert, il l'entretenait avec enthousiasme de son nouvel ami.
Très affairée, elle ne répondait que par monosyllabes à l'énumération élogieuse.
« Quelle érudition î quelle grâce ! quelle simplicité ! » disait le notaire.
Puis, brusquement, il interpella M"'" Alix :
« Ne pensez- vous pas qu'un tel homme ferait le bonheur d'une jeune fille? »
Un soupçon aigu traversa Tùme de la vieille
tante. Elle ferma les yeux et revit, dans un mirage très douloureux, le jour lointain où M. de Pontarmé était venu dans cette maison par un beau soleil de mai, semblable à celui qui éclairait encore la cime de ces grands arbres. Alix s'agitait alors, souriante, pour orner la table, et le visiteur, aimable, instruit, charmeur, lui aussi, avait conquis sa petite Hélène et la lui avait ravie.
Elle se révolta à la pensée qu'une telle douleur pouvait l'atteindre encore, et tandis qu'une parole évasive répondait à la question de M. Noirmont, M"^ Chantassu prenait la résolution ferme de surveiller les événements et de parer à toutes les éventualités.
Sa chère petite Joujou n'était- elle pas heureuse auprès d'elle, libre, choyée, adulée?
Non, elle ne laisserait pas prendre celle-ci comme sa sœur bien-aimée.
M'^^ Joujou n'avait pas l'habitude de s'occuper de l'arrangement de la table, et cependant, ce jour-là, après avoir jeté un coup d'œil sur le couvert, elle déclara que « ça manquait de fleurs ».
(( N'est-ce pas, Marguerite toi qui sais tout, tu es de mon avis ? »
Et sans attendre la réponse de la jeune fille, Joujou avait couru dans le jardin, bran-
dissani son sécateur. Elle revint avec une brassée de roses qu'elle jeta sur une chaise.
(( Arrange -les... Je ne sais pas, moi... je suis si maladroite ! »
Toujours douce et complaisante, M"^ Doricourt disposa les roses odorantes dans un vase de porcelaine ([ui servait, les jours de Fête-Dieu, à décorer les reposoirs.
Joujou contemplait l'œuvre, triomphante.
Pendant le repas, des branches hâtivement cueillies descendirent de mignonnes petites bêtes qui se mirent à courir sur la nappe vers l'assiette de Jacques. Il ne put réprimer un mouvement nerveux et les repoussa avec son couteau.
c( Ah! c'est encore Louise qui a fait cela, dit M"*" Chantassu, s'excusant en bonne maîtresse de maison, tout en Taisant signe à la domestique de réparer le désastre. Pour une fois qu'elle s'occupe d'orner la table!...
— Oh! ma tante! c'étaient des roses... de raï-Bing, dit Joujou rougissante. Je ne savais pas ce (|u'il y avait dedans. >»
On rit, et Jacques, lâché d'avoir, par ce petit incident, interrompu Iharmonie de la réunion, ne sut nul gré à Louise de son attention.
D'ailleurs, la jeune lille reprennit son altitude belliqueuse.
« Passez-moi ces fleurs, dit-elle, vous n'en êtes pas dignes; je les porterai en un endroit où les pauvres petites bêtes du Bon Dieu peuvent se promener sans être inquiétées. »
Le reste du repas fut très cordial.
Le soir, quand les paroissiennes, cédant à l'appel de la petite cloche sonnant 1' « Angélus, entrèrent dans l'église, elles aperçurent devant l'autel de la sainte Vierge une superbe gerbe de roses.
Dès le lendemain, M''" Chantassu annonça très naturellement son intention d'inviter la famille Hochard dans quelques jours.
« Tiens, c'est drôle, ma tante, tu prétends d'ordinaire qu'il est préférable de les recevoir en été, à cause des fruits dont les enfants se régalent. »
M"'" Alix ne répondit pas, et son projet ne fut pas autrement souligné.
Seul, A. Xoirmont devina cette intention secrète; mais comme il entrait dans son programme de mettre en présence M. de La Neuville et M""" Thérèse Hochard , il n'en fut pas contrarié. •
« La réception Hochard, » ainsi que la désignait familièrement M"*" Joujou, était un des gros événements de l'année.
On s'y préparait plusieurs jours à ravance; on sortait des grands placards le service à filets dorés, on le lavait, on le frottait: on
dépliait la « grande nappe des quatre allonges», on repassait le beau chemin de table brodé par Marguerite, on nettoyait les carafons. Mais la confection du menu était encore plus importante et plus minutieuse.
Les enfants Hochard possédaient de vigoureux appétits, et ce qui les attirait à Trois- Fontaines, c'était moins la poésie champêtre, le charme des bois touffus que la pensée du festin splendide organisé par M^''' Chantassu.
Aussi, dans la grande cuisine aux dalles reluisantes, l'agitation régnait à la veille de ce repas.
La servante aux bras rouges faisait reluire les grands chaudrons de cuisine, M^ic Alix perlait un coulis savant, Marguerite modelait tranquillement de petits choux réguliers dans une pâte soigneusement préparée.
Quant à Joujou, elle courait d'une occupation à l'autre, sans en mener une seule à bien; elle pétrissait une pâte, puis la quittait brusquement pour jeter de grosses bûches dans le feu, ouvrait l'armoire de chêne aux lourds volets, prenait des œufs, les cassait, battait les blancs, tout cela avec fracas et un tlot de paroles inconsidérées.
M. de La Neuville était entré par hasard dans la cuisine.
Deux semaines s'étaient à peines écoulées depuis son arrivée à Trois-Fontaines et, déjà, le Parisien blasé, le voyageur réservé, froid, replié sur lui-même, s'était laissé gagner par la sincère cordialité du milieu. La prédiction du bon notaire s'était accomplie : une familiarité de bon ton l'avait tout de suite introduit dans le petit cénacle.
Il allait et venait à son gré chez M. Xoirmont, chez M. Doricourt, chez M""" Chantassu; partout il était « de la maison », accueilli avec un bon sourire et traité comme un vieil ami.
11 prenait un vif plaisir au spectacle des cuisinières affairées et s'amusait fort de ces préparatifs énormes. 11 s'intéressait aux visiteurs attendus et demandait sur eux mille détails.
Marguerite répondait modérément, sans parti pris et sans malveillance.
« Mais ce sont donc des dargantuas, vos hôtes de domain ? »> demanda-t-il en souriant devant la corbeille de beignets blonds qui débordaient.
Joujou, agacée par la curiosité du Parisien au sujet de ces inconnus, devenait méchante.
<( Absolument, répondit-elle.
— Ahl
— Le repas est pour eux l'événement principal de la journée.
— Vraiment?
— On ne sait comment leur faire prendre patience jusqu'à midi; la promenade au bois leur paraît interminable. Après le déjeuner, c'est la digestion qui les gêne et les rend pesants.
— Vous êtes sévère, mademoiselle Joujou. »
Elle poursuivit, impitoyable :
« Ils demeurent béatement assis au jardin, sans mouvement. Pour ma part, à la fin de la journée, je n'ai plus rien du tout à dire.
— Ce qui ne vous empêche pas de parler, j'en suis sûr.
— Je vous pardonne cette malice en faveur de l'exactitude de votre supposition. »
Une bonne odeur de caramel se répandit dans la cuisine, en même temps qu'un nuage de fumée s'élevait en colonnes au-dessus de la tôle surchauffée.
« Joujou ! ta crème ! » s'écria la bonne tante.
La coupable, très rouge, se mit en devoir de ramasser la casserole qui venait de chavirer.
« Allons, me voilà obligée de recommencer
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encore; je ne fais que des bêtises. Et pendant ce temps, Marguerite accumule les douzaines de choux grillés. Regardez, pas un de manqué! Mais regardez donc, ils sont tous semblables et comme tournés au moule! Tu es une fée, ma petite Marguerite, et je t'envie. Comme c'est beau, n'est-ce pas, monsieur le Parisien? »
La jeune fille, paisible, sourit à cet enthousiasme.
(( J'admire ce sang-froid, répondit Jacques. J'aime cette possession de soi-même; ils viennent de votre nature, je pense, mademoiselle, mais je me demande si l'harmonie du milieu dans lequel vous vivez n'a point accentué chez vous ces qualités natives?
— Je l'ignore, » répondit tranquillement Marguerite.
Et dans ses yeux noirs ne se lisaient aucune inquiétude de savoir, aucun désir de rechercher les causes.
^|iie fie Pontarmé, l'esprit toujours en éveil, avait écouté et compris.
(( Eh bien ! non , vous ne me ferez pas croire à cette inlluence de « l'harmonie du milieu », comme vous dites pompeusement. La phrase est belle, mais dépourvue de sens; chez moi, (jui bride mes galettes, renverse mes
crèmes et gêne tout le monde, comment la constaterez-vous, cette harmonie du milieu? »
La justesse de cette remarque frappa Jacques.
Elle l'irrita aussi comme tout ce que disait MUe Joujou. Au lieu de chercher une réfutation victorieuse, il offrît à Marguerite de l'aider à porter les choux merveilleux sur la table de la salle à manger.
Pendant ce temps, Joujou s'approcha de sa tante.
« Tu pourrais peut-être dispenser M. de La Neuville de la corvée de demain. Ces gens-là vont l'ennuj^er, j'en suis sûre. Donne-lui donc sa liberté; c'est par politesse qu'il ne la demande pas.
— Sa liberté ! tu plaisantes ! c'est pour lui que j'ai hâté la visite de la famille Hochard ; c'est pour qu'il voie Thérèse.
— Thérèse?
— Mais oui.
— Ce n'est pas possible?
— Mais si, et si elle lui plaît, pourquoi donc ne l'épouserait-il pas? »
Mlle Louise de Pontarmé parlait volontiers quand elle n'avait rien à dire, mais, en revanche, les fortes émotions la réduisaient au silence.
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(^ette révélation inattendue, faite par sa tante, la ploni^eait dans une rêverie mélancolique.
Jacques de La Neuville n'était rien pour elle qu'un compagnon agréable, intelligent, taquin î)arfois, mais toujours intéressant. Hlle prenait plaisir à le voir et ne s'était jamais demandé ce qu'il adviendrait, par la suite, de leurs relations. Mais la pensée soudaine qu'il pouvait se marier, qu'il réserverait tout son cœur, toutes ses attentions à une femme lui était pénible.
Et quand cette femme s'appelait Thérèse Hochard, l'hypothèse lui semblait ridicule.
Comment! ce grand voyageur, cet homme dont tout le monde louait les qualités brillantes et solides, pourrait s'éprendre d'une petite sotte comme Thérèse!/
C'était pour elle une indignation mêlée de colère. Sincèrement, elle se demanda comment elle imaginait l'épouse digne de Jacques.
Elle fut très étonnée de constater qu'elle la voudrait si parfaite et si belle qu'aucune de ses amies ne réaliserait les conditions sévères qu'elle exigeait.
C'est que Louise de Pontarmé ne concevait pas le mariage sans une parité absolue des deux conjoints.
Entourée de MM. Noirmont et Doricourt, veufs tous deux, et de sa tante, demeurée célibataire, elle n'avait pas eu l'occasion de contempler ces ménages paisibles et indifférents dans lesquels chacun apporte son contingent de qualités, de défauts, de travers, accepté par l'autre sans enthousiasme comme sans révolte.
Avec toute la fougue de son âme ardente, la logique implacable d'un esprit jeune qui n'admet pas les compromissions, Joujou voyait le mariage comme une élection suprême, une harmonie invincible des êtres. Les considérations secondaires de fortune, d'éducation, de millieu, de convenances, lui auraient paru monstrueuses si elle avait pu les comprendre.
D'ailleurs, elle n'avait pas jusqu'ici fait de longues réflexions sur ce sujet.
M'"''' Hochard était une personne résolue, avec un teint couperosé, des bandeaux plats grisonnants, des yeux de brebis au fond desquels se lisait une vague inquiétude.
L'établissement de ses six enfants était sa préoccupation constante.
L'aînée, Thérèse, l'alarmail surtout par ses rêvasseries continuelles et les sautes imprévues de son caractère.
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Avertie de la présence de M. de La Neuville à Trois -Fontaines, M^'i^" Hochard avait arboré sa rol)e de satin, tandis qu'elle autorisait sa fdle à étrenner un costume de linon beige rayé de taffetas rouge et un chapeau de paille bise rehaussé d'un semis de merises pourpres.
Suivant le programme habituel, scrupuleusement observé chaque année, Marguerite et Louise allèrent attendre les invités à la gare de Heaudonvillers.
Les deux jeunes filles s'efforcèrent d'amuser leurs hôtes en les ramenant à travers bois. La promenade parut à tous un peu longue.
Marguerite, toujours aimable, parlait à M"i<' Hochard de ses conserves de petits pois, à Thérèse de sa peinture, aux enfants de leurs études.
Joujou n'avait pas cette faconde habituelle qui animait la conversation et donnait un tour enjoué aux paroles les plus banales.
C'est qu'à chaque récit il lui venait aux lèvres un nom qu'elle prenait un malin plai sir à ne pas prononcer.
La curiosité de M""' Hochard fut plus forte que sa réserve.
Pour obtenir quelques renseignements préalables, elle prit le parti d'interroger M"»' de Pontarmé, puisque celle-ci, contre toute al-
tente, gardait le silence obstiné sur la question principale.
« A quoi pensez -vous donc, Joujou?
— Moi? à rien, madame.
— C'est que vous êtes silencieuse aujourd'hui I
— Tiens, c'est la première fois que l'on m'adresse pareil reproche. »
Mme Hochard sourit.
«A propos, le frère de votre belle-mère ne doit-il pas venir passer quelque temps à Trois -Fontaines?
— Mais il est arrivé, madame.
— Vraiment? Comment est- il, ce jeune homme ?
— Assez bien.
— Quel âge a-t-il?
— Vingt- sept ans.
— Est -il riche?
— Je ne sais pas, madame, répliqua Louise, choquée de cette préoccupation matérielle. Il est très intelligent, très instruit, il aime beaucoup les voj^ages.
— Mais ne doit -il i)as se fixer en France?
— J'en doute.
— Ah! je croyais...
— Quelles que soient ses affirmations, je pense qu'il ne tardera pas à retourner au Tonkin.
\'oyez ces roses, m- sont - i-IK-s pas vivantes? »
M A 1) K MOIS K L L H .1 0 l' .1 () l' 93
— Comment! avec sa femme? »
La jeune fille ne put s'empêcher de sourire devant cette diplomatie maternelle si brusquement démasquée.
« J'ignore absolument s'il a l'intention de se marier, madame. »
M'"c Mochard eut un mouvement brusque et interrogatif. Il n'était pas possible (juc M"«" Chantassu eût caché à sa nièce la pensée matrimoniale de cette visite.
Mais Joujou était muette à cet égard. Elle répondit d'un air indifférent, les yeux ouverts pour simuler la plus entière bonne foi :
« Ne pourrait- il épouser une indigène de ces pays charmants? Cette solution arrangerait tout. »
Joujou, enchantée de l'inquiétude qu'elle venait de mettre au cœur de la brave dame, s'élança dans le taillis pour cueillir une liane de chèvrefeuille qui se balançait toute rose.
Le soleil de midi commençait à s'appesantir sur les promeneurs au travers du feuillage. Ils furent très heureux de se réfugier dans le salon bien clos et d'une délicieuse fraîcheur.
M. Doricourt, le notaire et Jac(|ues attendaient déjà.
Après la présentation et les compliments d'usage, il y eut un silence un peu gêné.
Le petit Lucien Hochard en profita pour se glisser près de sa mère et lui demanda :
« Où faut -il poser le paquet?
— Donne- le à ta sœur.
— Bon, maman. »
Ce paquet, entouré d'un ruban rouge, avait fort intrigué Louise dès l'arrivée de ses hôtes.
Sa curiosité redoubla lorsqu'elle vit Thérèse l'ouvrir avec précaution et en tirer quelques souvenirs confectionnés de ses mains.
C'était d'abord une aquarelle offerte à Marguerite.
« N'est-ce pas, disait M»ie Hochard, que Thérèse a fait des progrès en peinture? Voyez ces roses; ne sont-elles pas vivantes? »
Pour Louise, c'était un mouchoir brodé d'un riche feston.
« Que c'est beau ! que c'est donc bien fait! » s'écria Joujou avec emphase.
Ce désir d'étaler les multiples talents de M 'le Thérèse lui semblait d'im comique irrésistible; elle se leva, dissimulant son fou rire, et fit admirer à la ronde cette « merveille de mouchoir ».
« Regardez donc, monsieur Jacques, ce travail ne vaut-il pas toutes les broderies chinoises? »
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Mi'^" Chantassii avait en partage un biscuit de Savoie rehaussé de décors en sucre.
(( Nous le goûterons tout à l'heure, » ditelle.
Et, dans le salon bien clos, les hôles rangés en cercle attendaient le déjeuner en louant le goût artistique , la variété des connaissances de M"<" Thérèse Hochard, tandis que la cuisinière, toute rouge près de son fourneau, garnisse d'un cresson bien vert la poularde savamment rôtie.
Malgré cet incident, la réunion fut agréable.
La gaité d'un repas plantureux, arrosé de bon vin, alluma bientôt tous les visages et la conversation s'anima par degré.
M. de La Neuville possédait l'aisance des gens du monde, doublée d'une aptitude merveilleuse à se mettre à l'unisson de tous les milieux.
Il répondit complaisamment à M"'*^ Hochard, qui l'interrogeait siir ses voyages, sa situation, son avenir, sa santé.
Et M"<î Joujou le regardait avec stupeur, se demandant s'il allait, lui aussi, étaler ses connaissances variées pour éblouir ces nouveaux venus. Cette vanité lui parut mesquine et la rendit songeuse. ^
Mais le Champagne qui moussait dans les
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hautes flûtes de forme antique souffla un vent de gaîté sur tous ces braves gens.
La digestion lourde et tranquille les ramena encore dans le salon frais.
(( Faites -nous donc entendre un peu de musique, mesdemoiselles, proposa M'»e Hochard; Thérèse a « justement » apporté deux ou trois morceaux qu'elle déchiffrera volontiers avec ses amies. »
Mais Louise refusa énergiquemenê de chanter.
L'audition fut réservée tout entière à Thérèse, qui roucoula plusieurs romances sentimentales soigneusement étudiées.
M»ie Hochard l'écoutait avec complaisance, balançant la tête pour suivre la mélodie, soulignant les passages remarquables par un arrêt suspensif de ce dodelinement, puis le reprenant ensuite quand le chant revenait à la mélopée facile.
Louise avait été élevée trop en dehors du monde pour comprendre et excuser ces sortes de manèges.
Il lui semblait impossible que M. de La Neuville ne partageât pas cette façon de voir.
Aussi fut- elle extraordinairement indignée de son affabilité;
Dès le lendemain, elle s'efforça de le
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rejoindre pour connaître le résultat de ses impressions.
Elle avait décidé Marguerite à prendre ses « souliers de voyage », ainsi qu'elle désignait les fortes chaussures a clous que M'*^ Doricourt se refusait souvent à porter, et, suivie de son amie, elle explorait la campagne, espérant trouver le Parisien.
Maintes fois déjà, les deux jeunes filles avaient rencontré M. de La Neuville dans leurs promenades. Ils prenaient plaisir tous trois à s'asseoir dans un coin touffu. Marguerite avait toujout-s quelque ouvrage de broderie en poche; Jacques peignait souvent et Joujou taillait des sifflets dans des branches d'arbres.
Louise ne se trompait pas; là-haut, sous le grand marronnier qui protégeait de son ombre un champ verdoyant, Jacques de La Neuville avait installé son chevalet de peinture. .
Un grand parasol abritait sa toile encore intacte; il regardait longuement la gerbe d'or qui fusait au travers des branches et s'éparpillait en poussières brillantes au-dessus de lui.
Ses doigts malhabiles se refusaient à rendre tout ce (jue ses yeux d'artiste savaient voir.
Il se leva, vint au-devant des jeunes filles.
(( Bonjour, mesdemoiselles.
— Bonjour, monsieur Jacques.
— Bonjour et réjouissez- vous, monsieur!
s'écria Louise dès qu'elle l'eut aperçu.
— Quelle heureuse nouvelle m'apportezvous donc?
— Mf"e Hochard a parlé de nous inviter bientôt, nous tous, y compris « ce charmant jeune homme ». C'est vous, le charmant jeune homme, vous n'en doutez pas, je pense; car il était visible que vous aviez fait sa conquête.
— Mme Hochard est vraiment trop bienveillante. »
Jacques de la Neuville disait cela comme un homme du monde, mais sans chaleur et sans conviction.
La famille Hochard, y compris M^ie Thérèse, était loin de sa pensée.
A ce moment, il jouissait, avec toute l'acuité de ses nerfs d'artiste, du délicieux tableau placé devant lui.
Marguerite, si belle, si apaisante par le calme singulier de ses grands yeux, et Louise de Pontarmé, jolie dans la turbulence de ses mouvements, l'agitation de ses pensées et la mobilité caressante de ses yeux bleus.
Toutes deux vêtues de clair, elles faisaient
une tache brillante et chaude dans l'ombre fraîche et silencieuse du marronnier.
Instinctivement, le jeune homme avait cherché à garder près de lui cette apparition. Il tendait son pliant unique avec une bonne grâce charmante et embarrassée, car il n'osail l'offrir à l'une des deux jeunes fdles plutôt qu'à l'autre.
« Marguerite, mets- toi là.
— Pourquoi donc?
— Pourquoi? mais parce que tu as une belle robe qu'il laut ménager, et moi, tu sais bien comment j'aime à m'asseoir. »
Et, très gentiment, Louise installa son amie contre le tronc moussu; elle s'assit à ses pieds, rieuse et bonne enfant.
« Tu as l'air de la princesse de la verdure, ma chérie. Tu es belle, tu es digne, il laut (jue tu sois traitée comme une demoiselle; moi, je suis une paysanne, une enfant des bois, tu le sais bien.
— Tu es une délicieuse amie, dit Marguerite en tirant de sa poche un ouvrage de broderie.
— Entendu, mais parlons sérieusement, reprit Joujou, en se retournant vers M. de la Neuville, qui s'était installé à quelques pas sur une touffe de gazon.
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— Savez -VOUS, monsieur le Parisien, que vous l'avez subjuguée, cette brave M^^' Hochard, c'est positif. Elle va faire des frais énormes qui sont tout à fait en dehors de ses habitudes.
— Tu ne diras pas cependant qu'elle nous invite pour la première fois, s'écria Marguerite.
— Non; à chacune de ses visites elle dit en partant : « Il faut que vous veniez nous (( voir un jour à Saint-Dizier, » mais elle n'insiste jamais. Ma tante répond vaguement à cette vague invitation, et les choses en restent là.
— Si nous y étions allées, elle nous aurait fort bien reçues, n'en doute pas, Louise.
