LA NUIT DE NOCES
Des mystères des plus transparents, n'est-il pas vrai, lecteur? Il ne vous a pas été plus difficile de démêler le sens de l'incident Tiercelet que celui ^eV incident Elisa. M. Tiercelet était l'amant de cœur de la maîtresse de Didier des Prats, — ces dames se plaisent, assez généralement, à placer leur cœur sur les planches. . . — et, si, initiée à cette intrigue, Léa avait jeté, à brûle pourpoint, au visagedeMarion, le nom de l'amant en second, c'était sans doute pour rappeler à son amie
qu'elle avait dioil à toute sonindulgence lorsqu'il lui prenait fantaisie de morigéner, devant tous, l'amant en premier.
Quant à M"^ Elisa et à son monologue arrosé de Xérès, plus simple er.core! Eveillée par d'imprudentes paroles, la cupidité de cette fille avait conçu le projet de tirer une petite fortune, peutêtre, d'une grosse infamie. Elle et lui^ entre qui le Judas en tablier hésitait comme centre de ses ténébreuses opérations, c'était M"*Paul3 de Vandreuil etson grand-père. «Je n'oserai jamais m'adresser à ^uz.' » Très clair! Sans l^î connaître, M"' Elisa redoutait d'aller dire eu face au vieux général : a Votre futur gendre est un mauvais sujet, mais mûi,qui vous l'apprends, je suis une coquine ! ... » C'est bizarre, mais c'est ainsi. La lâcheté même a ses susceptibilités.
Wc\ bien! il est vrai, lecteur pprspicace, vous avez deviné. î^l"* Marion trompait son amant adoré, son Didi chéri, pour un cabotin.. .
MADEMOISELLE MA. FEMME. o5
Et, mue par l'appât de For, la servants d'une traîtresse se disposait à trahir à son tour.
Cependant, le 20 octobre 18Gi, soit, ainsi qa il Tavait annoncé à ses amis, quinze jours après son dernier déjeuner de garçon, Didier des Prats épousait M''* Paule de Vandreuil.
Point de foule à ce mariage. Tel avait été le désir de Paule de Vandreuil. Une trentaine de personnes, pas davantage, choisies parmi les parents et les plus intimes amis.
La cérémonie religieuse eut lieu à Saint-Sulpice.
Et notons, en passant, à propos de cette cérémonie, un épisode d'une importance relative dans notre récit.
Tout était dit: la bénédiction du prêtre, lamesse L'orgue, seul, l'orgue aux accents solennels re-
tentissait encore, accompagnant les nouveaux époux jusqu'au seuil de l'église...
Paule marchait devant, au bras de M. des Prats père...
Après la mariée, venait le marié servant de cavalier aune vieille cousine du général...
Soudain, à Taspect d'une femme agenouillée, sur sa droite, près d'un pilier, Didier tressaillit.
Cette femme, c'était Léa.
Somme toute, rien d'extraordinaire à ce qu'une de ces darnes^ qui ne disent jamais oui que devant les hommes, eût désiré voir comment une fille honnête disait : « oui >> devant Dieu... mais, en apercevant Léa, Didier s'était instantanément rappelé le petit cours de morale, par elle improvisé, quinze jours auparavant, à son intention...
l»e là le mouvement qui lui était échappé et
dans lequel il y a vait à la fois de la surprise et de la colère...
Il est de ces leçons qu'on ne pardonne pas, forcé qu'on a été de les accepter.
Léa , d'ailleurs, ne regarda point Didier. Absorbée, en apparence, dans une fervente prière, elle ne releva même point la tête lorsqu'il passa près d'elle.
— Elle sait donc prier!... se dit Didier. Mais pourquoi ou pour qui diable prie-t-elleî
Et ce fut tout.
Didier devait habiter, avec sa femme dans
Thôtel du général de Vandreuil, sis rue Jacob. — Une grâce que lui avait demandée le vieillard et à laquelle il avait très volontiers acquiescé. L'hôtel était vaste, l'appartement, qui luiétait réservé, fort beau; peu lui importait donc de logeflàoù ailleurs, et au contraire : en ne séparant pas la petite- fille de son grand-père, il conciliait tous les intérêts... — les siens compris. Sa femme se plaindrait d'autant moins de ses absences qu'elle aurait toujours pour l'en distraire, à ses côtés, une personne aimée.
