BRUXELLES ET LEIPZIG
AUGUSTE SCHNÉE , ÉDITEUR, Rue Royale, Impasse du Parc, 2.
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« Ceux qui l'ont connue dans la fleur de sa beauté et de son talent, ceux qui ont pu connaître et apprécier ses brillantes qualités, savent quelle séduction elle pouvait exercer comme actrice supérieure et comme femme du monde remplie de grâce et de distinction. Elle garda ces dons heureux jusqu à la fin de sa carrière et Ton put dire en la voyant : Femme immortelle, gloire éternelle ! »
Elisa Aclocque.
Qui ne connaît pas le nom de Véry?
Véry, le premier, le plus célèbre restaurateur de l'incomparable ville de Paris; l'ange tutélaire de toutes les fines bouches, la Providence de tous les appréciateurs de la bonne chère, le port où tous les gourmands viennent aborder? Qui de vous est encore assez peu au courant de la civilisation de notre respectable siècle, pour ignorer que, depuis plus de soixante ans,
la sacristie culinaire de maître Véry au Piilais-Roy al est la Notre-Dame de Lorette de tous les vrais gastronomes, le lieu de pèlerinage de tous les viveurs, le quartier général de tous les amis de la table?
Dans l'un des cabinets les plus retirés de ce sanctuaire se trouvaient, durant l'été de Tannée 1806, deux hommes religieusement occupés à savourer un déjeuner à la fourchette, que Ton aurait profondément humilié en le rangeant dans la classe de ces repas bourgeois pour lesquels l'estomac facile à satisfaire du béotien a inventé, en guise d'excuse, le mot frugal, épithète qui, examinée à la loupe, n'est en réalité que le masque de celle de misérable.
Ces deux personnages que nous voyons attablés devant un déjeuner anti frugal, sont l'abbé Geoffroy et M. Grimod de la Reynière.
Julien-Louis Geoffroy, ci-devant jeune homme âgé de soixante-trois ans, ancien élève du collège des jésuites de Rennes, était venu habiter la capitale après avoir terminé ses études. Là, il s'était jeté dans les bras de la littérature, avait gagné ses
éperons d'or comme collaborateur de Y Année littéraire fondée par Fréron, et puis comme coéditeur de Y Ami du Roi, il s était acquis déjà une réputation assez étendue, lorsque, au printemps de Tannée 1800, il prit le sceptre de la critique théâtrale dans le Journal des Débats. Depuis cette époque le petit et malin ex-jésuite, professeur au Collège de France, était un homme célèbre, un journaliste reclouté, dont la plume — arme toujours prête au combat — fauchait sans pitié comme des chardons les palmes de maint poète dramatique et les laurieurs de maint comédien, pour en composer chaque setaaine un mets appétissant et assaisonné d'esprit, qu'il servait dans son feuilleton. Mais notre abbé n'était pas seulement un homme foncièrement savant, un bon helléniste, un latiniste excellent, un profond connaisseur des vieux classiques, mais encore — ce qui signifie beaucoup plus que tout cela — un railleur spirituel dont les traits mordants causaient à plus d'un acteur une nuit sans sommeil, à plus d'une actrice un jour sans repos. La France entière dévorait ses cri-
tiques avec une véritable faim canine; son arrêt passait pour un jugement suprême et sans appel. Aussi, dès que notre abbé paraissait au Théâtre-Français — dans la loge d'avant-scène à gauche, armé d'une gigantesque lorgnette, comme un Annïbal antè portas — le Romain qui se trouvait sur les planches sentait son courage faiblir, et l'héroïne de la pièce pâlissait sous son fard, en voyant le verre de son ennemi braqué sur elle. Rien d'extraordinaire, en conséquence, si tout ce qui appartenait au théâtre s'attachait à conquérir la faveur de ce petit monsieur. Les actrices lui adressaient leurs sourires les plus insinuants, les acteurs le comblaient des attentions les plus délicates, non par égard pour son talent et son savoir, mais uniquement — comme cela arrive presque toujours — par suite de la crainte qu'inspiraient la sonde brûlante de son jugement, la lancette acérée de son esprit, de ses boutades, de sa méchanceté.
Au demeurant papa Geoffroy — ainsi que rappelaient les gens de théâtre — était un compagnon très-aimable, un homme
qui entendait la vie et comprenait l'existence. Sans avoir rien d'imposant, son extérieur portait un certain cachet de distinction dont il semblait tirer grande vanité :
il avait une petite main, dont il prenait le soin le plus minutieux, un petit pied aristocratique sans cors ni engelures — deux choses qui sont l'apanage du béotien — et des yeux qui, malgré son âge et sa chevelure grise, respiraient plus d'ardeur juvénile que les regards insignifiants de maint muscadin. Avec cela l'abbé était un amateur passionné du beau sexe et un gourmand des plus raffinés, à qui ses critiques rapportaient annuellement une somme de vingt-quatre mille francs, ce que personne ne jugera exagéré, en songeant que sa collaboration au Journal des Débats avait procuré trente mille abonnés à cette feuille. Pour compléter son portrait, nous n'ajouterons plus que ce dernier coup de pinceau : l'abbé Geoffroy passait pour être sujet à corruption — et Ton n'avait pas tout à fait tort. Mais ne lui reprochons point ce défaut-là, car où est le critique qui soit entièrement incorruptible?
MADEMOISELLE MAKS
Son commensal était M. Alexandre- Balthazar-Laurent-Grimod de lalteynière, âgé de quarante-sept ans, fils d'un fermiergénéral, qui, de l'humble profession de charcutier, était parvenu aux fonctions d'administrateur des postes royales, et par sa prodigalité digne de Lucullus avait fait dire de lui — réputation un peu coûteuse — que nulle part à Paris on ne dînait mieux que chez Grimod. A l'occasion de ces repas somptueux, un de ses parasites avait eu la délicatesse d'émettre un jour cette remarquable observation : On le mange, mais on ne le digère pas. Le fils de ce père indigeste avait été d'abord avocat, mais au bout de quelque temps — les mauvaises langues prétendent que ce fut par défaut de clientèle — il tourna le dos à la déesse Thémis pour s'adonner entièrement aux belles-lettres. Ses amis et ses parents lui ayant demandé pourquoi il n'avait pas acheté de préférence une place de conseiller au Parlement, l'excellent fils leur avait fait cette réponse touchante et pleine de tendresse filiale : Comme juge, je pourrais facilement me trouver dans la nécessité •
de condamner mon cher papa à la potence, et comme avocat, j'ai le droit de le défendre, même contre ma conviction.
