PRISONNIERS DE WINDSOR
On n'a jamais, que je sache, rapproché deux hommes qui, tous deux de sang royal, braves à la guerre et poètes remarquables, subirent, dans le même temps, une longue captivité en Angleterre : le prince français Charles d'Orléans et le roi d'Ecosse, Jacques I"'. J'ai pensé qu'il y aurait quelque intérêt à comparer ces deux singulières destinées, à présenter dans deux tableaux parallèles les conformités et les différences qui pourraient venir de la fortune,
du caractère personnel, enfin de la nature, de l'esprit et du talent poétique de ces deux personnages. Pour le premier il sera peut-être curieux de résumer à ce nouveau point de vue les traits bien connus de sa vie et de sa physionomie littéraire ; l'histoire romanesque du second, et ses poésies qui n'ont pas encore trouvé de traducteur, sont presque inconnues : j'espère qu'on me saura gré d'appeler l'attention sur un poète aussi distingué et sur un aussi grand caractère.
On se rappelle au milieu de quels événements et de quelles mœurs politiques Charles d'Orléans fut jeté dès sa plus tendre jeunesse. Né en 1391 de Louis d'Orléans et de Valentine de Milan, il fut marié en 1406, par son oncle le roi Charles VI, à la veuve de Richard II d'Angleterre, Isabelle de France. Cette union, formée dans l'idée de satisfaire les prétentions de Louis, père de Charles d'Orléans, blessa profondément l'amour-propre de la princesse qui n'épousait qu'un]enfant etfperdait son titre de reine.
Ce mariage s'accomplit sous de tristes auspices, au milieu de querelles haineuses entre le duc de Bourgogne etLouis'd'Orléans. On sait que l'un des tristes
résultats de cette terrible inimitié fut l'assassinat du duc d'Orléans. Vainement Charles essaya-t-il de faire venger la mort de son père; on le vit, conduit par sa mère et accompagné de sa femme, se présenter devant le roi pour demander justice ; les intrigues du duc de Bourgogne et la maladie de Charles VI firent échouer ces efforts. A la fin de 1408, après un an de veuvage, Valentine de Milan succombait à sa douleur; l'année suivante Isabelle cessa également de vivre.
Deux ans après, Charles, pour lutter avec plus d'avantage contre le duc de Bourgogne, resserra les liens qui l'unissaient déjà au puissant duc d'Armagnac, en épousant Bonne d'Armagnac, ce qui donna une activité nouvelle aux deux factions qui se disputaient le pouvoir.
D'affreux désordres eurent lieu alors à Paris et dans toute la France. Ces troubles et l'anarchie qui en résulta poussèrent les esprits aux plus déplorables résolutions. Par une erreur fatale qui, plus d'une fois dans notre pays, a fait illusion à des âmes nobles et généreuses, on eut recours à l'étranger, dans l'es-
poir qu'il aiderait à faire cesser les désordres et les malheurs qui pesaient sur la France. C'est ainsi que Charles d'Orléans fut un des signataires de ce traité secret qui achetait l'alliance du roi d'Angleterre, Henri IV, contre le duc de Bourgogne, par la reconnaissance de ses droits sur plusieurs provinces françaises, et lui promettait des hommes et de l'argent pour les soutenir. Les Anglais prirent prétexte de ce traité pour faire quelques descentes sur les côtes de Normandie, et pour y piller des villes, des villages et des abbayes. Henri IV mourut bientôt sans avoir apporté d'autre remède aux maux de la France. L'ambition de Henri V les aggrava aussitôt après d'une manière terrible. Lorsque des négociations dérisoires lui eurent permis d'achever des préparatifs considérables, c'est en conquérant qu'il prétendit débarquer à Harfleur (août 1415). Il conduisit luimême une armée composée de six mille lances et de vingt-quatre mille fantassins. Cependant le succès ne répondit pas d'abord à ses espérances. La résistance prolongée d'Harfleur qui, livrée à ses propres ressources, ne se rendit que le 22 septembre, après
un siège de plus d'un mois, et surtout la dyssenterie, réduisirent de plus de moitié les troupes anglaises. Henri V ne se rebuta pas. Malgré les conseils de ses officiers, malgré l'offre de lui livrer passage s'il voulait renoncer à ses prétentions, il s'obstina dans son projet de traverser une partie de la France pour gagner Calais où il avait ordonné à sa flotte de l'attendre; c'est avec quinze ou seize mille hommes, mal nourris et à peine vêtus, qu'il arriva sur le champ de bataille d'Àzincourt, pour lutter, disent les historiens, contre une armée de près de cent mille hommes. Dans les rangs français, hâtons-nous de le dire, se trouvait le duc d'Orléans.