C'était aussi à l'hôtel du général que devait avoir lieu le repas de noces.
Mais il n'était pas deux heures lorsqu'on sortit de l'église ; on ne dînerait qu'à six; et de deux à six, que faire?
Le temps était magnifique.
— Si nous allions au bois? dit gaiement M. de Vandreuil.
Didier eut une grimace.
— Oui, oui, je sais... continua le vieillard, c'est bien petit bourgeois ce que je pioposelàl... Mais
les petits bourgeois ne sont pas plus bêtes quelquefois que les gros I
« Du reste, on fera ce que Paule décidera. Didier, demandez-lui ce qu'elle préfère de rentrer tout de suite à l'hôtel ou d'aller une heure ou deux se promener au bois. »
De la voiture où elle était déjà montée, Paule avait tout entendu.
— Allons Dous promener! dit- elle.
— Il ne nous manque plus qu'un violoneux en tête' grommela Didier.
Elle avait dix-neuf ans, Paule de VandreuiL
elle était petite, tout petite; une miniature vivante.
— Une espèce de femmes qui tend de plus en plus à disparaître, à mon vif regret. J'estime qu'U est agréable de pouvoir, à l'occasion, porter aisément
dans ses bras celle qu'on porte dans son cœur. — Paule était jolie, très jolie •,une tête fine,
— en rapport avec sa taille — distinguée ; un peu froide d'expression, peut-être. Une Galathée qui n'avait pas encore reçu l'étincelle sacrée. Une douce tâche que plus d'un Pygmalion eût enviée! Didier ne s'en préoccupait guère, lui ! Et cela se conçoit : tout entier au culte d'Astarté on s'inquiète peu d'animer des statues.
On avait atteint le lac... Paule désira marcher. On mit pied à terre dans une des allées les plus solitaires. Didier continuait de faire la moue. «Si un de mes amis me rencontrai tl » pensait-il. Pauvre Didier ! il est curieux de remarquer que ce sont ceux dont l'existence prête le plus au ridicule qui craignent le plus le ridicule. Paule n'y rcgardaitpas de si près. Elle allait causant joyeusement
avec Tun, avec l'autre. Quelque passant se retournait pour la contempler; après? Y a-t-il à rougir d'être mariée? y a-t-il à rougir d'êtra jolie?
Le général prit le bras de Didier.
— Eh bien ! mon ami ?
— Eh bien! général?
— Etes-vous heureux?
— Très-heureux, général.
— Vous n en avez pas l'air
— Ohî... pardonnez-moi, mais...
— Celte promenade ne vous amuse pas ? c'est mauvais gf-nre de se montrer en public un jour do noces? Mais voyons, puisque Pauletie est hiea aise de respirer un peu!... Ah! dame!.., à Tours...
dans notre grand jardin. . . elle était toujours par voies et par chemins, . . à Chèvre use aussi.. .
— Tenez... un soldat qui s'arrôte en face d'elle!...
— Eh 1 eh! C'est vrai, le drôle la prend pour unehamadryade!...
— Il lui parle!... il Tinsulte peut-être !...
Didier s'élança.
Non. Le soldat n'avait pas proféré le moindre mot malsonnant. Ce n'est que de la lie du peuple qu'il surgit des misérables capables d'outrager ce qui est jeune et beau. Mais, saisi d'admiration à l'aspect de la charmante et élégante jeune fille, il s'était naïvement écrié : «Pristi!...à la bonne heure !... Ah!... à la bonne heure, pristi !... »
Un compliment qui, pour être singuUèrement formulé, en valait bien un autre.
MADEMOISELLE MA FEMME, 4t>
Aussi amena- t-il un sourire sur les lèvres de Paule et des deux à trois dames quiTescortaiento
Mais Didier ne souriait pas lui.
— Ma chère Paule, dit-il, croyez-vous qu'il soit convenable de vous exposer...
