‹ Mademoiselle Justine de LirouChapitre 3 sur 12 · DES DAMES DU TEMPS JADIS · texte numérisé non relu

DES DAMES DU TEMPS JADIS

Dites-moi où et en quel pays Est Flora la belle Romaine,,

Archipiade et Thaïs Qui fut sa cousine germaine?

Écho parlant quand bruit on maine Dessus rivière, ou sus estan, Qui beauté eut plus que humaine?

Mai» ou sont les neiges d'Anlan?

(1) Il a <uffi do quelques mots rajeunis pour faire comprendre les vers de Charles d'Orléans; la pièce do Villon demande une traduction; la voici: — Dites-moi où et en quel pays est Flora la belle courtisane romaine, ainsi qu'Archipia et Thaïs, ses deux cousines. Qu'est devenu Écho dont la voix répondait au bruit que l'on fait au bord des rivières et des étangs, Écho dont la beauté était plus qu'humaine? Mais où sont les neiges de l'an passé? — Où est la savante Héloïse pour qui Pierre Abailard fut fait moine à Saint-Denis afin d'expier son amour? Où est aussi la reine qui ordonna que Buridau fut mis dans un sac et jeté dans la Seine? Mais où sont les neiges de l'an passé ? — La reine Blanche comme un lis, qui chantait comme une sirène, Bertho au grand pied, Béatrice, Alyce, Harembouges qui gouverna la Mayne et Jeanne la bonne Lorraine que les Anglais ont brûlée à Rouen; Vierge souveraine, où sont-elles? Mais où sont les neiges de l'an passé? — Prince, ne vous enquérez pas de ce que deviendront la semaine et l'an qui s'écoulent, car vous seriez ramené à ce refrain : mais où sont les neiges de l'an passé?

Ou est la très sag? Hélois ?

Pour qui fut châtré et puis moine Pierre Esbaillart à Saint-Denjs.

Pour son amour eut cette essoyne.

Semblablement ou est la Royne Qui commanda que. Buridan Fut jeté en un sac en Seine ?

Mais ou sont les neiges d'Antan?

La reine Blanche comme un lys Qui chantoit à voix de sereine, Berthe au grand pied, Bictris, Allys Harcmbouges qui tint le Mayne, Et Jehanne la bonne Lorraine Que Anglois brûlèrent à Rouen Ou sont-ils, vierge souveraine?

Mais ou sont les neiges d'Antan?

Prince n'enquerez de Sepmaine Ou elles sont, ni de cest an, Que le refrain ne vous ramaine :

Mais ou sont les neiges d'Antan ?

Il y a là un sentiment profond de la vanité des choses humaines énergiquement exprimé; mais la construction des phrases, trop embarrassée, en rend le sens obscur; aussi est-ce bien plutôt le jet vigoureux de la pensée que la justesse de l'expression qui fait que l'on se souvient de cette ballade.

On sait que Villon était un vaurien qui fut heureux

d'échapper à la corde qu'il méritait. Cependant on doit lui savoir gré d'avoir nommé Jeanne d'Arc, envers laquelle plus d'un de ses comtemporains s'est montré indifférent et même ingrat. Comme il est possible que la totalité des pièces de poésie de Charles d'Orléans ne nous soit pas parvenue, on peut supposer qu'il en avait consacré quelques-unes à la mémoire de cette courageuse vierge qui, en sauvant la France, rendit la fin de sa captivité possible. Mais dans les vers que nous possédons de lui, c'est avec regret que l'on ne trouve ni le nom de l'héroïne ni môme une allusion aux grands événements qu'elle a accomplis.

On ne saurait se dissimuler qu'il y eut quelque chose de léger dans l'esprit et le caractère de Charles d'Orléans ; car, quoiqu'il ait été souvent fort maltraité par le sort, que sa jeunesse se soit passée au milieu des intrigues les plus compliquées et de tant d'événements sinistres, on s'aperçoit, en lisant ses écrits, qu'il n'a jamais pénétré bien avant dans les profondeurs du cœur humain. Mais peut-être doitil au peu de force de ses idées cette clarté, cette élé-

gance de style qui font encore lire aujourd'hui ses vers. Et, en effet, moins la matière est sérieuse, et plus sa langue poétique devient riche et élégante. Nous n'en donnerons, pour dernière preuve, qu'un rondeau de lui bien connu, mais que l'on retrouvera sans doute ici avec plaisir :

Le temps a laissé son manteau

De vent, de froidure et de pluie,

Et s'est vêtu de broderie,

De soleil riant, clair et beau.

Il n'y a bête ni oiseau

Qui en son jargon ne chante ou crie :

« Le temps a laissé son manteau. »

Rivière, fontaine et ruisseau

Portent en livrée jolie

Gouttes d'argent d'orfèvrerie;

Chacun s'habille de nouveau,

Le temps a laissé son manteau.