^- Je le crois, mais la réception sera beaucoup plus grandiose en l'honneur du « charmant jeune homme », va. Ce qu'il y a de plus extraordinaire dans cette aventure, c'est que ma tante n'a pas résisté. Elle qui n'aime pas à nous conduire au dehors, qui voudrait limiter nos courses à l'arrondissement, est entrée tout de suite dans la combinaison. M""" Hochard n'a jamais tant insisté et jamais son insistance n'a été si inutile.
— Ce sera une partie très amusante, dit Marguerite.
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— Oui, ce qu'on va en manger des pâtés, des tartes, des ragoûts confectionnés par Thérèse ! Préparez-vous à tout admirer, monsieur.
— Mais de grand cœur, mademoiselle. »
Joujou le regarda attentivement. Il persistait
dans une impassibilité qui ne la renseignai pas. Elle désirait trop vivement connaître les impressions du jeune homme pour ne pas forcer ses confidences. Pour le faire sortir de sa réserve, elle s'écria avec une gravité comique :
<( En un mot, ce n'était hier que la séance de vernissage.
— Je ne comprends pas.
— Ce n'est pas difticilc à comprendre, et ma plaisanterie n'est pas même spirituelle. Je veux dire que c'était la première séance «^ d'exhibition » et que d'autres suivront.
— Exhibition! comme tu exagères, interrompit Marguerite.
— J'exagère peut-être, mais toi, tu atténues toujours, et le résultat est le même ; pas plus que moi tu ne dis la vérité, ma chérie. Enfin, voyons, monsieur, n'avez-vous pas été, comme moi, absolument ciioqué par l'étalage de tous les dons, vertus et qualités de M"c Hochard?
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— Elle peint gentiment, sa broderie est parfaite, son biscuit excellent.
— D'accord, mais ce qu'il y aurait de charmant, il me semble, c'est de découvrir peu à peu tous ces trésors au hasard des circonstances, tandis qu'on vous présente tout cela en bloc avec un empressement ridicule. Il ne manquait que son certificat de vaccin. Comment sa mère l'avait -elle oublié?
— Oh! Joujou, tu es méchante!
— Je trouve, en effet, que cette façon d'agir est indiscrète et de mauvais goût, dit Jacques; mais il faut convenir que la jeune fille s'y prétait peu et que sa mère seule l'y poussait.
— Pourtant, elle ne protestait pas; il lui eût été bien facile de se refuser à ce manège.
— Elle doit être naturellement réservée.
— Réservée? c'est une jolie qualité et fort avantageuse, qui peut remplacer l'esprit et le cœur, répliqua Joujou qui s'animait à la lutte.
— Elle ne les remplace pas, elle les cache seulement, mademoiselle.
— Mais on n'est jamais sûr qu'il y ait quelque chose derrière cette réserve -là.
— On le devine toujours à quelques indices. »
M. de La Neuville n'avait aucune envie de soutenir une conversation animée.
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La douce somnolence d'une chaude journée le plongeait dans un engourdissement délicieux; il aurait voulu demeurer là, se contentant d'échanger de temps à autre une parole avec ses compagnes; mais l'impétueuse Joujou ne l'entendait pas ainsi. Comme Marguerite comprenait mieux cet état d'àme et semblait le partager !
Louise reprenait vivement.
« Toujours, c'est trop vous avancer. Mais citez-moi donc, je vous prie, une seule parole de M"^" Hochard qui soit caractéristique.
— Que voulez-vous dire?
— Une parole qui révèle un sentiment, une opinion, un caractère, une volonté. »
Le jeune homme, contrarié par cette exubérance qui le tirait malgré lui de son agréable torpeur, sentait s'agiter en lui son instinct de combativité. Alors, brusquement, il se lança à son tour dans une fougueuse dissertation, émettant ses idées favorites :
« Mais quelle nécessité voyez- vous donc pour la femme à posséder un caractère? N'y a-t-il pas quelque chose d'anormal dans ce besoin actuel de transformer sa douce réserve en une personnalité accentuée, tranchante et inutile? Les jeunes iilles de notre époque se laissent séduire par de grandes phrases d'éga-
lité ; elles veulent se dérober à la (( tyrannie » masculine, affirment-elles ; mais cette tyrannie est imaginaire, et la force qu'elles prétendent acquérir leur fait perdre leurs charmes précieux et leur irrésistible puissance. »
Et, se retournant vers Marguerite, toujours penchée sur sa broderie, il ajouta :
(( N'est-ce pas par sa dignité sereine, par son calme apaisant, par son silence modeste, par son effacement même que la femme assure son empire indiscuté ? »
Dans son exaltation, Jacques avait été un peu loin; il s'était laissé emporter par la phrase à faire... Pourtant, il ne fegrettait rien. Il s'attendait à voir la jeune fille lever vers lui son lent regard limpide pour lui exprimer sa joie par ce discret hommage.
Mais M>'« Doricourt ne parut nullement émue.
L'aiguille continua son va-et-vient régulier avec tout le calme chanté par le jeune homme.
Il en fut un peu surpris et désappointé; il ne put même pas saisir sur le pâle visage une fugitive rougeur.
« Bah! elle est trop modeste pour avoir compris, » se dit-il en manière de consolation.
Un autre étonnement l'envahissait.
MADbMUiSKLLh J O L J U L iu..
Son interlocutrice, tout à l'heure si véhémente, se taisait.
Lui, qui croyait entamer une lutte, se trouvait tout à coup isolé sur le terrain du combat.
« Vous ne dites rien, mademoiselle Louise; vous aurais "Ije tout de suite convaincue?
— Moi? pas du tout; mais à ([uoi bon discuter? Jamais nous ne serons du même avis sur rien.
— Ce qui veut dire que je manque de souplesse.
— Vous avez des convictions, c'est pour cela sans doute que vous avez de secrètes préférences pour ceux qui n'en ont pas, et puisque Thérèse vous plaît, je me garderai bien de parler d'elle avec tant de désinvolture. Je n'ouvrirai la bouche, je vous le promets, que pour manger ses pâtisseries.
— Mais, Louise, tu mets une àpreté étrange à tout ce que tu dis. Pourquoi te révolter ainsi contre les opinions courantes et les usages reçus? Laisse-toi donc vivre plus simplement; tu n'as qu'à suivre la voie tracée.
— Mais elle n'est pas du tout tracée, ma voie. Je ne suis pas comme toi (jiii envisages la vie comme une roule plate et droite dont on voit l'extrémité dès le berceau.
— L'extrémité, c'est beaucoup dire, répondit Marguerite avec un sourire complaisant.
— Mais oui, tu suis un sillon connu. Tu sais déjà qui tu épouseras.
— Ah ! ah ! dit Jacques d'une voix où perçait le dépit; vous ne m'en aviez pas fait part, mademoiselle.
— N'en croyez rien, monsieur. Vous connaissez Joujou ; elle parle un peu en l'air, et nous sommes habitués à ne pas la prendre au sérieux.
— Allons donc ! je suis bien assurée que tu épouseras Maurice Noirmont.
— Peut-on jamais affirmer de telles choses, folle enfant, et sait-on ce que l'avenir vous réserve?
— Mais pourtant, poursuivit Louise implacable, tu sais bien si tu l'aimes, il me semble.
— Voyons, Joujou, tu ne penses pas que je vais me mettre à l'aimer sans savoir s'il fera jamais attention à moi I
— Ta sagesse me dépasse, » s'exclama Joujou.
Jacques aussi trouva cette prudence dépourvue de générosité. Il se rassura cependant; cette remarque prouvait nettement que Marguerite était à l'abri de toutes les surprises de l'exaltation, et c'était là m ne grande sécurité que son amie n'offrait pas.
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Celle-ci continuait :
« Eh bien! si tu l'aimais et qu'il soit assez aveugle pour ne pas reconnaître la perle précieuse qui est à sa portée, tu ne te marierais pas, tu porterais un deuil éternel; c'est tout simple, il me semble. Moi, vois- tu, quand j'aimerai, ce sera brusquement, sans tenir compte de ces considérations; un coup de foudre!... et puis ce sera pour toujours...
— Quoi! mademoiselle Joujou, vous seriez capable de vous attacher à quelqu'un d'inconnu?
— Inconnu! Il ne le sera pas, p\iisque, à première vue, je reconnaîtrai en lui l'àme sœur de la mienne.
— Ah! votre folle imagination vous fera faire bien des imprudences!
— Vous parlez comme Marguerite, qui réserve son cœur pour celui qui la demandera en mariage; c'est une précaution qui ne me convient guère.
— Il faut rentrer, » dit M^'»^ Doricourt, qui n'oubliait jamais l'heure.
Tous trois se levèrent.
Ils redescendirent lentement la côte qui conduisait à Trois- Fontaines.
Du clocher aux ardoises bleues, l'Angéhis s'envolait en notes grêles et indécises ; les 4*
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derniers ramages des oiseaux se perdaient dans le silence du soir; le contour imprécis des bois se noyait dans la brume rougeàtre du couchant, et, malgré cette paix extérieure, ils se sentaient troublés, sans doute parce que cette discussion avait soulevé en chacun d'eux des doutes étranges qu'aucune solution n'avait éclaircis.
Pour les habitants des Trois -Fontaines qui s'émerveillaient encore devant la bicyclette à caoutchouc plein du facteur, le passage d'une automobile élégante était un événement.
Au loin, sur la route de Bar- le -Duc, on entendait sa corne stridente et sa trépidation; les paysans éparpillés dans les champs relevaient leur échine ployée; les vaches dressaient leurs mufles inquiets vers le monstre inconnu. Dans le rayonnement du soleil haut et clair, l'automobile passa : ses roues aux jantes écarlates tourbillonnaient follement tandis que son cric -crac haletant donnait le vertige.
Derrière une colonne de poussière, elle disparut au tournant du vieux pont de pierre avant que les campagnards eussent eu le temps de formuler leur effarement.
« C'est- y possible d'aller d'un train d*enfer comme cette machine -là !
— Encore si c'était un homme qui conduise, mais c'est un p'tiot brin de femme!
— Quelle poigne ça a-t-il, je vous le demande un peu?
— Oii ! disait un loustic, si ça court bien aux descentes, faut voir les simagrées que ça fait aux côtes !
— Jamais elle ne fera la montée de l'église. » Leurs yeux brillaient d'une joie railleuse à
la pensée que cette « machine-là » allait s'arrêter devant la pente abrupte, si pénible pour leurs chevaux.
Mais la voiture, mugissant en un effort pénible, oscilla un instant, puis, d'un élan brusque, elle gravit la montée, au grand ébahissement des spectateurs.
Une courbe savante l'amena sans secousse devant la grille de Mil'- Chantassu.
Toute la petite colonie était réunie à l'ombre des marronniers quand la domestique, un peu troublée à la vue des visiteurs inconnus et de leur étrange voiture, vint annoncer :
« M. et M'"'' Désormeaux. »
Mlle Alix alla au-devant des nouveaux arrivés, pendant que Jacques, jetant au loin sa cigarette, se leva précipitamment à son tour et s'écriât :
« Quelle bonne surprise ! »
M. et M"'^ Désormeaux faisaient partie du cercle des intimes de M'"' de Pontarmé. Pendant l'hiver, ils prenaient part à toutes les fêtes qui se donnaient dans le monde; mais, dès que le Grand Prix avait sonné la fanfare joyeuse du départ, ils chauffaient leur automobile, dévoraient les grandes routes à des allures vertigineuses, se montraient en courant de ci, de là chez quelques amis en villégiature, repartaient plus vite encore et venaient échouer, fourbus, mais contents, sur la plage de Deauville, vers le milieu de juillet. Ils avaient promis à M"'"" de Pontarmé de mettre Trois-Fontaines dans leur itinéraire de Lorraine pour saluer son frère au passage et lui rapporter des nouvelles précises sur l'état de sa santé.
Pendant que la jeune femme s'approchait de Jacques, lui donnait une poignée de main à la mode, s'inquiétant de sa santé, tous admiraient son joli costume en homespun gris, s'enlrevoyant entre les pans de son paletot de chaufieuse. La tète apparaissait coquette et fine au travers du voile en dentelle enroulé sur le chapeau canotier de feutre blanc.
De son côté, M. Désormeaux éblouissait le notaire de son pardessus ample en gros drap
poussière, sa casquette à visière, ses larges gants de cuir : tout cela sortant de chez le bon faiseur. Ils arrivaient dans le tourbillonnement de leur teuf-teuf, affairés, rapides, bavards; leur agitation de Parisiens, leurs paroles jolies, oiseuses, leurs impressions vives et fugitives contrastaient avec la sagesse un peu pesante de leurs hôtes.
(( Je suis enchantée, mademoiselle, de faire votre connaissance...
— Quelles côtes imprévues!
— Votre nièce est délicieuse!
- — Nous faisons du 60 à l'heure!
— Excusez-nous, mademoiselle, de nous présenter devant vous dans cet état. Nous sommes des professionnels enthousiastes, des chauffeurs convaincus. »
Avec une jolie désinvolture, M*^*^ Désormeaux enlevait son ample paletot en caoutchouc beige, sa lourde voilette. Elle tira la trousse d'or pendue à sa ceinture, et, gentiment, par des menus gestes, elle répara le désordre de sa toilette sans interrompre sa conversation.
— Nous irons à Deauville dans notre voiturette, » déclara-t-elle en ouvrant sa petite glace.
Joujou elle-même demeurait muette devant ce pépiement.
mademoiselle: jol jou ii.j
« Vous formez ici un clan délicieux, » dit la jeune femme en passant ses doigts elïilés dans les ondes de sa chevelure un peu affaissée par la voilette.
Son mari reprit :
« M. de La Neuville a découvert une véritable Thébaïde.
— Notre contrée manque de pittoresque, répondit modestement M. Noirmont.
— Oui, elle m'a paru assez morne tout le long de la route. Je n'y soupçonnais pas l'existence d'une oasis verdoyante et charmeuse comme celle-ci.
— Vous agitez-vous au moins un peu ? interrogea la turbulente petite M'"' Désormeaux en saisissant sa houpette et la promenant doucement sur son visage. Vous semblez baigner dans une atmosphère si calme que tout mouvement vous deviendra étranger.
— J'apprécie d'autant mieux la vie en plein air, dit Jacques, que je la goûte dans la plus complète tranquillité. Les amis que j'ai rencontrés remplissent agréablement ma solitude.
— Ah ! mais votre sœur ne l'entend pas tout à fait ainsi, je crois. Elle espérait vous voir nouer de multiples relations dans les alentours.
— J'ai déjà fait quelques visites.
114 xMADEMOISELLE JOUJOU
— Des visites! c'est monotone, reprit- elle en refermant sa boîte à poudre de riz d'un coup sec; organisez des pique-niques, des matches, des courses, faites de l'auto... »
Jacques souriait avec une déférence polie devant ce flux de paroles qu'il subissait sans en être ébranlé. M'""" Désormeaux fixa sa trousse à sa ceinture, puis, se tournant vers Louise et Marguerite qui l'écoutaient en silence, ajouta :
« Ces jeunes filles seraient certainement enchantées que vous mettiez un peu d'entrain ici, n'est-ce pas, mesdemoiselles?
— Ah ! madame, nous sommes parfaitement heureuses, et nous ne réclamons aucun plaisir nouveau, » déclara M"^ Doricourt d'une voix douce.
Louise, au contraire, se sentait envahie par un intense désir de s'initier au tourbillon joyeux dont la jeune femme parlait avec enthousiasme.
Puisque des êtres humains le considéraient comme nécessaire à l'existence, son vertige devait avoir une fascination puissante; elle se sentait déjà presque attirée par sa séduction.
Aussi répondit -elle avec une nuance de regret :
« Toutes ces réunions sont impossibles à organiser ici, madame.
— Nous avons pour nous les joies de la campagne; depuis que je me suis retiré des affaires, je les goûte profondément, aflirma M. Doricourt.
— Nos amis, nos connaissances sont éloignés de Trois -Fontaines et se déplacent difficilement, dit M"'' Chantassu.
— Mais vous avez toujours sous la main tous les habitants de Trois-Fonlaines. Donnezleur des fêtes, des représentations, montez un théâtre, faites une tombola, une sauterie pour les enfants de l'école. Amusez-les, amusezvous. »
Elle disait tout cela gracieusement, d'un ton badin, qui n'avait rien de doctoral ni d'autoritaire.
Et, tout en développant ce programme hàtif, au gré de son imagination, elle louait le sirop de fraises de M"'' Chantassu, admirait les grands arbres, respirait les roses embaumées, déclarait que ce coin de terre était le plus délicieux qu'elle eût jamais vu. Elle allait même jusqu'à affirmer (pfelle y passerait de longs mois, puis, tout aussitôt, elle prenait congé de ses hôtes, refusant de s'attarder une heure de i)lus, sans remarcjuer la contradiction de ses paroles, insouciante et rieuse.
Après avoir échangé les dernières salutations, les chauffeurs retournèrent vers l'automobile qui stationnait toujours devant la grille.
Elle était entourée d'une haie de curieux la considérant avec une méfiance sournoise mêlée d'une profonde admiration.
M. Désormeaux, en serrant la main de Jacques, lui dit à mi-voix avec un sourire railleur :
« Me voilà rassuré ! Votre solitude d'anachorète est égayée par deux jolis minois. »
Au milieu des premières secousses de- la mise en marche, la jeune femme eut encore le temps de crier à Jacques :
« Je retrouverai M"'^ de Pontarmé à Deauville. Elle va être enchantée que je puisse lui donner mille détails sur vous.
— Mille détails ! murmura Louise pendant qu'un nuage de poussière dérobait l'automobile à leur vue. Mais comment les connaîtraitelle ? Elle n'a pas cessé de parler. »
C'était, comme toujours, M""" Joujou qui résumait en termes concis l'impression générale.
Car le petit cénacle avait été abasourdi par le passage de ces hôtes turbulents, comme le concert des bois était maintenant troublé làhaut, sur la route de Saint-Dizier, par la corne du teuf-teuf roulant à toute vitesse.
Malgré la malice de sa remarque, Louise de PontaTmé n'était point restée insensible au charme de cette vivacité sémillante et gracieuse. Pendant toute la durée de la visite rapide, son étonnement, à la révélation d'un monde inattendu, lui avait imposé le silence; mais, sa première surprise passée, elle retrouvait toute sa loquacité.
« Qu'elle est jolie ! qu'elle est séduisante I s'écria- t-el le, en faisant un bond léger audessus d'une plate- bande qui retardait sa course.
Et comme personne ne répondait à son lyrisme :
« Elle est si naturelle dans tous ses mouvements I Comme elle était gracieuse en réparant le désordre imaginaire de sa toilette ! Je n'aurais guère songé à m'en excuser à sa place; je la trouvais si bien ! Sa toilette était ravissante !
— Quel enthousiasme, mademoiselle Joujou I Quand vous verrez les Parisiennes, vous les trouverez encore mille fois plus élégantes que celle qui vient de vous éblouir.
— Oh ! ce n'est pas son costume seul qui m'a plu, mais aussi son amabilité vivante.
— Je ne suis nullement étonné de vous voir séduite par une telle vivacité. Vous avez quelques tendances à ce genre mouvementé ; avec un peu d'entraînement, vous arriveriez vite à un résultat semblable.
— Et toi, Marguerite, tu n'admires pas cet entrain ?
— Je le trouve un peu exagéré. »
Le notaire, qui se piquait d'être éclectique, déclara que chaque genre avait son charme, pourvu qu'il ne fût pas outré.
Louise était devenue songeuse.
Pendant qu'elle transportait un peu brusquement la petite table de paille, les compo-
.MADK.MOISELLl-: JOLJOL Il'J
tiers, les verres qui avaient servi à la collation, elle mûrissait un projet.
« Nous sommes ici beaucoup trop lourds; elle a raison, M'"' Désormeaux, il faut nous secouer. Pour yia part, j'ai bien l'intention de profiter de ses conseils, vous verrez. »
M""" CJiantassu, effrayée des projets de sa nièce, voulut calmer son exaltation.
« Tu ne penses pas, j'espère, établir des courses d'automobiles à Trois-Fontaines?
— Oh ! pas encore, ma tante, mais je puis déjà songer à organiser une petite fête pour les habitants de Trois-Fontaines. Nous nous y mettrons tous, chacun avec son talent particulier.
— Je ne sais pas si nous réussirons, ma chérie, mais je te promets de t'aider si cela peut te faire plaisir, dit Marguerite.
— Je crois, mademoiselle Joujou, fit Jacques, que vous vous embarquez dans une entreprise délicate ; vous vous donnerez beaucoup de mal sans satisfaire aucun de ceux pour lesquels vous travaillerez. Ne troublez pas notre quiétude par une agitation inutile.
— Ce qui veut dire, interrogea-t-elle provocante, que vous ne me prêterez pas votre concours, monsieur? Je vous en prie, n'enveloppez pas votre refus de conseils superflus. »
120 MADEiMOIS.ELLE JOUJOU
Avec une correction parfaite, Jacques s'inclina :
« Je suis à vos ordres, mademoiselle, quoique je me sente peu de capacité pour organiser une cohue philanthropique.
— Laissez- moi faire; je ne vous demande pas d'initiative ; seulement un peu de bonne volonté. »
Tout le monde se récria, redoutant une fantaisie invraisemblable de l'enfant gâtée.
« Voyons, pour commencer, si nous faisions une fête d'enfants ? Cela les amuserait bien, et leurs parents aussi. Qu'en pense le conseil des anciens? .demanda-t-elle en relevant son petit nez insolent.
— Joujou a raison, déclara M. Doricourt. L'attention ne peut que réjouir nos paysans. La préoccupation du bonheur des populations rurales, en les attachant à leur pays, est, je crois, un des procédés les plus efficaces pour favoriser le développement de l'agriculture ; les hommes d'État intelligents l'ont tous compris.
— C'est peut-être aussi un des moyens les plus adroits pour assurer le maintien de leur pouvoir, » ajouta M. Noirmont avec un fin sourire de diplomate.
Mais Louise ne s'inquiétait pas plus des
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senliinents agraires de ses contemporains que de la stabilité des gouvernements; elle était poussée par le besoin de dépenser d'une façon nouvelle son activité inlassable. Il ne lui suftlsait plus, comme naguère, de bêcher ses plates-bandes, de courir par les bois, de marcher dans les terres labourées pour satisfaire son exubérance vitale.
Sans se rendre un compte exact du changement qui s'opérait en elle, Louise se sentait confusément honteuse de dépenser sa force en exercices physiques sans but et sans issue.
Ce n'était point l'influence de la sage Marguerite, (i. Minerve, » comme elle l'appelait souvent, qui déterminait cette transformation.
L'exemple de son amie, calme, raisonnable, modérée, n'avait jamais provoqué chez Joujou qu'un instinct de réaction.
