‹ Mademoiselle Mars et sa courChapitre 2 sur 10 · Que tout pécheur soit ton esclave · texte numérisé non relu

Que tout pécheur soit ton esclave

Quoi d'étonnant qu'un homme avec de

pareils principes réussisse plus vite qu'un autre, avec les dix commandements du vieux, du bon, de l'honnête Moïse!

Rien de plus curieux que la manière dont cette âme de la police secrète avait entamé sa liaison avec mademoiselle Mézeray.

Dans le courant du mois de février 1810 Joséphine avait reçu la lettre que voici :

« Hier au soir dans la Coquette corrigée

vous avez inspiré une si vive admiration au soussigné, qu'il éprouve aujourd'hui l'irrésistible besoin de se ménager le plaisir de faire votre connaissance personnelle.

Si vous êtes aussi bonne que belle, permettez à l'un de vos soupirants les plus chaleureux de venir vous rendre visite pour pouvoir vous dire verbalement qu il est

Votre Louis XXV »

Le duc d'Otrante avait eu soin de souligner trois fois cette significative et intéressante signature, afin de faire remarquer à mademoiselle Mézeray qui passait, non sans raison, pour être dévouée aux Bourbons déchus, qu'il ne demandait pas gratuitement la permission sollicitée.

Joséphine , ravie de la nouveauté de cette déclaration d'amour aussi hardie qu'extraordinaire, s'était empressée d'adresser la réponse suivante à son adorateur inconnu :

« Venez ce soir, Monsieur. On ne peut rien refuser au descendant de l'infortuné

Louis. Je suis impatiente de vous cou naître et vous attends à dix heures.

Votre Coquette corrigée. »

Et depuis ce soir-là notre chaste Joséphine était la maîtresse du chaste Joseph, ainsi que le grand railleur Talleyrand appela un jour son petit collègue Fouché.

Par une après-midi, entre trois et quatre heures, Y agent femelle de M. le ministre de la police était couchée, nue comme une créole, sur les voluptueux coussins de son divan recouvert d'un cachemire, et se livrait aux douceurs de la sieste sous la garde de trois de ses chiens favoris, lorsque son petit mameluk — sous l'empire toute dame d'un certain rang devait avoir à son service une créature de cette race — vint troubler le commencement de son sommeil, pour lui remettre une lettre apportée par un domestique qui, d'après Tordre de son maître, attendait une réponse.

Elle brisa le cachet et lut ce qui suit :

« Mademoiselle, depuis plusieurs mois un homme qui n'a d'autre titre que celui d'être l'un de vos amis les plus sincères,

éprouve le désir bien excusable de déposer à vos pieds un témoignage de son respect.

Maintenant, mademoiselle, le moment est venu où il peut accomplir ce désir. Dans quelques semaines paraîtra la quatrième livraison de son Almanach des gourmands que toutes les classes de la société ont accueilli avec la bienveillance la plus flatteuse. L'auteur réclame l'autorisation de pouvoir orner le frontispice de son livre du nom de la plus charmante actrice de France.

« Maître Scarron, qui a dédié son Roman comique à la chienne de sa sœur, traite d'adulateur celui qui nous dédie un de ses livres ; et Antoine Furetière, qui a fait hommage au bourreau de son Roman bourgeois, prétend que l'homme qui a inventé l'usage des dédicaces, était un mendiant. Mademoiselle, je ne suis ni Scarron ni Furetière, mais je ne suis pas non plus un adulateur ou un mendiant. Si je cède à mon envie de mettre sous la protection de votre nom un volume de mon almanach, c'est uniquement parce que vous appartenez à la petite phalange de ces personnes éclairées pour lesquelles la science de la

gastronomie, hélas! si méconnue, n'est pas une jouissance profane, mais une révélation divine, accessible à la seule intelligence de ceux à qui le Dieu de la cave et de la cuisine a départi un palais et un goût délicats et fins. N'est pas gourmand qui veut! dit notre grand Brillât-Savarin, et il a parfaitement raison.

« Mademoiselle, si vous êtes en réalité ce que le monde entier vous croit, si vous êtes une véritable amie des plaisirs de la table, vous me permettrez sans hésiter d'inscrire votre nom glorieux sur le livre d'or de la science gastronomique, et vous m'accorderez la faveur de venir vous présenter mes hommages, afin de me fournir l'occasion de vous prouver la pureté et le désintéressement du respect profond que je vous porte.

g Votre tout dévoué

« Grimod de la Reynière. »

Notre comédienne, qui depuis longtemps raffolait en cachette de l'auteur de cette missive, se sentit agréablement surprise de

la délicatesse de son attention, et elle se crut obligée de lui répondre sans retord.

Elle courut à son secrétaire et lui écrivit de ce ton laconique qui lui était habituel:

« Mademoiselle Mézeray remercie M. Grimod de la Reynière de la dédicace qu'il lui offre. Elle l'accepte avec le plaisir le plus vif, en le priant de lui procurer aussi tôt que possible l'avantage de faire sa connaissance personnelle. »

A peine cette invitation est-elle expédiée, qu'on vient lui annoncer la visite de son adorateur officiel. Au moment où elle enfonce dans son sein la lettre de Grimod, Fouché paraît sur le seuil de sa chambre.