On a vu au milieu de quels orages politiques Charles d'Orléans passa les premières années de sa jeunesse, et comment ce prince, ou plutôt ce poète aimable, amené tardivement à combattre les Anglais, auxquels il s'était si imprudemment confié, fut fait prisonnier à la bataille d'Azincourt. Ses poésies, dont la composition paraît .l'avoir particulièrement

préoccupé pendant ses vingt-quatre ans de captivité, ont été l'objet de nos appréciations et nous avons essayé d'en déterminer le véritable caractère et le mérite. Il reste maintenant à rapporter le peu de détails certains que l'on ait sur son séjour en Angleterre, sur sa rentrée en France, et enfin sur le genre de vie qu'il mena dans son pays natal où il ne mourut qu'en 1465, à l'âge de soixante-quatorze ans. Nous avons laissé notre prince français captif et suivant, ainsi que ses compagnons d'infortune, Henri V traversant en triomphateur les rues populeuses de Londres, pour aller à Saint-Paul remercier Dieu de sa victoire. Fait prisonnier sur le champ de bataille par sir Richard Waller, Charles fut d'abord confié aux soins de ce chevalier, qui l'entretint honorablement, pendant quelque temps, dans son château de Groombridge; mais une lettre du prince, datée de mai 1416, sept mois après la bataille, apprend qu'il était alors au château de Windsor, où le roi d'Angleterre le fit loger, sous prétexte de lui faire honneur, mais au fond afin de le mieux surveiller. Pendant combien de temps est-il resté dans

CHARLES D'OllLKANS.

le château royal? on l'ignore; pour retrouver sa trace il faut aller jusqu'à l'année 1422, pendant laquelle il fut transféré dans celui de Bolingbroke, dont le chevalier Combwarth était gouverneur. Le trésorier de l'échiquier reçut l'ordre du roi d'Angleterre de faire payer au chevalier vingt sous par jour, pour l'entretien de son très-cher cousin, le duc d'Orléans, somme modique qui força le prince à faire venir de France

des provisions de corps et de bouche pour vivre selon son rang.

Charles, quoique jeune, avait pris l'habitude de gouverner sa fortune avec beaucoup de prudence, et dès son arrivée à Londres il s'était occupé à faire rassembler en France tout ce qu'il avait de revenu, non-seulement dans l'espoir de payer sa propre rançon, mais pour s'acquitter de celles des otages qu'il avait eu l'imprudence de livrer aux Anglais lorsqu'il traita avec eux. Dans celte louable intention, le prince recommanda, par lettres patentes, de gouverner avec la plus stricte économie l'administration de son apanage, et fit venir en Angleterre des sommes immenses. Mais toutes ces affaires ne se traitaient pas

avec ceux de ses serviteurs restés en France sans que la cour d'Angleterre ne suscitât des difficultés interminables. Les plus pénibles étaient les conditions humiliantes que l'on imposait aux officiers de la maison de Charles, lorsqu'ils demandaient la permission de passer la mer pour apporter des fonds à leur maître ; et cependant on faisait payer bien cher sa nourriture et son logement.

La mort de Henri V d'Angleterre, en août 1422, n'apporta aucun changement au sort du duc d'Orléans. En 1 130, on le ramena à Londres où il fut remis à la garde du chevalier de Cornwall, qui se chargea de son entretien au prix de trois cents marcs par an. Mais le conseil d'Angleterre (le jeune Henri VI était alors à Paris comme roi de France) jugea cette somme beaucoup trop élevée, et fit mettre au rabais, par adjudication publique, la garde du prince français. Celui qui demanda le plus bas prix fut le comte de Suffolk, à qui on adjugea la commission, moyennant quatorze suus et quatre deniers par jour.

Faute de documents, nous ne pouvons indiquer les événements qui furent cause des alternatives de

découragement et d'espérance qui agitèrent l'âme du noble prisonnier. Plus d'une fois les refus du gouvernement anglais d'entrer en négociation pour sa délivrance le jetèrent dans l'abattement; dans d'autres cas, l'espoir de voir conclure la paix et d'être rendu à la liberté réveillait son courage et sa bonne humeur. Tantôt il s'écrie, comme on l'a vu :

Ballades, chançons et complaintes Sont pour moi mises en oubli.

Puis, à propos du faux bruit de sa mort, il dit gaiement :

Qu'encore est vive la souris.

Dans un de ces moments d'espérance, il compose une gracieuse ballade, commençant ainsi :

Priez pour paix, douce Vierge Marie, Reine des cieux et du monde maîtresse :

Faites prier, par votre courtoisie, Saintes et saints...

Priez pour paix le vrai trésor de joie...

Mais après avoir engagé sur ce ton grave les prélats, les princes à joindre leurs vœux aux prières de Marie, la muse de Charles, reprenant tout à coup son allure accoutumée, conseille aussi aux galants

dont la bourse est dégarnie, aux amants captifs, forcés de vivre loin de leurs maitresses de qui ils risquent d'être oubliés, de faire d'ardentes prières pour la paix. Quelle que soit la nature du sujet, le naturel aimable et gai du prince reprend toujours le dessus. Les préliminaires de paix qui, selon toute apparence, avaient inspiré la ballade précédente, donnèrent lieu à mille difficultés, surtout lorsqu'il s'agit de la délivrance des prisonniers. Charles, en cette occasion, pour empêcher la rupture des négociations, se trouva réduit à faire les plus tristes concessions. Voulant obtenir la permision d'aller de l'autre côté du détroit pour traiter de la paix, il dut préalablement signer un acte par lequel il reconnaissait Henri VI roi de France et d'Angleterre, et ne traitait le roi Charles VII que de Dauphin viennois. Mais ces concessions humiliantes n'eurent même pas le résultat qu'il en espérait, et sa captivité continua.