La communauté de leurs existences avait même accentué l'opposition de leurs caractères et la divergence de leurs rôles dans l'association. Mais, peu h peu, sous l'action d'une force nouvelle, Louise voulait entreprendre une œuvre, coordonner ses eft'orts ; elle souhaitait de produire un résultat, elle qui avait tant de fois ébauché des projets sans en conduire un jusqu'au bout.
Il lui déplaisait maintenant d'être considérée
comme une petite fille turbulente, fantasque, incapable de persévérance. Les moqueries de Jacques et surtout la correction froide de son silence derrière lequel Joujou devinait souvent un blâme lui devenaient pénibles. Il s'élevait en elle un désir de plaire, encore timide et indécis; de plus Joujou était sincèrement animée par la pensée de procurer un plafsir aux enfants du village.
Elle les connaissait tous, depuis le bébé lourd et gauche qui essaie ses premiers pas sur le bord de la route jusqu'au gamin espiègle qui volait des pommes au verger de sa tante. Elle avait grandi à côté de ces petits paysans, et son âme généreuse n'avait jamais pensé qu'une différence de fortune devait établir une infranchissable distance entre eux.
L'argent dont M"^ Chantassu lui laissait la libre disposition servait de préférence à acheter des sucres d'orge, des poupées, des toupies, qu'elle distribuait à ses petits amis.
Lorsqu'un enfant était malade, elle allait lui tenir compagnie des après-midi entières, pendant que les parents étaient aux champs; elle calmait son exubérance naturelle s'il avait besoin de repos; mais, au contraire, s'il était convalescent, elle savait le distraire par mille inventions nouvelles : conversations intermi-
nables avec un polichinelle, chansons, contes de fées, elle mettait tout en œuvre.
Marguerite tricotait régulièrement des jupons de laine pour les enfants pauvres du village, mais Joujou leur 'donnait le meilleur d'ellemême : son temps, sa gaîté, sa tendresse; aussi était-elle profondément aimée par tous ces jeunes cœurs qui s'ouvraient instinctivement à sa bonté sincère et pleine d'affection.
(( C'est trop beau, mon jeune ami, je ne vous laisserai jamais commettre une pareille iolie, c'est trop beau, répétait M. Noirmont, arpentant son étude à petits pas élastiques et rapides.
— Vous oubliez sans doute que je me suis engagé à fournir le (( gros lot », répondit M. de La Neuville pour calmer la noble indignation du notaire.
— D'accord, vous le fournirez, le « gros lot ».
— Eb bien, alors ?
— Mais pas celui-ci, je m'y oppose.
— Et pourquoi donc?
— Ce que vous montrez là est une merveille d'art.
— A plus forte raison.
— Comment voulez- vous l'égarer ici, dans ce coin perdu, où personne ne saura, ne pourra l'apprécier ?
126 MADEiMOISELLE JOUJOU
— Pourtant... »
M. Noirmont se montrait intraitable; au fond de lui-même, il se réjouissait d'avoir enfin une occasion d'exercer son autorité. Le rôle de mentor qu'il s'était cru destiné à jouer auprès de Jacques s'était réduit à peu de chose. Le jeune homme, impassible et correct, ne se prêtait point aux remontrances ni aux exhortations; le notaire n'avait même pas eu l'occasion de réfuter ses utopies matrimoniales, car Jacques ne les avait point développées devant lui.
Cette fois, il se sentait dans son droit, et, sûr de la légitimité de son intervention, il reprenait :
«. Je vous répète que ce serait du vandalisme. M"'' Chantassu ne manquera pas d'être de mon avis, j'en suis convaincu.
— Vous allez donc lui en parler ?
— Certainement.
— Moi qui comptais faire une surprise à ces dames !
— Certes oui, cher monsieur, je vais les avertir de ce pas.
— C'est une trahison, protesta Jacques.
— J'espère qu'elles joindront leurs protestations aux miennes. »
Jacques s'amusait de la véhémence inaccou-
MADKMOISELLE JOUJOU 127
tumée du notaire. Avec des mouvements doux, celui-ci saisissait un paquet plat et oblong posé sur la table, le plaçait sous son bras, comme s'il se lût agi de sa traditionnelle serviette de maroquin; de sa main droite, il rajustait sa mince cravate de batiste blanche, mettait son chapeau de paille et disait à son compagnon :
« Suivez-moi; nous allons l'aire votre procès.
— Je tremble, » dit Jacques en éclatant de rire.
C'était en dilettante que Jacques de La Neuville subissait toutes les petites tyrannies du nouveau milieu dans lequel il vivait. Il aimait à observer de près cette vie calme, où les sentiments, les passions même mettaient quelques agitations intimes.
Ils se dirigèrent vers le parc de M"'' Chantassu.
Dans l'allée très large, ombragée de sapins, régnait une agitation fébrile. De loin, ils entendaient un bourdonnement confus faits d'appels, de cris d'impatience, de mouvements brusques, de bruits sourds.
Au fond, M. Doricourl, en bras de chemise, mesurait des planches neuves, dont la blancheur tranchait sur la verdure du décor ; les
montants d'un théâtre minuscule se dressaient dans l'air.
A côté de lui, très affairée, tante Alix nouait des touffes de mousse ; les étroites guirlandes déjà faites se tordaient sur la pelouse claire en sombres arabesques.
Assise près d'une longue table, Marguerite confectionnait des fleurs. Très calme, avec des mouvements harmonieux, elle accumulait les roses, les pivoines, les tournesols.
Au milieu de cet amoncellement de papiers aux teintes caressantes, son visage paraissait auréolé; elle suspendit son travail pour lever sur les arrivants un knt regard. A ce moment, elle tenait à la main un lis raide sur sa haute tige. Elle ressemblait à une Vierge des primitifs, immatérielle et céleste.
Jacques ressentit vivement cette impression artistique et ne put contenir une exclamation admirative.
N'était-ce point là, sous l'ombre feuillue des grands arbres, que le hasard avait caché la colombe rêvée? N'était-ce point cette créature silencieuse et simple qui réalisait son idéal? Il aurait voulu pouvoir s'approcher d'elle, interroger son regard muet, forcer sa confiance, lire dans son âme.
Ah! comme il regrettait alors cette douce
M AD EMOI s EL m: .JOL'.IOI VI'.}
intimité de leurs promenades dans les bois, ces conversations longues et paresseuses où la jeune fille se serait peut-être laissé deviner et comprendre. Mais non, cette délicieuse familiarité, CCS courses nonchalantes, tout cela s'était évanoui devant la turbulence de cette petite créature qui courait dans l'allée, piquant des roses sur les guirlandes de mousse, grimpant sur le théâtre, portant des planches, coupant des rideaux en cretonne fleurie.
Elle avait assumé, il est vrai, la plus grosse charge dans les préparatifs de la fête, et s'occupait de chaque chose avec un entrain charmant; mais sa bonne humeur, son imagination ingénieuse ne parvenaient pas à fléchir la smirde irritation de M. de la Neuville.
(( Venez donc nous aider un peu, s'écria l'industriel d'une voix joviale qui s'efTerçait d'être grondeuse. Vous arrivez bien tard, et la besogne s'avance. Ah! si Ton m'avait dit que je me « retirais des affaires » p^xir devenir charpentier, j'aurais été fort étonné! »
Il jeta au loin son marteau, et, saisissant le petit menton rond et provocant de Louise, il ajouta :
(( Avec cette enfant- là, il faut s'attendre à tout. Un de ces jours-ci, elle me fera monter en ballon, vous verrez I
— Peut-être, cher monsieur, mais c'est vous qui en aurez eu la première idée, car jusqu'ici, je ne l'avais pas eue; » elle ajouta avec un malicieux sourire : « Je vais y penser. »
M. Noirmont avait déjà soigneusement posé son paquet oblong.
« Venez, mes amis, disait-il d'un ton presque solennel, contempler le « gros lot » que vous avez failli avoir pour votre tombola. »
Il le déballait avec de tendres précautions.
« Regardez et admirez! »
En même temps, il élevait entre ses mains un superbe plateau incrusté de nacres multicolores; c'était une des pièces précieuses que Jacques avait rapportées du Tonkin, une merveille d'art, ainsi que le déclarait le notaire.
Il l'agitait lentement pour faire, miroiter au soleil les reflets irisés, et toutes les nuances de l'arc-en-ciel semblaient se jouer et se fondre dans des chatoyances lumineuses et colorées. Un vert pâle, un rose étincelant, un blanc opalisé, tour à tour glissaient sur les pellicules de nacre, illuminant un coin sombre, faisant saillir une oriflamme claquant au vent, un mandarin aux vêlements soyeux, les rameurs d'une jonque pavoisée, animant des oiseaux graciles perdus dans le fouillis d'un feuillage menu.
Toute la vie du Tonkin était là.
MADEMOISELLK .lOl MOI i;U
l ne admiration unanime et des exclama-tions accueillirent cette surprise.
(( C'est trop beau !
— Quel travail !
— Quelle fine ciselure !
— Cette chaise à porteurs est-elle merveilleusement fouillée !
— Quand un rayon de soleil tombe sur cette délicieuse lanterne, on dirait qu'elle flamboie! »
M"'' Chantassu protesta vivement, ainsi que le notaire l'avait annoncé.
(( Je ne consentirai pas, monsieur Jacques, à vous voir donner ce précieux objet pour notre petite tombola.
— C'est si peu de chose !
— Je n'accepterai jamais que vous lassiez une semblable folie pour un caprice de ma nièce. »
Louise détourna la tète pour ne pas s'insurger.
Elle se souvenait très netteinciit (jue Jaccpies s'était engagé à fournir le lot principal sur la demande de Marguerite. Cette pensée lui étreignit le cœur amèrement.
Chacun s'élevait avec énergie contre la décision de M. de La Neuville.
u Voyez -vous d'ici ce plateau relégué dans
•la belle chambre d'un de nos braves concitoyens !
— Le mieux qui pourrait arriver, c'est qu'on l'emballât avec soin et qu'on n'y touchât jamais.
— Ce serait une privation atroce pour ceux qui savent apprécier de tels joyaux, » murmura M. Noirmont d'un ton plaintif.
Devant le lyrisme du notaire, Joujou s'écria spontanément :
« Si la roue aveugle devait désigner M. Noirmont pour l'heureux gagnant, tout serait bien; mais je crois plus prudent de lui octroyer l'objet de sa flamme sans passer par l'intermédiaire incertain du hasard. »
M. de La Neuville eut un sourire contraint.
Il se disait :
(( Elle vient de me fournir une idée, mais pourquoi ne l'avais-je pas eue moi-même? Au fait, elle ne m'en a pas laissé le temps. Je l'avais peul-êlre sans m'en rendre compte. Cette jeune fille a une façon indiscrète de vous dicter votre conduite. Me voilà ridicule si je n'offre pas ce plateau au notaire enthousiaste, et ridicule aussi de le lui donner sous l'impulsion de cette enfant étourdie.
— M"'' Louise a mille fois raison, monsieur, et vous me ferez le plus grand plaisir en
MADEMOISELLE .lOTMOr L3?.
acceptant cette œuvre d'art que vous appréciez si bien. »
Le notaire se défendait en balbutiant, mais il était rouge de bonheur, et sa résistance fut de courte durée.
<( Nous voilà obligés de rechercher un autre gros lot, s*écria M. Doricourt, dont le bon sens pratique et méthodique ne se laissait pas longtemps séduire par les émotions d'art.
— Cette fois-ci, je ne m'en mêle plus, déclara Jacques en riant.
— Oh ! monsieur, vous n'allez pas manquer à votre parole. Tout est organisé maintenant, et nous comptons sur vous, » dit Marguerite avec un ton de doux reproche.
Le jeune homme s'inclina aussitôt devant ce désir à peine exprimé.
(( Je suis à vos ordres, mademoiselle. Je ne voudrais en rien vous causer une déception. De grâce, conseillez-moi, je ne sais que choisir pour être vraiment agréable à ceux qui gagnent. »
(Chacun des membres du cénacle donna son avis.
Joujou, toujours poétique et imaginative, lui proposa de faire un tableau représentant l'église, la mairie et la place du village.
« Rien ne pourra les flatter davantage, » dit-elle.
Marguerite conseillait une garniture de cheminée, et M. de La Neuville annonça aussitôt qu'il irait à Bar-le-Duc dès le lendemain pour acheter la pendule et les deux candélabres.
Louise eut de nouveau une impression de contrainte douloureuse, mais elle n'insista pas.
Sa nature expansive sentait vivement ces petites blessures, et toutes celles qui lui venaient du jeune homme lui étaient particulièrement cuisantes.
On parla des emplettes nombreuses à faire dans la ville, et Joujou déclara qu'il lui faudrait une heure de solitude pour se procurer les éléments nécessaires à son numéro inédit.
« Vous préparez une surprise, vous, mademoiselle?
— Certainement, monsieur.
— Ah! vraiment?
— Et que voyez- vous d'étrange à cela?
— Je crois qu'il vous sera difficile de nous la taire jusqu'au grand jour.
--'Je la tairai.
— J'en doute.
— Parions.
- Volontiers.
— Que parions -nous?
MADEMOISELLE JOUJOU laô
— Tout ce que vous voudrez, car je suis sur de gagner.
— Je vous répondrai de même, dit Louise en s'aniniant au jeu.
— A vous de choisir l'enjeu.
— Nous verrons bien.
— Oui, nous verrons.
— Si vous gagnez, je vous promets un mouchoir très bien brodé, et de mes mains.
— (]e sera une pièce unique, dit tante Alix.
— Si je gagne, au contraire, dit Louise, vous...
— Vous?
— Oh! c'est énorme, ce que je vais vous demander là?
— N'y mettez aucune discrétion, dit Jacques en riant. C'est moi qui gagnerai.
— Non.
— Que désirez -vous?
— J'ai une envie folle d'aller à Saint-Dizier en automobile le jour de la réception de M"'" Hocha rd.
— Eh bien! elîorcez- vous de gagner le pari.
— Je me tairai ; vous verrez comme je sais me corriger de mes défauts quand je \v veux bien. »
Et Joujou, lançant cette promesse comm,»
un défi, s'en fut à l'école faire répéter les enfants qui Taltendaient.
M. de La Neuville s'essaya à faire quelques fleurs en papier.
Malgré sa patience et les indications de Marguerite, il y réussissait fort mal; son esprit était occupé de pensées trop sérieuses, trop graves, pour s'appliquer à l'enroulement des pétales sur un fil de fer.
Assis à côté de la jeune fille, il s'interrogeait fiévreusement, fouillant dans les replis de son âme avec cette inquiétude nerveuse qui désolait tant M'""" de Pontarmé.
« Je ne sais pas si je l'aime vraiment, se disait -il songeur; elle est douce, réservée, modeste. C'est bien la femme que je cherche, et pourtant je n'éprouve pas cette joie triomphante, cette délicieuse quiétude qui doit accompagner une telle découverte. C'est sa réserve peut-être qui me glace. Peut-être aussi le calme de mon affection est-il un gage de sa valeur; moins violente, elle sera sans doute plus durable. »
Le notaire vint couper brusquement les réflexions philosophiques du jeune homme.
« J'espère que Maurice consentira à « sécher » quelques cours et à venir passer la semaine prochaine avec nous. »
MADEMOISKLLH .lOlMOU 137
Jacques se sentit aiguillonné par cette nouvelle; son regard perçant dévisagea Marguerite. Elle n'avait point frémi, et les fleurs s'épanouissaient toujours dans sa main aussi uniformes, aussi régulières.
La fête tirait à sa fin.
Le chœur des enfants chantant la Marche lorraine avait ébranlé les sapins immuables qui portaient, perdues çà et là dans leurs grandes branches, des lanternes multicolores. Les fables avaient été récitées avec beaucoup de naïveté et quelque intelligence; déjà chacun des élus du sort avait reçu son lot.
L'un d'eux, une frêle jeune femme aux yeux ^ris, s'était assise sur la pelouse, à coté de la belle garniture de cheminée qu'elle ne pouvait porter dans ses bras.
Après la retraite aux flambeaux, la distril)ution des gâteaux.
(chaque invité songeait à se retirer.
N'avaient- ils pas tous l'habitude de se coucher de bonne heure? C.es merveilles accumulées pouvaient à peine tenir ouverts leurs yeux gros de sommeil.
Tout à coup, ilerrière un noisetier, une
lueur rougeâtre s'éleva; elle grandit, très douce, très enveloppante, s'étalant en un nuage flamboyant et disparut au milieu des cris de surprise et d'admiration. Elle s'éteignait à peine que, d'un autre massif, s'élevait une lueur verte semblable à la première.
(( Des feux de Bengale, » décida Maurice Noirmont avec le ton dégagé et blasé d'un homme qui habite une grande ville et qui en a vu bien d'autres.
A la clarté soudainement allumée, M. de la Neuville, resté dans l'ombre, considéra le jeune étudiant avec plus d'attention qu'il n'avait pu le faire jusqu'ici.
Petit, trapu, trop robuste pour son âge, le cou déjà un peu rouge, Maurice Noirmont représentait exactement le type de la médiocrité satisfaite d'elle-même. Son visage étaik d'une régularité irréprochable ; aucune angoisse, aucune douloureuse inquiétude ne tourmentait ce front poli, ce nez droit. Ses cheveux noirs étaient traversés par une raie savante; ses moustaches, luisante de brillantine, se retroussaient puissantes, à la russe; un gilet bas, un plastron de chemise rigide et surbrodé, une cravate de soie claire, une jaquette solennelle complétaient l'ensemble prétentieux.
Jacques ne pouvait pas être jaloux d'un être semblable; d'un coup d'œil, il l'avait jugé, et tout en reconnaissant ses avantages physiques, tout en admettant l'existence des nombreuses qualités que le père attribuait à son fils, il mesurait la distance qui les séparait. Ils étaient trop dissemblables pour que la moindre compétition put s'élever entre eux. Le philosophe, l'artiste, l'homme aux vues profondes ne pouvait être mis en parallèle avec ce jeune étudiant rempli de vanité et dont la conduite s'étayait sur les principes admis par son monde -et les préjugés en cours. '\
On pouvait préférer l'un à l'autre) mais on ne pouvait pas les comparer.
Marguerite ne semblait d'ailleurs pas accorder à l'un d'eux une attention spéciale; son amabilité s'adressait à chaque invité sans en distinguer aucun.
Pour le moment, elle regardait les feux de Bengale s'élever rapides, nombreux, inattendus, de tous les coins.
»< C'est la surprise de Joujou, murinurat-elle avec un sourire indulgent.
Ah! mais, elle va mettre le feu ici, not' petite demoiselle, dit un paysan d'une voix goguenarde.
— Mais non, tu ne vois donc pas qu'elle est derrière le mur; c'est dans les champ/s qu'elle lance tous ces machins -là.
— Elle s'y connaît bien et ne fera pas de dégâts, » répondit un autre.
Un marron d'annonce à double détonation les interrompit.
Tante Alix , retenue au bufïet , n'avait prêté que peu d'attention aux feux de Bengale, mais à ce bruit elle s'alarma; elle s'élança dans la grande allée, parmi les spectateurs, et chercha sa nièce.
Ne la voyant pas, elle comprit vite que c'était elle l'artificier mystérieux. Alors une terreur folle l'envahit, ses jambes se dérobèrent sous elle et elle s'écria d'une voix tremblante :
« Monsieur de La Neuville, courez donc, je vous en prie, arrêter Joujou. C'est très dangereux, ce qu'elle fait là. Allez, allez vite, empêchez-la de continuer; je le veux. »
Jacques était parti à la hâte.
L'angoisse de M^^^ Chantassu venait de lui révéler tout à coup le péril que cette imprudente enfant pouvait courir dans son inexpérience. Affolé à son tour, il écrasait les massifs, brisait les branches de coudriers pour atteindre plus rapidement la petite porte
Sa main iierveiiso l'ouvril dune seule poussée.
MADKMOISELLH JOUJOU U.')
cachée dans le mur du parc. Sa main nerveuse l'ouvrit d'une seule poussée; il bondit dans le champ.
Sous ses pas saccadés, les tiges de chaume craquaient avec un bruit strident pendant qu'au-dessus de sa tête les chandelles romaines lançaient dans l'azur sombre leurs bulles colorées et silencieuses.
Courant d'une pièce à l'autre, dans cette lueur incertaine, Joujou ressemblait à un lutin de légende.
Dès qu'il fut à la portée de la voix, Jacques s'écria :
(( Assez, assez, mademoiselle. »
Louise s'apprêtait à tirer le bouquet final, qu'elle avait soigneusement placé à cinq ou six mètres en arrière.
Son brandon à la main, elle s'avançait vers lui quand la voix impérieuse de Jacques lui parvint.
Elle n'eut pas un instant la pensée d'obéir à son injonction, mais la joie de gagner son pari d'une façon aussi éclatante, peut-être aussi l'émotion de sa résistance ouverte à cette interdiction fit trembler ses doigts, l^lle alluma la pièce en s'écriant :
(( Vous avez perdu ! »
Mais devant ce juge courroucé qui s'avan-
çait pour arrêter son bras, tout son sang-froid l'abandonna. Elle ne se rejeta pas assez vite en arrière et l'une des fusées latérales la frôla. Instinctivement, elle étendit la main devant son visage pour l'éviter ; son brandon glissa de ses doigts, lui brûlant le poignet, enflammant ses cheveux fous qui voletaient autour de son front.
Elle poussa un cri de terreur.
Mais Jacques arrivait.
Avec une autorité irrésistible, il saisit cette tête mutine et, la serrant dans ses bras, il étouffa les flammes naissantes. Et, pendant que la gerbe- éblouissante s'épanouissait audessus des grands sapins, .Joujou oubliait sa victoire; elle n'entendait même plus les cris admiratifs des assistants. Tout se fondait pour elle en une impression de faiblesse qui la retenait dans le refuge de ces bras nerveux.
M. de La Neuville avait été profondément ému par cette scène rapide; mais, lorsque toute crainte de danger fut écartée, il se ressaisit et, dans un sentiment de réaction bien naturel, il dit à la jeune fille.
« Vous nous avez fait une peur atroce. C'est vraiment déraisonnable et cruel de se jouer ainsi de l'attachement des autres. »
S'il avait murmuré ce reproche d'une voix tremblante, Joujou en eût été bien heureuse.
Mais non, il avait redressé sa haute taille; ses paroles étaient vibrantes , son regard sévère. Le charme était rompu.
Brusquement, elle s'écarta de l'asile un instant goûté.
Il ajoutait, très dur :
« Courons rassurer votre tante, dont l'émotion était si atïVeuse qu'elle n'a pu venir jusqu'ici vous imposer sa volonté. »
Ils marchaient très vite, et la course faisait la voix du jeune homme plus froide et plus saccadée.
