Mademoiselle, ma femme
Mes enfants, l'heure a sonné, je crois, déporter un toste bien senti à notre belle Marion, traîtreusement abandonnée, plantée là.... — disons le mot : lâchée, pour cause de mariage avec un million, par notre brigand d'ami Didier des Prats ?
— Oui, oui! un toste à la belle abandonnée.... le toste du désesnoir !
— Et, comme premier châtiment de son crime, h propose que Didier soit forcé de nous faire raison avec de l'eau pure !...
— C'est cela ! A l'eau! à l'eau, Didier!...
— Un avant-goût des félicités qui l'attendent auprès de sa femme !
— Etce n'est pas encore assez! Si nous avions été justes... — sévères mais justes!... — tandis que nous nous gorgions de truffes, nous, à ce festin, nous eussions dû exiger que Didier, lui, ne s'y nourrît que de panade.
— Grondin a raison, Messieurs et Mesdames, nous avons failli à tous nos devoirs en ne condamnant pas Didier à la panade I Le vrai symbole du mariage, la panade!... sans beurre.
— Oh ! sans beurre ! Permettez, La Frogère ! Je ne veux pas percer le cœur de cette bonne Marion, mais mon avis est que M"® de Vandreuil n'est pas aide!... et tant s'en faut!... Je l'ai vue, l'autre 8oir^ avec son grand père, à l'Opéra I... Et, au ris-
que de me faire arracher les yeux par ces dames, je déclare qu'assaisonné d'un petit million surtout, je m'accommoderais très volontiers d'un tel ordinaire!...
— ParLleuI Vous avez toujours eu un faible pour les filles honnêtes, vous, Hector... cest connu, ça!... Penh!... Mais, mon cher, quand on aime tant le pot-au-feu, on s'y met !. . . Voilà tout! Qui est-ce qui vous empêche de vous marier comme Didier! Pas moi, toujours!...
— Qu'elle est méchante, cette Zaza!... fi! la vilaine !... Voyons, bijou, tu sais bien que je ne te quitterais pas, toi, pour les diamants delà couronne... de France!
— Eh bien! je n'en dirais pas autant!... On me donnerait à choisir entre vous et pas mal de diamants.... fussent-ils même de la simple couronne de Monaco... que je n'hésiterais pas: je vous flanquerais immédiatement à la porte.
— Ah! ah! ah!....
— ITermosa, vous avez le Champagne sarcastique, mon ange!
— Tiens ! je vais me gêner avec un homme qui m'a refusé avant-hier une malheureuse paire de boucles d'oreilles de quatre cents francs î...
~ Neuf cents... neuf cents, Zazal...
— Neuf cents... ou quatre cents.... le procédé n'en est pas moins ignoble!...
— Pardon!... ignoble, soit... mais ignoble de cinq cents francs de moins!...
— Enfin, votre opinion, à vous, Didier, sur votre femme. Est-elle jolie? est-elle laide?
— Ma foi ! Messieurs et Mesdames, mon opinion est que je n'en sais rien, attendu que, parole d'honneur ! jusqu'ici je ne l'ai jamais bien regardée, ma femme!...
— Oh! oh!... Elle est forte, celle-làl.,.
— Fort OU nou, c'est ainsi. Au surplus, l'histoire de ce mariage est toute simple ; et comme je n'ai rien de caché pour vous, cette histoire, s'il vous est agréable, je ne demande pas mieux que de vous la narrer.
— Ouiî... ouif... L*histoire du mariage! .
— Il y a six mois environ, mon père me manda chez lui et me tint à peu près ce langage : « Mon fils, vous avez vingt-neuf ans, et vous n'êtes et n'avez jamais été bon qu'à faire des sottises. En quatre ans à peine, vous avez jeté au vent »
— Jeté au vent! fichtre! Il s'exprime bien, votre père!