Quelque temps après (1435), pendant le fameux traité d'Arras, où tous les princes de la chrétienté eurent des ambassadeurs, Philippe le Bon, duc de Bourgogne, s'étant détaché du parti des Anglais, se

réconcilia avec le duc d'Orléans, qui se trouvait en ce moment à Calais (1). La duchesse de Bourgogne, à qui les malheurs de Charles inspiraient le plus vif intérêt, mit alors tout en œuvre pour réaliser la délivrance de ce prince, que Jeanne d'Arc avait prédite (2). Mais tous les efforts tentés par cette princesse échouèrent encore, et Charles, ramené de Calais en Angleterre, fut renfermé cette fois dans le château de Wingfed où il passa successivement de la surveillance du comte de Suffolk sous celle du chevalier Cobham. Cesespérancesdéçues rendirent l'impatience d'être mis en liberté si vive dans l'âme du prince que, l'année suivante, il autorisa le bâtard d'Orléans à aliéner de ses domaines jusqu'à concurrence de quarantedeux mille éens, et parvint à obtenir du gouvernement anglais la permission de retourner à Calais pour traiter de la paix. Les ducs de Bretagne et de

(1) Plusieurs ballades de Charles d'Orléans font allusion à cette réconciliation. Elles commencent ainsi : — Puisque je suis votre voisin. — Par hâte de mon passage... — Des nouvelles d'Albion.

(■2) Procès de Jeanne d'Arc. Quicheral, tome III, page 99.

Bourgogne, ainsi que le bâtard d'Orléans, se joignirent à lui dans cette ville et on signa, avec les ambassadeurs anglais, les premières bases d'un traité. L'adhésion des deux couronnes était indispensable, et cette affaire traîna encore en longueur. On l'obtint enfin le 21 mars 1439, et au mois de février de l'année suivante les premières conférences tenues à Gravelines eurent pour résultat la délivrance du duc d'Orléans.

La rançon fut fixée à la somme énorme de cent mille écus d'or. Le Dauphin et les plus grands seigneurs du royaume répondirent du payement, et le due de Bourgogne, qui non-seulement s'était réconcilié avec Charles, mais voulait se l'attacher par des liens de famille, fut celui qui l'aida le plus généreusement en cette occasion. La duchesse de Bourgogne était venue aussi à Gravelines, d'où ces trois personnages se rendirent à Saint-Omer. Là Charles d'Orléans fut fêté à la cour et reçu aux acclamations des habitants de la ville, charmés de le voir libre. Quoique ce premier accueil fût très-brillant, ces fêtes n'étaient que les préliminaires de celles qui allaient

être célébrées. Le 16 novembre 1440, Charles d'Orléans fut fiancé à la nièce du duc de Bourgogne, Anne de Clèves. La pompe déployée pour la célébration du mariage dépasse tout ce que l'on peut imaginer en ce genre ; et si quelque curieux désire en lire la description, il la trouvera dans une chronique contemporaine, celle d'Enguerrand de Monstrelet (1).

Bien que Charles eût près de cinquante ans, le bonheur de se sentir libre, son mariage avec une jeune princesse aimable et spirituelle, les fêtes brillantes dont on l'avait entouré, l'abondance de richesses où le faisait tout à coup nager son cousin de Bourgogne, et la satisfaction de parcourir la France au milieu de populations qui témoignaient tant de joie de le revoir, toutes ces prospérités inattendues firent naître en lui une ivresse bien naturelle. Quel contraste et quel changement en effet ! La liberté après une captivité de vingt-quatre ans, des amis à la place de geôliers, le doux soleil de la France au

(1) Chap. ceuii, année 14*0.

lieu du climat triste et nébuleux de l'Angleterre ! Ce fut au milieu de ces sensations délicieuses que Charles d'Orléans, emmenant sa jeune épouse, se dirigea vers Paris. Le duc de Bourgogne avait largement fourni tout l'argent nécessaire pour monter somptueusement la maison des deux époux, qui voyagèrent avec un train inusité. Accompagnés d'archers et de trois cents cavaliers, ce fut avec cet appareil que, depuis Gand, ils traversèrent les campagnes et les villes dont les habitants se pressaient en foule sur leur passage pour féliciter le prince de sa délivrance ; et cet enthousiasme qu'avaient manifesté les provinces ne fut pas moindre lorsqu'ils entrèrent dans Paris.

Mais ce grand appareil de maison, ce cortège plus que royal, et les acclamations du peuple surtout, déplurent à Charles VII, qui se hâta de faire savoir au prince qu'il le recevrait volontiers, mais sans une suite si nombreuse et accompagné seulement de quelques serviteurs. La froideur de cet accueil, comparée aux récentes explosions de la joie publique, glaça le cœur du prince. Après avoir respeclueu-

sèment rendu hommage au roi, il se retira immédiatement dans sa seigneurie d'Orléans et alla habiter le château de Blois.