Louise eut honte de son émotion; elle eut honte surtout d'avoir pu prêter à Jacques un attendrissement qu'il démentait si bien maintenant.
« Heureusement que vous étiez là pour sévir, répondit-elle, railleuse.
— Ne plaisantez pas; que la leçon vous serve ; vous l'avez échappé belle ! »
Impatientée par ces gronderies, un peu énervée, par dépit, elle répondit :
« l^ntendu. Vous m'avez sauvée des flammes connue je vous ai sauvé de l'eau. Nous sommes (|uitles. »
Puis, 'oui aussitôt, confuse de manifester
aussi mal la reconnaissance sincère qui germait dans son cœur, elle dit simplement :
(( Pardonnez -moi, monsieur, j'ai tort; j'ai toujours tort, » ajouta- 1 -elle simplement.
Sa tante accourait enfin et l'embrassait fébrilement empêchant Louise d'entendre, de deviner la réponse de M. de la Neuville à ce touchant aveu.
Des exclamations multiples, des paroles admiratives, des condoléances, des banalités sur l.es dangers des feux d'artifice et l'imprudence de la jeunesse, s'entrecroisaient au hasard des allées du parc. Peu à peu, les lanternes s'éteignirent, les invités se dispersèrent.
Dans leurs cerveaux endormis, ils emportaient de nombreux souvenirs; le récit de ces merveilles devait remplir bien des veillées au coin de l'âtre et faire briller les yeux des vieillards et des tout petits restés à la maison.
M. de la Neuville, pour tenir sa promesse, avait écrit, dès le lendemain de la « grande fête », au loueur d'automobiles de Bar-le-Duc.
Sur la demande expresse de M**'" Chantassu, il avait spécifié minutieusement^ toutes les garanties que devait présenter la voiture. A deux reprises, il recommandait l'examen attentif du frein, le nettoyage complet du mécanisme, etc.
Chacun se réjouissait de faire la route de Saint- Dizier dans ce véhicule inconnu.
« Savez- vous bien manier celte puissante machine? interrogeait M. Doricourt avec une crainte mal dissimulée.
— Rassurez -vous, cher monsieur, disait Jacques, je n'en suis pas à mon coup d'essai.
— Puis nous irons très lentement, disait MU' Chantassu.
— l^ah ! un petit temps de galop sur un
terrain pla^ aurait son charme aussi, » reprenait le notaire, qui se plaisait à effrayer les timorés.
Marguerite fit observer, avec une froide précision qu'aucune émotion ne troublait jamais, que la route n'était vraiment plate qu^à l'entrée de la ville, à l'endroit où il faudrait ralentir le mouvement.
(( Et pourquoi donc? Au contraire, ce sera l'instant ou jamais de rouler à toute vitesse pendant que je ferai marcher la corne désespérément; tous les braves gens se mettront sur leurs portes et nous regarderont de leurs yeux effarés, s'écria Joujou.
— Non, non, il faut arriver plus discrètement, répondit Marguerite.
— Pourquoi donc?
— Parce que ces choses-là ne se font pas, » interrompit Maurice Noirmont.
Il était si bien convaincu de la valeur de l'axiome qu'il ne songea pas à le développer. Le jeune étudiant était d'assez méchante humeur; ses rapides séjours à Trois-Fontaines lui semblaient d'ordinaire supportables parce qu'il pontifiait en citadin; il racontait les merveilles de Nancy, les représentations des cirques de passage, les tournées extraordinaires des troupes de Paris, les imposantes
manifestations d'étudiants, qui pesaient sur roi)inion publique.
Mais, cette fois, la présence de M. de La Neuville détournait de lui l'intérêt du petit clan, et cette fâcheuse idée de l'automobile le rejetait au second plan; car lui n'avait jamais été chauffeur, et il se croyait par ce fait en défavorable posture.
Dès le matin, tout le monde fut prêt avant l'heure fixée. M. Doricourt, qui se piquait de quelques connaissances météorologiques, avait, pour la vingtième fois, relevé la position exacte de la girouette. M^e Chantassu glissait furtivement dans sa vaste poche une trousse de pharmacie. Marguerite ajustait quelques épingles dans sa coiffure.
Knfin Joujou, qui s'était postée en observation en haut de la côte, revint en s'écriant :
« La voilà! Quel bonheur! la voilà! »
Chacun se précipita vers la grille, ne cachant pas sa joie enfantine, et Jacques était sincèrement heureux de procurer cette distraction à toutes ces âmes naïves.
Ln grand cri de désappointement accueillit l'automobile, tournant majestueusement le coin de la mairie.
« Mais jamais nous ne pourrons nous y caser tous I
— Qu'est-ce que cela signifie? » demanda M. de La Neuville au chauffeur.
Celui-ci, impassible devant la consternation de tous, tendit à Jacques une lettre du patron qui s'excusait en ces termes :
<( Vous avez tant insisté, monsieur, sur le bon fonctionnement du frein que je n'ose pas vous envoyer l'omnibus rentré hier soir avec quelques avaries ; la voiturette sera trop petite, je le sais, mais elle est en parfait état.
« J'espère que toutes les personnes qui ne pourront y prendre place consentiront à vous rejoindre par le train et que votre partie ne sera pas manquée par mon fait. Je pense aussi que vous voudrez bien me continuer votre confiance dont je m'efforcerai de rester toujours digne.
« C'est dans cet espoir que je..., etc. »
« C'est un homme de sens, déclara tante Alix. Le moindre accident eût été plus désagréable à tous que la privation de cette promenade ne le sera pour quelques-uns d'entre nous. Pour moi, je vous déclare que j'y renonce volontiers. Je serai trop heureuse de vous sentir en sûreté.
— Il y a tout au plus de la place pour deux, murmura Jacques contrarié.
— Ne laissons pas passer l'heure du train.
MADEMOISELLE JOLMOL 153
Allons, vite en route. M. Jacques, Marguerite et Joujou vont s'intaller là-dedans en se serrant un peu, résuma M. Doricourt, qui n'aimait pas les lamentations inutiles. Maurice aura mille fois h Nancy l'occasion de réparer sa déconvenue; nous autres, les (( anciens », nous serons contents de la joie des jeunes. »
Le voyage fut délicieux ; le soleil, qui s'élevait au loin sur la cote de Hrillon, rasait de ses rayons obliques l'herbe des champs ; le scintillement des gouttes de rosée avait une richesse magnifique.
Mais Joujou ne se laissa pas longtemps captiver par ce spectacle enchanteur.
Penchée vers Jacques, elle étudiait avec soin la manœuvre; son esprit net l'avait saisie très vite, et bientôt elle s'enhardissait elle-même à conduire la voiturette sous la surveillance de M. de La Neuville.
Elle s'en acquitta avec un sang- froid, une adresse qui étonnèrent le jeune homme. Elle était charmante dans sa pose énergique, très droite, les lèvres serrées, les narines palpitantes, sous l'effort d'une attention soutenue.
u Mais je ne suis pas gentille d'accaparer ainsi le poste de chauffeuse. Marguerite, ne voudrais -tu pas essayer à ton tour?
— Merci, c'est trop absorbant. \oi\'d plus
d'un quart d'heure, Joujou, que tu demeures silencieuse.
— Tu as raison et je deviens presque impolie. Tenez, monsieur, je vous rends le gouvernail pour que nous puissions causer tout à l'aise. »
La voiturette roulait doucement. Il importait de ne pas arriver à Saint- Dizier avant les « vieux » ; à cette allure douce, la conversation était facile.
Ce fut, comme toujours, Louise qui en fit les frais.
« Avez- vous bon appétit? Songez aux pâtés succulents, aux tartes exquises préparées làbas en votre honneur.
— Joujou, ne sois pas méchante dès l'aurore.
— Je vous en prie, mademoiselle, ménagez-, moi vos plaisanteries au sujet de M"*" Hochard; elles tomberaient à faux.
— Oh ! j'ai bien compris maintenant qu'elles n'ont plus de raison d'être depuis la visite de M'"^ Désormeaux; j'ai entrevu le monde dans lequel vous vivez et qui seul peut vous plaire. »
Jacques eut un geste de négation.
« Ne protestez pas. Quelle que soit l'indépendance de votre caractère, il est impossible
MADEMOISELLE JOIJOT 155
que vous soyez complètement dégagé de ces conditions de vie; elles vous sont nécessaires. L'élégance, la grâce, la charmante désinvolture, l'iniliative aimable, vous ne la trouverez que dans cette sphère.
— Joujou a raison, reprit Marguerite avec une touchante modestie. Si vous vous êtes égaré dans notre milieu correct et monotone, ce n'est qu'une exception, mais il est bien naturel que vos préférences soient réservées à celui dans lequel vous avez vécu.
— Comme vous vous trompez toutes deux, mesdemoiselles ! Vous ignorez donc que cette vivacité de jugement, cette liberté d'allures amènent chez la femme une déplorable étourderie; elle n'est pas assez pondérée pour jouir modérément de son indépendance, et le fruit de cette éducation est toujours insupportable, à mes yeux du moins. Je lui préfère, oh ! combien I la jeune fille réservée, calme, marchant à pas lents, soucieuse de sa dignité de femme, à l'esprit neuf, qui ne contrôle pas les jugements maternels et accepte les barrières étroites où l'on enfermait nos aimables aïeules. »
Marguerite écoutait cette profession de foi docile et indifférente. Mais Louise, l'œil animé, contenait à peine des objections multiples qui se pressaient dans son cerveau ; la leçon lui sem-
blait trop directe pour qu'elle osât s'insurger ouvertement.
Elle résuma sa critique d'une façon très pittoresque.
(( C'est votre voyage en Extrême-Orient qui a dû vous donner de tels goûts. Les Chinoises, avec leurs pauvres pieds déformés, réalisent matériellement votre idéal de geôlier.
— L'esprit du siècle, soupira Jacques avec une mélancolie amusante, se fait sentir jusqu'en ces régions -reculées; les novateurs déclarent dans leur programme que les femmes « n'auront plus de petits pieds », ce qui se traduirait en Europe par l'émancipation féminine.
— Résignez- vous, puisque le mal est universel, riposta Joujou en riant.
— Qui sait ? » murmura Jacques.
Ils se turent.
On apercevait les premières maisons du faubourg, et, sur la route, un fin gravier de poussière de houille annonçait l'approche des fabriques de la ville. Toute la bande les attendait à l'octroi et les accueillit joyeusement.
Le soleil devenait trop chaud. M"'*" Hochard, soucieuse du teint de Thérèse toujours trop coloré, déclara qu'il fallait se rendre au plus vite à l'endroit choisi.
On hissa sur l'automobile les deux paniers
d'osier aux anses majestueuses ; sous la blanche serviette, des cols de bouteilles perçaient, pleins de promesses rafraîchissantes, une bonne odeur de pâté s'exhalait à chaque secousse.
Jacques et les deux petits garçons prirent place à côté d'eux, les autres suivirent à pied. Ils longèrent le canal.
Entre les deux rangées de peupliers, une ombre fraîche les retint; ils allaient lentement, admirant l'eau limpide, sans courant, emprisonnée entre les bords hauts et droits. Dans ce clair miroir, la masse verte se réfléchissait, et le tremblotement des feuilles de peupliers donnait au fond du canal une agitation vague et mystérieuse.
Chacun se sentait gagné par un silence vague et paresseux. La conversation était lî^nguissante. M'"'' Hochard, préoccupée par son repas, oubliait de répondre aux aimables propos du notaire, et son mari se bornait à échanger (luelques vues d'agriculture comparée avec M. Doricourt.
Lorsqu'on arriva sur le tertre gazonné choisi pour la halte, la voiturette stationnait déjà.
(( Vite, à la besogne. Dressons le couvert, pendant que ces messieurs fumeront une cigarette. Voici la nappe, les serviettes, les plats.
Les enfants veilleront à ce que les chenilles ne se promènent pas trop sur tout cela. »
On se mit à l'œuvre, Joujou avec beaucoup de bonne volonté et de pétulance, Marguerite avec son habituelle pondération.
Thérèse faisait peu de choses; malgré les injonctions maternelles réitérées à voix basse, elle allait négligemment des paniers à la nappe, prenant Un à un les objets les plus légers.
Joujou avait remarqué déjà que la taille de M^'^ Hochard avait diminué de plusieurs centimètres depuis la dernière visite à Trois- Fontaines. Elle n'hésita pas à attribuer à cette compression anormale la congestion du visage et la lenteur des mouvements de la jeune fille.
« Regarde donc, Marguerite, comme Thérèse est serrée dans son corset aujourd'hui; cela va lui jouer un vilain tour. Elle est déjà maussade maintenant, que sera-ce après le repas ? »
On s'assit en rond, au hasard des bosselures du terrain. Bien que tout le monde se déclarât confortablement installé, on voyait de temps à autre une jambe s'étirer ou se replier douloureusement, froissée par le contact un peu rude de la terre. Deux ou trois fois, un verre mal équilibré roula, tachant
MADEMOISELLE JOUJOC 15»
d'une large plaque rougeâtre la nappe immaculée.
Le service avançait lentement ; la bonne, maladroite et intimidée, ne suffisait pas à l'assurer.
K Thérèse, aide-la donc, » répétait M'"*" Hochard, grondeuse et contrariée.
Mais la jeune fille déclarait subitement qu'elle avait la migraine et que le moindre mouvement lui causait des douleurs lancinantes.
<i Ne la tourmentez pas, madame, disait Joujou avec bonne humeur; laissez-moi la remplacer, vous me ferez plaisir. J'aime à me remuer. »
Elle y mit tant de bonne grâce et d'entrain qu'elle rendit de la gaîté à tous les convives.
Elle courait de l'un à l'autre, portant le sel, le poivre, le vinaigre, la moutarde, prévenant les besoins de chacun, faisant passer les imperfections du service par une gentille plaisanterie.
Sans parvenir à se l'expliquer, Louise était heureuse.
Etait-ce l'assurance formelle que Jacques
dédaignait les qualités brillantes et frivoles ?
Etait-ce la certitude que M^'e Hochard n'inté'
ressait pas le jeune homme? Etait-ce simp le
ment la joie instinctive que donne un beau soleil d'été? Elle n'aurait pu le dire, elle ne se le demandait même pas.
Pourtant, elle constata avec honte qu'il lui était agréable de voir Thérèse se retirer à l'écart, au pied d'un chêne ombreux, sans que M. de La Neuville s'inquiétât de son malaise.
La confection du café fut mouvementée et difficile, mais l'assemblée entière déclara qu'il était exquis et luttait efficacement contre la chaleur déprimante qui portait au sommeil.
Les « vieux » se levèrent avec empressement, heureux de se dégourdir, de se dérouiller les jambes, meurtries par cette longue station dans une pose incommode.
Tout au fond d'eux-mêmes, les invités jugeaient que l'idée de M""^ Hochard était plus originale qu'hospitalière et que ce repas sur l'herbe manquait un peu de charme pour des convives de cinquante ans, mais leur bienveillance ne formula pas cette critique.
Seul, Maurice Noirmont murmura à l'oreille de son père :
« Vrai, cela ne se fait pas : extraire des gens de leur campagne pour les amener derrière des peupliers manger des viandes froides et des œufs durs I
— Nous ne pouvons quitter ce frais asile.
La pèche s'improvisa le long du canal.
MADEMOISELLE JOl.JOl 163
dit à haute voîx M. Doricourt; restons ici tant (fue le soleil sera aussi brûlant.
Qu'allons -nous faire? interrogea Joujou étourdiment.
— Je me le demande, reprit M'"*" Hochard, alarmée par la pensée qu'il lui fallait distraire tout son monde pendant une ou deux heures. .Si Thérèse était moins souffrante, elle nous chanterait quelque chose. Vous devriez la remplacer, vous, mademoiselle Louise; dont la voix est si fraîche.
— Oh! madame, je ne chante jamais que pour moi seule; je ne sais pas chanter.
— Trouvez -nous alors un autre divertissement.
— Ici... au bord du canal... C'est bien simple, il nous faut pêcher!
— Quelle bonne idée ! Mais nos lignes sont à la maison-
— Avec la voiturette, il n'y a plus de distance, » affirma M. de La Neuville avec empressement.
Vingt minutes plus tard, le long du canal, tous ces pêcheurs improvisés étaient assis les jambes pendantes, la ligne immobile, les uns graves, les autres badins, tous maladroits.
^L Doricourt donnait de précieuses indications sur les habitudes des poissons.
164 MADEMOISELLE .lOUJOC
Louise éclata d'un franc rire à cette sentence :
« Pour réussir dans la pêche à la ligne, il faut étudier les mœurs des poissons, comprendre leurs stratagèmes, deviner leurs roueries. »
Jacques, placé à côté d'elle, ne put s'empêcher de partager son hilarité.
« Les poissons vont nous entendre, lui ditil à mi-voix en souriant. Nous faciliterions trop leurs manœuvres habiles, taisons-nous. »
Cette petite complicité ravit Joujou. Elle était tout à fait joyeuse, et bien qu'elle fût seule bredouille parmi tous les pêcheurs, elle ne perdit pas son entrain.
Vers 4 heures, on se sépara. Thérèse, toujours maussade, avait fini par se mettre à pleurer devant une admonestation un peu sévère de M"'^ Hochard, et les invités éprouvèrent le besoin de s'écarter au plus vite pour ne pas être témoins d'une scène gênante.
Les « anciens » regagnèrent la gare.
Les trois chauffeurs restèrent sur le bord du canal, près de l'auto que Jacques préparait.
(( C'est bon, disait Joujou, nous aurons encore cent fois le temps de vous rejoindre à l'entrée du village. »
MADEMOISELLF JOCIOT 165
Elle ajoutait gaiement :
« Vous qui ne connaissez pas le vertige de l'automobile, vous pouvez douter tle sa puissance ; pour moi, j'en apprécie la valeur. Demain, chacun de nous fera sa promenade en voiturette, n'est-ce pas, monsieur Jacques? — Certainement. )>
On se sépara, tandis ({ue M"'" Chantassu répétait avec sa sollicitude anxieuse :
(( Pas d'imprudence, je vous en prie. » l^ien que la voiture fût prête, les voyageurs ne se hâtaient pas de partir.
L'heure était mélancolique et douce; les oiseaux, silencieux pendant la chaleur de midi, habillaient joyeusement, leurs cris se répondaient d'un massif à l'autre; la nature semblait se réveiller dans la fraîcheur du soir et le soleil couchant empourprait de teintes riches quelques nuages perdus dans la hauteur du ciel. Le charme ambiant les pénétrait à leur insu; ils erraient le long du canal, ralentissaient le pas, rêveurs, délicieusement troublés par les parfums des herbes sèches.
Louise, plus active que les autres, les devançait un peu. Tout à coup, elle se retourna pour leur communiquer ses impressions poéticjues, mais une douleur aigui' la mordit au C(rur. Jacques marchait à côté de Marguerite et la
regardait de ses beaux yeux noirs profonds et caressants.
« Quel spectacle féerique ! Quelle beauté apaisante! disait-il en désignant de la main l'horizon de verdure. Je ne saurais vous dire, mademoiselle, combien j'apprécie mieux, chaque jour, le calme bienfaisant de la nature. »
Marguerite l'écoulait avec un doux sourire.
Ah I comme elle était belle ainsi I Gracieuse et fine, moulée dans son costume de foulard blanc, elle ressemblait à une chaste nymphe perdue dans un parc; sous l'ombre de la grande bergère, son fm visage délicat se perdait, se noyait en un vague inquiétant, immatériel.
Soudain, une lueur déchira le cerveau de Joujou; elle murmura d'une voix rauque :
(( La voilà donc, « la jeune fille réservée, marchant à pas lents, soucieuse de sa dignité! » La voilà! Mais oui, c'est elle; comment n'y avais-je jamais songé? Mais je croyais que Maurice devait... Non, après tout, rien n'était décidé. »
Les idées se heurtaient follement dans sa tête.
Et pour se soustraire à cette vue douloureuse, pour fuir cette horrible révélation qui
brûlait ses yeux, elle monta brusquement dans la voiturette qui stationnait là.
« Voulez -vous dire que nous partons déjà ? lui cria Jacques.
— Non, non, laissez-vous doucement bercer par (( le calme bienfaisant de la nature » ; je serais désolée de vous priver de cet apaisement. »
Tout aussitôt, son àme fièr^ -se^f évolta :
« Ma présence doit les importuner; si je les laissais seuls ? » {"\ > -, ;■
Et, désespérément, sans réfléchir^ à Ifénormité de son coup d^ t«te, elle mit l'automobile en marche. Elle entendit l'appel vibrant de M. de La Neuville; mais, taroucht?, elle accéléra l'allure sans retourner la tète; elle s'enfuit à toute vitesse.
Le long de la route déserte, la voiture courait sous la main inexpérimentée; elle faisait (|uelques écarts brusques, quelques sauts, elle ralentissait sa marche, ou s'élançait tour à tour, frôlant les peupliers, rasant les talus. Désemparée, fantasque, nerveuse, elle traduisait bien les sentiments heurtés de la pauvre petite Joujou.
Lorsque M. de La Neuville avait vu Louise monter dans la voiturette, il lui avait lancé de loin une parole de recommandation, comme à
168 MADEMOISELLE .lOUJOU
une enfant imprudente, mais il n'avait en rien soupçonné ses intentions.
Quoi d'étonnant à ce que l'audacieuse Joujou, fatiguée de la contemplation du paysage, s'amusât à faire manœuvrer l'automobile ?
Elle voulait voir sans doute si la leçon du matin était encore présente à son esprit. D'ailleurs, il était là et ne manquerait pas de surveiller ses évolutions.
Cet intermède gênant le contrariait un peu, mais il commençait à prendre l'habitude des caprices soudains de Joujou qui dérangeaient sa rêverie. Il suivit d'abord d'un œil vague les premiers mouvements de la voiturette qui s'ébranlait, puis, soudain, voyant sa marche plus rapide, il devint anxieux, appela la jeune fille, lui enjoignit de serrer le frein.
Peine inutile : elle ne l'entendait déjà plus.
Et il la vit se diriger résolument à toute allure sur la grande route qui menait à Trois- Fontaines.
Jacques fut saisi d'épouvante.
Sans mesurer l'impossibilité de sa tentative, il s'élança derrière elle pour la rejoindre.
Mais Joujou avait déjà pris de l'avance, et chaque tour de roue l'éloignait davantage. Aiguillonné par la peur, il courut ainsi pendant quelques minutes. L'automobile le dis-
madp:moiselle jor.ior i6<»
tançait de plus en plus, et maintenant ses contours rapetisses se perdaient dans le lointain. Il reconnut son impuissance.
Que faire?
Il revint vers Marguerite qu'il avait oubliée dans son affolement.
<( Elle va se tuer! elle va se tuer! » répétait-il, le front moite, les tempes battantes.
M"'" Doricourt s'était assise sur le bord de la route en l'attendant.