— De m'exposer à quoi ?. .,
— Mais... ce soldat... Je vous en prie, remontons en voiture et partons.
— Gomme il vous plaira, mon ami.
Sur un signe de Paule, les voitures se rappiXH chèrent; chacun y repri^ place.
A ciiîq heures on rentrait à l'hôtel.
44 MADEMOISELLE MA FEMMA
H y avait quelqu'un à l'hôtel, qui guettait avec impatience le retour de M"^ Paule de Vandreuil, devenue M"* des Prats.
Ce quelqu'un, c'était Geneviève Lecoublet, de simple servante, jadis, du généra' « issée sa femme de charge ; Geneviève Lecoublet qui avait élevé Paule, et qui l'aimait... comme «» elle eût été sa propre fille.
Une Bretonne, Geneviève Lecoublet, une véritable Bretonne bretonnante, native de Fougères. Jamais, en dépit des railleries dont elle avait été longtemps l'objet, de la part des «utres domestitiques, elle n'avait voulu abandonner la coiffur de son pavs : un bonnet décoré d» dentelles, donl
la forme a quelque ressemblance avec l'ancienne
coiffure française en usage du temps de
Charles VI. Entrée, à son dix-huitième printemps
au service de M. de Vandreuil, elle frisait mam-
tenant ses soixante-deux hivers. Grande comme
un tambour major et forte à l'avenant, laide
avec cela, très-laide, elle n'avait point manqué,
néanmoins, de prétendants à sa main, à dater
surtout de Theure où, en récompense de son zèle'
de son activité, de sa probité, elle avait reçu de
son maître le gouvernement de sa maison. Et
peut-être, à ce moment, Geneviève n'eût- elle pas
été éloignée de répondre au désir de l'un de ses
soupirants. On est laide, mais on a un cœur ! Mais,
à ce moment aussi, on avait apporté, chez M. de
Vandreuil, sa petite- fille, orpheline, et presque au
berceau encore. « Geneviève, avait dit le général,
il s'agirait d'avoir soin, et ferme, de cette enfant,
tu entends ? — On en aura soin, soyez tranquille,
général ! » Et, en effet, repoussant désormais, de
façon à leur ôterTenvie d'y revenir, les galants,
Geneviève s'était consacrée tout entière à Paale.
C'était son bijou, son chérubin, son dieu , que sa demoiselle. Et la demoiselle aimait bien aussi Geneviève 1... Une fois, elle avait été malade, bien malade, Geneviève: en danger de mort; etPaule, installée à son chevet, Tavait soignée jour et nuit!...
« De ces choses qu'on n'oublierait pas même quand on n'aurait plus de tète ! » disait Geneviève.
Oh! sa demoiselle \... Pour elle, elle eût sacrifié... jusqu'à son bonnet !...
)epuis deux heures Geneviève attendait dans la cour de l'hôtel: ce fut elle qui ouvrit la portière de la voilure de la mariée ; elle qui la porta jus-
qu'à l'escalier, garni de tapis, pour que ses petons^ chaussés de satin, ne touchassent point la pierre du perron.
Et, tout en la portant, la Bretonne disait tout bas à sa demoiselle :
— Alors, c'est fini ?
— C'est fini, ma bonne.
— Ah!... Et d'où que vous venez pour rentrer si tard ?
— Du bois de Boulogne.
— A cause que vous êtes allés au bois de Boulogne ?
— N'avions-nous pas bien le temps de nous enfermer ?
— C'est juste !... Et... A-t-î7 étégentill
— Comment, gentil?
— Oui... A-t-i7 bien dit : « Oui ?»
— Très-bien!.. .
— ' Ah I Et vous ?... Au dernier moment, ça ne vous a pas coûté un brin ? Vous n'avez pas eu un regret ?
— Pas un I
— Enfin !... puisque c'était votre idée !... C'est égal, Dieu veuille que...
— Chut ! tu sais ce dont nous sommes convenues, Geneviève?... Si tu "ondes una seconde aujourd'hui, je me fâche 1
— Mais je ne gronde pas... je raisonne!... On peut bien raisonner...