— Il a ses jours. H était en train sans doute ce jour-là. « En quatre ans à peine vous avez jeté au vent une fortune de huit cent mille francs que vous aviez héritée de votre mère.... >»
— Huitcentmillefrancs ?... Vrai ! vous avpz cro
que huit cent mille francs en quatre ans avec Marioa, Didier?... Mazelte! quelles deuts!
—Ah! permettez î... Je réclame, moi !... Avant moi Didier était avec une gaillarde qui les faisait sauter rondement aussi, les écus !... Nina Salmon.
— C'est juste Qu'est-ce qu'elle est donc devenue, Nina Salmon? n'est-elle pas en Russie?
— Elle y était. Elle est en Angleterre, à ce qu'il parait, maintenant....
— Une belle mie!...
— Oui!... Mais pas drôle, n'est-ce pas Didier ?
— Allons, il ne s'agit pas des anciennes amours de Didier mais de son mariage!.... Laissez-le dozic continuer son histoire, bavards !...
— Je continue, Mesdames et Messieurs. « Or, poursuivit mon père, comme il u'enti-e en aucune
façon dans mes vues qu'après vous être ruin^ vous me ruiniez à mon tour, voici ce que je vous propose : vous êtes d'âge à vous marier ; un de mes amis, le vieux général de Vandreuil, a pour unique affection en ce monde sa petite-fille, qu'il a recueillie, orpheline, qu'il a élevée, à laquelle il donne en dot la somme par vous follement dépensée , ces quatre dernières années , à laquelle il laissera toute sa fortune évaluée à quatre millions. Venez avec moi chez le général ; pour peu que vous ne déplaisiez pas à M"' Paule de Vandreuil je me charge de vous faire agréer par son grandpère, nuit cent mille francs d'un côté, quatre cent mille — dont je vous servirai la rente — d'un autre, vous constitueront une position très présentable. Je vous préviens d'ailleurs que si vous refusez... ou que sil m'est prouvé que c'est à vous qu'il faut attribuer l'insuccès de cette affaire, je vous laisse patauger toute votre vie — toute la mienne, si vous le préférez, — dans la misère, sans vous tendre jamais la main!.,.. »
s MADEMOISELLE MA FEMME.
— Oh! oh! Mais il est i^ide, décidément le papa des Prats, Didier I
— Une barre de fer ! Aussi me suis je empressé de lui obéir I
— Mais puisque M. de Vandreuil est un ancien ami de votre père, vous devez le counaitre de longue date, ainoi que sa petite fille?
— Je les connaissais sans doute Tun et Tautre...' mais très peu. Il n'y a que deux ans qu'ils habitent Paris. Ils vivaient auparavant à Tours.
— Pouah!... Alors votre femme est une provinciale I
— Tout ce qu'il y a de plus provinciale !...
— Enfin?
— Enfin... c'est tout I Tout cet été, une fois par semaine régulièrement, je suis allé, en compagnie
d9 mon père, à Ghevreuse, — où M. deVandreuil possède un fort beau château, — faire ma cour à mademoiselle Paule ! . . . .
— Ahl mais, quand on fait la coursik' mois à une femme, on la regarde, que diable I Donc vous savez si votre future est laide ou jolie ?
— Evidemment je la reconnaîtrais si je la rencontrais... mais quant à dire la couleur exacte de sèS yeux... de ses cheveux I...
— Oh ! oh !... Une fiche de consolation à l'adresse de Marion, ces mensonges-là, mon petitl...
— Il est inutile que je mente à Marion pour la consoler, puisqu'elle a été la première à me conseiller de me soumettre à un mariage impérieusement commandé par les circonstances.
— Bah ! cette chère Mariette s'est montrée si philosophe que ça!...
— Tiens 1... Nous en étions réduits aux extrô
mités !... Plus le souI J'aurais été fièrement ni*» gaude de me jeter en travers de l'avenir de DU dier!....
— Bravo, Marion I... A la bonne heure, parlezmoi d'une maîtresse qui raisonne avec cette sagesse!... Vive Minerve- Marion I....