Mécontent de la cour, mais ne pouvant se passer encore des félicitations que devait lui attirer sa rentrée en France, et obéissant à une vanité un peu puérile, Charles alla de son château de Blois faire des courses chez les ducs de Laval et de Bretagne, et chez beaucoup d'autres seigneurs qui possédaient des fiefs. Tous le comblèrent de prévenances amicales et lui donnèrent les fêtes les plus brillantes. Mais en réalité, sous le prétexte de revoir ses anciens amis, il n'était pas fâché de connaître les véritables intentions de ceux qui, mécontents du roi comme lui, préparaient une de ces intrigues contre la couronne si communes en ce temps. On peut même considérer ces réunions de princes et de grands seigneurs à ce moment comme les préludes de cette échauffourée si fâcheuse que l'on décora plus tard du nom de guerre du bien public.

Mais le temps n'était pas encore venu où elle devait éclater; et au printemps de 1443, un intérêt

tout personnel absorba momentanément les préoccupations du duc d'Orléans. Philippe-Marie Visconti, duc de Milan, tomba malade assez gravement pour que l'on crût sa mort prochaine, quoiqu'elle n'ait eu lieu que trois ans après. Cet événement réveilla dans l'esprit de Charles l'idée de rentrer en possession du duché de Milan, sur lequel il avait des droits par sa mère Valentine Visconti, mariée par son père Galéas à Louis d'Orléans, père de Charles, à la condition que ce prince succéderait au duché de Milan après l'extinction de la postérité masculine des Visconti. Philippe-Marie n'avait point d'enfants légitimes, il était malade ; la chance de faire valoir son droit se présentait donc sous un jour séduisant au fils de Valentine. Charles redoubla d'économie tant pour s'acquitter de ce qu'il devait encore pour sa rançon, que pour le cas où le moment viendrait de tenter une expédition sur le Milanais. Aussi, en 1447, lorsque Philippe-Marie Visconti mourut enfin, grâce à sa prévoyance, et à l'aide du duc de Bourgogne et du roi des Romains, il se trouva en mesure de leverune

armée. Mais quoique le duc d'Orléans fût très-brave

de sa personne, le ciel ne l'avait pas trempe pour les grandes entreprises. Il alla bien en effet jusqu'à Asti, dont le comté resta fidèle à sa cause; mais les longueurs d'une opération que fit définitivement manquer le vigoureux usurpateur de ses droits, le bâtard François Sforza, époux de la fille illégitime de Visconti, fatiguèrent la patience du prince français,' qui laissa à un lieutenant dévoué, Louis de Montjoie, le soin de mettre la conquête du Milanais à fin, si la chose était possible ; mais elle ne le fut pas.

Le 26 février 1450, le bâtard François Sforza était nommé duc de Milan par acclamation du peuple. Quant à Charles d'Orléans qui, on peut le croire du moins, avait été poussé à répéter ses droits sur Milan plutôt par les conseils ambitieux de son oncle le duc de Bourgogne que par sa propre volonté, il négligea, à compter de cette époque, les affaires politiques, pour se laisser aller tranquillement au courant d'une vie toute littéraire, celle, au fond, qui s'accordait le mieux avec son caractère et la nature de son esprit. Il avait d'ailleurs atteint sa soixantième année, le

repos lui était doux, sa veine poétique était toujours fertile. ; il vivait heureux avec sa femme et entouré de nombreux amis, versificateurs aussi passionnés, mais moins habiles que lui. Son château de Blois, où il avait formé une bibliothèque très-riche pour le temps, était donc une véritable cour selon son gré, où l'on passait tour à tour le temps à lire, à faire des vers, à rivaliser en l'art de bien dire, et à régaler les amis qu'on avait invités par de bons repas et par les divertissements que donnaient les ménestrels et les jongleurs.

Malheureusement le détail de ce qui se passait dans cette petite académie n'est pas bien connu ; ce n'est qu'en se guidant sur un assez grand nombre de pièces de vers jointes dans les manuscrits à celles de Charles d'Orléans, que l'on peut se faire une idée de la constitution de ce pâmasse blaisois.

On compte plus de trente poètes dont les ballades et les rondeaux sont adressés au duc, ou répondent aux questions poétiques que le prince avait proposées. Plusieurs de ces versificateurs appartiennent à de grandes familles ; mais il en est d'autres plus

humbles, qui indiquent que la qualité d'homme d'esprit était un titre suffisant pour être admis à la cour du prince. En général, les productions de ces écrivains, ainsi que quelques-unes de leur illustre patron, brillent plus par l'élégance et la délicatesse de l'expression que par la variété et la force des pensées. A cette époque, l'art du poëte en France était comprimé par des formes si mesquines, qu'il n'aurait fallu rien moins que des génies tels que Dante et Pétrarque pour faire entrer des idées grandes dans des fourreaux aussi étroits et aussi courts que la ballade et le rondeau. A cette gêne si l'on ajoute celle de terminer chaque stance par le même refrain, on s'explique la monotonie de ce genre de poésie et l'habitude qu'il fait contracter de recourir aux recherches subtiles de l'esprit pour faire cadrer trois ou quatre fois de suite le même vers avec des idées différentes. Aussi est-il arrivé que les versificateurs de ce temps, Charles d'Orléans lui-même, n'ont ordinairement visé qu'à la subtilité et à l'élégance du langage.