Klle se leva, alla à sa rencontre; son visage désespéré lui fit peine; elle tenta de l'apaiser.
« Rassurez- NOUS. Joujou a voulu Taire une plaisanterie. Dès qu'elle verra que vous ne la poursuivez plus, elle fera volte-face et reviendra ici.
— Volte-face? mais elle ne connaît rien à la manœuvre...
— Ce matin, elle s'en tirait bien.
— Parce que j'étais près d'elle; mais seule...
— Ayez confiance ; elle est si adroite !
— C'est impossible, on n'apprend pas ainsi à manier une automobile. »
Il s'agitait nerveusement, faisant claquer ses doigts, arpentant la route, grimpant sur le talus pour interroger l'horizon.
« Vous pensez quelle va revenir ici?
Je n'en doute pas, répondit Marguerite.
Il est impossible qu'elle nous laisse ; il faut bien que nous rentrions.
— Quel enfantillage! quelle témérité! »
Tout en parlant, il entraînait la jeune fille dans sa marche nerveuse, sur la grande route toujours solitaire.
« Elle ne reviendra plus maintenant... Elle tarde trop... Pourvu qu'il ne lui soit rien arrivé! »
Mais l'émotion puissante qui l'avait terrassé un instant fit place, dans l'âme de Jacques, à un irrésistible besoin d'action.
Il se sentait inutile dans son désespoir et ses lamentations ; il prit une décision énergique.
« Je vais commander une voiture dans la ville. Nous irons jusqu'à Trois -Fontaines en suivant sa route, et si... nous la retrouvons, ajouta-t-il plus bas, nous pourrons lui porter secours. »
Marguerite parut hésiter un moment devant cette combinaison; il lui semblait inconvenant de partir ainsi seule avec le jeune homme.
Mais Jacques ne voulut pas comprendre son mouvement.
Allait-elle invoquer la froide correction des usages et de la bienséance devant l'imminence atroce du péril?
>[ADEMOISELLE JOUJOU 171
Marguerite n'opposa pas la moindre résistance à l'exécution de ce projet. Il lui sut gré de sacrifier si vile son respect des conventions à la sécurité de son amie; cependant, il lui aurait été plus reconnaissant d'avoir poussé la générosité jusqu'à oublier ses mesquines préoccupations à coté de leur effroyable alarme.
Le voiturier requis par M. de La Neuville eut bientôt attelé son cheval le plus frais à sa plus légère voiture.
(( Pressez votre cheval, cocher ; hàtons-nous, »> répétait Jacques.
Sans cesse, son regard anxieux interrogeait la roule; à chaque tournant, il fouillait tout l'espace laissé libre devant lui, et chaque fois un soupir de soulagement s'échappait de sa poitrine lorsque le ruban de route s'étendait vide et nu.
Marguerile partageait son émotion, mais elle demeurait silencieuse.
Jacques l'aurait voulu plus agitée, plus exaspérée. Certes, elle s'alarmait pour son amie, et cela bien sincèrement; mais il l'aurait mieux sentie à l'unisson de son propre trouble si elle ciït été plus imaginative dans son inquiétude, plus anxieuse dans son attente.
Lorsque M. de La Neuville aperçut du haut de la côte le clocher de Trois-Fontaines, il crut s'éveiller d'un horrible cauchemar. Cette course folle sur la route déserte qui résonnait lugubrement sous les sabots du cheval, la fuite échevelée des peupliers silencieux sur les bords du talus, les visions sanglantes de crâne brisé, de visage labouré, de membres épars, tout cela se dissipait, et lorsque la grille hospitalière de la maison de M"^ Chantassu s'ouvrit devant ses pas chancelants, lorsque la silhouette mignonne de Joujou déjà rentrée lui apparut dans l'encadrement de la porte, toute son énergie, toute la contraction violente de ses nerts l'abandonnèrent soudain. Il s'assit, très pale, sans murmurer le moindre reproche.
11 regardait Louise (ixement; il lui semblait que ses yeux ne pourraient jamais se rassasier de cette image qu'il avait cru à jamais évanouie.
(( C'est une crâne enfant tout de même, disait l'industriel, dont l'âme timide admirait toujours l'audace chez les autres.
— C'est une imprudente, une nièce sans cœur qui me fera mourir d'angoisse.
— Oh I ma tante, ne parle pas ainsi puisque tu m'as pardonnée; la frayeur que je t'ai causée est une punition trop cruelle pour que je recommence jamais. Je t'ai juré tout à l'heure de me corriger. Aie confiance en moi. »
Le notaire philosophait à haute voix :
« Comment cette petite a -t- elle pu accomplir un tour de force semblable? Arriver jusqu'ici sans encombre, c'est inouï 1 La route a beau être déserte, elle pouvait s'accrocher à une borne ou s'écraser contre un arbre. L'inconscience du danger a pu seule lui conserver le sang- froid nécessaire. Elle a dirigé son automobile, ralenti, accéléré son allure sans soupçonner les difficultés multiples qu'elle pouvait rencontrer à chaque instant, et cela lui semble tout naturel. C'est égal, je ne vous engage pas à tenter l'épreuve de nouveau, mon enfant ; vous risqueriez de ne pas réussir. L'expérience l'établit tous les jours.
— Quelle folie! quelle imprudence!
— C'est insensé, ce que vous avez fait là, mademoiselle Joujou, reprit Maurice Noirmont.
MADEMOISELLE JOUJOT 175
Quand je vous ai vu arriver seule dans l'automobile, je n'en croyais pas mes yeux. Vous ne sentez donc pas tout ce qu'il y a d'anormal dans votre équipée? »
Et son accent indigné laissait comprendre qu'il n'osait pas qualifier à haute voix l'incorrection, l'inconvenance qu'une telle conduite avait à ses yeux.
Joujou se tenait comme une coupable au milieu de ses juges. Son attitude n'avait rien de sa bravoure habituelle, et la riposte ne venait même plus à ses lèvres mutines. On eût dit qu'un chagrin plus profond, plus intime, avait brisé sa résistance.
i( Je comprends la portée des reproches que vous m'adressez tous, de ceux aussi que vous avez la générosité de taire, dit -elle en jetant un regard reconnaissant vers Jacques toujours abattu. Je ne m'y exposerai plus, je vous le promets.
— Quelle solennité! s'exclama M. Noirmont, ([ui n'aimait pas les situations tragiques. Puisque nous retrouvons cette espiègle sans blessure ni accroc, faut-il donc avoir le visage bouleversé comme si notre benjamine avait laissé un de ses bras tlans h\ côte de Chancenay? Réjouissons-nous, au contraire, du nouveau talent qu'elle nous a révélé aujourd'hui.
Allons, ma petite chauffeuse, il vous faudra recommencer un de ces jours, mais sous bonne garde cette fois. »
La gaîté ne trouvait pas d'écho.
« Non, non, disait tante Alix, j'ai eu trop à me repentir d'avoir manqué à ma surveillance ordinaire pour consentir à de nouvelles folies.
— Je ne veux pas vous contrarier, mademoiselle. J'allais vous proposer une promenade en automobile jusqu'à Ancerville pour la semaine prochaine; mon collègue, M. Rossignol, nous aurait reçus avec plaisir; mais je lui dois déjà plusieurs visites, et je pense qu'il sera tout aussi convenable que je le prie de venir chez moi avec sa femme et ses enfants. Il est agréable et très amusant et il a deux filles charmantes. Il faut bien distraire un peu notre Parisien.
— Ohl protesta Jacques avec un geste de lassitude, si c'est à mon intention que vous les invitez, n'en faites rien, je vous en prie. Je préfère mille fois le charme de notre intimité paisible à ces intrusions bruyantes et indiscrètes.
— Mon jeune ami, vous parlez avec une acrimonie que je ne vous connaissais pas.
— Excusez -moi si j'ai mis un peu de brutalité dans l'exposé de mon désir. Je suis nerveux ce soir. »
Louise avait l'esprit droit et sincère ; souvent, la lucidité de son jugement se laissait égarer par une impression vive, mais son erreur durait peu ; le premier trouble passé, elle retrouvait sa netteté de vue et savait envisager la situation aVec impartialité.
Assise sous les grands marronniers qui balançaient leurs palmes vertes, elle songeait ce malin-là à son coup de tète de la veille :
(( Comme j'ai été ridicule!... ridicule et injuste! »
Elle avait honte de sa conduite et s'accusait avec une touchante humilité :
(( Pourquoi donc me suis-je trouvée blessée de l'attitude de Jacques auprès de Marguerite? Ils sont libres tous deux, et puis, ne réaliset-elle pas le type de ses rêves, celui qu'il nous a si souvent dépeint? »
Elle s'appesantissait avec une douloureuse énergie sur les nombreux souvenirs (jui lui
revenaient en foule. Combien de fois M. de La Neuville n'avait-il pas loué les qualités de son amie, que les défauts de Joujou faisaient ressortir encore!
(( Marguerite a dû comprendre avant moi la sympathie que M. Jacques lui témoigne. »
Elle se plaisait à fouiller l'âme de son amie, à lui prêter toute la confiance qui l'eût envahie à sa place.
(( Marguerite est bien heureuse! »
Puis aussitôt, avec sa mobilité d'esprit, elle se demanda comment un tel bonheur ne se traduisait pas dans ses yeux, dans ses paroles, dans sa démarche, comment elle n'était pas transfigurée par cette divine lumière qui venait d'éclairer sa vie.
« Mais c'est que je ne l'ai pas revue depuis hier soir! Au milieu de la consternation générale, elle n'a pas osé témoigner sa joie. Pauvre petite, je lui ai gâté ses premiers instants. Je vais réparer tout cela. »
Elle alla chercher Marguerite.
(( Elle me racontera son bonheur, se disait Joujou avec un gros soupir. Pourquoi en aurais-je du chagrin? Ne l'a-t-elle pas mérité par toutes ses vertus? »
Dans sa simplicité franche, elle ne doutait pas que Marguerite ne lui fît ses confidences,
MADKMOISKLLE .lOUJOU 179
Tandis qu'elles arpentaient les allées familières du bois, Joujou se suspendit au bras de son amie.
'( J'ai pensé, ma chérie, que tu ne m'en voudrais pas trop d'être partie seule hier.
— Oh ! tu sais bien que je ne t'en veux jamais pour de telles vétilles; seulement, tu nous mettais dans un cruel embarras, sans parler de notre grande anxiété.
— Je t'avoue sincèrement que je n'ai point pensé à cette inquiétude; je n'ai eu conscience que du tête-à-tète charmant que je te procurais avec Jacques.
— Un tète-à-téte, et pourquoi donc? répondit Marguerite en tournant vers Joujou ses grands yeux calmes.
— Je pensais qu'il avait quelque chose à te confier en particulier.
— Tu plaisantes, petite folle. Que voudraistu donc que ce fût? »>
Joujou eut un soupir d'allégement.
•' Il ne t'a rien dit de confidentiel, rien?
— Rien.
Mais s'il avait l'intention de t'épouser, il t'en parlerait, je présume.
- M'épouser, lui, M. de La Neuville! voilà une hypothèse bien invraisemblable et comme en forge seul ton cerveau romanesque. Il est trop
riche et d'une trop haute naissance pour cela. »
Louise trouvait l'objection de son amie bien mesquine. Accuser Jacques de semblables calculs, méconnaître son désintéressement, sa grandeur d'âme, quel aveuglement!
Cependant elle se tut; dans son cœur spontané, un sentiment de réserve très nouveau montait soudain. Elle retint la réplique victorieuse, l'éloge enthousiaste qui lui venaient aux lèvres, et se contenta de murmurer :
(( Pour celui qui aime, la femme est un trésor mille lois plus précieux que tous les biens.
— Encore tes chimères, Joujou! Défie-toi de ces folles illusions. »
En devisant ainsi, elles arrivèrent à la maisonnette. Sa large pelouse, ses grands sapins qui tranchaient sur la masse claire des bois étaient le site préféré de M. de La Neuville. Instinctivement, les deux jeunes filles avaient dirigé leur promenade de ce côté.
Jacques les y avait devancées; il les accueillit d'une salutation amicale.
« Je suis à l'ouvrage dès l'aurore. J'ai voulu prendre le petit pavillon au soleil levant. Voyez, il est vivant, animé sous cette teinte rosée. »
Marguerite apprécia l'ébauche d'un « très réussi, en effet ».
Joujou ne se prononça pas. Elle était silen-
madp:moisï:ij.k .ioujou isi
cieuse, presque mélancolique, et lorsque son amie prit son inévitable broderie, elle tira de sa poche un ouvrage de main.
« Quoi, mademoiselle Louise, vous tricotez? Voilà une nouveauté qui m'étonne, s'écria Jacques en regardant la petite brassière de laine à peine commencée et déjà remplie de nœuds et d'irrégularités. »
Elle sourit sans riposter.
« Qui reconnaîtrait dans cette jeune fille laborieuse et tranquille, tricotant sans dire un mot, l'audacieuse (]ui courut follement hier dans une automobile qu'elle ne savait pas conduire? Tu es, dit Marguerite gaiement, un tissu d'étrangetés et de contradictions. »
Jacques ne releva point cette remanjue.
Il avait l'habitude de s'observer lui-même. Il savait qu'un sentiment unique peut afïecter les manifestations les plus variées et les plus contraires chez les êtres spontanés et vibrants. Loin de se prononcer aussi vite sur l'état d'esprit de Joujou, il éprouvait à son sujet de douloureuses incertitudes.
Il lui semblait assister à l'éclosion de ce cœur de femme plongé jusque-là dans l'inconscience rieuse de l'enfant. Il sentait aussi que cette éclosion serait rapide, tumultueuse, violente, parce que le développement intellectuel
de la jeune fille lui prêterait toute la force d'une personnalité.
M. de La Neuville n'avait point la fatuité de se considérer comme la cause de cette transformation; cependant, il devinait que sa présence, son attitude, ses paroles en avaient été au moins le prétexte; et cette pensée le troublait. Si l'évolution de cette âme n'eût intéressé que sa curiosité de psychologue, Jacques aurait pris plaisir à l'étudier, mais il constatait au contraire avec inquiétude qu'il ne serait point un spectateur indifférent.
Brusquement, avec une froide netteté, l'éventualité de son prochain départ , lui apparut comme très sage et très naturelle.
La pensée de Marguerite ne l'arrêta pas.
« Je la connais, se dit-il, j'ai lu jusqu'au fond de son àme limpide, et je suis assuré de la retrouver semblable à elle-même quand j'aurai pris ma résolution décisive. D'ici là peut-être M. Maurice Noirmont sollicitera-t-il sa main? Tant pis, fions -nous au sort. »
Certes, M. de La Neuville n'avait point encore abdiqué un seul de ces principes qui inquiétaient tant M'"'' de Pontarmé; pourtant, il n'avait plus pour eux la même foi ardente, la même conviction active.
11 se laissa aller à cette idée de départ avec
mélancolie, puis il remonta dans ses souvenirs jusqu'aux jours heureux de ses lointains voyages, qui satisfaisaient ses besoins d'études, sans déception et sans angoisse.
Les deux jeunes filles se taisaient pour ne pas troubler le peintre. Si Joujou se fut penchée sur sa toile, elle y eût remarqué des touches inattendues, des teintes étrangement accentuées, jaillies du pinceau au hasard de la pensée. Mais, décidément, son esprit critique, sa vivacité d'observation faisaient trêve ce jour-là.
Ce fut M. de La Neuville qui parla le premier; il exprimait tout haut la suite de ses réflexions.
« Ce paysage est gentil . mais un peu anodin, il manque de sève. Comme je préfère à sa grâce mignarde la vigueur folle, la richesse puissante des forêts du Tonkin ! Si vous saviez quelle intensité de vie s'en échappe! La végétation luxuriante des branches enchevêtrées forme un fouillis inextricable que le soleil ne peut pénétrer; du sol humide se dégage une buée lourde qui fait croître et pulluler des être sans nombre.
— Mais on doit étoufl'er là-dessous, remar^]ua Marguerite.
— Si vous voulez l'air pur, n'y a-t-il pas
les hautes montagnes du Nord et de l'Ouest, si belles dans leur majesté formidable et heurtée?
— Avec quelques tigres, n'est-ce pas?
— Oui, sans doute, mais quelle âpre jouissance on éprouve à dépister le fauve, à lutter de toute son intelligence, de toute son énergie, contre la ruse, la souplesse, l'instinct du Carnivore atîamé! Ce sont là des émotions violentes, mais elles ne laissent qu'un bon souvenir et la satisfaction légitime de la difficulté vaincue.
— A certaines heures, la vie d'aVentures peut vous séduire; mais souvent aussi le confort de notre civilisation européenne doit vous manquer? objecta Marguerite.
— Ne croyez donc pas que cette civilisation, dont vous êtes si fiers en Europe, soit seule capable de nous fournir des éléments de bien-être. Parce que ces gens-là sont différents de nous, parce qu'ils ont des dents noires de bétel, des vêtements amples, des yeux retroussés, des mouvements doux, parce qu'ils parlent à voix basse, sans éclat, parce que leur physionomie ne trahit pas tumultueusement au dehors le cours de leurs pensées, vous les accusez de vous être , inférieurs ?
MADE.MOISKLLE JOlJOi: 185
(( C'est de la partialité.
« Vous ne savez pas quels merveilleux serviteurs ils font. Par leur initiative silencieuse, leur précision, leur vigilance, ce sont des auxiliaires précieux, capables de seconder leur maître avec un dévouemert sans limites, une intelligence inouïe. Ne les accusez pas pour cela de servilité. Les formules cérémonieuses, les salutations pompeuses sont chez eux de simples conventions de politesse, un peu encombrantes, mais qui n'entachent en rien leur dignité.
« Ils sont capables de pousser très loin l'étude des sciences.
(( En médecine, par exemple, ils sont merveilleux; sans doute, ils ne présentent pas leurs remèdes sous les multiples formes de poudre, de pilules, de cachets, de granules; de dragées, mais ils savent modifier la composition de leur breuvage noirâtre, toujours édulcoré à la réglisse, de mille façons propres à soulager, à guérir même bien des maladies. »
Les deux jeunes filles avaient suspendu leur travail pour mieux suivre ce développement enthousiaste et inattendu.
Marguerite seule l'avait soutenu de quelques phrases polies.
Elle ajouta encore :
« Mais cette contrée est si éloignée et le voyage est si long !
— Longl six semaines passées entre le ciel et l'eau, vis-à-vis du spectacle grandiose des vastes étendues, de la mer tantôt irradiée par le soleil éblouissant, tantôt assombrie par l'azur foncé des nuits sereines. Et puis, n'y a-t-il pas à bord des compagnons de route intelligents, instruits? enfin les escales qui marquent de leurs caractères originaux et tranchés les étapes de la roule...
« A chacune d'elles, le cuisinier modifie son menu jusqu'à la suivante, tandis que les voyageuses se parent de bijoux achetés en passant. Si vous voyiez à Ceylan les marchands envahir le bateau avec leurs pierreries multiples et chatoyantes, leurs cris, leur boniment, vous vous en amuseriez fort, j'en suis sûr.
« Tout cela, ajouta-t-il, trahissant ainsi son inquiétude d'esprit, vous occupe, vous intéresse, vous fait sortir de vous-même sans causer nulle peine, sans entamer en rien votre personnalité intime. »
Joujou s'était tue jusque-là, et son mutisme révélait la profondeur de ses pensées.
Avec sa précision ordinaire, elle alla droit à la conclusion.
Fixant M. de La Xeuville d'un regard intense, elle demanda :
({ Alors, vous allez retourner au Tonkin.
— Je ne dis pas cela.
— Non, mais enfin vous le désirez? »
Il hésita, s'interrogeant lui-même; enfin, il répondit avec la plus entière franchise :
(( Je ne sais pas, »
Celte incertitude trahissait exactement l'état de son àme, ballottée par des sentiments contrair.es, désireuse malgré tout de jouir encore du bienfaisant apaisement de son existence actuelle.
Cependant, le charme de cette vie champêtre, de cette douce et familiale intimité, était rompu.
Vainement, la joyeuse philosophie et les vues subtiles de M. Noirmont, la bonhomie sensée de M. Doricourt, la dignité aflectueuse de tante Alix, la sérénité de Marguerite conservaient-elles au cadre des éléments identiques, Jacques ressentait un lourd malaise, et l'harmonie de naguère était brisée.
D'ailleurs, les rappels de M'"^ (Je Pontarmc se faisaient plus pressants.
« Puisque tu te portes mieux maintenant, pourquoi ne pas revenir près de nous? lui écrivait- elle. J'ai refusé de passer ma
quinzaine habituelle au château de M""® Désormeaux pour regagner Paris, où j'espérais te revoir au plus tôt. As -tu rencontré là- bas la fleur bleue rêvée? Ton silence me fait craindre qu'il n'en soit rien. Ne diffère donc pas ton retour; nous t'attendons avec impatience. »
Jacques accéda au désir de sa sœur.
M. de La Neuville quitta le village de Trois- Fontaines avec un regret attendri. Il emportait un melon énorme que l'ex-industriel avait obtenu par une vigilance assidue, un flacon de l'eau -de -vie de fruits du notaire, des confitures de tante Alix, enfin une provision odorante de reines des bois, recueillie par Joujou et enfermée par Marguerite dans de grands sachets fleuris.
Il emportait aussi des souvenirs bucoliques et frais, des sympathies nouvelles.
Naturellement, tout le petit cénacle l'accompagna jusqu'à la gare de Baudonvilliers.
Chacun témoignait à sa manière le chagrin qu'il éprouvait de le voir partir.
Joujou était la moins éloquente dans ce concert ; elle ne trouva même pas, au moment où le train s'ébranlait, un de ces mots rapides et spontanés dont elle avait le secret, un de ces mots lumineux qu'on emporte avec soi comme un talisman.
Après le départ du train, la petite colonie regagna Trois-Fontaines lentement, dans la lassitude du jour qui tombe.
On fit l'éloge de celui qui s'éloignait.
Louise se sentit subitement étreinte d'une douleur inconnue.
Avec sa vive imagination, il lui sembla que ce retour triste où, de temps à autre, chacun énumérait quelques qualités saillantes, rappelait quelques détails touchants, donnait l'impression cruelle des retours d'enterrements.
C'était le même vide après les jours remplis, la même ombre après la lumière joyeuse, et c'était aussi la même impression douloureuse de l'éloignement indéfini. Elle ne se mêlait pas au concert de louanges, de regrets, sans doute. La contraction qui serrait sa gorge, les larmes (jui brûlaient ses paupières la retenaient.
Mais elle se taisait aussi parce qu'il lui semblait que le chagrin de la petite troupe qui regagnait à pas tranquille le foyer coutumier n'était pas à l'unisson de sa propre peine; il lui semblait qu'elle louerait chez M. de La Neuville des sentiments grandioses, bizarres, déconcertants, que ses amis n'avaient pas remarqués.