Sans entrer dans les curieux détails de la bataille d'Azincourt, conservés dans les chroniques françaises et anglaises, il suffira, pour en saisir le résultat, de savoir quelle était la disposition relative des deux armées, et comment, sur un terrain resserré et délayé par de longues pluies, la plus nombreuse ne put faire aucune manœuvre, tandis que les quinze mille Anglais, agissant avec plus d'ordre et d'agilité, culbutèrentleurs adversaires. Lesdeux armées étaient
également échelonnées en trois corps, mais avec cette différence importante que l'avant-garde anglaise se composait d'archers à pied, tandis que celle des Français était formée de toute la noblesse française à cheval, pesamment armée et qui, pour rien au monde, n'aurait consenti à céder le poste le plus périlleux aux vilains. Dans cette avant-garde, commandée par le connétable d'Albret, se trouvaient les plus grands seigneurs de France, et entre autres, comme nous l'avons dit, Charles d'Orléans.
La victoire ne fut pas longtemps douteuse. Les archers anglais firent une décharge sur l'avant-garde des seigneurs français dont les chevaux blessés par les flèches, et débarrassés de leurs cavaliers, portèrent le désordre dans le deuxième corps qui le communiqua au troisième. A la vue de cette confusion générale les archers anglais changèrent d'armes, et remplaçant leurs arcs par des haches qu'ils portaient en sautoir, commencèrent à faire de l'avant-garde française une boucherie qu'ils achevèrent sur le reste de l'armée, avec l'aide de la cavalerie.
C'était alors l'usage que les prisonniers appartins-
sent à ceux qui les avaient pris et leur payassent une rançon proportionnée au rang de chacun d'eux. Cependant lorsque la haute naissance du prisonnier le mettait hors de pair, il devenait un otage pour le souverain vainqueur. Ce l'ut le cas où se trouva Charles d'Orléans. Il fut pris tout couvert de blessures et confié aux soins de sir Charles Waller, chargé del'acompagner jusqu'en Angleterre. Mais avant de trouver quelque repos à Groombridge ou Waller l'hébergea, le malheureux prince, ainsi que ses compagnons d'infortune, eut de cruelles épreuves à subir. Aux fatigues du voyage, rendues plus insupportables par son état de souffrance, vinrent s'ajouter toutes sortes de tortures morales.
Cependant les soins et même les honneurs lui furent d'autant plus prodigués qu'on se proposait de tirer de lui une rançon énorme. D'abord conduit à Calais, il était placé, avec les autres prisonniers d'importance, entre l'avant-garde et le principal corps de l'armée anglaise. La marche fut pénible pour tout le monde. Vainqueurs et vaincus, en arrivant dans la ville, étaient exténués de fatigue. Chacun espérait
y trouver quelque repos et des vivres, caria plupart d'entre eux n'avait pas mangé de pain depuis huit ou dix jours. Mais les habitants ne voulurent recevoir personne chez eux excepté quelques lords anglais. Aussi peut-on se figurer la détresse des pauvres prisonniers dont la plupart étaient horriblement mutilés. La disette était telle que les soldats et les archers anglais ne faisaient plus attention à la valeur des choses qu'ils échangaient contre des vivres. On en vit qui vendirent leurs bagages et jusqu'à leurs prisonniers pour tirer de l'argent des habitants et se procurer de la nourriture. D'autres, ne pouvant plus subvenir aux besoins de leurs captifs leur imposèrent une rançon en les renvoyant en France sur parole. En somme tout était devenu indifférent aux soldais anglais, excepté le besoin de manger et le désir de retourner dans leur pays.