En qualité d'écrivain , il avait rédigé pendant un an, de concert avec Levachcr de Chamois, le Journal des théâtres, puis la critique dramatique d\x Journal de Neufchâtel, et plus tard — de 1797 à 1798 — il avait publié seul le Censeur dramatique. Mais ces trois feuilles ayant obtenu peu de succès, il se livra à l'étude de la gastronomie — Tunique vertu de son père, mort durant cet intervalle — et mit au jour le fameux Almanach des gourmands .
Il fit paraître en 1803 le premier volume de ce bréviaire de tous les gastronomes en le dédiant au célèbre cuisinier de Cambacérès, devenu depuis archichancelier ; le deuxième volume fut'dédi^àM. d'Aigrefeuille, Tun des parasites de ce grand ami delà bonne chère; le troisième à l'acteur Camerani, inventeur du potage qui a rendu son nom immortel.
La fortune assez considérable laissée par son père avait permis à notre ex-avocat de joindre la théorie à la pratique. Aussi,
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comme l'un des fondateurs du Caveau moderne et comme président d'un Jury dégustateur, créé par lui, il s'était acquis bientôt un mérite incontestable en faisant réfleurir le grand art culinaire qui, par la chute de la royauté, avait perdu l'un de ses principaux soutiens.
Tout aussi renommé que l'abbé Geoffroy comme critique, Grimod de la Reynière était cité maintenant comme un gastronome et un épicurien de la pâte la plus fine et de la meilleure eau. Du reste, d'après l'aveu même de ses amis les plus sincères, il était un amiable vaurien, un profond scélérat, un gueux fini, sous le rapport moral, bien entendu. Mieux encore que la cuisine et ses innombrables friandises, il connaissait le cœur féminin avec ses petites et ses grandes faiblesses, avec tous ses mystères et ses énigmes. Malgré son âge et plutôt laid que beau, il était — comme autrefois l'Anglais Lovelace, l'Italien Casanova et le Français Faublas —
l'épouvantail de tous les maris jaloux, le suborneur de toutes les femmes et, par prédilection, des dames de théâtre. Aucune
ne pouvait le voir sans changer de couleur, et ce changement de couleur trahissait la surprise, et cette surprise un commencement d'intérêt, inexplicable d'abord, mais bientôt invincible. Il savait cela, et il était aussi fier de la faculté dont il jouissait d'exercer une influence dangereuse sur le cœur des femmes, que Persée de la tète de Médusé, au moyen de laquelle il fascinait, pétrifiait et anéantissait tout ce qui voulait lui opposer de la résistance. Dans ses yeux il y avait un charme magique, qui, attirant toute créature féminine dans le cercle de son pouvoir étrange, finissait par en faire sa victime et par l'attacher à lui avec des liens indissolubles.
Les deux amis sont tellement préoccupés du splendide menu de leur déjeuner, qu'ils n'ont pas encore échangé une seule parole.
— Mon cher Grimod, dit enfin l'abbé, est-il permis de demander quand paraîtra le quatrième volume de votre almanach, si impatiemment attendu ?
— Dans six semaines au plus tard, mon bon abbé.
— Peut-on savoir à qui vous ferez l'honneur de le dédier?
— A parler franchement, je l'ignore encore moi-même. Cette fois j'hésite entre deux dames...
— Et le nom de ces dames?
— Mademoiselle Bourgoin et mademoiselle Mézeray.
— Ah! ah! fit papa Geoffroy en souriant. La première, à ce que Ton assure dans les coulisses, est depuis peu la favorite de notre grand empereur, et la seconde, la maîtresse en titre de son petit ministre de la police.
— On le dit, abbé, mais je ne le crois pas. Notre bonne ville de Paris est trèscancanière ; on y répand sur Napoléon des milliers de contes ridicules qui ne méritent pas la moindre confiance. L'un prétend qu'il est fou de Mars, l'autre de Georges, un troisième de Bourgoin.
— Laquelle de ces trois personnes vous parait la plus jolie ?
— À mes yeux mademoiselle Mézeray est la plus attrayante et mademoiselle Bourgoin, la plus répulsive.
— Et comment trouvez- vous mademoiselle Mars ?
— La bonne Hippolyte est une vertueuse dinde! répond M. Grimod en vidant son verre de chambertin.
— Mon ami 7 votre jugement à l'endroit d'une pareille artiste me semble bien rigoureux. Selon moi, Mars est le diamant pur et sans tache du Théâtre- Français.
— Voilà une opinion qui ne m'étonne nullement. Chacun ne sait-il pas que l'abbé Geoffroy brûle pour son prétendu diamant de ce feu qu'Àstrée alluma autrefois dans le cœur du berger Céladon ?
— Mon cher Grimod, j'avoue sans détour que la belle Hippolyte fait sur moi une impression singulière.
— Abbé, permettez-moi de vous déclarer que l'objet de votre flamme, à mon point de vue du moins, est une dinde froide et prude à l'excès, qui, une fois hors de la scène, n'a plus pour moi le moindre prestige. Quelle différence avec mademoiselle Mézeray ! Voilà ce qui s'appelle une femme ! C'est coquet comme le diable, piquant comme le péché et séduisant comme
l'enfer ! A sa vue, on sent l'eau vous venir h la bouche, le sang au cœur et l'argent à la poche ! s'écrie M. Grimod de la Reynière, et il aurait à coup sûr baisé lubriquement le bout de ses doigts, si la Providence ne lui avait pas joué le méchant tour de le faire venir au monde avec un vice de conformation aux mains qui l'obligeait à se servir de doigts postiches.