— Du tout, je ne te permets pas même de rai-
sonner. Allons, monte avec moi à mon cabinet de toilette m' aider à remettre un peu d'ordre dans ma coiffure.
Et Paule de marcher devant Geneviève qui, essuyant une larme à la dérobée, achevait entre ses dents sa réflexion interrompue:
— (Test égal, Dieu veuille qu'elle ne se repente point, ma chère demoiselle I...
Nous glisserons rapidement sur le repas de noces de Didier des Prais et de Paule de Vandreuil. Le général avait un chef excellent et qui s'était surpassé pour la circonstance ; on fit honneur aux talents du cuisinier ; à part cela , pomt de gaîté, point d'entrain à ce repas. Le général
avait dit à propos delà promenade au bois : «le» petits bourgeois ne sont pas plus bêtes que les gros î » « Ils sont moins bêtes ! » eût-ii dû dire. Les petits bourgeois savent s'amuser du moins eux. Du reste, le moyen, pour les convives, de s'amuser quand les maîtres de la maison manquent d'élan. M. des Prats père, un ex-procureur impérial, était, par caractère, médiocrement jovial; le général, — comme si c'eût été un fait exprès ce soir-là, — souffrait de sa goutte. Paule, nous l'avons dit, était naturellement froide, réser- Têe...
Quant à Didier... oh! quant à Didier... qui s'ennuyait à la mort au milieu de toutes ces figures, la plupart inconnues pour lui ou tout au moins peu familières, ce n'était certes pas à lui qu'il fallait demander de donner l'exemple du rire On lui eût annoncé, pendant le dîner, qu'on aug« mentait la dot de deux cent mille francs, que, nous le parierions, cela n'eût pas réussi à le dé« rider.
Au dessert, seulement, il y eut tentative méritoire de dégel de la part d*un tout jeune et assez joli garçon, — M. Gustave de Boissière, petit-cousin de Paule, — qui lut des vers en l'honneur du mariage de sa petite-cousine...
Mais ces vers, — qui rimaient d'ailleurs, — étaient si insignifiants, si fades, qu'ils ne parvi'irent , et tout au plus, qu'à faire fris nnerla glace.
Le général de Vandreuil eut plus, de succès quand , remplissant sa coupe, — demeurée vide jusque-là — il s'écria :
— Bah I la goutte et le bon genre se fâcheront s'ils veulent, mais il ne sera pas dit que j'aurai marié ma petite-fille sans avoir trinqué à son bonheur l...
Et l'on trinqua.. . comme de petits bourgeois.
5S MADEMOISELLE MA PEMMÏ.
La soirée s'écoula plus longue et plus lourde e n encore.
Les hommes sérieux firent un whist.
Les femmes sérieuses causèrent entre elles.
Les jeunes gens s'occupèrent de musique.
M. Gustave de Boissière — le poète , — fut prié de chanter une de ses compositions.,.
Il en chanta six. — Ces poètes de salon... ou autres, sont impitoyables !
Ce fut le tour ensuite d'une amie de Paule
puis celui de Paule elle même; elle avait une voix
délicieuse; pour la première fois, tandis que sa femme chantait, Didier n'eut plus besoin de con tenir les bâillements nerveux qui Tavaient assaill toute la soirée ; pour la première fois, en la regardant, il se dit qu'elle était jolie... et qu'elle était à lui...
Pour la première fois il trouva un mot gracieux à lui adresser...
Un mot qui amena une teinte rosée sur le pâle visage de la jeune fille.
Minuit. Le salon s'était fait désert. Plus que les quatre joueurs de whist, — dont M. de Vandreuil et M. des Prats père, — dans un coin. Plus que Paule au piano, jouant des valses de Beethovea
à Mme de Lestanges, la vieille cousine du général...
Et, accoudé sur Tinstrument, Didier. .. écoutant, «ans Fentendre, la musique, mais continuant de regarder sa femme...
— Quatre levées... nous avons gagné! s'exclama un joueur.
Et il se leva.
Le signal du départ général.