Pendant son séjour à Calais, le roi d'Angleterre donna à dînera ses prisonniers d'élite : le duc d'Orléans, le duc de Bourbon, les comtes d'Eu, de Vendôme, de Richemont et le maréchal Boucicaut; puis, après le repas, il fit présent à chacun d'eux d'une
robe de drap de Damas. Jusque-là les convives n'avaient eu qu'à se louer de la galanterie du monarque anglais; mais le discours qu'il leur tint à la fin du banquet ne fut pas d'aussi bon goût.
« Ne vous émerveillez pas, leur dit-il, si j'ai obtenu contre vous un succès dont je suis loin de m'attribuer la gloire. Car, ajouta-t-il, c'est l'œuvre même de Dieu qui vous est contraire à cause de vos péchés ; et l'on doit s'étonner de ce que les revers ne vous aient pas frappés plus tôt, car il n'est ni mal ni péché auxquels vous ne vous soyez abandonnés, ne tenant foi et loyauté à créature du monde, en mariage ni autrement, commettant sacrilèges, violant les saints lieux, épuisant les ressources de votre pays, et le détruisant sans raison. »
Singulière leçon dans la bouche d'un jeune prince dont la conduite et les mœurs, jusqu'à son avènement au trône, n'avaient été rien moins que régulières. Mais des souffrances et des humiliations plus cruelles étaient réservées aux prisonniers français. La traversée de Calais à Douvres fut terrible. Il s'éleva une tempête assez violente pour que deux vais-
seaux appartenant à un lord anglais se perdissent corps et biens et que plusieurs bâtiments chargés de prisonniers allassent toucher les côtes de la Hollande. Charles d'Orléans était sur le vaisseau de Henri avec ses plus illustres compagnons d'infortune ; épuisé par le mal, il put voir l'énergique nature du monarque anglais triompher de cette épreuve et conserver un calme inaltérable. Mais les douleurs physiques n'étaient rien au prix de ce qu'il dut éprouver sur le sol de l'Angleterre.
Depuis Douvres jusqu'à Londres les populations accouraient de tous côtés au-devant du roi et de l'armée. Ce fut une marche triomphale, et l'enthousiasme que le peuple manifesta entre ces deux villes ne fut surpassé que par celui qui éclata dans la capitale le jour où le roi alla à l'église Saint-Paul pour remercier Dieu de la victoire qu'il venait de remporter. Vêtu de pourpre, il était à cheval et avançait lentement au milieu d'une foule qui ne s'ouvrait qu'avec peine, et dont les cris de joie faisaient continuellement retentir les airs. Derrière le vainqueur suivaient les princes, les ducs, les comtes, barons et
maréchaux ses prisonniers, qu'entourait une. troupe nombreuse chargée de les garantir des flots de gens que la curiosité poussait autour d'eux.
Qu'on se figure les sentiments de la brave noblesse française réduite à orner ce triomphe où furent renouvelés les raffinements tant soit peu barbares des Romains.
Charles d'Orléans était là; et de ce jour, 25 octobre 1415, jusqu'à celui de son rachat et de sa délivrance en février 1410, il subit en Angleterre une captivité de vingt-quatre ans. Telle est la première période de la vie de cet homme que sa naissance et le rang qu'il occupait à la cour du roi Charles VI jetèrent dès son adolescence au milieu des factions les plus haineuses, qui prit part à un traité funeste avec les ennemis de son pays, et finit par tomber en leur pouvoir après avoir vaillamment combattu, bien que son naturel le portât vers une vie paisible, et que, par son caractère doux et aimable, par son esprit délicat, il fût particulièrement disposé à cultiver les lettres.