— Vous, mon ami, vous aimez ce qui est leste , fringant , provoquant ; quant à moi, ne vous en déplaise, je préfère ce qui est délicat, candide et ingénu. Mademoiselle Mars est une chaste vestale, qui enveloppe ses charmes dans un voile impénétrable ; mademoiselle Mézeray — sans vouloir attaquer sa vertu — me fait l'effet d'une bacchante nue et écheveléequi, dans la sauvage ivresse des plaisirs sensuels, se
» hâte d'en vider la coupe jusqu'au fond et la jette ensuite au visage de son pauvre Adonis avec un rire goguenard.
— La méchante comparaison, mon cher abbé ! Vous détestez ma petite Mézeray — je le sais de longue date — et vous la maltraitez sans trêve au rez-de-chaussée de
votre journal, tandis que votre idole, votre chaste vestale — permettez-moi un léger sourire — vous voit toutes les semaines brûler en son honneur d'énormes doses d'encens et planter à ses pieds des forêts entières de palmes et de lauriers. Je vous passe cette plaisanterie, mon très-cher ami, mais d'autre part veuillez ne pas oublier que moi aussi j'ai été journaliste, et qu a présent encore je m'entends à manier ma plume aussi bien que ma sonnette. Si vous voulez continuer encore à déchirer la réputation artistique de la pauvre Mézeray, je ne puis vous en empêcher, mais je vous rappellerai amicalement un vieux proverbe...
— Et ce proverbe, que dit-il?
— Vous ne le devinez pas? demande notre gastronome en se nettoyant tranquillement les dents.,. Voici ce qu'il dit d'une manière précise et formelle : Cher postillon, garde-toi bien de battre mon juif, sinon je ne manquerai pas de battre le tien.
— Ah ! je comprends , mon bon Grimod! Toutefois réfléchissez que chaque
postillon n'a pas à sa disposition un fouet qui, à l'instar de celui dont j'ai l'honneur de me servir, est soutenu par trente mille abonnés.
— Alors on écrit des brochures, des pamphlets, des libelles...
— Qui malheureusement ne sont pas lus...
— Ah î ceci est mon affaire !
— Ne parlons plus de cela; nous n'en resterons pas moins amis comme auparavant. N'est-il pas vrai, maître Grimod?
demande l'ex-jésuite avec le sourire le plus cordial .
— Naturellement, papa Geoffroy, répond Tex-avocat en s'essuyant la bouche.
Et un instant après les deux amis s'étaient séparés.
Non loin du Palais-Royal, que ces deux personnages venaient de quitter, demeurait
mademoiselle Mars, déjà connue de nos lecteurs par son nom et sa réputation. Il leur sera d'autant plus agréable sans doute de faire davantage connaissance avec cette inimitable comédienne.
Hippolyte Mars, née le 19 décembre 1778 à Versailles, était la fille d'un acteur trçs-estinié de son temps — Jacques-Marie Boutet dit Monvel, le rival de Molé, et, depuis la mort de Lekain, l'héritier des rôles et de la gloire de ces deux artistes.
Aujourd'hui encore, après un intervalle de soixante ans, il est à Paris des gens qui se souviennent d'un de ses principaux rôles — celui de l'abbé de l'Épée dans la pièce (te ce nom composée par Bouilly — avec une admiration aussi honorable pour le spectateur que pour le comédien. Mais le père d'Hippolyte n'était pas seulement acteur ; il était aussi auteur, et la scène fran- ' çaise lui doit plusieurs ouvrages qui à présent encore, après tant d'années révolues, reparaissent de temps à autre sur le théâtre et sont toujours revues avec plaisir. Parmi ses comédies — il en à écrit, plus de vingt — les meilleures et les plus
connues sont : V Amant bourru, la Jeunesse du duc de Richelieu et Sargines, sujet que Ferdinand Paër a plus tard enrichi des charmes puissants de sa musique.
A ces titres d'acteur et d'auteur, Monvel joignait en outre celui de membre del'Institut, distinction que seulement deux de ses camarades, François-René Molé et Jean- Baptiste Fauchard de Grandménil, ont partagée avec lui.
Le roi de Suéde Gustave III, qui avait vu notre comédien à Paris, éprouvait pour son talent une si haute estime, que ce monarque ami des arts l'avait invité de bouche et par écrit à accepter un engagement pour Stockholm, en qualité de comédien de la cour et de lecteur du roi. Monvel avait accepté cette offre, et lors de son départ, la mère de sa petite Hippolyte âgée de quatre ans — laquelle était une actrice portant le nom que sa fille a illustré par la suite — avait reçu la promesse solennelle qu'il la ferait venir auprès de lui avec leur enfant. Mais hélas! loin des yeux, loin du cœur ! Dans les premiers temps de son absence, il lui avait écrit très-souvent,
Digitiz
puis ses lettres étaient devenues de plus en plus rares, et enfin — ainsi que cela arrive d'ordinaire en pareil cas — il n'avait plus écrit du tout. La Didon abandonnée, d'abord inconsolable de l'infidélité de son bien-aimé, avait repris courage peu à peu et fini par chercher un apaisement à ses regrets dans les bras de M. Valville, acteur du théâtre Montansier. Lorsque le parjure Monvel, après un éloignement de six années, était revenu en 1788 de la capitale de la Suède à Paris, il y avait ramené avec lui une nouvelle femme, M llc de Cléricourt, fille d'un vieux comédien pensionné, ainsi qu'une enfant issue de cette union et nommée Joséphine. Ivre de fureur, madame Mars avait alors fait le serment de ne jamais revoir le père de sa fille, ce qui sembla ne toucher que fort peu M. Monvel. Au début de la révolution qui éclata bientôt après, Yhomme à deux femmes s'était montré l'un des partisans les plus fanatiques du nouvel ordre de choses , et au temps de la Terreur, il était devenu président de l'une des sections des patriotes.