On aurait tort toutefois de blâmer trop sévère-

ment un défaut auquel était liée une qualité précieuse pour le perfectionnement de notre langue. Il suffit d'avoir étudié les poètes français qui ont fleuri avant le xvi e siècle pour les classer en deux parts bien distinctes : les uns, écrivains populaires, ayant pour eux l'originalité et la vigueur de la pensée, mais bravant le goût et l'honnêteté par la crudité de leurs images et de leurs expressions, tels sont les trouvères, les auteurs des fabliaux, Jean de Méhun, continuateur du Roman de la rose, et Villon, qu'on ne lit pas toujours sans rougir. À ces écrivains indépendants il faut opposer une autre classe qui, admis dans les cours, ou même en faisant partie, ont subi le joug des bienséances et ont dû s'astreindre à ne blesser personne par la hardiesse des pensées et surlout par l'audace du langage. Dans ce dernier groupe de poètes courtisanesques se distinguent Guillaume de Lorris, auteur de la première partie du Roman de la rose, Thibaut, comte de Champagne, et notre Charles d'Orléans, dont le génie, comme on l'a vu, se montra plus propre à épurer la langue poétique de notre pays qu'à faire éclater

dans ses vers des images et des pensées fortes et vigoureuses. Si l'on compare les chansons de Thibaut aux poésies du duc d'Orléans, le pas que ce dernier a fait faire à la langue et à la versification paraît immense; tandis qu'en faisant le rapprochement des poésies du prisonnier d'Azincourt avec celles du poëte de Henri IV, Malherbe, on a de la peine à croire que plus de deux siècles se sont écoulés entre ces écrivains, tant le premier est près de la perfection du second.

Charles, aidé par un instinct délicat, est allé audevant de la plupart des perfectionnements apportés à notre art poétique par Malherbe. Il sentit que l'inversion était antipathique à notre langue ; son oreille lui commanda presque toujours de faire succéder alternativement les rimes masculines et les rimes féminines. Dans les combinaisons de vers de plus ou moins de syllabes, il montre parfois de la science et toujours un heureux sentiment de l'harmonie. Mais ce qui brille surtout dans ses poésies, c'est ce tact fin que l'on n'acquiert qu'au milieu d'une société choisie, dans celle des femmes surtout, qui le fit s'ab-

stenir en écrivant de toutes pensées et de toutes paroles qui auraient pu blesser l'oreille et le goût. Eu un mot, il fut l'un des premiers et des plus excellents qui reconnurent le caractère définitif que devait recevoir la poésie en France, et contribuèrent à la rendre claire, sage et toujours élégante, telle que l'ont constituée Malherbe, Boileau et Racine.

Une collection nombreuse de ballades, de rondeaux et de chansons composés par les membres de la petite académie blaisoise (1) est jointe aux poésies du prince qui l'avait formée. D'après plusieurs de ces pièces, on est autorisé à croire que Charles d'Orléans et quelques membres de la société proposaient tour à tour des sujets à mettre en vers, par exemple une proposition proverbiale. Nous donnons le résultat d'un de ces concours poétiques, où l'on s'appliquait plus à

(1) Voici les noms de ces poètes : Anne de Clèves, duchesse d'Orléans, P. de Boulainvilliers, le cadet Dalebret, G. des Ourmes.Clermont, Benoît d'Amiens, Tignonville, Simon Cailleau, Falet, Jean monseigneur de Lorraine, Bourbon, jadis Clermont, Le Sénéchal, Blosseville, M« Berlhault de Villebrune, Froigne, Le Voys, le duc de Bourgogne, A. de Guise, Guiot Pot, Robertet, Cadier, etc.

braver les difficultés si grandes encore de l'art d'écrire qu'à lutter de force réelle et d'imagination. Ce sont trois rondeaux dont voici le premier composé par Charles d'Orléans :

L'habit le moine ne fait pas,

L'ouvrier se connaît à l'ouvrage.

Et plaisant maintien de visage

Ne montre pas toujours le cas.

Aller tout sobrement {modestement) le pas

N'est que contrefaire le sage.

Sens subtil couché par compas

Enveloppé de beau langage

Musse (cache, éteint) le vouloir de courage.

Guider (se trop confier) déçoit en maints états :

L'habit le moine ne fait pas,

L'ouvrier se connaît à l'ouvrage.

Le second rondeau est d'Anne de Clèves, duchesse d'Orléans.

L'habit le moine ne fait pas,

Car quelque chère (bonne mine) que je fasse,

Mon mal seul tous les autres passe

De ceux qui plaignent tant leur cas.

Souvent dansant je fais maints pas

Que mon cœur pris en deuil trépasse.

L'habit le moine ne fait pas,

Quant au troisième rondeau, celui de l'académicien Guiot Pot, la fin en est obscure, et je ne citerai que les premiers vers :

L'habit le moine ne fait pas, Car tel n'est pas vêtu de noir.

Qui a causé de se douloir (plaindre), etc.

Ces pièces ne sont pas les seules faites sur un'premier vers donné, et on trouve encore neuf autres rondeaux commençant ainsi :

En la forêt de longue attente, etc,

dont les auteurs sont : Charles d'Orléans, la duchesse deNevers, Frédet, Philippe Pot, Guiot Pot, Gilles, le bâtarddeLa Trémouille, etc.