— Et puis, qn'est-ce que ça me fait, à moi, que mon amant se marie, s'il me reste?...
— Comment I s'il vous reste!...
— Vous vous imaginez peut-être qu'il renonce à moi... qu'il m'abandonne... qu'il me lâche, — commedisaitélégamment, tout à l'heure, la Frogè re,— parce qu'il entre en ménage? Eh bien! mercil C'est pour le coup que je n'aurais pas été si philosophe!... Je veuxbien me sacrifier... un brin... je veux bien permettre à mon Didier de donner son nom à une demoiselle honnête — d'autant plus que je confesse n'avoir jamais eu la prétenfcion de le porter, moi, ce nom, — mais qu'il me re-
prenne son cœur !.. Allons donc 1 —N'est-ce pas, Didi, que ton cœur m'appartiendra toujoursl....
— Toujours, ma Mariette 1...
— Ohl d'abord, vois-tu... si j'apprenais que tu es aimable avec ta femme... comme avec moil... je me tuerais I....
— Là, là, folle!...
— Mais puisqu'il n'est pas même capable de nous dire si elle est brune ou blonde, sa femme, ce pauvre Didier, cela doit vous rassurer, Mariette !
— Hum 1 .. me rassurer!... pas trop !... Cest si curieux quand ça s'y n:et, ces serins d'homme.^!... Enfin... je m'étourdis.... j'essaie de m'é-
tAU'dir....
— Et à quand le mariage?...
—D'aujourd'hui en quinze le contrat est ligné.
— D'aujourd'hui e a quinze! Marion, ce jour-là, nous viendrons tous en masse, comme aujourd'hui, déjeuner chez vous pour vous distraire de votre douleur.
— Bien obligé, messieurs... mais vous avez une manière de me distraire qui ne me distrairait pas ! . . . Le jour du mariage de Didier j'ai mon projet, moi, pour oublier !...
—Tu entres au couvent?
— Oh I Hermosa qui fait des mots!... Non, ma chère, je n'entre pas au couvent, je m'en vais chez ma mère... à la campagne... Au moins, là... si je pleure... nul ne le verra!...
— Une bonne idée !... Rien de tel que le sein d'une nère pour ensevelir ses larmes !...
— La Frogère, vous savez? Vous avez l'air de vous moquer de moi.... çam'agace, je vous en avertis ! . . •
— Mais non, mais non, je ne me moque pas, Mariette?... Par exemple!... Les dieux me foudroient sïl n'est pas vrai qu'au contraire vous m'inspirez la plus douce pitié mêlée à la plus grande admiration!...
« Et, en témoignage de ma sincérité, Messieurs et mesdames, je propose ce nouveau teste : a Aux amours éternelles de Didier et de Marionl.... »
— Aux amours éternelles de Didier et de Manon ! . . . .
— Et à la réalisation prochaine de leurs communes espérances! Ce n'est pas que je lui en veuille, à ce brave général de Vandreuil.... mais, — n'est-ce pas, Didier? — quand on a quatre millions et.... — quel âge a-t-il, le grand père
— Soixante-douze ans...
— Eh bien!... à soixante-douze ans, avec quatre millions sur la planche... c'est le moment ou ja-
14 MADEMOISELLE M\ PEMMS,
mais, si Ton est iatelligeat, ds se retirer, suivi do tous les regrets, dans un joli petit mausolée... oiji l'on n'est gêné pas personne.,, et surtout où l'on ne gêne personne I....
« Au fait, Didier, vous ne nous avez pas dit comment vous aviez captivé l'amitié du général ?
— En faisant son trictrac, mes enfants.
— En faisant son trictrac...
— Tout bêtement. M. de Vandrenil est fanatique du trctrac .. Pour l'amadouer, j'avais soin, en jouant avec lui, de ne jamais gagner....
-- Ehl eh!... Pas maladroit!... Et voilà pourtant comme on allrape un grand-père et une belle dot!...
— Je bois au trictrac protecteur !...