Comme tel, le 10 frimaire de l'an n de
la République une et indivisible, dans l'ancienne église de Saint-Roch, le jour de la fete célébrée en l'honneur de la déesse de la Raison, il avait prononcé contre le roi et les prêtres un violent discours qui est resté l'un des documents les plus intéressants de cette remarquable époque.
Sur ces entrefaites M. Valville , le deuxième amant de M mc Mars, s'était attaché à la petite Hippolyte comme à son propre enfant ; il avait dirigé son éducation tout en lui inculquant les premières notions de son art. En 1791, la fille de Monvcl, à peine âgée de 13 ans, avait débuté au théâtre Montansier dans un rôle d'enfant, par le personnage de Jocrisse.
M 1 '- Louise Contât, une amie de son père, qui alors appartenait avec elle au théâtre de la République, avait découvert de si belles dispositions dans la jeune Mars qu'aussitôt elle avait voulu prendre ce talent naissant sous son aile protectrice, trait qui lui fait un grand honneur. Un an plus tard la tendre et gracieuse élève de Thalie avait obtenu par l'influence de sa belle
institutrice un emploi au théâtre Feydeau.
Là, pendant les jours orageux de la Convention, au sein de laquelle deux partis politiques, la Montagne et la Plaine, se livraient un combat à outrance, elle avait déployé les premières fleurs de son talent précoce devant un auditoire qui comptait dans ses rangs les coryphées de l'époque, Danton, Marat et Robespierre, combinant dans leur cerveau fiévreux les plans des mille drames que l'histoire a consignés sur ses pages d'amiante. Deux années après — le 27 juillet 1794 — la crû te de la Montagne, le dieu de la Terreur, Maximilien Robespierre, avait monté les degrés de la guillotine, et huit jours plus tard, alors que Paris et la France recommençaient à reprendre haleine, mademoiselle Hippolyte Mars, l'élève de la fameuse Contât, avait joué pour la première fois le rôle d'Elmire du Tartufe de Molière, et récolté dans cette soirée plus d'applaudissements que mainte comédienne durant toute sa carrière.
Depuis ce jour la fille de Monvel fut l'orgueil de son père adoptif , la joie de sa
inère, la favorite du public tout entier.
Au bout de trois ans, les portes de la première scène du monde, les propylées de la Comédie-Française s étaient ouvertes pour mademoiselle Mars, et là aussi elle avait conquis bientôt la sympathie de tous les connaisseurs en fait d'art dramatique, par le charme indescriptible de sa personne, par le doux prestige de sa mimique.
Un poëte allemand, M. de Kotzebue, qui l'avait vue à cette époque, témoigne pour son talent l'admiration la plus vive, et dans ses Souvenirs de Paris il l'appelle la quatrième Grâce.
Mais Hippoly te était plus que cela ; elle était la Muse elle-même descendue de l'Olympe pour remplir une des plus belles missions de son art divin ; pour effacer les sillons que lesdernières douleurs du drame sanglant de la Terreur avaient creusés sur le front du peuple auparavant le plus enjoué de la terre. Sa Suzanne dans la délicieuse comédie de Beaumarchais, le Mariage de Figaro, sa Célimène dans l'incomparable Misanthrope de Molière, son Amélie dans la ravissante pièce de Mari-
vaux, les Jeux de V amour et du hasard, étaient alors les rôles principaux dont le piquant parfum ravivait et faisait refleurir dans l'âme de ses auditeurs le germe endormi de la vieille gaieté gauloise. Toute l'immense Babel de la Seine, depuis le petit Caporal, qui de sa propre main s était ■h posé la couronne sur la tète, jusqu'au grand critique qui avait établi son trône dans le feuilleton du Journal des Débats, raffolait de mademoiselle Mars, la plus aimable interprète de la verve française, dont le jeu charmait et entraînait les spectateurs de tous les âges.
Avec cela, son extérieur s'harmonisait si bien avec l'esprit de ses rôles, que leur effet n'en était que plus merveilleux. Toute sa personne était comme enveloppée d'une atmosphère éthérée qui avait quelque chose d'éblouissant. L'œil ravi du spectateur croyait voir en elle une de ces houris du paradis de Mahomet, qui formées de rayons de soleil et de parfums de fleurs, n'ont rien de terrestre; une de ces péris aériennes, légères comme le duvet ; une de ces libellules délicates et transparentes , qu'on ne
peut regarder, sans éprouver le désir irrésistible de voler après elles jusqu'à l'extrémité de la terre , tout en tremblant néanmoins que , pendant que nous les poursuivons, elles ne dépouillent comme des sylphes leurs brillantes ailes d'or , qu'elles ne disparaissent dans l'azur des cieux comme des âmes dégagées de leurs liens, et qu'alors elles ne soient à jamais perdues pour ce monde. Tout son être avait un aspect si fragile, qu'on n'osait y porter la main de peur de le briser, et qu'on se contentait de l'innocent bonheur de la contemplation . Son œil était une étincelanle étoile du soir, encadrée dans une nuit profonde, qui éveillait dans l'àme de celui qui la contemplait des rêves langoureux, rêves de joie et de douleur, rêves de paix et d'agitation, rêves qui nous transportent du ciel dans l'enfer et de l'enfer dans le ciel. Sa bouche vermeille était un livre à demi ouvert dont chaque mot souriait comme un conte délicieux, car dans sa voix juvénile et fraîche il y avait une musique ravissante, une richesse d'accords* un trésor de mélodies, qui trouvaient un
écho chaleureux dans toutes les oreilles, dans tous les cœurs. Sa chevelure noire couronnait un front pur , serein , sans nuage, sur lequel étaient gravées en traits charmants l'innocence et la candeur. Son teint resplendissant ressemblait à l'hostie sans tache, au lis immaculé, à la neige virginale du sommet des Alpes. Sa taille offrait tant de grâce , de souplesse et d'élasticité, dans tous ses membres régnait un rhythme tel, que sa démarche et son maintien possédaient un charme départi à bien peu de femmes; chacun de ses mouvements rappelait les vagues de l'air, le balancement des fleurs, l'oscillation de la plume du marabout. Que dire encore de l'attrait de sa toilette? Mademoiselle Mars était une de ces femmes privilégiées, qui peuvent porter ce qu'elles veulent. Tout leur sied, tout leur va ! Point de couleur qui ne lui convînt, point d'étoffe qui ne l'embellit et ne l'idéalisât pour ainsi dire. La robe de mousseline la plus simple, revêtue par elle, éclipsait le manteau d'hermine et les robes de velours de toutes les dames du grand monde. Papa Geoffroy, qui étudiait la toi-
lette des femmes avec la même conscience que l'esprit des classiques, l'avait appelée à juste titre Y incarnation du bon goût.