On n'a trouvé jusqu'ici que fort peu de rensei-
gnements sur la vie qu'il a menée pendant sa captivité. Dans le charmant recueil de ses poésies, dont un assez grand nombre ont été composées pendant son séjour en Angleterre, on ne remarque que quelques rares passages où il fait allusion à ses malheurs et aux grands événements qui eurent lieu en France pendant son absence. On rencontre bien parfois dans ses ballades et ses rondeaux des vers qui témoignent de la douleur qu'il ressentait lorsque les Anglais victorieux s'établissaient en maîtres dans le royaume de France, ainsi que du soulagement et de la joie qu'il éprouva en apprenant les revers successifs des ennemis de son pays ; mais, au lieu d'être burinées à grands traits, ces étonnantes péripéties historiques ne lui inspirent que des vers charmants et tout à fait hors de proportion avec les sujets majestueux qu'il traite. Charles, duc d'Orléans, est un poète élégiaque et erotique, d'une élégance rare, dont les écrits se font remarquer par une pureté de style et une facilité pleine de grâce.
Qu'il fût né écrivain et poëte, c'est ce dont on ne saurait douter en lisant ses vers ; mais quel genre
de culture son esprit avait-il reçu au milieu des tristes événements qui fondirent sur son pays et sa famille au moment où il sortait à peine de l'enfance ? On ne sait rien sur ce point. Seulement il est vraisemblable que son illustre mère, Valentine de Milan, à qui les grands écrivains de l'Italie, Dante et Pétrarque, étaient familiers, en soignant l'éducation de son fils, lui fit connaître les délicatesses d'une littérature déjà bien plus perfectionnée que la nôtre. Quoi qu'il en soit de ces conjectures, il est certain que dès sajeunesseCharles cultivait la poésie comme il le dit lui-même dans une de ses jolies ballades, écrite au temps de sa captivité (1).
Voici des fragments de deux ballades où il fait allusion à son malheur, mais sur des tons si différents et avec un tel laisser aller, que l'on serait tenté de croire qu'il parle des infortunes d'un autre.
Je fus en fleurs au temps passé d'enfance,
Et puis après devins fruit en jeunesse;
Lors m'abattit de l'arbre de plaisance {plaisir)
(1) Ballades, chançons et complaintes
Sont pour moi mises en oubli, etc.
Verd et non mur, Folie, ma maîtresse :
Et pour cela, Raison, qui tout redresse
A son plaisir, sans (me faire) tort etméprison (injustice),
M'a, à bon droit, par sa très-grand sagesse,
Mis pour mûrir au feurre (sur la paille) de prison.
(Que) Dieu nous donne paix; car c'est ma désirance ;
Alors serai en l'eau de liesse (bonheur) Tout rafraîchi, et au soleil de France Bien nettoyé du moisi de tristesse ; J'attends bon temps, endurant en humblesse (humilité); Car j'ai espoir que Dieu ma guérison Ordonnera. Pour ce, m'a sa hautesse Mis pour mûrir au feurre de prison.
On voit par ces vers que le prisonnier prenait son mal en patience ; mais en voici d'autres où il en parle tout à fait gaiement :
Nouvelles ont couru en France
Par maints lieux que j'étois mort;
Dont avoient peu de déplaisance
Ceux qui me haïssent a tort.
D'autres en ont eu déconfort (du chagrin)
Qui m'aiment de loyal vouloir
Comme mes bons et vrais amis.
Je fais a toutes gens savoir
Qu'encore est vive la souris.
Évidemment les instincts du poëte étaient plus forts que ses chagrins, et, comme la douce Philomèle qui chante même en cage, notre prisonnier ne cessait de
CHARLES ll'ORLÉANS. 223
faire des vers sous le ciel nébuleux de l'Angleterre. On trouve dans le recueil de ses poésies une suite de chansons et de ballades adressées à une dame qu'il avait laissée en France. Il la qualifie de princesse sans la nommer jamais, car Charles d'Orléans était en amour d'une discrétion qui serait rare en tout temps, mais qui l'était plus particulièrement dans celui où il vivait. Voici comme il parle des perfections de cette beauté inconnue :
S'il est quelqu'un pris de tristesse Qu'il aille voir son doux maintainement (maintien); Je me fais fort que le mal qui le Messe Le laissera pour lors soudainement, Et en oubli sera mis pleinement.