Son regard exercé remarque de suite l'embarras de l'actrice. Mais il feint de ne s'être aperçu de rien, et prenant son air le plus aimable, il lui dit :

— Bonjour, chère Joséphine.

— Mon cher Joseph, sois le bienvenu.

— Le plus dévoué de tes serviteurs s'informe avant tout de ta santé.

— La plus fidèle de tes amies se porte très-bien, réplique mademoiselle Mézeray,

en lui saisissant la main et l'attirant avec tendresse sur le divan .

— Laissons cela aujourd'hui, reprend Fouché d'un air glacial. Je ne suis venu que pour te demander sur quel pied tu es avec la Bourgoin ?

— Ma foi, nous nous occupons fort peu l'une de l'autre ; elle est éprise de Tintérieur, moi de la police.

— Cette flamme de Vintéricur est sur le point de devenir extrêmement dangereuse pour nous tous.

— Eh quoi, Chaptal...

— Oh ! non, cet homme-là n'est pas redoutable ! ajoute le ministre avec un sourire dédaigneux. Hier j'ai été informé par un de mes limiers de l'entourage de l'empereur que Napoléon le grand, par ennui sans doute, s'est affolé de la petite Bourgoin.

— Il se pourrait ? s écrie mademoiselle Mézeray avec un mouvement d'envie trèsvisible.

— A vrai dire, le petit caporal n'est pas un grand amateur des femmes, mais néanmoins il a par intervalle des caprices étranges et bizarres. Récemment encore il s'est

amouraché de la colossale Georges, et après lui avoir fait cadeau d'une masse de diamants estimes cinquante mille francs, pour le sacrifice d'une seule nuit, il n'a plus songé à elle.

— Cinquante mille francs !

— Voilà qui te plaît, n'est-ce pas? Mais tout le monde ne jouit pas de l'avantage d être empereur des Français et de disposer à son gré de la bourse de trente millions d'hommes ! Mais revenons au but de ma visite. Joséphine, il te faudra, je t'en prie, adopter à partir de ce jour une tout autre conduite vis-à-vis de la Bourgoin.

Montre-toi affable et prévenante envers elle; ne néglige rien pour gagner ses bonnes grâces et pénétrer les secrets de son cœur.

— Comment ! monsieur, demande mademoiselle Mézeray d'un air irrité , vous exigez que je lui fasse la cour?

— Rien que pour la forme, chère enfant .

— Monsieur le duc d'Otrante, jamais Joséphine Mézeray ne s'abaissera jusqu'à vous servir d'espion !

— Passons à un autre sujet, mon amie.

Au moment où je suis entré chez toi, lu as cherché à dérober une lettre à mes yeux.. .

Un homme comme moi voit tout. Que contient cet écrit que tu as caché dans les charmantes profondeurs de ton sein ?

— De quel droit veux-tu m'arracher mes secrets ?

— Loin de moi l'intention de te contraindre ; c'est une simple prière que je t'adresse

— Ah ! c'est différent ! Dès que vous priez, mon cher duc, je n'ai plus rien h vous refuser. Vous désirez lire ce billet?

Le voici ! dit-elle en le tirant de dessous son fichu et le lui remettant.

Fouché qui s'est hâté de le déplier, lit à demi-voix :

« Mademoiselle, un de vos amis, qui prend le plus vif intérêt à votre sort, s'empresse de vous prévenir que votre fidèle Joseph, las de vos charmes, a jeté les yeux sur une de vos camarades et guette l'occasion de rompre avec vous aussitôt que possible. Soyez prudente, afin de déjouer le plan de ce fin renard.

« Un espion de M. Fouché. »

— Et tu ajoutes foi à ce chiffon de papier? demande le ministre tout décontenancé.

— Comme à l'amen d'une prière !

— Ah çà ! pas d'enfantillage, Joséphine ; ne va pas te créer des tourments chimériques. Ce sont des bruits ridicules inventés par un de mes amis, pour me ravir tes faveurs, dit Fhypocrite en déchirant la lettre et pressant l'actrice sur son cœur avec une tendresse simulée. Mézeray, je te le jure, c'est me juger bien mal !

— J'en suis persuadée , mon Joseph !

répond la comédienne du même ton.

— Mon devoir m'apelle aux Tuileries.

Les affaires s'accumulent de jour en jour ; cependant j'espère te revoir encore dans le courant de cette semaine. Jusque là-conserve toujours ton affection à ton ami, qui a commis le crime de te croire un moment parjure, toi, le modèle de la fidélité. Pardon, Joséphine, pardon! s'écrie Fouché; puis il lui serre la main et se retire.

— Hypocrite ! dit Joséphine dès qu'elle est seule, je te bats avec tes propres armes! C'est de toi que j'ai appris l'art difficile de

mentir impudemment de Fair le plus sincère du monde, poursuit-elle en ramassant les débris de la lettre qu'il vient de mettre en morceaux. Tu te vantes de tout voir?