Nulle comédienne ne s'entendait à jouer aussi gracieusement avec le mouchoir, que son diamant; nulle ne savait apporter dans cet art plus dégradations, de nuances, de variété, qu'Hippoly te ; y mettre plus d'expression, d'éloquence et de charme.
Aussi papa Geoffroy, qui toujours poursuivait avec le soin le plus scrupuleux ses études sur le mouchoir, avait-il une fois énoncé dans son feuilleton cette pensée aussi belle qu'originale : Le mouchoir est le domaine des grandes coquettes , en adressant à sa favorite ce compliment que mademoiselle Mars était la souveraine absolue de ce domaine. Le rusé compère! Il savait fort bien que les éloges d'une nature aussi fine, aussi choisie, causaient à la comédienne plus de plaisir que les banalités ordinaires que lui débitait sans mesure la tourbe des critiques.
— Papa Geoffroy, disait notre actrice qui venait de lire son dernier feuilleton, est un «homme pour lequel je professe la
plus haute estime. Mon ami Talma a beau prétendre que l'abbé est un écrivain trèspartial, je ne puis ni ne veux le croire, et je n'en fais pas mystère, ses louanges me réjouissent plus que celles de tout autre ; car il possède une vaste érudition et — ce qui est beaucoup plus — de l'esprit, du jugement, et un don d'observation si subtil que la moindre nuance ne saurait échapper à son œil exercé ! La majeure partie de nos journalistes juge de notre mérite sur certaines apparences souvent trompeuses.
Tous s'attachent à la surface et aucun d'eux — à l'exception de papa Geoffroy — ne pénètre avec nous au fond de nos rôles.
Aussi je préfère de beaucoup un léger blâme de l'abbé au plus éclatant éloge de maint autre critique, qui souvent ne se connaît pas plus à la beauté de notre art qu'un maniaque à la pierre philosophale.
Au même instant entre un de ses camarades, le premier mime de son époque, François-Joseph Talma, alors âgé d'une quarantaine d'années.
— As-tu lu cela, ma bonne Hippolyte?
lui demande son ami, en jetant un sombre
regard sur le journal qu'elle tient à la main.
— Oui, mon cher Brutus.
— Et qu'en dit ma belle Célimène?
Elle hausse les épaules et se tait.
— Chère Mars, ton silence m'inquiète.
Est-ce que tu es aussi d'avis que je n'ai pas saisi convenablement l'esprit de ce rôle?
— Mon cher Agamemnon, je n'ai pas à me prononcer là-dessus. . .
— Mais si je te dis que j'attache plus de prix à ton jugement sans prévention qu'à celui du méchant abbé?
— Alors je te donnerai le conseil de relire encore une fois sa critique ce soir, de sang-froid, avant de te coucher ; tu te convaincras que ses assertions à ton sujet ne sont pas tout à fait mal fondées.
— Ah ! je m'en doutais ! Ma belle Suzanne est vivement éprise du vieux et vilain Basile...
— Eprise? Et pourquoi ?
— Parce qu'il te porte aux nues au détriment de la Bourgoin et de tous les autre?. . .
— Maître Talma, ce langage est celui de l'envie !
— Mademoiselle Mars, ce langage est celui de l'ignorance et de la vanité ! Entends-tu, Hyppolyte? s'écrie l'artiste courroucé d'une voix sonore, en lui lançant un regard terrible. Que ce vieux bavard dise de moi ce qu'il voudra, je resterai ce que je suis : François-Joseph Talma, le favori
. de l'empereur, l'idole du public ! poursuit l'acteur furieux.
Puis, enfonçant d'un air tragique, son chapeau sur sa tête, il s'éloigne sans honorer d'un salut, d'un mot d'adieu, son amie que cette violente sortie a laissée parfaitement calme.
A peine Talma a-t-il quitté le salon, qu'elle ouvre la porte pour le rappeler.
— Mon ami, rien qu'une question !
— Qu'y a-t-il? demande-t-il en revenant.
— Vous plairait-il, monsieur, d'accepter un potage chez moi ce soir, après la représentation ?
— Non ! répond-il d'un ton bref et dur.
— Eh bien , que Dieu vous accompagne !
reprend Hippolyte.
Et Talma se précipite hors de la chambre.
De là il court chez la Bourgoin . D'après l'avis de bien des gens et de l'abbé Geoffroy entre autres, cette dame et mademoiselle Mars formaient — ainsi que Charybde etScylla — deux écueils très-dangereux...
pour la vertu des admirateurs de leur talent.
Mademoiselle ThérèserEtiennette Bourgoin, fille unique de parents fort pauvres ■ — monsieur son père était portier et madame sa mère accoucheuse — élève de M llc Dumesnil actrice pensionnée, de trois ans plus jeune qu'Hippolyte, était aussi une comédienne, qui par son esprit et sa beauté rivalisait avec mademoiselle Mars.
A peine âgée de 18 ans, elle avait débuté au Théâtre-Français par le rôle à'Iphigénie dans la tragédie de Racine. Mais malgré le beau succès qu'elle obtint alors, elle n'avait été acceptée que deux années plus tard, à la suite d'un nouveau début,
et après s'être concilié pendant cet intervalle, à l'aide de ses jolis yeux, de sa tournure gracieuse et de ses manières séduisantes , la protection et l'amitié des personnages les plus influents.