C'est paradis que de sa compagnie :
A tous (elle) comptait, à nul n'est annuyant. Qui plus la voit, plus en est désirant; De ces grands biens est ma dame garnie.
Charles excelle dans les pièces galantes ; il est moins heureux lorsque les sujets qu'il traite sont graves et qu'il veut parler sur un ton élevé. 11 faut cependant citer ici une ballade de ce genre, parce qu'il y fait allusion à des événements historiques qui fixent à peu près la date à laquelle cette pièce
a été composée, genre de renseignements que l'on ne rencontre que fort rarement dans les écrits de notre poète. Ce doit être vers 1449, quelques années après son retour en France, lorsque la faction de la Rose blanche, fomentée par Richard, duc de Glocester, disputait le trône de Henri VI, que Charles d'Orléans composa cette pièce, puisqu'il y signale les revers des Anglais en France et la reprise de possesion de la Guyenne et de la Normandie par les armées du roi Charles VU.
Comme je vois les Anglois ébahis!
Réjouis toi franc royaume de France !
On s'aperçoit que de Dieu sont (les Anglais) haïs,
Puisqu'ils n'ont plus courage ni puissance.
(Ils) Pensoient bien par leur outrecuidance
Te surmonter et tenir en servage;
Mais a présent Dieu pour toi les combat
Et se montre du tout de ta partie,
Leur grand orgueil entièrement abat
Et t'a rendu Guyenne et Normandie !
N'ont pas Anglois souvent leurs rois trahis(l)? Certes oui; tous en ont connoissance !
Et encore le roi de leur pays
(1) Les Anglais n'ont-ils pas souvent trahi leurs rois?
Est maintenant en douteuse balance.
D'en parler mal chaque Anglois s'avance, Montrant assez par leur mauvais langage Que volontiers ils lui feroient outrage.
Qui sera roi? Entre eux est grand débat; Pour ce, France, que (je) te die?
De sa verge Dieu les punit et bat Et t'a rendu Guyenne et Normandie !
Il y a certainement de la verve dans ces vers, et l'expression ne manque ni de fermeté ni d'élégance. Cependant on voudrait y trouver une certaine ampleur, une majesté qu'un poëte antérieur de plus d'un siècle, Rutebœuf, avait su imprimer à sa Complainte d'outre-mer, où il s'éleva avec tant de vigueur contre le refroidissement des princes chrétiens pour la guerre sainte (1).
Successeur de Thibaut, comte de Champagne,
(1) En voici le début : a Empereurs, rois, ducs, comtes et princes, vous à qui on récite, pour vous divertir, des romans où figurent ceux, qui, autrefois, ont combattu avec tant de valeur pour la sainte Église, que comptez-vous faire, vous, pour obtenir le paradis? Ceux dont vous vous amusez à entendre les histoires ont gagné cet honneur par les peines et les souffrances qu'ils ont endurées ici-bas. Voici le temps venu pour vous; donnez donc aussi matières à de nouvelles histoires, et servez Dieu qui vous montre le chemin de son
précurseur de Marot et même, pourrait-on dire, de Chaulieu, Charles d'Orléans est un poëte charmant lorsqu'il badine sur la galanterie. Son esprit élégant et facile le porte à traiter parfois d'une façon légère même les sujets les plus graves; mais sa muse gracieuse ne l'inspire jamais plus heureusement que quand la matière s'accorde avec la nature de son génie. On en jugera par deux pièces : l'une, le Songe en complainte; l'autre, que l'on va lire : une Requête adressée à l'Amour et à Vénus. Les cheveux de Charles commençaient à grisonner ; et le poëte, arrivé à la maturité de l'âge, sentait la nécessité de se faire relever du serment qu'il avait fait à l'amour dans sa jeunesse. Voulant donc rentrer dans la libre possession de son cœur, il parodie dans sa repays, de cette terre de promission (la Palestine) toute tlDuMée, et sur le point d'être perdue! Ah! roi de France, pourquoi vous déguiserais-je la vérité ? La loi, la foi, la croyance vont en chancelant ! secourez-les, il en est grand besoin. Roi de France, qui n'avez pas craint de mettre en captivité pour Dieu vos amis et votre personne, quelle honte pour vous si vous perdiez la possession de la terre, sainte ! Il faut que vous y alliez. Hommes et argent, n'épargnez rien pour la gloire de Dieu! »
quête le langage du barreau, et s'exprime ainsi :
Aux excellents et puissants en noblesse Dieu Cupidon et Vénus la déesse.