M"' de Lestanges attendait M. des Prats père qui s'était offert à la reconduire.
M. des Prats père baisa Paule au front, serra la main de son fils et du général, et s'éloigna avec M"* de Lestanges.
Les deux autres hommes sérieux suivirent.
Il y eut un silence entre les trois personnages
restés seuls ; M. de Vandreuil, Didier et Paule.
Enfin, se dirigeant, clopin dopant, vers sa petite-fille et son gendre et leur tendant les bras :
— Mes enfants, dit M. de Vandreuil d'une voix émue, un discours à cette heure ne vous divertirait guère, je pense? Et puis, je n'ai jamais été pour les discours, moi î Soyez heureux... pour me faire heureux les quelques années qu'il me reste à vivre. .. voilà tout ce qoe j'ai à vous dire ! . .
« Et... et une bonne nuit... une bonne nuit!... A demain!... »
Parlant ainsi, après les avoir chaleureusemen embrassés tous deux, le vieillard poussait douce ment devant lui, hors du salon, les jeunes mariés
Un geste qui ne manquait pas d'une certame éloquence.
— Allez ! disait ce geste, — allez aimer I...
Didier connaissait l'appaitement qui lui avait été préparé à l'hôtel de Vandreuil par les soins de son beau-père, et une des pièces de cet appartement qui avait, surtout, mérité son approbation, ses éloges, était la chambre à coucher ; une ravissante chambre à coucher, meublée en bois de rose, tendue en soie gris perle. — Un véritable nid d'amoureux.
Grande fut donc la surprise du nouveau marié, lorsque, guidé par sa femme et précédé de Geneviève, armée d'un candélabre, il arriva dans une petite chambre à coucher, fort élégante aussi, mais à cent lieues pourtant, commme luxe, de la première I . . .
Que signifie 1 dit-il. Où sommes-nous donc
ici?
— Mais dans ma cliambre, mon ami, répliqua Paule.
Geneviève sourait dans sa collerette en posant le candélabre sur la cheminée.
Paule fît un signe à la bonne femme qui disparut.
— Dans votre chambre? répéta Didier, en regardant sa femme.
— Mais OUI.,; ma cnambre ; celle que j'occu» pais hier et que je compte occuper ce soir... — c soir... et demain... et les nuits suivantes.
«Vous ne comprenez pas, Didier? C'est très simple cependant. Ayez la bonté de vous asseoir et de m'écouter. Je vais m'expliquer en deux mots »
Paule s'exprimait avec calme, avec tant de calme qu'un pressentiment de la vérité n'elïleura même point l'esprit de Didier. Il supposa quelque caprice, quelque fantaisie de jeune fille.
— J'écoute, dit-il, en s'asseyant.
Il y eut quelques secondes de silence. Quoi qu'elle en eût dit, Paule ne trouvait pas tout de suite l3 premier de ses deux mots. Enfin, se tournant vers son mari :
— Mon cher Didier, entama-t-elle, avant tout je réclamerai de votre part autant de sincérité, dans cet entretien, que je suis prête à y en apporter moi-même.
« Et je vous donne l'exemple.
« Je ne vous aime pas.
t Et vous ne m'aimez pas nonplas, n est-il pas ai ? Avouez-le »
Didier bondit sur sachaise.Ilal'ait se récrier.., mais, l'arrêtant du geste :
— Laissez-moi COQ tinuer, poursuivit Paule. J'ai eu tort d'ailleurs de paraître exiger de vous un aveu... qui vous coûterait .peut-être... et qui me serait parfaitement inutile. Ma conviction à ce sujet est établie. Vous ne m'aimez... pas plus que je ne vous aime. Cependant vous avez demandé ma main et j'ai accepté la vôtre... cependant nous sommes mari et femme...