Dans le nombre de ces derniers on comptait avant tous les autres M. Jean-Antoine Chaptal, chimiste et homme d'Etat célèbre, qui avait été nommé en 1798 membre de l'Institut et, le 1 er pluviôse de l'an ix, ministre de l'intérieur par Bonaparte alors consul. Le 28 décembre 1810, un mois après le deuxième début de sa chère Étiennette, il avait fait insérer dans le Journal de Paris une lettre, que nous transcrivons ici avec une fidélité diplomatique. Cette lettre contenait ce qui suit :
« Le ministre de l'intérieur à mademoiselle Dumesnil.
<t Après avoir illustré le Théâtre-Français par trente années de succès, et laissé à la scène des souvenirs qui sont devenus des leçons, vous avez voulu, mademoiselle, profiter du repos de votre retraite pour former un sujet digne de vous et de l'art dramatique. Le public vous en marque
chaque jour sa reconnaissance par les applaudissements qu'il donne à votre digne élève, mademoiselle Bourgoin, et je me fais un plaisir de vous témoigner, au nom du gouvernement, qu'il n'a pas vu sans intérêt, que tous vos moments sont consacrés à perfectionner votre art. C'est pourquoi je vous accorde une gratification de 5,000 francs et j'ai l'honneur, etc.
« Chaptal. w
On avouera que cette lettre publiée par un savant chimiste, ministre de l'intérieur en même temps,|constitue un précieux document qui jette une lumière impayable sur lui et sur toute l'époque où se passe l'action de notre récit. Depuis la publication de ce rescrit ministériel , également flatteur pour les deux dames, la digne élève de la Dumesnil était la flamme officielle de
Son Excellence, et le dernier balayeur des rues de Paris savait aussi bien que le premier consul de la République que M. Chaptal — follement amoureux selon l'expression de Bonaparte — était tellement entiché de M ,,c Bourgoin , qu'elle pliait
le ministre à toutes ses volontés. Étiennette, qui connaissait l'immense empire qu'elle exerçait sur son esprit, n'employait pas — il faut le dire à son honneur — sa dangereuse influence pour cabaler ou intriguer, mais uniquement pour assurer son avenir, pour améliorer son passé et embellir son présent. Son penchant inné pour le luxe et la dissipation la poussait à mettre plus souvent à contribution la bourse que le cœur de Son Excellence. M. Chaptal, assez riche par lui-même pour condescendre à chacun de ses coûteux caprices, ~ ne se lassait jamais de se montrer généreux, et de répandre à pleines mains l'or et les billets sur le sein de son idole. Un de ses amis intimes lui ayant demandé un jour à combien lui revenait par an une pareille liaison, il répondit, dit-on, avec la franchise la plus naïve :
— Cette maîtresse seule me coûte plus cher qu'à Fouché sa douzaine tout entière !
Il est vrai que Fouché était un avare, un pingre, un cuistre; Chaptal au contraire un gaspilleur, qui, en qualité de
chimiste et môme de ministre, n'avait pas encore renoncé à l'espoir de découvrir la pierre philosophale et de faire de For avec de la paille.
Outre une somme mensuelle de cinq mille francs, la Danaé-Bourgoin recevait de son Jupiter-Chaptal pour chaque rôle nouveau une nouvelle parure et tout ce qui lui était nécessaire pour son personnage. Une des nombreuses manies de la belle comédienne , c'était son insatiable prédilection pour la mode toute récente des châles. La bonne Étiennette en possédait une quantité telle que, pour mieux les distinguer, elle avait eu l'idée de donner à chacun d'eux le nom d'un de ses poëtes favoris. Ainsi elle avait un cachemire bleu céleste qu'elle appelait Corneille, un châle turc couleur orange qu'elle nommait Racine, et un châle de Perse blanc comme la neige qu'elle avait baptisé Molière.
Cette fantaisie plut à ce point à son adorateur, qu'il s'était cru obligé de lui faire présent aussi d'un châle vert, auquel elle résolut de conférer le nom de Chaptal, en l'honneur de son aimable ami. Mademoi-
selle Étiennette avait en outre un goût tout particulier pour les parfums de toute espèce ; elle trouvait, disait-elle, un plaisir ineffable à se baigner chaque jour dans un bassin, dans une merde senteurs. Ce qui faisait que la maîtresse de Son Excellence, semblable à une serre ambulante, répandait autour d'elle les émanations de mille fleurs, et que tous ceux qui l'approchaient, aspiraient l'air à longs traits pour se repaître de ce concert de parfums.
Cette beauté odoriférante était précisément plongée dans un bain, lorsqu'une de ses caméristes vint lui annoncer la visite de M. Taima.
— Fais-le attendre !
Victoire se retire alors pour aller prier l'artiste de se rendre pendant quelques moments dans le cabinet d'étude de sa maîtresse.
— Va dire à ma chère amie Étiennette que je n'ai pas le Jtemps d'attendre et qu'il faut que je lui parle à l'instant même ; dislui aussi que je lui apporte une nouvelle très-intéressante et — ce qui lui fera plus de plaisir encore — un nouveau rôle.
Talma connaissait sa Bourgoin ; il était sûr que la dernière partie de son message ne manquerait pas de l'exciter à le recevoir sans délai. Il ne s était pas trompé.
— Est-ce que je puis entrer? demandet-il en frappant doucement à la porte.
— Oui, mais à une condition, répond la jolie baigneuse en capitulant, c'est que mon Hylas me promettra de faire l'aveugle.
— Je fermerai les yeux et je serai aveugle comme le Bélisaire de Marmontel.
— En ce cas vous pouvez entrer , reprend la Bourgoin en s enfonçant dans le bain de manière à ne laisser voir que sa tête. Eh bien, maître Talma, mon nouveau rôle ? demande-t-elle ensuite à l'acteur dès qu'il a refermé la porte sur lui.
— Le voici !
— Voyons! continue-t-elle en allongeant un de ses jolis bras. Florestine dans la Mère coupable... le cheval de parade de la présomptueuse L'Ange... ce rôle que je convoitais depuis tant d'années... Ah !
Talma , combien je vous remercie d'avoir réalisé un de mes vœux les plus ardents !