11 faut signaler ici une coïncidence curieuse qui montre les efforts qui furent faits à cette époque pour perfectionner la langue française. En même temps que Charles d'Orléans présidait l'académie de Blois, le dauphin de France, Louis, en présidait une autre à Genape, dans le Brabant. A Blois, on débrouillait la langue poétique ; à Geaape, on épurait la prose.

La mauvaise intelligence qui ne cessa de régner entre Louis etCharles VII, son père, obligea ce dernier, en 1456, de donner l'ordre d'arrêter son fils. Averti à temps, le futur Louis XI s'enfuit dans le Brabant, où le duc de Bourgogne l'accueillit et lui donna pour résidence le château de Genape avec douze milles écuspour son entretien. Là, entouré de ses courtisans, le prince mena joyeuse vie, se livrant avec passion au plaisir de la chasse et cultivant les lettres avec non moins d'ardeur. Ses amis, gens d'esprit, composaient en prose des nouvelles pour le distraire, et l'on pense qu'il y en a quelques-unes de lui dans le recueil des Cent Nouvelles nouvelles (1).

Tout concourt à faire croire que la plus grande

(1) Voici les noms des écrivains qui ont pris part à Genape à la rédaction des Cent Nouvelles nouvelles. Monseigneur le Dauphin, monseigneur de La Roche, PMI, de Laon, monseigneur de Launay, M. Lamant de Bruxelles, monseigneur de Créqui, monseigneur Le Duc, Caron, monseigneur de Comessuram, monseigneur de Fiennes, P. de Saint- Yon, monseigneur de Fouquessoles, monseigneur de Beauvoir, M. de Changy, monseigneur de La Borde, monseigneur de Villiers monseigneur de Lau, monseigneur de Saint-Pol, Mériadec," L'Ecossais, Davandière, monseigneur de Thieurges, P. David!

partie des dernières années delà vie de Charles d'Orléans fut consacrée à la culture des lettres dans son château de Blois. Mais, malgré son goût pour la retraite et les plaisirs de l'esprit, sa qualité de prince du sang le força plus d'une fois à rentrer dans la vie politique. Quoiqu'il ne paraisse pas avoir pris une part très-aclive à la révolte de la haute noblesse, qui fomenta une guerre civile pour ses propres intérêts en la masquant sous le prétexte du bien public; il est à peu près certain, cependant, que depuis l'avénement de Louis XI au trône, en 1461, l'humeur haineuse et tyrannique de ce prince envers les nobles, auxquels il arracha tous leurs emplois, dut profondément déplaire à Charles. Quant au nouveau roi, il ne laissait échapper aucune occasion de faire sentir à son cousin l'éloignement qu'il avait pour lui.

Une circonstance de ce genre fut en quelque sorte cause de sa mort. Assistant aux états de Tours, il se

Mahiot, d'Auquesnes, Poncolet, Montbléru, Le Larron, monseigneur Le Prévost de Vualstermes, Antoine de La Sale, auteur de Cinquante Nouvelles nouvelles et du joli roman de Jehan de Saintré.

laissa aller à un élan de générosité inspiré par une pensée de conciliation : il éleva la voix en faveur du duc de Bretagne, sur lequel Louis XI prétendait diriger toute la sévérité de l'assemblée. Le roi, sans égard pour l'âge et les infirmités du prince, l'interrompit en lui jetant dédaigneusement des paroles presque injurieuses. Charles ne put supporter cette offense ; il se rendit aussitôt à son château de Blois, où il mourut quelque temps après, le 4 janvier 1465, à l'âge de soixante-quatorze ans.

Si l'expérience journalière ne nous apprenait pas que le caractère des hommes influe bien plus fortement sur leur destinée que les événements qui traversent leur vie, l'existence de Charles d'Orléaus suffirait pour nous en convaincre. Né sur les marches du trône, mêlé dès son adolescence aux intrigues, aux haines politiques les plus ardentes, poussé par les événements à prendre les armes contre les Anglais avec lesquels il avait traité, et prisonnier chez eux pendant vingt-quatre ans, dans ces circonstances si diverses le poète apparaît sans cesse. La poésie est son bonheur, sa vie, et il n'est pas jusqu'à

CHAULES d'orléans. 257

l'espoir, momentanément assez bien fondé, de rentrer dans ses droits sur le duché de Milan, qu'il ne néglige pour aller retrouver à Blois le calme et les délassements qu'il chérit. Là, je ne dirai pas revenu, mais débarrassé d'une entreprise où l'avaient engagé son nom et une ambition étrangère, il revint vivre de sa véritable vie, au milieu de sa famille, près de sa bibliothèque, entouré de ses amis poètes, et gouvernant en paix sa petite académie.