— Je bois aux auatre million» dugrand-porel...
— Didier, qu'est-ce que tu en feras de ses quatre millions quand le grand-père descendra au mausolée?
— Qu*elle est godiche, cette Esther! Ce n'c:t pas à Didier... c'est à Marion qu'il faut demander ça ! ... •
— C'est juste!... Marion, quand tu seras millionnaire, tu me prêteras vingt mille francs, dis, ma biche, pour m'acheter un magasin de modes! Mon rêve, à moi, un magasin de modes... dans mes vieux jours !
— Mon Dieu, mesdames, j'ignore l'emploi que je ferais d'une grande fortune... mais ce que je sais... ce que j'affirme... c'est que le désir d'être riche ne me poussera jamais à cette mauvaise pensée de souhaiter la mort d'un digne vieillard !...
— Ah! ah! ah!... D'un digne vieillard!... Mariette qui posa au sentiment I...
— Ah ! ah ! ah !.. . Du Champagne bien vite pour noyer les principes de Mariette ! . . .
— Et pù^s, mes enfants, est-ce que nous ne t lillerons pas un petit bac pour couronner dignement le dernier déjeuner de garçon de Didier?
— Si ! si ! un petit bac 1 . . . Ecornons la dot de j^jiie ^Q Vandreuil !
— Mlle Paule de Vandreuil!... En voilà un nom, Paule!
— Qu'importe le nom, si la femme est riche ! c'est mademoiselle huit cent mille francs que Didier épouse!
« Et où a lieu le mariage, Didier? A Paris ? —Oui.
— Y a-t-il un bal... un repas T
— 11 y a ua repas. . . mais il n'y < point de bal. M''" de Vandreuil n'aime pas la danse.
— Ah ! elle n'aime pas la danse, cette demoiselle. Qu'est-ce qu'elle aime donc? le trictrac, comme son grand papa? On jouera au trictrac après le festin!... Ah! ah! ah! va-t-il s'amuser, ce pauvre Didier, le jour de sa noce !...
-- Mesdames, messieurs, de grâce, épargnezmoi 1 Vous n'êtes pas généreux en vente !
La scène qui précède, — le prologue en quelque sorte de cette véridique histoire, — se passait le 6 octobre 1864, rue Pigalle, chez M^'^ Marion Delmas, la maîtresse de M. Didier des Prats.
Une scène ni neuve, ni extraordinaire, du reste. Elle se représente tous les jours dans ce monde, dit le monde galaut, qui n'existe vraiment et ne peut exister, dans tout son édat^ qu'à Paris. Tous les jours, à la veille de se marier, un petit crevé ^-la, nouvelle appellation de ces messieurs, — fait ses adieux à la vie de garçon en compagnie deses amis et amies, — des cocottes, — la nouvelle appellation de ces dames, — en jurant à celle, qui depuis plus ou moins de temps règne en souveraine sur son cœur, de lui conserver ce cœur, même après qu'il lauradéposé sur l'autel de l'hyménée. Et ce serment est-il sincère? Oui, trop souvent! Trop souvent, considérant le mariage comme une affaire^ cette affaire contractée, Tépoux s'empresse de retourner à ses plaisirs damant! Etcommentpourrait-il en être autrement? Le goût, l'esprit, lame se corrompent à de certains contacts. Ilabitué à d'après voluptés, le moyen de s'accommoder de chastes délices! Autant vaudrait demander à un buveur d'absinthe de ne plus boire que de l'orgeat.
Ce repas, donné chez sa maîtresse par Didier des Prats, bien plutôt, on Ta vu, en manière de salut à l'avenir que d'adienx au passé, n'avaitd'ailleurs pour convives qu'un petit cercle d'intimes. Très-bien de déclarer qu'on ne se marie que pour remettre sa barque à flot avec l'intention d'y garder l'amour comme passager, mais très bien aussi de ne se permettre un tel aveu qu'en présenr.e de gens dont on est sûr. Et Didier des Prats était sûr de ses amis Hector La Frogère et Ana tôle Gron. din... sûr aussi des maîtresses de ces messieurs, M"«^ Esther et Ilermosa...