Digitiz
Posez le rôle sur ma table... et à quand la répétition ?
— Dans quinze jours.
— Fort bien ! dit la nouvelle Florestine en se replongeant dans le bain. Et la communication si intéressante que vous aviez à me faire?
— Malheureusement elle est moins agréable. Dans son feuilleton d'aujourd'hui papa Geoffroy nous a de nouveau maltraités tous les deux, et de la manière la plus affreuse !
— Que dit-il donc de moi?
— Mademoiselle Bourgoin -a été coquette, selon son habitude ; ce qui nous a paru le plus beau dans son jeu , c'est sa robe de soie bleue.
— Oh! le vieux faune! Il devient plus méchant de jour en jour.
— Tel est aussi mon avis !
— Il faut trouver le moyen...
— De lui fermer la bouche, achève Talma.
— Mais serait-ce agir en chrétiens? Ne savez-vous pas ce que dit un de nos apôtres :
Ne ferme pas la louche au bœuf qui rumine.
— Ma chère Bourgoin, l'abbé n'est pas un bœuf.
■ — II est bien pis encore ; c'est un manant qui ne se lasse pas de nous injurier.
Et cela demande vengeance !
— Je suis de la même opinion ! Mais que faire pour l'empêcher de nous nuire?
— Rapportez-vous-en à votre ami. Vous savez que M. Chaptal...
— Est ministre de l'intérieur et votre adorateur le plus fervent.
— Ah ! s'il apprenait jamais que, de même qu'Actéon , vous avez surpris sa Diane au bain, dans sa jalousie il jetterait feu et llamme et...
— Si cela était en son pouvoir, il me métamorphoserait en lévrier.
— Mademoiselle , mademoiselle ! crie avec un accent d'effroi la camériste qui avait été placée en sentinelle à l'entrée de la salle de bain.
— Qu'y a-t-il? demande Etienncttc en palissant.
— Voici Son excellence qui arrive !
— Ciel, je suis perdue! s'écrie Diane.
— Diable, que faire ? demande Actéon.
— Cachez-vous vite dans ce coffre que voilà ! Par bonheur il est assez grand, assez spacieux pour contenir un homme de votre taille. J'entends les pas du ministre... vite, vite, dépêchez-vous !
— La maudite aventure ! murmure Talma, et il se blottit dans le coffre.
Son Excellence a frappé au même instant.
— Entrez ! dit notre chaste déesse avec une aisance vraiment admirable.
— . Pardon, chère Étiennette, si, contre mon habitude, je viens te déranger aujourd'hui de si bon matin !
— • Qu'est-ce qui t'amène chez moi, Excellence?
— Un souhait de l'impératrice.
— Que veut Sa Majesté ?
— Elle désire t'applaudir après-demain dans le rôle de Rosine du Barbier de Sevilïe sur son petit théâtre du palais de la Malmaison...
— Ce désir sera satisfait.
— Permets-moi, trésor adoré, cle me re-
poser ici un moment; cette longue course et cette forte chaleur m'ont un peu fatigué.
— Oh! mon Dieu! toutes les chaises sont occupées...
— Qu'à cela ne tien ge, je me placerai sur ce coffre, dit M. Chaptal en s'asseyant.
Le pauvre Talma n'osait plus respirer.
— Tu arrives on ne peut plus à propos, Excellence! J'ai une petite prière à te faire...
— Ma fidèle Galathée a-t-elle envie d'un nouveau châle?
— Non, pas pour le moment.
— A-t-elle besoin d'argent?
— Nous parlerons de cela à une prochaine occasion. Pour aujourd'hui il s'agit d une autre affaire. Tu connais M. Bertin de Vaux. . .
— Le propriétaire du Journal des Déiats...
— Dont l'abbé G eoffroy est le collaborateur. Eh bien , Excellence , cet homme ne cesse de me poursuivre de ses odieuses épigrammes, et de chercher à m'enlever la faveur du public au profit de mes rivales.
Je te demande si tu peux voir cela d'un œil
tranquille, sans me protéger contre les attaques de sa méchante critique.
— Mon cher trésor, que faut-il que je fasse ?
— Engager M. Bertin à ne plus rien accepter de lui...
— Crois-tu donc que ce soit chose si facile? Les critiques de cet écrivain ont procuré au journal une clientèle immense, et en admettant que je réussisse à brouiller l'éditeur et le rédacteur, qu'aurais-je obtenu par là? L'abbé Geoffroy, congédié par le Journal des Délais, irait porter sa colère contre toi dans le Journal de Paris, dans la Gazette de France ou dans une autre feuille.
— Je te prie de réfléchir, monseigneur, qu'aucune feuille n'a autant de lecteurs que celle de M. Bertin . . .
— Allons, soit, je lui parlerai.
— Aujourd'hui même, n'est-ce pas, mon ami Chaptal ?
— On ne peut rien te refuser, dit le ministre en se levant de sa place.
Le prisonnier respira plus librement au fond de son coffre.
— Apporte-moi ce soir, après le spectacle, Pagréable nouvelle que l'abbé Geoffroy a quitté le Journal des Débats, et tu verras, Excellence, comment Etiennette te prouvera sa gratitude !
— Je vais faire appeler de suite M. Bertin . . .
— Mon brûlant amour te suivra, Excellence !
— Au revoir, ma douce, ma charmante tourterelle ! dit le ministre en déposant un tendre baiser sur l'ivoire de son front.
Et puis il s'éloigne.
— Le voilà parti, grâces en soient rendues aux Muses ! murmure Talma, et il se glisse doucement hors de sa prison.
— • Maintenant, mon cher Talma, allezvous-en aussi, je vous en conjure, car je me suis baignée aujourd'hui plus longtemps que jamais.
— Bourgoin, tu es un ange! Nulle femme autant que toi ne possède le talent de la persuasion ! Ta beauté est la baguette de Moïse, qui fait jaillir l'eau du rocher et change le charbon en diamant. Ah ! si je n'étais pas Talma, je voudrais être M.Chap-
ET SA COUK
tal, ministre de l'intérieur ! s'écrie l'acteur enthousiasmé, en désignant le bassin de marbre plein d'une eau parfumée, du sein de laquelle surgit, immédiatement après le départ de Talma, une des plus ravissantes nymphes de l'empire.