Pauvre fou, tu es aussi aveugle que les autres ! Tu as cru lire la lettre véritable, tandisque je te donnais un billet apocryphe que par précaution je tiens toujours en réserve. Tu te figures que cette lettre a été rédigée par un de tes espions... Imbécile, c'est Joséphine qui Fa écrite.

Lecteur, que dites vous de cette femme?

Revenons à mademoiselle Mars et décrivons également sa cour. Les grands dignitaires en étaient presque tous des hommes notables de la littérature, de Fart et de la critique : Chénier, Arnault, Delrieu; David, Girodet, Gérard; Dalayrac, Blangini, Drouet ; Geoffroy, Hoffmann, Jouy , Lamésangëre ; Talma , Fleury ,

Dugazon et une foule d'autres. La cour féminine de cette reine de la comédie était tout aussi brillante, tout aussi nombreuse ; nous nous contenterons d'en citer les coryphées, madame Tallien, la comtesse Salm- D) r ck et madame Talnia.

A la tête de cette glorieuse phalange, on remarquait Marie-Joseph Chénier, frère du pauvre André Chénier, que ses opinions royalistes avaient conduit sous le couteau de la guillotine; Joseph Chénier — législateur, philosophe et poète tout à la fois — qui, à la tribune avec la magie entraînante de son éloquence, et au théâtre avec le pouvoir de son imagination gigantesque, avec ses tragédies de Charles IX, Caïus GracchuSy Jean Calas, etc., avait livré bataille sur bataille et remporté victoire sur victoire. Protecteur généreux de tous les écrivains dans l'indigence, il avait arraché en 1793 à la Convention une pension annuelle pour le poëte Carlo Goldoni mourant de faim à Paris, et prouvé dans une oraison funèbre prononcée sur sa tombe, que peu de cœurs avaient recélé autant de noblesse que celui du défunt.

ET SA CÛUK. «3

Au second rang on voyait Antoine Vincent Arnault , l'auteur républicain de Marins, ftHoratius Codés et de Lucrèce, tragédies qui à l'époque du régime de la terreur étaient tombées comme des fusées en ignition dans des mines gorgées de poudre. C'est à la première de ces tragédies qu'il devait la faveur que l'empereur lui témoignait actuellement. Celui-ci , alors qu'il était premier consul, l'avait déjà pris en vive affection, et il se montrait encore fier de pouvoir le compter au nombre de ses amis.

Le troisième personnage de ce groupe était Étienne-Joseph Delrieu , auteur de quelques comédies charmantes et d'une tragédie, à laquelle il avait travaillé pendant neuf longues années, et qui, lors de sa représentation en 1808, lui fit accorder par l'empereur une pension annuelle de deux mille francs. Cet homme était un franc original, possédé de l'étrange manie de lire son Artaxerce à tout le monde, quatre années avant sa représentation , pour savoir le jugement qu'on en portait.

Un soir que M. Delrieu lisait sa pièce pour i î>.

Di

la cent quatre-vingt dix-neuvième fois dans le salon de M. Chaptal, en présence de mesdames Bourgoin, Mars, Leverd et L'Ange, il desserra un peu sa cravate avec la permission de ses auditeurs, parce qu'il avait déjà trop chaud dès le premier acte.

Au second acte^ il l'ôta tout à fait ; au troisième il enleva son habit, au quatrième son gilet, et au cinquième acte, comme il se mettait à détacher ses bretelles, le ministre de l'intérieur dit aux dames assez haut pour être entendu du lecteur : Quel bonheur que sa tragédie n'ait pas plus de cinq actes! car nous serions exposés à voir bientôt notre ami sans culottes.

Le quatrième, Jacques-Louis David , le peintre fameux qui à la Convention avait voté la mort de Louis XVI, était devenu premier peintre de la cour de l'empereur, immédiatement après son avènement au trône. Ce grand artiste, qui autrefois avait témoigné tant de fanatisme pour Marat Verni du peuple et pour mademoiselle Théroigne de Méricourt lajllle du peuple, était maintenant tout aussi enthousiaste de Napoléon et de mademoiselle Mars. Apres

avoir immortalisé Marat par la puissance de son pinceau, il avait bientôt après peint le premier consul à cheval, et écrit au pied de ce splendide chef-d'œuvre ces trois mots seulement : Bonaparte, Annibal, Charlemagne. L'empereur, qui se souvenait de ce rapprochement, avait conféré à son favori* le titre de baron de l'empire et la croix de la Légion d'honneur.

Anne-Louis Girodet, un des élèves les plus distingués de ce maître, célèbre par son JEndymion et son Ossian, était naguère encore un fervent adorateur de l'actrice L'Ange. Mais celle-ci lui ayant préféré un carrossier bruxellois, nommé Simons, le peintre offensé avait eu la malicieuse idée de représenter sa perfide Elisabeth sous le travestissement de Danaé, qui en place d'une pluie d'or reçoit sur son sein de misérables pièces de cinq et de dix sous. A la suite de cette équipée, un duel aurait eu lieu entre lui et un de ses amis, si mademoiselle Mars ne fût point intervenue dans la querelle et n'eût décidé Girodet à retirer de l'exposition son outragéant tableau .

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