Cspendant, parmi les personnes qui assistaient au djjeuner d'enterrement, il en était une, — une
femme, — dont la contenance, dès le premier instant où Didier des Prats avait abordé l'historique de son mariage, avait formé un singulier contraste avec celle des autres convives.
Tandis que chacun autour d'elle prêtait une attention joyeuse aux paroles du futur mari de M"° de Vandreuil, n'interrompant, de temps en temps, ces paroles que par une question curieuse, une observation comi.jue, seule, Léa, — elle se nomr/^it Léa, — bien qu'attentive aussi, demeurait, elle, muette, froide, presque sévère.
Si muette, si froide et si sévère qu'à diverses reprises, dans le cours de ses confidences, son re* gard s'étant porté sur cette femme, Didier sentiô la parole s'éteindre sur ses lèvres, sa verve se glacer...
Si muette, si froide et si sévère que, comme on vidait une dernière coupe de Champagne avant dépasser au jeu, n'y tenant plus, Didier apostro-
pha Léa en ces termes, semi-grondeurs, semi-rail leurs :
— Et puis, ma chère, où êtes- vous donc? En Espagne encore, peut-être, près de ce pauvre Albert de Presles? Allons ! Albert est mort et nous sommes vivants, nous ! bien vivants ! Un peu de bonne humeur donc, maintenant, pour les vivants, ma belle 1 . . . Demain vous songerez aux morts I. . ,
Léa avait tressailli au souvenir évoqué par Dii^ier; le souvenir d'un amant, fort aimé d'elle, assuraiton, et qui était mort dans ses bras l'année précédente, à Madrid, des si:ii-c3 d'une chute de cheval.
D'un ton calme, pourtant .
— Vous disiez tout à Theure qu'on manquait de générosité à votre égard, Didier, répliqua-t-elle; je retournerai contre vous ce reproche. En quoi ai-je mérité que vous me rappeliez, brutalement, un douloureux événement? Parce que je n'ai pas ri, avec les autres, de votre récit 1 Mais si je ne le trouve ni spirituel ni amusant,— et loin de là ! — ce récit, j'ai bien le droit, je pense, de n'en pas rire. Je suis une sotte, peut-être, mais bien que l'amie de Marion — et la vôtre — il me paraît plus que de mauvais goût, il me paraît odieux de la part d'un homme bien élevé. . . que, sous le misérable prétexte de divertir la galerie, cet homme jette en pâture à ses quolibets ce qu'il devrait respecter !. . . Qu'on fasse ce que vous vous disposez à faire. . . c'est à dire qu'on épouse, sans amour, et rien que pour son argent, une ieune fille... soit!. . . Use contracte, dit-on, nombre de mariages de ce genre, et ce ne sontpas, dit-on encore, les plus à plaindre. Chacun pour soi et
le dîa"blepour toas, et toatle monde est heureux! Cependant, si, par aventure, quelque fée ennemie de votre fortune, cachée dans un coin de cette salle, avait entenlu vos confidences et qu'il lui prît envie de les reporter au général de Vandreuil et à sa petite- fille, ne croyez-vous pas, mon clier, que vous pourriez vous repentir d'avoir été, ce matin, un peu beaucoup bavard? Il n'y a plus de fées, il est vrai... et vous n'avez donc point de méchante délation à craindre... mais il y a toujours des consciences... et la vôtre, je le parierais, vous dit — en dépit de votre orgueil offensé — que j'airaison, mille fois raison, en vous parlant... comme je vous parle en cet instant!
« Et sur ce, pour vons plaire, ainsi qu'à ma bonne Marion... pour me mettre au niveau de ces messieurs et de ces dames... emplissez ma coupe, Didier, que je la vide rubis sur l'ongle...