Un coup de sonnette fait accourir Victoire.
— Le danger est-il passé? demande Étiennette.
— Oui ! réplique la confidente.
Et mademoiselle Bourgoin, après s'être enveloppée dans un élégant peignoir, va se placer devant sa glace pour remettre en ordre les tresses flottantes de sa riche chevelure.
Tandis que mademoiselle Bourgoin s'occupe de sa toilette, transportons-nous dans le boudoir d'une de ses camarades, où nous ferons une nouvelle connaissance.
Mademoiselle Joséphine Mézeray, Tune des plus gracieuses et des plus séduisantes comédiennes de cette époque, était la fille d'un limonadier de Versailles, dont la manie, bien innocente d'ailleurs, avait été de se croire un descendant du fameux historien François Eudes de Mézeray. Peu lui importait que le nom de celui-ci s'écrivit avec un i ou comme le sien avec un y ; cette variante, si elle existait, ne provenait que d'un caprice de l'éternelle inconstance de l'ortographe. Sa fille, qui dans un seul de ses petits doigts réunissait plus d'esprit et d'intelligence que l'auteur de ses jours dans l'étroite enveloppe de son cerveau, paraissait complètement indifférente à ce que l'un de ses ancêtres eût été célèbre ou non; il lui suffisait de savoir que son papa avait été un bonhomme ridicule et sa mère une coquette aussi rusée que piquante, ayant orné le front de son mari d'un diadème de cornes de toutes dimensions et mérité ainsi la réputation de la femme la plus galante de Versailles. Toutes les qualités de la mère semblaient avoir été léguées en héritage à sa fille unique. Née à l'heure du
ET SA COUH.
crépuscule, dans un moment où il ne fait plus jour et où la nuit n'est pas encore venue, toute sa personne était formée de contrastes qui constituaient un être des plus singuliers; une créature offrant autant de lumières que d'ombres ; une individualité composée d autant de vertus que de vices; aussi gaie que maussade, aussi humaine qu'impitoyable, aussi fidèle qu'inconstante. Son extérieur portait également le cachet de ce crépuscule. On ne pouvait la dire ni blonde ni noire ; elle avait des cheveux châtains, des yeux bleu foncé, des sourcils fortement dessinés ; un de ces nez réguliers, finement découpés, que l'on admire sur les camées romains; une bouche ni trop grande ni trop petite, des lèvres fraîches et vermeilles, bordées d'un sourire agaçant , des dents irréprochables , des oreilles fines et rosées; un cou long mais pas trop blanc, un joli chignon un peu brunâtre, parsemé de quelques lentilles — indice d'un penchant natif à la volupté — une gorge ferme mais pas trop forte; une taille svelte avec des hanches promettant beaucoup de choses, un bras ravissant et
un pied admirable, dont la forme laissait deviner une jambe tout aussi belle.
Considérée du côté moral, elle était friande comme une créole, crédule comme un enfant, méfiante comme presque toutes les femmes et hardie comme un homme ; passionnée pour l'équitation et la chasse, habile à l'escrime et au tir. Elle mangeait bien, buvait volontiers et aimait par dessus tout les truffes et les huîtres, le vin de Champagne et les glaces. Lorsqu'elle était, de joyeuse humeur, elle folâtrait et fredonnait comme la grisette la plus insoucieuse.
Mais lorsque venaient les jours où, maugréant contre son sort, elle tombait dans une mélancolie profonde , on la voyait souvent pleurer des heures entières et témoigner un suprême dégoût de la vie.
Toutefois les remords que lui inspirait sa conduite plus que légère ne duraient pas plus longtemps qu'une pluie d'avril; bientôt le soleil reparaissait chez elle, et se lançant de nouveau dans le tourbillon des plaisirs, elle étouffait les reproches de son cœur avec les sophismes de son esprit. Parmi les innombrables défauts de mademoiselle Mé-
ET SA cou h.
zeray, sa passion pour le pharaon tenait une des premières places. Elle jouait gros jeu, perdait quelquefois de petites sommes, et quand cela arrivait, elle jurait comme un soldat, déchirait les cartes et souvent s'emportait au point de les jeter à la tète du banquier. De toutes ses manies la plus remarquable était sa prédilection pour les chiens. Elle en possédait plus d'une douzaine de toutes les races : chiens courants, chiens bassets, dogues, épagneuls, carlins, caniches et lévriers. Avec cela, elle avait la malicieuse fantaisie de donner à chacun de ses gardes du corps quadrupèdes le nom d'un des journaux ou d'un des aristarques qui prenaient plaisir à attaquer son talent de comédienne et à la poursuivre de leurs aboiements, selon son expression favorite.
Comme nos lecteurs l'ont appris au café Véry de la bouche de l'abbé Geoffroy, cette aimable dame si follement éprise des chiens était une des maîtresses du ministre de la police Fouché qui, selon le dire d'un de ses collègues, M. Chaptal, en avait au moins une douzaine que, par politique ou par goût, il entretenait pour lui et pour
les autres; que dans f intimité il appelait, ses limiers lipèdes, ses mouchards en jupons, ses agents femelles, et dont il s'entendait merveilleusement à exploiter les charmes pour la découverte de maintes trames mystérieuses.
Joseph Fouché,Tun des premiers séides de la révolution française, originairement membre de la congrégation de V Oratoire, puis préfet des études au collège de Nantes, sa ville natale, plus tard avocat et enfin membre de la Convention, sectateur du parti de la Montagne et l'un des amis les plus dévoués de Marat et de Robespierre, avait été envoyé, lors de la chute de ce dernier, en qualité de plénipotentiaire auprès de la république cisalpine à Milan, puis à son retour nommé ministre de la police par le premier consul et en 1804 duc d'Otraiite.
Au point de vue moral, Fouché ressemblait à ce théatin, qui avait pour loi les dix commandements suivants :