« Dis, mon oncle Jacques, raconte -moi encore l'histoire de fautomobile de M'i»' Joujou? »
C'était i)ien la dixième fois que Suzanne de Pontarmé faisait répéter à M. de La Neuville le récit de cette aventure.
Il avait une façon si pittoresque, si imagée, si vibrante de la raconter, que Suzanne tremblait toujours à nouveau pour la vie de la jeune fille, jusqu'au moment où Jacques, ouvrant la grille du jardin, retrouvait Louise saine et sauve.
Cette fois encore, son petit visage mobile avait retracé toutes les émotions de son Ame candide; enfin, le dénouement heureux rendit à ses joues leur teinte rosée et à son menton ses petites fossettes rieuses.
Elle s'écria en battant des mains :
« Quel bonheur! elle ne s'est pas fait de mal I »
Puis, pour expliquer son enthousiasme, elle ajouta :
« C'est que je l'aime beaucoup, tu sais, mon oncle.
— Comment peux- tu l'aimer? Tu ne la connais pas.
— Je l'aime d'abord à cause de ce nom de Joujou qui m'amuse, et puis parce que je la trouve tout à fait gentille et surtout très brave. Mais je l'aimerai encore bien plus quand je l'aurai vue. »
Et, tout aussitôt, passant de l'expression de son désir vague à l'espoir d'une réalisation prochaine, elle ajouta :
« Maman, il faut que tu l'invites à venir nous voir.
— Cela me paraît bien difficile, ma chérie.
— Non, non, tu n'as qu'à écrire une lettre aimable. Je suis sûre qu'elle sera contente de venir à Paris. Une grande fille comme elle qui n'a pas encore vu Paris, c'est drôle, va, maman.
— Tu as raison, petite, répondit M'^^c de Pontarmé. Qu'en penserais - tu , Jacques? J'ai toujours regretté de ne rien faire pour la fille de mon cher mari, et puisque tu m'atfirmes qu'elle est à peu près sociable...
— Oh ! comme tu exagères ! Je t'ai dit sim-
MADEMOISELLE JOLMOU VXi
plement qu'elle était un peu vive et impétueuse; mais, malgré son exubérance, elle est charmante, et si tu la connaissais, avec ta bonté intelligente et ton expérience, je crois que tu l'apprécierais beaucoup.
— On l'avait calomniée à mes yeux, sans doute pour me détacher d'elle, car je t'affirme que je me sentais naturellement portée à l'aimer tendrement, cette pauvre petite orpheline. Il est vrai que la sollicitude passionnée de sa tante m'avait enlevé tout scrupule à son endroit. Mais si tu penses qu'en insistant, je puisse obtenir la visite de ma belle-iille, je le ferai de grand cœur.
— Je ne crois pas que M"»^ Chantassu oppose une résistance bien sérieuse à ce projet s'il séduit sa nièce; je redoute seulement que la jeune fille se trouve un peu dépaysée
— Oh ! je ne suis pas assez imprudente pour l'inviter seule. Je prierai son amie Marguerite de l'axîcompagner. Tu as été trop bien reçu là- bas pour que je ne me sente pas l'obligée de tout ce petit groupe de braves gens. Tu verras, mon Jacques, le plaisir délicieux que nous éprouverons à fairô les honneurs de la capitale à ces deux jeunes filles qui ne connaissent encore que la grande ville
de Bar-le-Diic. Tu m'aideras à les piloter, n'est-ce pas? et peut-être, ajouta-t-elle en passant la main sur le front soucieux de son frère, la nécessité de t'occuper des autres te forcera- 1- elle à chasser cette vilaine mélancolie. »
La vie avait repris le cours' paisible et monotone dans le petit cénacle de Trois-Fontaines lorsque l'invitation de M"ie de Pontarmé vint y mettre une effervescence nerveuse.
Tout de suite on se réunit pour juger de l'opportunité d'un tel voyage.
Chacun à son tour exprima son opinion motivée :
« Je pense, disait le notaire, que c'est une occasion Unique pour ces enfants de visiter Paris. Rien n'est meilleur pour la jeunesse que de changer d'horizon. Elle apprend à juger de la valeur relative des choses, à comparer les humains. L'esprit de clocher engendre les petitesses et les mesquineries. Les voyages élargissent les vues, élèvent l'intelligence, peuplent la mémoire de mille faits qui charment plus tard aux heures de vieillesse et de solitude.
— Il est bon, reprenait M. Doricourt, que
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ces jeunes filles goûtent un peu de la vie bruyante et factice de Paris ; elles en seront d'abord émerveillées, puis ensuite un peu lasses, et reviendront à leur cher village avec plus de plaisir et d'attachement. »
W^"" Chantassu ne partageait pas l'optimisme paresseux de l'ancien industriel ; elle n'était pas assurée que les séductions mondaines n'exerceraient pas une attirance durable sur l'esprit curieux, sur l'àme enthousiaste de sa nièce.
Mais elle était vraiment mère par l'abnégation; elle céda aux instances de Louise, elle céda surtout parce que la jeune fille perdait depuis quelques semaines ses belles couleurs et son entrain.
Au milieu des préparatifs fiévreux, elle ne manquait pas de faire mille recommandations à Joujou :
<( Souviens -loi, ma chérie, (ju'il faut te surveiller beaucoup toi-même. Nous avons l'habitude de tes boutades, nous te pardonnons tes coups de tète en faveur de tes bonnes intentions; ailleurs, on ne te connaît pas, on te jugerait peut être défavorablement sur les apparences.
— Rassure-toi, ma tante, je suivrai en tout les conseils de « Minerve » et, au besoin,
M. Jacques serait là pour « me commenter », ajouta-t-elie avec son joyeux rire soudain revenu.
— Ne te laisse pas éblouir par toutes les splendeurs de Paris, et surtout, dit-elle d'une voix sombre, n'oublie pas que je t'aime plus que tout au monde. »
Devant cette tristesse de M"' Alix, Louise fut atterrée.
« Ecoute, ma tante, dit- elle résolument, tu sais quelle a été ma joie lorsque tu m'as permis d'accepter cette invitation. Eh bien I malgré cela, je te jure que je renoncerais à ce voyage sans un regret si tu devais en ressentir le moindre chagrin. »
Aussi M"^ Chantassu s'efforça de paraître contente à son tour, car elle sentait que l'affirmation de sa chère petite était sincère.
Le tnain arrivait en gare, la lourde cadence de la machine haletante ébranlait les vitres du grand hall. Avant qu'elle eût stoppé, Louise, la tête à la portière, s'écria :
« Voilà M. de La Neuville 1 »
Et, d'un mouvement rapide, elle ouvrit la portière.
« Attendez l'arrêt I » s'écria Jacques.
Et Suzanne, à coté de son oncle, disait en éclatant de rire :
« Pour sur, c'est celle-là. M"' Joujou. »
Louise sourit, heureuse d'être déjà connue par celte enfant. Aussi, dès qu'elle eut embrassé M"™'' de Pontarmé et l'eut remerciée de son aimable invitation, elle revint à Suzanne, lui donna deux baisers sonores en demandant :
(( Comment m'avez -vous reconnue si vile?
— A vos cheveux frisés et aussi à votre... »
L'enfant rougit, un peu embarrassée.
« A votre?
— Enfin, dit-elle brusquement, je savais que c'était vous qui n'aviez peur de rien. »
Et pendant que, dans la cour de la gare, Marguerite se retournait pour embrasser l'ensemble d'un coup d'œil et classer méthodiquement dans sa mémoire ce premier tableau de la grande ville, Louise, charmée de la spontanéité de Suzanne, la prit par la main en lui disant :
(( Nous serons bonnes amies, n'est-ce pas?
— De tout mon cœur, » répondit la fillette. Ce n'était pas sans une émotion profonde
que Louise se trouvait en présence de sa bellemère.
Durant son séjour à Trois -Fontaines, Jacques avait déjà dissipé ses préventions injustes et enfantines contre sa sœur; mais la simple estime était un sentiment trop froid pour le cœur ardent de la jeune fille. Elle voulait s'attacher plus tendrement à la seconde femme de son père, à la mère de sa petite sœur Suzanne.
Aussi regardait- elle la jeune femme avec une intensité étrange, sans se préoccuper de ceux qui l'entouraient.
]y[nie ^Q Pontarmé comprit l'incertitude anxieuse de ces yeux; elle devina que cette
MADIOMOISELUO JOUJOU l'i'»
àme spontanée, volontaire, aimante, ne se donnait pas suivant la règle des sentiments convenus et qu'il tallait la conquérir. D'un geste plein d'affection et de grâce, elle la fit asseoir auprès d'elle dans la voiture qui les emportait et dit en lui prenant la main :
« Je suis ravie de vous voir, ma chère enlant.
— Vous êtes trop bonne, madame.
— Oui, reprit M°^'' de Pontarmé, c'est une joie bien douce pour moi de posséder aussi à mon tour cette petite Joujou que son père aimait tant. »
Cette allusion discrète à l'affection de ce père trop peu connu toucha le cœur de Louise; rien ne pouvait lui être plus doux, et, tout de suite, avec cette belle conliance juvénile si rapidement gagnée, elle répondit :
« Vous me parlerez beaucoup do lui, n'est-ce pas, madame?
— Volontiers, ma chère petite. »>
Et, attirant la jolie tète Irisée de Joujou sur son épaule, elle lui donna un tendre baiser.
La jeune fille s'abandonna à cette caresse; elle ferma les yeux pour retenir les deux larmes brillantes qui tremblaient à la frange dorée de ses cils.
200 MADEiMOISELLE JOUJOU
M. de La Neuville se sentait gagné par cette émotion; pourtant, il jugea bon d'y couper court.
« Voyons, mesdemoiselles, donnez-nous la primeur de vos impressions sur la capitale. » L'exode à Paris ne semblait point tout d'abord satisfaire les jeunes filles.
Comme tous les provinciaux, elles s'attendaient à rencontrer à chaque pas une série des nombreuses merveilles tant vantées. Marguerite s'étonnait un peu de la continuité régulière des hautes maisons alignées, tandis que Louise s'inquiétait à chaque instant de l'encombrement des rues.
« Oh! madame, nous allons écraser quelqu'un, » répétait-elle en voyant les piétons traverser la chaussée devant leur voiture.
Plus loin, elle s'intéressa aux tramways électriques qui longeaient la rue de Châteaudun, aux passants affairés qui se hâtaient, nerveux, étrangers à ce qui les entourait.
Son imagination souple lui fit tout de suite pressentir tout ce que l'isolement a de poignant, de cruel au milieu de la multitude indifférente.
Elle murmura :
« Comme on doit être triste et perdu, sans famille, dans Paris! »
Et, tout aussitôt, craignant d'avoir blessé ses hôtes par cette remarque, elle ajouta :
« Nous sommes bien heureuses, Marguerite et moi, d'être ainsi entourées. »
Marguerite, elle, s'intéressait surtout à la multiplicité des magasins, à la richesse somptueuse des étalages.
Le boulevard Haussmann, spacieux et plus calme, apaisa l'étourdissement qui les gagnait.
La conversation put s'engager régulière à mesure que le bruit du centre s'éloignait. Soudain, Joujou l'interrompit d'une exclamation profonde :
« Ohl c'est spîendide, grandiose, féerique! Il ne peut rien y avoir de plus beau dans tout Paris, dans le monde entier. »
C'était le rond -point de l'Etoile avec son arc colossal et harmonieux et la régularité majestueuse de ses larges avenues qui provoquait ce lyrisme.
Jacques sourit.
Il sentait déjà la joie prédite par sa sœur.
Ils longèrent l'avenue du bois de Boulogne; le soleil couchant l'inondait de splendeurs rougeàtres, faisait tlamboyer les équipages aux vernis impeccables et donnait aux élégantes une auréole adoucie.
Par une association d'idées toute naturelle :
(( Mais, s'écria Joujou, nous allons voir aussi M""^ Désormeaux. »
Jacques l'interrogea plaisamment :
(( Etes-vous toujours aussi enthousiaste des jolies Parisiennes dont vous parliez naguère avec tant d'admiration? »
Penchée à la portière, elle plongeait ses regards dans les voitures découvertes, étudiant toutes les femmes assises dans une attitude de nonchalance étudiée.
Brusquement, elle déclara :
« A les regarder de près, elles ne sont pas aussi belles que Marguerite. Lorsque tu auras, ma chérie, leur toilette, leur chapeau, leur envolée de tulle, tu seras cent fois mieux. N'est-ce pas, madame?
— Certainement, ma mignonne ; nous ferons vite l'acquisition de tout cela.
— Je vois bien que nos élégances de Trois- Fontaines sont un peu frustes ici, reprit Marguerite. Si vous voulez bien nous guider dans notre choix, madame, nous serons heureuses de les changer.
— Allons, dit M. de La Neuville avec une ironie affectueuse, je sens que les premiers jours ne seront pas consacrés à l'étude
des merveilles artistiques de Paris et qu'on ne réclamera pas mes services.
— Oh! toi, mon oncle, tu sais bien que tu n'y connais rien, s'écria Suzanne avec un sérieux comique.
— Oui, mon ami, nous allons d'abord « équiper » ces deux jeunes filles; d'ailleurs, elles t'échappent et m'appartiennent. Cependant, tu vas rester ce soir avec nous pour nous aider à faire plus ample connaissance. »
La maison que M"i'' de Pontarmé possédait, rue de la Faisanderie, sans avoir des proportions grandioses, n'avait rien du petit pigeonnier étroit que des propriétaires ambitieux se plaisent à décorer du nom d'hôtel. Il était meublé avec un sens artistique très sûr et très délicat. Le rez-de-chaussée, surélevé, se composait, sur la rue, de deux salons, et, par derrière, donnant sur le jardin assez spacieux, d'une salle à manger et d'un hall vitré formant serre.
Les appartements de M'""" de Pontarmé occupaient le premier étage.
Au second étaient les pièces réservées à Marguerite et à Louise : deux jolies petites chambres communi(]uant entre elles par uv cabinet de toilette élégant et merveilleuse' agencé.
« Mais c'est délicieux! madame, s'exclama Joujou en entrant dans sa chambre. On dirait que ces fleurs sont vivantes, ajouta -t-elle en désignant les bouquets peints sur la toile de Jouy qui recouvrait les murs. Et regarde donc, Marguerite, nos fenêtres s'ouvrent sur le jardin. C'est absolument comme à Trois- Fontaines : des arbres, des oiseaux, des fleurs. Tante Alix ne me croira pas lorsque je le lui écrirai. »
La soirée fut très joyeuse. Joujou, rassurée maintenant par la bienveillance de M"'^ de Pontarmé, était pleine d'entrain. On s'occupa des emplettes projetées, on discuta et on traça le programme des courses du lendemain.
Puis, avec un tact exquis, la maîtresse de maison amena peu à peu la conversation sur Trois-Fontaines et ses habitants. Sur ce sujet, les deux jeunes filles pouvaient deviser longuement, et cette aimable attention acheva de les mettre à l'aise.
Joujou parlait surtout avec animation de sa tante.
« Vous ne pouvez savoir à quel point elle est bonne, madame!
— Si, je le sais, ma chère enfant; votre iron, se plaisait toujours à louer sa tendresse, jours ^arce qu'il sentait combien sa sollicitude
VOUS entourerait d'une chaude atmosphère qu'il s'est imposé le dur sacrifice de se séparer de vous. »
Avec quelle délicatesse M'"*" de Pontarmé savait présenter toutes choses, efTacer les souvenirs amers qui pouvaient encore trouhler l'àme de sa belle-fille!
Cette légèreté de louche acheva de lui gagner le cœur de Joujou.
Suzanne, devenue dès l'abord très familière, avait été chercher sa grosse tapisserie pour la faire admirer par ses nouvelles amies.
« Mais c'est une petite fée, s'écria Louise d'une voix affectueuse et câline. Ces petits doigts-là doivent réussir tout ce qu'ils veulent. Marguerite, tu lui apprendras tes beaux points à jour et tes broderies lorraines, n'est-ce pas?
— Volontiers, elle a de réelles dispositions.
— Ht vous, mademoiselle Joujou, que m'apprendrez - vous ?
— Rien; je ne sais rien faire, répondit-elle simplement.
— Ah 1 par exemple, vous savez au moins organiser de beaux feux d'artifice. » •
Et l'enfant espiègle éclata de rire, enchnntée de sa petite malice.
Joujou la prit sur ses genoux, caressa doucement ses boucles soyeuses en disant :
« Je vois que votre oncle vous a dit tout le mal possible de moi. »
Cette franche gaîté réjouissait M. de La Neuville; il n'avait point espéré que l'intimité s'établirait aussi vite. Complètement rassuré, il se leva pour prendre congé.
« L'intermédiaire est tout à fait inutile maintenant, il me semble, et je n'ai plus qu'à me retirer.
— Madame votre sœur nous reçoit avec une affabilité si cordiale qu'elle nous a gagnées dès l'abord, dit Marguerite.
— Où donc demeure votre M'"^ Parisot ici ? interrogea Joujou.
— J'habite rue Pierre- Charron, mademoiselle, dans un appartement à moi. Vous ne pensez pas que j'accepterais d'être dans un hôtel? D'ailleurs, ma profession ne me le permettrait pas.
— Votre profession? Vous faites donc quelque chose? s'écria Louise avec une incrédulité insolente.
— Certainement, mademoiselle, je travaille; j'ai un cabinet d'avocat consultant.
— Mais oui, tu sais bien. Joujou, dit Marguerite, que M. Jacques discutait toujours quelque question de procédure avec M» Noirmont.
— Je savais bien qu'il était docteur en droit, mais j'ignorais qu'il fit quelque chose de sa science.
— Je n'essa^-erai pas de vous présenter mes occupations comme absolument absorbantes, et quand je pourrai vous accompagner dans vos excursions à travers Paris, je me rendrai libre, je vous le promets. »
M. de La Neuville venait chaque soir dîner à l'hôtel de la rue de la Faisanderie. C'était là seulement qu'il retrouvait Louise et Marguerite, qu'il entendait le récit de leur émerveillement, de leurs surprises.
relies lui racontaient tout ce qu'elles avaient vu au hasard de l'itinéraire, mêlant tour à tour les salons du couturier, le monument de l'Opéra et les bonbons de Marquis.
Joujou ajoutait toujours une remarque pittoresque, ingénieuse; son amie rectifiait avec une précision méthodique.
Elles étalaient devant lui leurs emplettes avec un plaisir naïl".
11 souriait à leurs joies enfantines, donnait parfois quehiue conseils, admirait le plus souvent et louait sans réserve; car, sous la direction intelligente et pleine de goût de M'"'' de Pontarmé, les deux jeunes lilles se transformaient rapidement; d'ailleurs, il suflisait de
208 MADEiMOISELLE JOUJOU
quelques modifications secondaires pour donner à toutes deux un cachet d'élégance indiscutable.
Pourtant, une divergence se produisait entre elles. Tandis que Marguerite s'assimilait entièrement toutes les prescriptions de la mode, qu'elle prenait la silhouette, le port de tête, la démarche, jusqu'à l'expression du visage des femmes du monde, Joujou conservait, malgré tout, son originalité propre et le caractère très spécial de sa mouvante beauté.
« Ne penses -tu pas, dit un soir Jacques à ^mc jg Pontarmé, qu'il serait temps de révéler à tes deux jeunes amies le Paris artistique qu'elles ne connaissent pas encore? Elles ne peuvent pas éternellement limiter leurs excursions aux magasins du boulevard et de la rue de la Paix.
— Nous désirons vivement voir tout ce qu'on visite ordinairement à Paris, déclara Marguerite.
— Nous commencerons par le Louvre, n'est-ce pas? Rien qu'en traversant la place du Carrousel, j'ai senti que j'y passerais volontiers des journées entières, s'écria Joujou.
— 11 faut que vous visitiez aussi les différents quartiers de la ville. Vous ne connaissez
MADEMOISELLE JOIMOU 209
que les larges avenues, les maisons régulières ; mais je vous conduirai dans les rues étroites, tortueuses, dans les coins pittoresques où le vieux Paris s'est conservé. »
C.ette discussion se poursuivait pendant que M'"'' de Pontarmé parcourait une lettre que la femme de chamtire venait de lui remettre.
« Arrêtez tous vos projets, s'écria-t-elle en riant. Cette missive va nous précipiter avec une nouvelle ardeur dans les magasins de nouveautés.
— Pourquoi donc? demandèrent à la fois les trois interlocuteurs.
— M'"'' Désormeaux , ayant appris l'arrivée de Joujou et de son amie, les invite chaleureusement à son bal, qui a lieu dans une quinzaine de jours. Nous n'avons pas grand temps pour les nombreux préparatifs que ce bal nécessitera.
— Oh! madame, croyez-vous donc que nous puissions y aller? dit Joujou d'une voix craintive.
— Certainement, ma chérie, et j'y tiens beaucoup, ajouta- 1- elle en caressant les cheveux mutins de sa belle -fille.
— Mais... c'est que je ne sais pas danser. » M'"^ de Pontarmé éprouvait toujours un léger
étonnement lorsqu'elle constatait chez sa bellefille l'absence de ces accessoires gracieux d'une éducation actuelle.
« J'aurais pu m'en occuper davantage, » pensait-elle.
Elle ajouta vivement :
(( Le professeur dp Suzanne se chargera de vous instruire. Vous profiterez toutes deux de ses enseignements; car, ajouta-t-elle, parlant à Marguerite, je ne pense pas qu'on vous ait appris à danser au couvent. »
Cette première question résolue, Louise émit une autre inquiétude :
« Mais nous ne connaîtrons personne.
— M'"'' Désormeaux a sans doute prévu votre objection, car elle insiste pour que je vous conduise à la prochaine réception.
— C'est une attention bien délicate, dit Marguerite; nous serons ainsi moins dépaysées le jour du bal.
— Mais que fait-on dans ces réceptions? demanda Joujou, décidément effarée par cette perspective inconnue.
— Rien, mademoiselle, absolument rien, répondit Jacques avec une mauvaise humeur qui ne demandait qu'à . s'exhaler. Puisqu'il est entendu que vous cédez au tourbillon banal, apprenez donc qu'il vous faudra saluer,
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boire du thé, croquer quelques pâtisseries, parler à des gens qui n'écoutent pas, répondre à des questions que vous n'avez pas entendues, rire à haute voix, tourner sur place, quitter un fauteuil pour une chaise, une chaise pour un canapé, tout cela sans raison, pour remuer et faire comme les autres. »
Joujou ne vit dans cette boutade qu'une critique directe à l'adresse de son caractère; elle répondit vivement :
« En tous cas, vous n'admettez pas que Marguerite puisse faire le polichinelle à ce point-là; car, pour moi, je sais que vous ne mettez pas en doute mes capacités à ce sujet. »
Une seconde fois, M. de La Neuville eut envie de protester, car il avait trop bien apprécié les qualités morales et intellectuelles de Joujou pour l'assimiler au polichinelle dont il venait de faire la description. Ht si, au premier choc d'une rencontre bizarre, il avait confondu la jeune (ille avec celles qu'il qualifiait de grelots vides et assourdissants, il était depuis longtemps revenu de cette injustice. Il allait lui en donner l'assurance, mais, tout à coup, un mouvement de méchanceté taquine, un besoin de gâter la joie de Louise arrêta ses dénégations.