Supplie présentement
Humblement Charles le duc d'Orléans Qui a. été longuement
Ligement (sans retour) L'un de vos obéissants; Et entre les vrais amants
Vos servants, À dépensé largement Le temps de ses jeunes ans,
Très plaisants, A vous servir loyalement.
Qu'il vous plaise regarder
Et passer Cette requête présente Sans la vouloir refuser;
Mais penser Que l'humble vueil (volonté) la présente A vous par loyale entente (intention)
En attente Et (de) votre grâce trouver; Car sa fortune dolente
Le tourmente Et le contraint de parler.
Après avoir juré que, sa maîtresse lui ayant été
enlevée par la mort, il n'aimera plus, le spirituel pétitionnaire ajoute :
Et pour ce que jà pieçà {depuis longtemps)
(Charles) vous jura De vous loyalement servir, Et en gage vous laissa
Et donna Son coeur par loyal désir ; Il vient pour vous enquérir
Que tenir Le veuillez tant qu'il vivra Excusé. Car sans faillir
Pour mourir(l), Plus amoureux ne sera.
A Bonnefoi que (vous) tenez
Et nommez Votre principal notaire, Escriptement (par écrit) ordonne*
Et mandez, Sous peine de vous déplaire, Qu'il veuille, sans délai traire,
Lettre faire En laquelle affirmerez Que congé de se retraire (retirer)
Sans forfaire Au dit cœur donné avez.
(1) Jusqu'à la mort.
Chaulicu, sur le retour, se retirant de l'arène amoureuse, aurait-il fait part de sa résolution avec [dus d'esprit et de gentillesse à Hortense de Mazarin ou à la duchesse du Maine? Quant aux chansons du prisonnier d'Azincourt, en voici une que Chapelle et de La Fare n'auraient pas reniée :
Quand je fus pris au pavillon De ma dame très gente et belle, Je me brûlai à la chandelle Ainsi que fait le pavillon.
Je rougis comme vermillon Aussi flambant qu'une étincelle.
Quand je. fus pris au pavillon De ma dame très gente et belle.
Si j'eusse été émérillon (1)
Et que j'eusse eu aussi bonne {aile).
Je me fusse gardé de celle
Qui me bailla de l'aiguillon
Quand je fus pris au pavillon
De ma dame très gente et belle.
Si Boileau eût eu connaissance des vers de Charles d'Orléans, écrits avec tantde pureté, où les rimes sont croisées avec tant d'art et où déjà, par un instinct
(1) Oiseau de proie.
de l'harmonie propre au vers français, le poëte fait assez régulièrement succéder les rimes féminines aux masculines, certes, le législateur du Parnasse français n'aurait pas dit que Villon sut le premier
Débrouiller l'art confns de nos vieux romanciers.
Aujourd'hui que nos anciens auteurs, soigneusement étudiés, sont mieux connus, et que la comparaison entre leurs ouvrages est devenue facile, on peut en profiter sous le rapprochement d'une des pièces les plus renommées de Villon avec celles de Charles, que nous venons de citer. Or il est indispensable de savoir que le talent de Villon était dans toute sa force vers 1461, lorsque Charles d'Orléans, âgé de 70 ans, avait produit depuis longtemps ses meilleures poésies. Cependant' on va juger de la différence qu'il y a pour la clarté et l'élégance du style entre ces deux écrivains. Voici la plus remarquable et la plus connue des pièces de Villon :