Nul homme, portant un si grand nom et ayant vécu au milieu d'une cour et d'un pays agités par tant d'événements extraordinaires, n'est peut-être resté aussi étranger aux appâts de l'ambition que Charles d'Orléans. On peut même douter qu'il ait pensé à s'illustrer par ses vers. Chez lui, composer était le résultat d'un instinct plus impérieux que ses autres facultés, et si l'on en juge au moins par les années passées à Blois, le repos studieux de l'homme de lettres semble avoir été ce. qui s'accordait le mieux avec les goûts et les désirs du prince. Si, comme il est permis de le supposer, Charles préférait les satisfactions intérieures que procurent les occupations

littéraires, au renon si souvent disputé d'auteur fameux, ses modestes désirs ont été bien longtemps respectés; car malgré l'orgueil qu'eussent dû naturellement tirer Louis XII et François I er d'avoir eu un tel poêle dans leur famille, les vers de Charles d'Orléans semblent avoir été inconnus à ces deux rois amis des lettres. Au surplus, l'oubli profond où sont restés les manuscrits de Charles d'Orléans a duré jusque vers le milieu du siècle dernier, et sans un de ces savants qui aiment et respectent les antiquités, peut-être ne les connaîtrions-nous pas encore. Cette précieuse découverte est due à l'abbé Sallier, bibliothécaire des manuscrits du roi, qui le premier fit connaître les poésies du prince en 1734.

IACIJUES I e ' D'ECOSSE

La vie de Jaques I" d'Ecosse, dont nous allons raconter les aventures, a bien quelques rapports avec celle de Charles d'Orléans; cependant elle diffère en plus d'un point. Si de tristes circonstances ont troublé, bouleversé même la vie extérieure du prince français, la douceur de son naturel semble, à en juger au moins par ses vers, avoir donné une certaine mansuétude habituelle à son âme et à son esprit.

Il n'en est pas précisément ainsi de Jacques. Prisonnier des Anglais au sortir de l'enfance, il est bien jeune encore bercé dans la tour de Windsor par le rêve d'amour le plus romanesque. Profondément amoureux, après avoir chanté son rêve en vers, il le transforme en réalité, et, après vingt ans de captivité,

260 JACQUES I er D'ECOSSE.

dès qu'il est remonté sur le trône de ses pères, il épouse et couronne celle qu'il n'a pas cessé d'aimer, devient un roi sage, véritablement grand, et meurt lâchement assassiné après avoir jeté les premières semences de civilisation dans l'Ecosse sa patrie. Mais n'anticipons pas sur notre récit; jetons d'abord un coup d'œil rapide sur les événements et sur les personnages politiques auxquels les aventures du prince écossais se rattachent.

Jacques est le troisième prince de cette famille des Stuarts, qui, après avoir régné sur l'Ecosse, passa ensuite sur le trône de la Grande-Bretagne où elle fut si cruellement traitée dans la personne de .Charles 1 er . Jacques était le second fils de Robert III, couronné en 1310. Robert, prince très-pieux, mais dont la douceur dégénérait en faiblesse, se reposait du soin de gouverner son royaume sur son frère le duc, d'Albany, homme ambitieux et rusé à qui tous les moyens de satisfaire son ambition étaient bons. L'autorité que le roi lui avait laissé prendre ne tarda pas à lui donner l'idée de se rendre maître absolu du pouvoir. Pour arriver plus sûrement à ce but le duc

JACQUES 1 er D'ECOSSE. 261

prépara tout pour se défaire de ses deux neveux, héritiers de la couronne, le duc de Rothsay, fils aîné du roi, et le plus jeune, Jacques, le héros de cette histoire.

Le duc de Rothsay, jeune homme frivole, abandonné aux plaisirs, causait beaucoup de chagrins à son père, dont les principes de morale étaient extrêmement sévères. De là naissaient de fréquentes altercations entre Robert et son fils. Loin d'intervenir en pacificateur en ces occasions, le duc d'Albany en profitait au contraire pour entretenir une mésintelligence dont il comptait bien profiter. Il montrait Rothsay à son père comme un jeune homme dont les défauts étaient incorrigibles, et envers lequel il fallait agir avec la plus grande sévérité. Le faible Robert, se confiant aux conseils de son frère, le laissa veiller à la prétendue réformation de Rothsay. Ce frère fit d'abord faire au jeune prince un mariage qui ne changea en rien ses habitudes de libertinage, et à quelque temps de là, sous un prétexte frivole, il fit rendre un jugement en vertu duquel le jeune

prince fut arrêté, lui, l'héritier de la couronne ! Le

262 jacques i" d'écosse.

duc d'Albany, qui vraisemblablement avait fabriqué cette sentence, en confia l'exécution à un misérable qui surprit le jeune prince pendant qu'il faisait un voyage d'agrément, et le conduisit au château de Falkland appartenant au duc. Là, par une suite habilement ménagée de traitements de plus en plus cruels, le malheureux Rothsay mourut lentement de faim. Le roi Robert, vieux, infirme et presque tombé en enfance, n'eut qu'une connaissance très-imparfaite des détails de cet affreux événement, et tout ce qu'il lui resta d'intelligence et de sensibilité se reporta sur son jeune fils Jacques, âgé alors de onze ans (1). Averti par quelques conseillers fidèles que le fils qui lui restait courait la chance d'éprouver le même sort que son frère Rothsay, Robert prit la résolution d'envoyer Jacques en France, sous prétexte qu'il y recevrait une éducation plus soignée; mais, au fond, pour sauver la vie de son fils et donner en même

(1) A quelques années près, la date de la naissance de Jacques Stuarl n'est pas exactement fixée. En admettant, comme quelques historiens, qu'il eût onze ans en 1404, époque de la mort de son frère Rothsay, il serait né en 1393, et par conséquent presque du même âge que Charles d'Orléans qui estde 1391.