Il murmura simplement :
(( Nous vous verrons à l'œuvre toutes deux. » Et il partit, dépité de voir que le plaisir de ces journées d'excursions intéressantes et instructives, dont il avait préparé le programme avec un soin jaloux, était ainsi retardé.
^me jg Pontarmé^ s'occupait des^deux jeunes filles avec une sOUicitudë', maternelle ; elle désirait que leur é^rée dans le jnonde fût aussi triomphale que possible' et ne négligeait rien pour obtenir ce résultat. EUe-inultipliait les courses chez les coulu^fjtères ejrés modistes, assistait aux leçons de danse*, r
Avec un tact parfait, elle leur donnait de précieuses indications, non pas sous la forme un peu gênante de leçon, mais en anecdotes plaisamment racontées; elle leur narrait tel ou tel impair commis par une personne chimérique créée pour la circonstance, les mettant ainsi en garde contre les maladresses possibles; elle redoutait pour ces enfants, élevées dans un milieu calme et affectueux, l'étourdissement de ces cohues mondaines, inditîérentes toujours, parfois malveillantes.
Elle avait assez d'expérience pour prévoir les jalousies éveillées par leur beauté; elle ne
manqua pas de les mettre en garde contre les piqûres d'épingles qui les assailliraient.
« Bah! on se défendra, disait Jacques avec un petit sourire combatif.
— Marguerite sera leur cible avec son beau yisage régulier et sa grâce harmonieuse; moi, je me charge de la défendre.
— J'admire vos dispositions à la sociabilité, mademoiselle. Vous partez armée de pied en cap comme un chevalier pour la Terre sainte ; mais cette menue monnaie de petites méchancetés est courante, il faut l'accepter sans sourciller; d'ailleurs, quand vous l'aurez employée, vous y prendrez un plaisir extrême, j'en réponds.
— Oh ! vous répondez toujours de moi quand il s'agit de faire quelque chose de mal. »
C'était vrai; depuis quelques jours, M. de La Neuville devenait irascible à l'égard de Louise, la contrariant sans cesse et provoquant ses réparties les plus vives. La veille du jour de la réception de M'""" Désormeaux, Jacques avait plus que jamais cette nervosité railleuse qui faisait tant de peine à Joujou et qui amenait sur les lèvres de M""" de Pontarmé un sourire mystérieux et satisfait.
« Viendras-tu, toi aussi, un instant, demain,
chez M""® Désormeaux? demanda M'"*" de Pontarmé à son frère.
— Non, » répondit-il brusquement.
Puis, voyant qu'elle n'insistait pas :
— Crois -tu donc (juc ce soit obligatoire?
— Pas le moins du monde, » répondit -elle avec son même sourire étrange.
Il feignit une hésitation, puis conclut comme s'il cédait à une prière qu'elle ne lui adressait pas :
« Allons, j'irai I D'ailleurs il faut que j'admire nos jeunes amies dans ces nouveaux costumes dont la confection les a tant absorbées.
— Oh! Marguerite sera très belle, déclara Louise avec une admiration sincère.
— Mais vous aussi, ma petite Joujou; votre robe de bengaline vous sied à merveille.
— Ma robe de bengaline?... Ah! c'est juste, vous ne savez pas... Je ne l'aurai pas, madame : elle ne sera pas terminée à temps.
— Pas terminée? Vous ne connaissez pas la rapidité merveilleuse des couturières parisiennes. D'ailleurs, elle est promise.
— J'ai oublié de vous dire que, ce matin, en essayant ma robe, la couturière m'a raconté qu'il lui faudrait passer la nuit avec la première pour l'achever. La pauvre femme était
toute pâle et paraissait si fatiguée que je lui ai dit :
— « Je n'en ai pas besoin pour demain ; ne vous pressez pas ».
« C'était tout naturel, ajouta Joujou simplement.
— Tout naturel I s'exclama M""^ de Pontarmé, voilà qui est boni mais comment pensez-vous vous habiller?
— Mon costume tailleur avec ma chemisette de soie blanche à fleurs ne suffiront-ils pas?
— A la rigueur, ils suffiront; mais comme je regrette cet enfantillage qui me prive de vous voir parée à mon gré.
— Sans compter, ajouta Marguerite, que la couturière profitera de ce loisir non pour se reposer, mais pour satisfaire une autre cliente.
— Peut-être bien. En tout cas, j'aime mieux qu'elle se rende malade pour une autre que pour moi. »
M'"^ de Pontarmé passa ses doigts effilés dans les cheveux frisés de la jeune fille, et, caressant cette gentille enfant dont la coquetterie cédait si vite à la pitié, elle murmura :
« Pour le bal, je vous surveillerai de plus près; car, cette fois-là, je ne veux pas manquer « notre » effet. »
Jacques n'avait émis aucune opinion.
Le lendemain, lidèle à son poste, dans le va-et-vient de la réception très animée, il recueillit les murmures flatteurs que Marguerite soulevait sur son passage.
Il entendit louer la pureté de ses lignes moulées par les plis de sa robe de crêpe de Chine gris perle. Au milieu de ces éloges unanimes, sa pensée se reportait, plus émue, vers la brave enfant qui faisait tache là -bas, dans un coin du salon, avec son costume trop simple. Non seulement Joujou n'avait pas la toilette qui attire les regards, mais encore elle n'était point en beauté; son visage, si délicieux d'ordinaire par la mobilité de son expression, était grave; ses yeux vagues, sa jolie bouche, exquise dans son sourire malicieux, retombait en plis attristés.
« C'est l'émotion du « bleu » au premier coup de canon, se dit-il; son imagination grossit l'importance du petit cérémonial qui lui est étranger. Tandis que son amie, inconsciente de ce qu'elle ignore, s'épanouit avec un naturel plaisir, Joujou est nerveuse et contractée. 8i elle mesurait la distance qui la sépare de tous ces petits esprits creux, de toutes ces vanités! Qu'elle parle donc, et tout Fétincellement de son esprit les réduira au silence. »
M. de La Neuville était jaloux pour Louise de cette admiration. Il aurait voulu la voir entourée, fêtée; il aurait voulu qu'elle sortît de cette attitude indifférente et s'imposât à l'admiration.
Pour rendre à ses yeux leur flamme rieuse, pour faire naître en fusées brillantes les phrases spirituelles sur ses lèvres, pour donner à sa voix cette chaude vibration, il suffisait que lui, Jacques, s'avançât vers elle, lui dit une parole affectueuse, un mot bienveillant.
Mais Jacques ne le savait pas; il demeura à l'autre extrémité du salon, terne et silencieux, lui aussi.
Ce soir- là, quand Louise écrivit à sa tante sa lettre quotidienne, elle disait :
(( Marguerite a eu un succès merveilleux; je ne l'ai jamais vue si belle.
« Sa grâce, son charme augmentent de jour en jour, et son père serait fier d'elle s'il la voyait.
« Je n'en dirai pas autant de moi, ma petite tante chérie; mais si les indifférents ne m'admirent pas, toi, tu m'aimes, je te le rends de tout mon cœur, et cela nous suffit à toutes deux. »
A 10 heures précises, M. de La Neuville arrivait rue de la Faisanderie; sa sœur était seule au salon.
<( Comment ! tu nous accompagnes au bal de M""" Désormeaux? C'est bien aimable de ta part, car je n'ignore pas combien ces réunions mondaines te coûtent, ajouta-t-elle avec une douce ironie. Assieds-toi là et causons, car la toilette compliquée de nos petites amies va nous valoir (|uelques minutes d'intimité.
Jacques approcha une chaise basse de la vaste bergère dans iaciuelle sa sœur se reposait. A le voir, ainsi, placé près d'elle, en costume de soirée, il lui revint en mémoire la vision nette de cette tin de bal, où son frère lui exposait ses principes matrimoniaux avec une intransigeance si absolue.
Le même sourire mystérieux ([ui errait fréquemment, depuis quelques jours, sur les lèvres de M"" de Pontarmé éclaira son visage,
mais elle ne laissa rien percer de ses impressions.
M. de La Neuville, un peu nerveux, répon dait :
« Mais oui, je serai content de me trouver avec toi, ne fût-ce qu'une minute. Tout ce tourbillon de jeunesse t'absorbe, et ton frère est un peu négligé.
— Douterais -tu de ma tendresse?
— Non, mais... il me semble... que tu me manifestes moins... ta sollicitude. »
]y[me ^Q Pontarmé se contint pour ne pas lancer l'exclamation joyeuse et railleuse tout ensemble que ce reproche faisait jaillir de ses lèvres.
« Je ne comprends pas, » murmura-t-elle pour provoquer une explication et une confidence.
Pourtant, elle n'en avait pas besoin.
Avec toute son affection, elle lisait dans le cœur de Jacques, elle y démêlait les sentiments tumultueux et contraires qui s'y agitaient ; mais elle était femme, et sa diplomatie changeait de caractère avec les conditions de succès.
Tant que la victoire lui paraissait douteuse, elle bataillait avec énergie, harcelant l'ennemi, opposant à la résistance toutes les ressources de son ingéniosité; mais maintenant que la
victoire s'avançait, inéluctable et proche, elle prenait un délicieux plaisir à se taire, à négliger le combat pour rendre son triomphe plus complet et plus sur.
Voyant que sa sœur n'entamait plus l'éternelle discussion, ne réclamait plus la docilité qu'il lui aurait promise de bon cœur, il haussa les épaules en disant :
« Amuse-toi, ma petite sœur chérie, toutes les femmes aiment le monde, et les plus sérieuses oublient dans ses fêtes ce qu'elles prétendaient être leur cher désir quelques mois auparavant.
— Il faut que mon pauvre frère ait le cœur bien troublé pour raisonner de la sorte, pensat-elle. Si je l'aidais à voir clair en lui-même, ce serait plus sage, peut-être... »
Elle n'eut pas le temps de lever son hésitation.
Tn froufrou soyeux, des chuchotements rieurs, et la porte s'ouvrait, donnant passage à Suzanne (|ui annonçait d'une voix solennelle :
u Les deux reines du bal ! >>
Marguerite portait une robe de mousseline de soie d'un rose très doux, tranchant à peine sur la carnation transparente du cou, s'apercevant dans l'échancrure d'une berthe en
vieille dentelle. Des guirlandes de roses pompons couraient à la jupe, au corsage, enlaçant la jeune fille de leurs festons fleuris.
Joujou, en toilette de tulle blanc, découpé, ruche, fanfreluche, personnifiait le rêve de la fraîcheur et de la jeunesse. Une garniture de cerises, brodée autour du boléro, au bas des manches, sur les épaules, papillonnait autour d'elle en envolement capricieux.
M. de La Neuville demeurait ébloui.
(( N'est-ce pas, mon oncle, qu'elles sont
joli
les i
— Oh! oui.
— Elles sont exquises toutes deux. »
Et pendant que M"''' de Pontarmé aidait Marguerite à assujettir dans ses cheveux une pâle orchidée aux teintes d'un rose de chair, Jacques s'approcha rapidement de Joujou et lui dit, d'une voix un peu étouff'ée par l'intensité de sa conviction :
<( Vous êtes délicieuse I »
Elle leva vers lui ses jolis yeux francs.
Dans un élan de joie enfantine, elle lui tendit les deux mains en s'écriant :
. a Vous ne savez pas quel plaisir vous me causez en me disant cela ! »
Et, tout de suite, pour modérer la valeur de cet élan irraisonné, elle ajouta :
<( C'est la première fois qu'on me le dit.
— De nombreux admirateurs vous répéteront cet éloge ce soir.
— Peut-être, mais aucun, je vous le jure, ne me donnera la même joie. »
Le succès obtenu par les deux jeunes filles réalisa pleinement les prédictions de Suzanne.
Leur grâce plus savoureuse, leur étonnement enfantin, le bonheur mêlé d'une certaine timidité qui rougissait leurs joues fraîches, révélaient à tous qu'elles en étaient à leur « premier bal ».
Leurs sourires n'a\aient rien de convenu, leurs gestes étaient naïfs ; on les sentait sincèrement ravies par le luxe des lumières, la richesse du décor, l'éblouissement de l'argenterie, les raffinements du bufVet.
Ln peu isolées au début parce ([u'elles n'étaient pas connues, elles furent vite entourées par le cercle des jeunes gens que M""" l)ésormeaux leur avait présentés.
Lorsque vint l'heure du souper par petites tables, les deux jeunes filles étaient accaparées au point que .lacques nv put se rapprocher d'elles.
Joujou était placée à côté de M. Louis Salmon, un jeune docteur (jui avait sollicité et obtenu l'honneur de lui servir de cavalier pour
le cotillon. Radieuse encore du compliment fait par M. de La Neuville au départ, elle était vive, spirituelle, enjouée, et le jeune docteur semblait ravi de sa grâce et de sa simplicité. Elle mangea de bon cœur, s'étonna discrètement du luxe qui l'entourait, et, finalement, un peu grisée par une coupe de Champagne, osa avouer à son cavalier qu'elle ne connaissait pas le cotillon et craignait d'y paraître gauche.
Cette naïveté ravissait le docteur.
Avec beaucoup de patience, il entreprit d'expliquer à la jeune fille tous les mystères des multiples figures; il s'embrouillait, confondait, se reprenait, tout cela au milieu des éclats de rire de Joujou qui concluait :
(( Vous êtes presque aussi novice que moi, tant mieux!
— Je prendrai toutes les erreurs à ma charge, » déclara-t-il galamment.
Le cotillon fut mené avec un entrain endiablé par la jeune M""" Désormeaux.
Joujou, très recherchée, dansa dans chaque figure; elle fut comblée de mignons souvenirs : éventails, bibelots, bijoux, fleurs, papillons, etc. . Très affairée, elle portait tous ces petits souvenirs vers M'"'' de Pontarmé , qui , en bonne mère, les accumulait consciencieuse-
MADEMOISELLE JOUJOr 22Ô
ment, lorsqu'elle rencontra Jacques, la figure maussade. Il s'écarta de son passage avec un empressement exagéré.
« Eh quoi! je vous fais peur?
— Non, mais je ne veux pas retarder votre course; « les bras chargés de présents, » vous me semblez un peu encombrée.
— Oui, j'ai toutes sortes de jolis cadeaux.
— Comment en serait-il autrement? Vos admirateurs ont dévalisé la corbeille pour vous accabler, dit-il d'une voix railleuse.
— Vous êtes méchant.
— Moi, comment donc? mais je ne vous dis là que des choses fort élogieuses, il me semble.
— La phrase est aimable, mais l'intention est agressive, ne le niez pas. Je le sais aussi sûrement que si vous en conveniez.
— Comment le constatez-vous donc? repritil avec ironie.
— A un signe infaillible.
— Lequel? dites vite afin (jue je me mette en garde contre votre perspicacité.
— Eh bien! le voici : quand vous exprimez des sentiments que vous ressentez mal, il y a désaccord entre l'expression de vos lèvres et celle de vos yeux. Tout à l'heure, votre bouche était souriante et votre regard sévère. Croyez-moi, ajouta-t-elle plus bas avec
226 A^ADEMOISELLE JOUJOU
une étrange mélancolie, vos yeux ne savent pas mentir. »
M. de La Neuville abandonna l'attitude belliqueuse du début.
A voir la joie simple si vite envolée de l'âme de Joujou, à la voir s'attarder ainsi près de lui alors que ses danseurs l'attendaient, il se sentait apaisé; sa colère jalouse se fondait.
11 se sentait envahi par un trouble indéfinissable.
Il murmura :
« Ils ne savent pas mentir peut-être, mais savent-ils parler? »
Sa voix toute vibrante d'émotion contenue faisait de cette interrogation une ardente prière. En même temps, ses yeux, illuminés d'une indicible affection, enveloppaient la jeune fille d'une caresse.
L'éloquence de ce regard la fit tressaillir.
Elle eut \envie d'y lire, avec une irrémédiable certitude, l'arrêt de sa vie.
Elle eut un désir fou de révéler enfin par un cri toute la tendresse éclose dans son âme candide. Elle s'arrêta.
Le souvenir cruel de sa chère illusion si tôt évanouie, là -bas, au soir où Jacques avait éteint les flammes de ses cheveux, lui revint
à la mémoire. Klle eut peur de rompre le charme, d'entendre une de ces paroles railleuses qui la glaçaient; elle s'enfuit.
M. de La Neuville demeura pensif. Il n'avait pas prémédité son audace.
Il errait dans les salons avec une inquiétude nerveuse. Parfois, il venait s'arc- bouter contre le chambranle d'une porte pour contempler, dans la cohue. Joujou, rieuse, tourbillonnante, et revenait dans un coin solitaire.
En voyant apparaître la jeune fille, il n'avait eu qu'un vif ressentiment pour toute cette joie prise loin de lui. Puis, devant cette grâce naïve, devant cette sollicitude anxieuse qui cherchait la vérité dans ses yeux, il s'était brusquement troublé; sa maîtrise ordinaire l'avait abandonné.
Ht de ses lèvres tremblantes avait jailli le cher secret. L'enfant qui s'enfuyait là- bas l'avait-elle compris? 11 ne le savait pas.
Mais lui-même avait été frappé par cette révélation comme si elle lui venait d'un autre, et, pour la première fois, il mesurait la profondeur de cette passion, juscju'ici demeurée prescjue inconsciente.
Qu'avait- il besoin de s'interroger maintenant?
Une lumière subite l'avait éclairé jusqu'aux plus intime replis de son être.
« Eh bien, oui, je l'aime, murmura-t-il résolument comme pour jeter un défi aux protestations tumultueuses qui se présentaient à son esprit; je l'aime... à jamais. »
Lorsque M. de La Neuville eut refermé la portière de la voiture qui emportait M""" de Pontarmé et les deux jeunes filles chargées de tous leurs bibelots de cotillon, lorsqu'il eut répondu à leurs derniers bonsoirs joyeux et babillards, il sentit un bras se glisser sous le sien.
« Nous allons faire route ensemble, La Neuville, si vous voulez bien? »
C'était Louis Salmon, le jeune docteur, qui l'abordait tout joyeux. Il poursuivait :
(( Ce sera délicieux de descendre à pied les Champs-Elysées, ce soir.
La nuit est douce et parfumée, d
dit -il en fredonnant.
Jacques avait besoin de solitude ; il aurait voulu, loin de tous, rêver, et ce compagnon de marche lui semblait importun.
230 xM A DEMOISELLE JOUIJOU
Il acquiesça d'un geste vague, mais le jeune docteur était trop occupé de ses impressions personnelles pour remarquer la mélancolie de son interlocuteur. Avec une animation toute joyeuse, il loua l'entrain du bal, l'afïabilité des maîtres de maison, la grâce des invités.
(( Voyez -vous, mon cher, vous êtes trop sérieux; vous devriez danser : c'est amusant, je vous assure. Le cotillon est délicieux, surtout quand on a la bonne fortune de posséder une danseuse intelligente ; c'est une conversation ch-armante, coupée de ci, de là par quelques pas de boston. J'y ai pris un plaisir extrême. Il est vrai que j'avais eu le bonheur d'être agréé par M"^ de Pontarmé. »
Jacques ne répondit pas.
(( C'est vous, paraît- il, qui avez déniché cette perle rare?
— Je ne l'ai pas « dénichée », dit Jacques froidement. Elle est la belle-fille de ma sœur, et c'est à ce titre qu'elle appartient à notre .famille.
— Oui, je sais, mais, enfin, c'est vous qui avez su découvrir toute sa valeur.
— Découvrir est exagéré; je pense qu'un j autre, à ma place, n'aurait pu manquer de l'apprécier.
— Non, certes, et, pour ma part, j'en suis
MADEMOISELLE JOUJOr 231
enthousiasmé. J'ai vu beaucoup de femmes intelligentes, mon cher; j'ai eu l'occasion, dans nos laboratoires et nos cliniques, de rencontrer des esprits féminins d'une réelle profondeur. Je n'ai jamais trouvé cette vivacité pénétrante, cette logique, cette facilité d'assimilation jointe à une personnalité aussi originale et aussi forte. Et puis, ce qui me charme plus en elle, c'est sa délicieuse simplicité. Klle ignore sa beauté, sa grâce, la douceur de son sourire; elle plaît sans le vouloir, sans y prendre ^arde, et c'est une séduction nouvelle de rencontrer, à coté de la puissance presque masculine de son esprit, cette ingénuité d'enfant. »
Jacques écoutait cet éloge, les tempes serrées, la gorge sèche.
Ce jeune homme enthousiasmé, qui résumait en quelques mots justes les qualités de Joujou, ne symbolisait-il pas l'ennemi possible, l'ennemi prochain qui cherchait à séduire son Cd'ur et à l'enchaîner? Pouvait-il éloigner ce Ilot d'admirateurs- sans cesse renaissant (fui apporterait aux oreilles de la jeune fille le murmure berceur de la louange?
Pourrait-il conquérir ce trésor avant que d'autres aient osé y prétendre?
Louis continuait :
« Et dire qu'on m'avait affirmé que c'était une petite oie blanche, une jeune sauvage I »
Jacques poursuivait sa rêverie avec la minutie consciencieuse d'un philosophe :
« Ce n'est pas une sauvage, peut-être, pensait-il, mais c'est une âme neuve, pour sûr... Serait-ce loyal de surprendre les premiers élans de son cœur, de m'imposer à sa tendresse quand elle n'a pas encore de point de comparaison? Non, je ne puis exploiter sa confiance naïve. Que d'autres entrent en lice avec moi, afin qu'elle puisse librement, en connaissance de cause, élire son chevalier. »
Les deux jeunes gens arrivaient rue Pierre- Charron; ils se quittèrent, et Jacques tendit la main au docteur, gravement, comme à un adversaire avec lequel on va se mesurer.
M. de La Neuville n'était pas un de ces êtres frivoles qui se réjouissent étourdiment d'être envahis par un amour violent. Il était, au contraire, depuis cette constatation, plus grave et plus solennel. La pensée que cette âme si merveilleusement douée, que ce cœur si ardent pourraient être siens un jour, lui donnait un sentiment profond de sa responsabilité. Mais, dépourvu de toute fatuité, il n'avait point la certitude apaisante de parvenir à gagner l'amour de Louise. Parfois, les yeux rieurs de la jeune
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fille, s'arrêtant sur lui en une caresse confiante, faisaient naître un espoir, puis, tout aussitôt, il s'alarmait pour un mot bref, un gieste indifférent. Cet homme fort devenait pusillanime.