« A votre bonheur, entendez-vous, mon ami? A votre bonheur !...
« Allons, mesdames et messieurs, qui Vatme m'imite. »
Obéissant au désir de Léa, Didier versa du Champagne à la ronde. - <"
Mais sa main tremblait en accomplissant cet acte, ses sourcils s'étaient froncés, une légère pâleur voilait son front. . .
Léa avait-elle frappé juste ? Sa conscience, dominant son orgueil, disait-elle à Didier que la leçon qu'on venait de lui donner était méritée?
Quoi qu'il en fût, comme il heurtait sa coupe ')ntre celle de la jeune femme :
— Mes compliments, ma chère, fifc-il d'un ton aigre-doux, je ne vous savais pas un si profond moraliste!
— Peuh! . . . ricana Marion, qui, pour sa part, intérieurement piquée d'une sortie qu'elle jugeait très-inconvenante, n'attendait que l'occasion ds s'en venger, Léa passe sa vie à lire des romans. . . elle aura déniché cette vertueuse tartine dans George Sand ou Balzac.
Léa secoua la tête.
— C'est ce qui te trompe, ma chère, repartitelle, je n'ai point emprunté cette vertueuse tartine à un roman, mais à un drame. . .
« Un drame qu'on joue à l'Ambigu, en ce moment, tiens !. . . et dans lequel l'acteur Tiercelet remplit le rôle d'un amoureux comique .' . . .
« Ah ! qu'il est drôle, ce Tiercelet ! L'as-tu vu, Marion, dans la pièce nouvelle ? »
5'6 ITATiEMofsF.LLK MA FEM!!E.
A cette question — toute simple pourtant, en apparence, — de son amie, M'*- Marion se troabla.
— Oui, balbutia-t-elle, je crois qu'oui. . .
Et, rompant les chiens, elb s'écria en se levant vivement :
— Mais si nous passions au salen prendre la café, mes enfants, avant de commencer notre petit bac ?
Pourquoi M"' Marion s'élait-elle troublée quand Léa lui avait parlé du comique de l'Ambigu, M. Tiercelet ?
litADEMOISELLE MA FEMMS. 2^
Mystère î
Autre mystère :
Dix minutes s'étaient écoulées ; on avait pris le café, au salon, où maintenant, groupés autour d'un tapis vert, Marion, son amant, ses amis et amies, se livraient aux douceurs d'un petit bac... — lisez baccara,
M"* Elisa était seule, dans la salle à manger.
Qu'était-ce que M"* Elisa?;
La femme de chambre de Marion. Une brunette d'une vingtaine d'années, au nex en l'air, à l'œil noir, à la bouche pincée. Une vraie tôte de soubrette de courtisane ; toujours prête à tout. . . hormis au bien.
C'était ]M''* Elisa qui avait servi à table, ce jour
là. D'ordinaire, à Vincent, le cocher, incombait cet office ; mais Vincent étant indisposé, M"* Eli 6a avait dû le remplacer.
Bref, sa tâche remplie jusqu'au bout — le café versé, la table de jeu préparée, — M"' Elisa était rentrée dans la salle à manger dont elle avait soigneusement refermé, sur elle, la porte. . .
Et elle s'était assise — à la place qu'occupait tout à l'heure sa maîtresse, ma foi!
Et, dans la coupe de sa maîtresse, elle s'était versé deux bons doigts de Xérès sec... — Elle n aimait pas le doux, cette petite.
Et, tout en dégustant, par gorgées réglées, le vin doré, elle murmurait :
« Il ny a plus de fées^ donc vous n'avez rien à craindre 1 Rien à craindre! rien à craindie ! Eh eh 1 . . . — Oui ! mais à qui s'adresser ?. . . A lui
OU à elle ? . . . Aluil ]ci n'oserais jamais ! . . . — Faut-il? Ne faut-il pas? — Cest canaiUe!... oh ! c'est canaille ! . . . Mais si ça me rapportait gros ! . . . Bah ( »