JACQUES I er D'ECOSSE. 263

temps au roi Charles VI un témoignage de confiance qui resserrât encore davantage les liens d'amitié qui unissaient depuis longtemps la couronne de France à celle d'Ecosse.

On fréta un bâtiment près d'un îlot, ou plutôt d'un rocher inaccessible, appelé Bass, du comté d'Haddington, et le jeune prince s'embarqua avec le comte d'Orkney etd'autres personnes à qui il avaitété confié. Il existait alors entre l'Ecosse et l'Angleterre un traité de paix; mais Henri VI, usurpateur de la couronne qu'il portait, n'était rien moins que scrupuleux sur l'observation des engagements qu'il avait pris avec ses voisins. Toujours attentif à ce qui se passait en Ecosse, dont il convoitait la possession ainsi que ses prédécesseurs, il y entretenait des espions qui le tenaient au courant des moindres événements de la cour de Robert. Ce fut par ce moyen et même, dit-on, par les avis du duc d'Albany, que le dépari du prince Jacques pour la France fut signalé au monarque anglais. Celui-ci, violant ouvertement la foi des traités, fit enlever l'enfant royal sur la côte, d'où il fut conduit aussitôt à Londres.

264 jacques i er d'écosse.

Ce fut un nouveau et terrible coup pour le cœur de Robert. En vain il invoqua les traités, et, dans sa douleur, alla jusqu'à adresser les prières les plus touchantes à Henri ; rien ne put faire fléchir la politique cruelle du prince anglais. Accablé par son désespoir, le malheureux roi d'Ecosse mourut peu de temps après.

Le jeune prince fut d'abord enfermé dans la tour de Londres, où il demeura deux ans; de ce lieu, on le transféra au château de Nottingham, puis enfin à celui de Windsor qui, depuis ce moment, paraît avoir été sa résidence pendant ses vingt ans de captivité en Angleterre. Un otage si précieux, sur la possession duquel on fonda tout aussitôt des espérances brillantes, devint naturellement l'objet des soins les plus attentifs. On lui donna pour gouverneur et percepteur sir John Pelham qui, outre les qualités d'un parfait gentilhomme, possédait des connaissances très-variées dans les lettres et les sciences. Aussi l'éducation et l'instruction que reçut Jacques furentelles extrêmement soignées. Pour développer ses forces et l'entretenir en bonne santé, on lui fit ap-

mr<iirn < I " » '» ■'

jacques I er d'écosse. 265

prendre tous les exercices du corps, et le jeune prisonnier, qui était naturellement adroit et vigoureux, devint très-habile à l'escrime. Quant à la culture de son esprit, on lui enseigna le grec, le latin qu'il parvint à écrire aisément, puis la philosophie telle qu'on la professait alors. A ces connaissances fondamentales, on lui fit ajouter celle des arts d'agrément qui lui devinrent si précieuses pendant sa longue captivité. On cultiva, on encouragea même le goût naturel qu'il montra pour la poésie; on lui apprit la musique scientifique et pratique, art, disent les historiens, qu'il cultiva avec tant de persévérance et de bonheur, que, de retour en Ecosse et devenu roi, il composa les paroles et la musique de chansons populaires dont la tradition n'est peut-être pas encore complètement effacée.

Ces soins particuliers d'Henri IV pour l'éducation de son prisonnier, étaient le résultat d'un calcul politique profondément médité. On voulait donner à Jacques, tout jeune encore, les habitudes, les goûts et jusqu'aux intérêts de la nation anglaise, et le façonner de telle sorte que l'on en pût faire, dans

266 JACQUES I er D'ECOSSE.

un temps donné, une espèce de vice-roi d'Ecosse, disposé à servir la politique des Anglais dans ce pays.

Au moyen de cette éducation recherchée, la cour d'Angleterre se flattait donc de britanniser facilement l'esprit du prince Jacques. On prétendit à plus encore : on voulut que, son cœur devînt anglais, et pour opérer cette importante métamorphose, on ourdit avec beauconp d'adresse une petite intrigue qui, cependant, en fin de compte, tourna au profit du prisonnier et nullement à celui de l'Angleterre.

Le prince lui-même va nous donner des détails sur cette histoire romanesque ; car relégué dans sa tour, livré le plus souvent à ses réflexions solitaires l'esprit d'ailleurs orné des ouvrages poétiques qu'on lui avait fait lire, et ressentant les premiers feux de l'amour, il a composé pendant les premières années de sa captivité un ouvrage en vers où il a déposé l'expression de ses sentiments les plus intimes. C'est un petit poëme en six chants, en vers écossais, d'où nous essayerons d'extraire, en les traduisant, les morceaux les plus saillants, ceux surtout où le prince-poète a exprimé avec le plus d'originalité et

-rj T .t « t^'W * ' »— *■

Jacques i er d'écosse. 267

de bonheur ce qu'il a pensé et senti clans sa prison.

Page 1