Plusieurs fois depuis son arrivée, Louise avait exprimé le désir d'aller au théâtre. Elle qui n'avait jamais eu l'occasion d'assister à aucune représentation de ce genre, se faisait une véritable fête de voir des acteurs incarner un rôle, de les entendre interpréter des sentiments étrangers aux leurs.
Deux jours après le bal de M'"*-' Désormeaux, Jacques arriva rue de la Faisanderie un peu avant l'heure du dîner.
En familier de la maison, il fit un tour dans le jardin, puis se dirigea vers le salon qu'il croyait désert.
Une voix très fraîche, très caressante, parvint à son oreille ; il ouvrit doucement la porte pour surprendre la chanteust, et se trouva en présence du plus joli tableau que son œil put rêver.
Louise, assise sur. une chaise basse, tenait dans ses bras Suzanne assoupie. Derrière elle, la grande baie vitrée laissait entrer la lueur éclatante du soleil couchant, mettant des paillettes brillantes dans la soie de ses cheveux fous»
Sa tête se penchait vers l'enfant; elle la berçait en murmurant une chanson lente et ressemblait à ces madones italiennes rayonnantes de vie intense et de bonté, si différentes de la Vierge du Nord, symbolique et froide, que Marguerite lui avait représentée en un jour déjà lointain pour lui.
A son entrée, Suzanne se souleva paresseusement.
« Bonjour, mon oncle. Je me fais câliner par Joujou, tu vois; si tu veux m'embrasser, viens ici. »
Jacques n'osa pas s'approcher.
Il demeurait immobile, en une attitude si admirative que Louise en fut toute troublée.
L'arrivée de M""^ de Pontarmé et de Marguerite lui rendit son sang- froid.
« Devinez, dit-il, ce que je vous apporte pour ce soir? »
Les deux jeunes filles, peu faites aux habitudes parisienne», ne pouvaient prévoir sa surprise.
^me jjg Pontarmé, au contraire, n'hésita pas un seul instant. Elle avait entendu plusieurs fois le vœu émis par Joujou et ne doutait pas que son frère n'eût l'intention de le réaliser. C'était même par une aimable délicatesse qu'elle lui avait laissé ce soin. Elle suivait
MADKMOISKLLK JOU.IOi: 235
jalousement l'évolution des sentiments de Jacques, et saisissait les mille nuances de l'affection croissante qui l'entraînait vers Joujou.
Elle répondit avec un sourire entendu :
(( Une loge pour le PVançais !
— Tout juste; mais tes yeux peuvent donc lire au travers des poches, ma petite sœur, pour que tu te prononces aussi sûrement? »>
Elle eut envie de répondre qu'elle lisait aussi clairement dans les cœurs, mais elle se contint, pensant que le moment n'était point venu encore.
(( Quel bonheur! s'écria Joujou. Oh! madame, dépêchons -nous de dîner, je vous en prie, pour ne pas manquer l'heure. »
M. de La Neuville riait de voir sa joie impatiente.
Le repas fut rapide.
Deux ou trois fois Suzanne, un peu rouj^e et silencieuse, laissa tomber sa tête sur les bras de Joujou ; elle refusait de manger. Il fallait toutes les ruses aimables de la jeune fille pour la décider à prendre quelque chose.
(( Je vais me mettre sur tes genoux pour mon dessert, » lui déclara -t- elle.
M'"^ de Pontarmé voulut s'y opposer.
Joujou intercéda pour la chère petite en disant :
« Songez qu'elle va passer une soirée bien solitaire.
— C'est pour cela qu'il faut me gâter, » murmura Suzanne, heureuse de cet appui.
L'enfant avait les yeux un peu vagues, les lèvres sèches, et Louise, tout en cherchant à l'amuser par de menus propos, la considérait avec une tendresse émue.
Tout d'un coup, la jeune fille, relevant la tête, s'adressa à M'"^ de Pontarmé :
« Si vous vouliez me rendre bien heureuse, madame, vous me permettriez de rester près de Suzanne, ce soir.
— Non, non, ma chère enfant; vous vous réjouissez tant d'aller au théâtre que je ne vous laisserai pas faire ce sacrifice.
— Ce ne serait pas une privation, je vous assure. Elle est un peu abattue et souffrante, et j'aurai plus de plaisir à la distraire qu'à voir la plus belle représentation de Paris.
— Est-ce vrai. Joujou? demanda Suzanne, les yeux brillants de joie.
— Mais oui, ma chérie.
— J'ai grand'peur que ce soit un caprice d'enfant gâté, reprit sa mère. Voyons, es -tu malade, mon enfant? Si tu as réellement besoin de quelqu'un, je ne veux pas te quitter, tu le sais bien; mais, comme je sers de chaperon
nécessaire dans cette sortie, nous resterons tous ici.
— Non, petite mère, je ne suis pas malade; mais puisque Joujou dit qu'elle serait contente de rester près de moi, j'accepte bien volontiers.
— Nous manquerons tous le théâtre, voilà tout.
— (/est inutile, madame; ne dérangez pas la partie combinée par M. Jacques, dit Joujou, et laissez-moi le bonheur très grand de demeurer ici pour dorloter et soigner seule ma chère petite sœur. »
Sa sœur! mais oui, elle avait droit à ce titre, et M"''' de Pontarmé comprit le besoin de dévouement un peu exalté qui animait Joujou.
Elle n'insista pas, laissant à sa belle-fille toute sa liberté.
Marguerite essaya plusieurs fois de faire revenir son amie sur sa décision ; elle lui disait :
« Tu as tort de te priver d'un tel spectacle ; tu y aurais plus de plaisir que moi. Nous consolerons Suzanne demain en allant au guignol des Champs-Elysées. »
Elle lui proposa de rester à sa place auprès do l'enfant, mais la jeune fille fut inébranlable.
C'était une intuition mystérieuse qui avait poussé Joujou à demeurer près de la fillette. Tout d'abord, elle avait cherché à l'égayer par sa chanson, puis jugeant que son abattement était un peu fiévreux, elle la fit coucher et s'assit auprès de son petit lit.
Là, dans la demi-obscurité d'une veilleuse au globe rose, elle entreprit un de ses contes favoris qui avaient tant de fois réjoui les petits malades de Trois -Fontaines.
Mais comme le rire perlé de Suzanne n'accueillit pas les aventures fantastiques du lapin blanc, elle s'inquiéta.
Elle se tut, écoutant la respiration de l'enfant; elle la trouva courte et sifflante. Le front était moite.
Penchée sur le lit, elle regardait Suzanne avec une sollicitude inquiète, s'efForçant de sourire gaiement pour que l'enfant ne pût deviner sa soudaine angoisse.
Mais la perspicacité de la chère petite n'était pas à craindre. En ce moment, une prostration fiévreuse l'envahissait toute, mettant une rougeur alarmante à ses pommettes, alourdissant ses paupières, la secouant parfois d'un long frisson.
Louise connaissait bien ces accablements subits qui saisissent les enfants au milieu de
MADEMOISKLLE JOUJOU 239
leurs jeux, qui les terrassent, les broient, les réduisant en moins d'une heure à l'état de pauvres petits êtres inconscients et abattus. Elle avait vu maintes fois à Trois -Fontaines des enfants pleins de santé et de vie perdre leur gaîté, leurs vives couleurs, atteints par la fièvre qui les clouait brusquement dans leur lit.
Elle regarda la pendule :
«11 heures! Sa mère rentrera bientôt, j'espère. »
Un instant, elle eut la pensée d'envoyer prévenir M'"*" de Pontarmés
Elle la rejeta vite.
Louise n'avait pas, comme les faibles, le besoin de jeter l'angoisse dans le ccrur des autres pour alléger le sien. Elle songea que celte démarche causerait à sa belle-mère une émotion violente, peut-être même dangereuse.
« Que ferait-elle ici que je ne puisse faire d'ailleurs? Elle appellerait sans doute un médecin. »
Dans son petit village, on n'était pas habitué à compter sur le concours immédiat du docteur, toujours trop éloigné, et c'est pourquoi elle n'y avait pas songé tout de suite; mais elle savait qu'un remède pris à temps suffit à enraver, chez les enfants surtout, les
plus graves complications, et, tout de suite, elle songea au docteur Salmon.
Le valet de chambre connaissait son adresse, et, comme le vieux docteur, ami de la famille, n'était pas encore rentré de la campagne, il courut le chercher.
A minuit, le coupé de M'"^ de Pontarmé s'arrêtait devant son hôtel.
Dès que les domestique eurent mis en quelques mots la jeune femme au courant des événements, elle s'élança dans l'escalier qui conduisait à la chambre de Suzanne. Affolée, elle ouvrit la porte, courut au petit lit, et, les yeux dilatés par l'angoisse, elle contempla sa fille avec une intensité si douloureuse que Joujou s'écria :
(( Rassurez -vous, madame, elle est déjà mieux.
— Oh ! j'ai eu une peur atroce.
— Laquelle? »
M'""" de Pontarmé ne répondit pas.
Maintenant que sa crainte était calmée, maintenant qu'elle avait vu de ses yeux sa fillette respirer, toute son énergie l'abandonnait; elle vacilla. Le docteur eut à peine le temps d'approcher un fauteuil dans lequel la jeune femme se laissa tomber en murmurant :
« Ma fille! »
A ce moment, Marguerite et Jacques, après avoir demandé quelques détails supplémentaires aux domestiques, pénétraient à leur tour dans la chambre de la malade.
Refoulant en lui-même son émotion intense, Jacques s'efforça de rester calme et d'apporter aux deux malades tout le secours de son sangfroid. Il murmura à voix basse :
« Que puis -je faire, docteur? De grâce utilisez-moi.
— Volontiers, mon ami. Votre rôle est simple : faites transporter votre sœur sur son lit et occupez- vous de la ranimer. Pour moi, je; tiens à demeurer près de votre nièce, car mon diagnostic n'est pas encore établi. »>
Il parlait d'une voix nette, rapide, semblable au commandant du navire à l'heure décisive.
Marguerite avait subi aussi la commotion très pénible de cet effroi brusquement ressenti au retour d'une joyeuse soirée.
Le médecin la regarda en passant d'un œil scrutateur :
« Allez vous reposer aussi, mademoiselle.
— Ne pourrais -je?...
— Allez, je vous prie. Vous ne sauriez m'être utile pour le moment. »
Il achevait cet ordre péremptoire en s'approchant du lit de Suzanne. Déjà Louise l'y avait
242 mademoisp:lle joujou
précédé, et, tenant dans ses mains tremblantes la menotte insensible et molle, elle regardait sa sœur avec une expression d'indicible terreur.
M. Salmon l'avait vue à l'œuvre depuis une demi-heure déjà. Il savait qu'elle ne faiblirait pas. Il lui dit simplement :
« Soyez vaillante, elle aura besoin de vous. » La jeune fille se raidit contre sa douleur : « Comptez sur moi, je ne la quitterai pas. » Le docteur sentit toute la sincérité de cette promesse.
(( La secousse que M"''' de Pontarmé vient de ressentir a été trop violente sans doute pour qu'elle puisse s'installer au chevet de sa fille. Il faut donc que je vous donne mes instructions. De la régularité de vos soins dépend peut-être sa vie. //
Avec une patience minutieuse, il lui détailla les ordonnances qu'il venait d'établir, lui spécifia les intervalles à mettre entre chaque potion.
Il lui enseigna à prendre les températures de l'enfant, à les noter sur une feuille quadrillée préparée pour la construction de la courbe; il lui désigna les observations particulières qu'il serait utile de faire en son absence.
MA l)i:.MUlSl-. LI.K .loi JOl -Jl.'i
« Si vous suivez ponctuellement ces recomniaiidalions, dit -il, vous pourrez rendre les mêmes services qu'une bonne garde -malade, et, de plus, votre tendre affection vous fera trouver ces mille soins, ces menues attentions qui réconfortent les malades et sont pour nous de précieux auxiliaires. »
Il s'éloigna après avoir revu M'"*" de Pontarmé et ordonné poui elle les plus grands ménagements et le repos le plus absolu.
Dès lors, ce fut une lutte acharnée entre la vie de cette frêle enfant et la mort hideuse qui la guettait.
Louise veillait à son chevet ; elle restait silencieuse, les yeux fixés sur ce petit visage émacié et pâle, dont la force semblait s'épuiser en un combat suprême.
Elle la regardait longuement, avec une intensité de tendresse farouche.
L'amour est le plus injuste des sentiments.
11 est tour à tour sans mesure dans la louange, sans retenue dans les soupçons injurieux, et cela brusquement, les transitions graduelles et raisonnées lui sont étrangères.
Quand M. de La Neuville vo^'ait Joujou et le docteur penchés tous deux vers Suzanne, mêlant leurs inquiétudes et leurs soins, il ressentait une impression pénible. Il se rappelait l'enthousiasme de Louis pour Joujou, et un doute cruel le saisissait.
N'existait-il pas entre eux deux plus que la communauté des préoccupations?
Une convention tacite ne les unissait-elle pas déjà l'un à l'autre?
Son cœur était broyé par une silencieuse torture à cette crainte.
Mais ce chagrin personnel ne l'empêchait pas de ressentir une profonde angoisse de l'état de sa nièce; au contraire, il avait décuplé sa faculté de souffrir, il avait étendu un sombre voile sur son horizon tout entier. Il entrevoyait le malheur s'appesantissant sur sa vie, le blessant à la fois dans ses plus chères affections : Suzanne morte, sa sœur dangereusement atteinte, Louise perdue à jamais.
Tout espoir s'évanouissait en son âme. De longs jours, la fillette resta dans cette prostration.
M. Salmon redoutait une méningite. L'énergie de sa médication permit de l'enrayer; mais la pauvre petite, ébranlée par ses remèdes, demeurait d'ujae faiblesse inquiétante.
Marguerite venait passer des heures entières auprès de la malade; en vain, elle suppliait Joujou d'aller prendre un peu de repos.
a Non, disait-elle, je ne veux pas, je lutterai jusqu'à sa guérison. »
Il conlcmplail la jouiic fille.
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M. de La Neuville ne quittait plus l'hôtel de la rue de la Faisanderie. Le plus souvent, il demeurait près de sa sœur, la rassurait de son mieux, lui affirmait, ainsi que le docteur l'avait recommandé, que la maladie do Suzanne était anodine.
Parfois aussi il pénétrait dans la chambre de l'enfant. Très gauche devant Louise, qui ne permettait à personne de partager sa tâche, il s'asseyait dans un coin sombre, et, là, sans qu'on prît garde à lui, il contemplait la jeune fille avec une admiration profonde, un amour grandissant. Il ne doutait pas que cette fée bienfaisante ne sauvât Suzanne. Il lui savait gré de la consolation qu'elle apportait dans cette maison. A la voir calme, grave, glisser sans bruit dans cette petite chambre de malade, à la voir volontairement enfermée, elle, l'impétueuse Joujou, qui vivait en plein air et courait les bois si peu de semaines auparavant, il devinait mieux toute la richesse de cette Ame.
Il était perdu dans une de ses rêveries, lorsqu'un matin Suzanne, jusque-là égarée dans le délire de la fièvre, ouvrit ses yeux conscients et doux. Klle étendit le bras et murmura d'une voix plaintive et émue :
<( Maman... »
Louise s'était avancée à cet appel.
Emue par cet accent, plus émue encore par l'absence forcée de M"'^ de Pontarmé en ce moment de joie et d'espoir, elle répondit :
(( Ma chère petite Suzanne, ma petite sœur aimée, me reconnais-tu?
— Oui, Joujou... tu es bonne... Merci... Et maman? demanda-t-elle encore.
— Ta maman se repose, ma mignonne; elle est fatiguée.
— Pourquoi?
— Elle a eu beaucoup de peine de te voir malade, mais tu vas mieux maintenant; elle sera vite remise en te voyant guérie. »
Suzanne regarda Louise.
Ses yeux cherchaient à se fixer; on eût dit qu'ils démêlaient, au milieu des fantastiques visions du délire, des souvenirs précis. Elle rassembla ses pensées, et, dans un sourire exquis de douceur et de tendresse, elle dit :
« C'est toi. Joujou, c'est toi qui m'as guérie ! »
Jacques s'était avancé doucement.
La malade l'aperçut; elle lui tendit une main, tandis que l'autre emprisonnait les doigts de Joujou; elle les rapprocha tous deux dans une étreinte nerveuse et maladive.
Etait-ce inconscience enfantine?
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Etait-ce la suprême divination des cœurs purs ?
Klle retomba dans un sommeil paisible, et Louise et Jacques s'écartèrent doucement.
M"'' Chantassu n'avait pu se consoler du départ de sa nièce que par la considération des plaisirs nouveaux, des distractions multiples qui l'attendaient à Paris.
Joujou lui écrivait régulièrement chaque jour.
Les lettres, tantôt longues de descriptions abondantes, tantôt brèves et heurtées par les préparatifs d'une fête, étaient toujours pleines d'une même tendresse, et cette fidélité suffisait à adoucir la solitude de tante Alix.
Mais lorsque Suzanne tomba malade, elle sut lire au travers des lignes tout ce que sa nièce cherchait à lui cacher : ses inquiétudes d'abord, mais surtout son dévouement et sa fatigue.
M"'' Alix était une de ces Lorraines énergiques, résolues et exaltées. Sans regret aucun, elle acceptait que Joujou s'amusât sans elle et loin d'elle, mais elle n'admettait pas (pie sa chère petite souffrît seule.
Dès que Fécrilure nerveuse de Joujou témoigna une lassitude physique et morale, son
parti fut vite pris. Elle sentait que sa nièce s'était attachée plus fortement à ceux qui réclamaient ses soins, qu'elle refuserait d'abandonner ses malades pour revenir à Trois- Fontaines; elle n'essaya même pas de lui ordonner.
(( J'irai, dit-elle à M. Doricourt et au notaire, effrayés de sa brusque décision. Il faut là-bas une endurance plus éprouvée que celle de nos deux enfants. Je suis vieille, je n'ai besoin ni de sommeil, ni de grand air, ni de repos; j'y vais. »
Elle était partie, son sac noir au bras, défendre sa nièce contre cette exaltation dévouée dont elle-même lui avait appris le sublime chemin.
Ce fut pour elle un bonheur immense de retrouver sa petite Joujou. Elle l'embrassait mille et mille fois, caressait ses beaux cheveux frisés, ne se lassait pas d'entendre le son de sa chère voix.
« Tu es' pâlotte, ma chérie; je suis sûre que tu as abusé de tes forces.
— Ohl ma bonne tante, je n'ai pas songé un seul instant à ma fatigue.
— Je le crois bien; mais tu n'en as pas moinis été atteinte.
— Tu ne sais pas quel désastre était tombé
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sur nous; il fallait à la lois sauver la mère et l'enfant.
— Pourquoi ne m'as-tu pas appelée? J'aurais pu l'éviter tant d'ennuis I
— Ma chère tanle, tu veux toujours m'épargner toute peine; j'étais heureuse, malgré tout, de me rendre utile.
— Je te connais assez pour cela; aussi suisje bien décidée maintenant à ne plus te laisser ici aucune responsabilité : je me charge de tout. »
Elle ne voulut entendre aucune protestation.
M"'' Chantassu avait gardé contre M'"^ de Pontarméune inimitié secrète; mais sa rancune ne pouvait tenir contre la pénible situation qui s'étalait à ses yeux dans celte maison où deux maladies si brusquement déclarées avaient mis la tristesse et le désarroi.
Aussi, dès qu'elle se trouva en présence de M""" de Pontarmé, elle fut douce, bonne, affable. Elle sut, en quehiiies mots sincères, affirmer son dévouement et son désir de rendre service à tous, et M'""" de Pontarmé, comprenant l'eUbrl de sa démarche, la remercia on termes émus.
Elle se mit à la besogne.
Son tablier de serge noire posé sur sa robe de cachemire, elle s'initiait à toutes choses,
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réformait, modifiait tout, sans bruit et sans éclat. Elle assuma seule toute la besogne, exigeant que chacun prît du repos.
D'ailleurs, le danger était écarté.
^me ^g Pontarmé reprenait ses forces ; elle pouvait, chaque jour, étendue sur sa chaise longue, demeurer près de sa fille, la regardant, contemplant éperdûment ce cher visage.
Suzanne renaissait à la vie. Avec cette souplesse animale de l'enfance, si vite abattue, mais si tôt remise, elle avait retrouvé son appétit et sa bonne humeur.
M. Salmon ne venait plus qu'une fois par jour, et encore, déclara-t-il en riant à Suzanne :
« Je ne vous fais qu'une visite de simple amitié; c'est un vol manifeste à mes autres malades, les vrais ceux-là. Je ne demeure ici que pour jouir de la vue de ces belles couleurs et de cet aimable entrain. »
Rien n'est plus joyeux que la convalescence des êtres chers qui ont été disputés à la mort.
C'est une auréole nouvelle, un retour inespéré.
Il semble que les choses elles-mêmes prennent des aspects inattendus qui mettent une note claire dans le décor.
Les malades aussi s'attachent à l'cxisteuce avec une âpre volonté, ne conservant qu'une faiblesse attendrie qui leur fait mieux apprécier l'affection ambiante.
M""" de Pontarmé reprenait peu à peu la direction de sa maison.
Elle avait hâte de se rétablir pour soulager un peu M"*" Chantassu dans la tache qu'elle avait entreprise. Klle avait hâte aussi de pouvoir manifester sa reconnaissance à tous ceux qui l'avaient si merveilleusement entourée. Klle avait voué une affection éternelle à tante Alix, une profonde amitié à Marguerite, mais c'était
vers Joujou que se portait sa tendresse la plus émue.
Pendant de longues heures de veille, où l'étrange fièvre qui l'avait abattue lui laissait quelques répits, elle avait longuement songé; elle avait observé son frère, et s'était de plus en plus convaincue de sa tendresse, pour Joujou.
(( Sait- il lui-même combien elle lui est chère? Il faut que je l'aide à lire dans son propre cœur. Cette enfant tient sa vie dans ses mains, je le sens; elle l'aime aussi d'une affection ardente, qui éclatera au premier signal. C'est à moi de le provoquer. »
Mais elle sentait qu'il fallait agir prudemment.
Elle n'avait pas à manier deux êtres simples qui acceptent l'impulsion étrangère, mais deux âmes ombrageuses qui refusent d'être guidées dans leur choix.
Elle cherchait un moyen adroit d'entrer en matière. Le hasard le lui fournit simplement.
Elle reçut un matin une lettre de M. Noirmont qui, en un style ampoulé et cérémonieux, venait lui présenter une requête. Elle la lut avec attention et songea immédiatement à en tirer profit pour une innocente combinaison.