« Ehbien! quoique, ou plutôt parce que mari et femme, nous resterons deux amis!... et rien que deux amis ! Telle est ma volonté, et sans que j'aie besoin de vous en déânir les motifs, — que vous devinez, — vous vous y soumettrez, jelespère,
« Bonsoir, Didier. Je sonne Geneviève, n'estce pas, pour qu'elle vous conduise à votre chambre? »
Paule se levait ; mais, la retenant par le bras et Tobligeantà se rasseoir:
— Pardon, ma chère Paule, dit Didier, un peu pâle, mais vous plaisantez, j'imagine. Il est impossible que vous ayez vraiment supposé que je me courberais sans conteste devant... une détermination aussi... singulière que celle que vous me dites avoir prise. Vous ne m'aimez pas... et vous êtes certaine que je ne vous aime pas non plus... Nous ne devons donc être que deux amis... et rien que deux amis l'un pour l'autre 1 Telle est votre volonté \,,,
« Allons ! mais, encore une fois, si je me sou mettais, comme vous Vespêrez^ à ce qu'il vous Xjlait de va' ordonner..^ sans vous demander pourquoi t>ou5 l'ordonnez.., vous vous moqueriez de moi !...
c Je l'avoue : — vous m'avez invité à être sincère, — oui, j'entrevois les motifs de votre conduite. Les ennemis ne manquent pas à un homme qui épouse une jeune et jolie héritière. Quelque trait parti de l'ombre... quelque lettre anonyme
qui vous aura troublée... inquiétée. C'est cela, n'est-ce pas, Paule ? »
La voix de Didier tremblait. O bizarreries du cœur!... Il sesavait coupable... il pressentait que, d*un mot, la jeune fille allait l'écraser, l'anéantir!.,, et plutôt que d'éviter ce coup, il rappelait!...
Aussi calme toujours, elle, que son mari était agité, Paule le prononça ce mot... accompagné de plusieurs autres, bêlas !...
— Vous l'exigez, dit-elle ; soit ! Vous avez peutêtre raison ; il faut une explication... complète, entre nous.
« Eb bien 1... a^ Elle détourna les yeux ; elle ne voulait pas voir Didier en le frappant. — Eb bien ! n'est-il pas vrai que vous avez une maîtresse, Monsieur? une maîtresse... nommée Marion? N'est-il pas vrai que vous ne m'avez épousée
qu'afin de refaire votre fortune et de conserver votre maîtresse? N'est-il pas vrai que, dans un
déjeuner chez cette femme il y a quinze
jours...
— Assez ! balbutia Didier.
Et, par un effort sur lui-même, commandant à sa honte, il reprit, en essayant de raffermir sa voix :
— Oh ! Ton vous a bien instmite, Paule... trèsbien instruite !... et je n'ajouterai pas, par un mensonge, à ma faute ; il est vrai , je ne suis pas digne de vous!...
a Mais... puisque vous connaissiez mon indignité... pourquoi donc avez-vous consenti à m'épouser ? »
Paule secoua la tête avec une sorte de tristesse.
— Vous oubliez, repartit-elle, que lorsque...
tout m'a été révélé... notre contrat était signé.
— Mais un contrat se brise!..,
— En effet, un contrat se brise... mais quand, par un scandale public, elle risque de briser en même temps l'âme d'un père bien-auné... ne pensez-vous pas qu'il soit plus noble de la part d'une jeune fille d'éviter ce scandale?
— Ainsi, vous vous êtes sacrifiée à votre grandpère?
— Oui ; et ce n'a point été sans quelque hésitation, j'en conviens, dans le premier instant... où il m'a été prouvé que vous n'aviez pas d'amour pour irm I...
— Prouvé I
— Prouvé ; croyez- vous donc que je ne me fusse pas aperçue, depuis six mois, que je vous étais absolument indifférente... et que, par consé-
quent, un mariage avec moi... ne pouvait être... n'était qu'une affaire pour vous I...
— Paule I...
— Ah ! vous avez sollicité des explications... je vous en donne I Et voas me demanderez peut-être aussi pourquoi... tout d'abord... ayant deviné que je vous étais indifférente... j'ai consenti à devenir votre femme? Ma réponse à cette question est dans les paroles que j'ai prononcées au début de cet entretien. Peu m'importe que vous ne m'aimiez point, puisque je ne vous aime pas davantage ! Vous plaisiez à M. de Vandreuil... je vous ai accepté pour mon mari, voilà tout , supposant... espérant peut-être qu'avec le temps... nous finirions par ressentir... l'un pour l'autre... ce que nous ne ressentons ni l'un ni l'autre... L'événement m'a désillusionnée à ce sujet... et, je vous le répète, dans le premier instant, ma résolution en a été quelque peu ébranlée. Ni avenir... ni présent... c'est bien peul... Mais j ai
réfléchi. L*ainitié vaut l'amour, dit-on. Si vous ne m'aimez pas d'amour, vous m'aimerez d'amitié, n'est-ce pas, Didier?... Et nous serons heureux ainsi!.- .
Paule tendait la main à son mari ; il la saisit, et, suppUant :
— Pardonnez-moi ! mur mura- t-ik Lajeune fille le regarda, étonnée.
— Que je vous pardonne! fît-elle. Quoi donc? de ne pas m'aimer? Mais ce n'est pas votre faute, cela, mon ami... je n'ai donc rien à vous par donner!..,
— Mais si... si... je vous aime, Paule!... Et, je vous le jure, je vous le x3rouverai î...
Glacé par le ton, rien moins qu'encourageant, en effet, de Paule, le désir s'était ranimé, chez Didier, au contact de cette main mignonne, potelée qu'on lui abandonnait...
Il était coupable , sans doute, bien coupable ! Mais, en définitive, celle envers qui il avait des torts à so reprocher était sa femme!... son bien!...
Et rinstinct de la propriété et Tamour-propre le conseillant, il se dit : « Une petite comédie qu'elle m'a jouée !... Gomment admettre qu'elle m'ait épousé si elle ne m'aimait pas au moins un peu? Une petite comédie sentimentale, dont il m'est réservé de transformer le dénouement ! »
Et, dans cette conviction, l'enlaçant de ses bras, la serrant contre sa poitrine, de ses lèvres ardentes Didier chercha les lèvres de Paule...
Elle poussa un cri rauque, se dégagea de l'étreinte de son mari, et, livide, frémissante, se précipitant loin de lui :
— Ah ! vous êtes un lâche. Monsieur ! s'écriat-eUe.
— Paule!...
— Vo'is êtes un lâche, vous dis-je, et le dernier des lâches !
« Monsieur Didier des Prats, je vous ordonne de sortir de chez moi 1... Ou, sur ma vie,j'appelLe les valets de l'hôtel pou^ vous chasser !
— Paule!...
— AUonsdonc I... Monsieur, mais ne voyez- vous
pas que vous me faites horreur. . . et qu une seconde caresse semblable à celle dont vous m*av( z flétrie me tuerait !
En proférant ces mots, de son mouchoir, imbibé d'eau, Paule, en proie à une sorte de rage, se frottait les lèvres, comme pour en elTacer la trace d'un baiser odieux.
Ce futautour de Didier de pâlir. Ce n'était pas une comédie, décidément ! Cette petite fille avait une âme... et une âme énergique.
Il s'inclina et sortit.
Dans une pièce voisine se tenait Geneviève .
— Si Monsieur désire que je le conduise à sa chambre? dit la Bretonne.
Il la regarda de travers. Elle devait être la confidente de sa maîtresse, cette femme!... Qui syiti C'était à son instigation, peut-être, par ses conseils, que Paule...
Mais, somme toute, il ne pouvait pas aller ré- Yeiller d'autres domestiques pour leur demander où était sa chambre I
— Conduisez-moi... dit-il.
Il était seul dans ce nid d'amours que noms avons, d'un trait, esquissé.
Il demeura quelques minutes immobile, les yeux fixés sur ce lit... où il allait reposer seul !...
— Bah! ... s'écria-t-il, avec un éclat de rire forcé, elle le veut ainsi !... Eh bien! ce sera drôle!... Chacun de son côté, mademoiselle ma femme! Et, par Dieu, nous verrons lequel de nons deux se lassera, le premier^ au jeu !. . .
Il s'était déshabillé, il se coucha, souffla sa bougie, posa sa tête sur l'oreiller...
Et, dormait-il?
Voilà ce dont nous doutons.