‹ Mademoiselle Mars et sa courChapitre 8 sur 10 · ET L'INAUGURATION DU TEMPLE DE LA · texte numérisé non relu

ET L'INAUGURATION DU TEMPLE DE LA

vérité , sans-culottide dramatique en trois actes , par les citoyens Léonard Bourdon, Moline et Valcour, musique du citoyen Porta (i).

M. Geoffroy, trop commodément assis pour se lever, ordonne à son renne de le pousser avec son fauteuil devant son bureau, afin ^'inscrire sur son agenda les titres de ces trois pièces. Au même instaut entre un facteur qui lui remet une lettre que l'expéditeur a négligé d'affranchir.

Après en avoir payé le port, l'abbé ouvre la blanche enveloppe et en retire un billet couleur d'espérance qui contenait les lignes suivantes :

(1) Cette pièce, imprimée à Paris en Tan vu, est dédiée au saint-père.

i Une femme qui ne se lasse point d'admirer les spirituelles critiques de l'abbé Geoffroy, désire faire sa connaissance personnelle, pour lui dire tout le plaisir qu'elle éprouve en lisant ses feuilletons pleins de malice et de causticité. En outre, son cœur lui dicte bien des choses, que, par égard pour elle-même et pour d'autres personnes, elle ne peut communiquer à M. l'abbé qu'en tète-à-tète. C'est pourquoi elle se permet d'inviter M. Geoffroy à se trouver ce soir, à six heures précises, à l'église Saint-Eustache. Une dame , enveloppée d'un voile noir et portant un nœud de ruban blanc sur la poitrine, l'attendra là, tout près de l'autel, pour s'expliquer avec lui de vive voix.

« Zoé L... »

L'abbé relit cette singulière invitation une deuxième et une troisième fois, et il reste convaincu que la dame, qui lui donne ce rendez-vous, appartient à la haute volée, attendu que le papier et le cachet de son épître, ainsi que le parfum d'extrait de mousseline qui s'en échappe, sont des

signes authentiques de la distinction de son rang. Le prénom de Zoé et la mystérieuse initiale L. lui suggèrent mille pressentiments. A la fin il se souvient qu'une petite et piquante danseuse du grand Opéra y est engagée sous ce nom.

Papa Geoffroy avait une mémoire excellente.

— ■ Si je ne me trompe, se dit-il, c'est Zoé qui souhaite si ardemment de faire notre connaissance. C'est cette jeune, fraîche et gracieuse créature, connue dans le monde galant sous le nom de la Perle d'Avignon. Maître Julien, continue-t-il, est-ce que ton esprit aurait fait sur cette sylphide une impression victorieuse ? Dans ce cas, mon vieux, tu peux te féliciterd'une pareille conquête, car mademoiselle Zoé est un morceau à ton goût : elle est petite, maigre, blonde et très-jeune encore ! C'est ce que j'aime! achève-t-il en promenant de nouveau le billet sous ses narines.

Notre pieux ex-jésuite, qui depuis des années s'était abstenu de visiter une église, était impatient de voir arriver l'heure qui lui avait été assignée. Sa jeune imagina-

tion, qui contrastait singulièrement avec son âge avancé, était toute préoccupée de ce rendez-vous et du bonheur qui l'attendait dans les bras de Zoé ; elle lui traçait un tableau exécuté avec les couleurs de Giulio Romano et le pinceau de Carlo Dolce. L'église obscure, la bayadère voilée, le ton mystérieux de son invitation, avaient tant de charme, tant d'attrait pour lui, que ses regards avides ne pouvaient se détacher des aiguilles de sa pendule. Mais chaque minute qui s'écoulait lui paraissait une heure. Pour tuer le temps, il s'habilla et se rendit tout droit chez Véry.

Il y trouva son ami Grimod. L'impérieux besoin de donner à son estomac bien-aimé le plaisir d'un déjeuner à la fourchette, avait amené ce dernier à la sacristie des gastronomes. M. l'abbé Geoffroy y était venu dans la même intention.

Les amoureux ne peuvent garder un secret. Vers la fin du repas le vieil abbé hasarde cette question.

— M. Grimod connaît-il la danseuse Zoé? .

— Qui ne connaît pas la Perle d'Avi-

gnon ? La moitié de Paris raffole de cette petite Circé.

— Eh bien, figurez-vous mon bonheur!

Elle s'est amourachée de moi.

— Est-ce vrai? demande le gourmand.

— Vous le savez, mon cher Grimod, je ne suis pas un fanfaron qui se vante de triomphes chimériques. Mademoiselle Zoé, soit dit entre nous, m'a donné un rendezvous pour ce soir.

— Où cela? réplique M. de la Reynière, qui, dans un mouvement de surprise, laisse tomber sa fourchette.

— Oh! quant à ceci, c'est différent, je me garderai bien de vous le confier.

— Alors, je ne le crois pas !

— Tenez, voyez vous-même ! dit l'abbé, et il lui montre la signature de la lettre.

— Oui, c'est bien l'écriture de la danseuse! Je suis un enragé collectionneur d'autographes, et dernièrement j'ai payé vingt-cinq francs un billet de cette péri. Combien j'envie votre sort ! Il n'est pas donné à tout le monde de faire des conquêtes de cette espèce. Mais vous êtes un matador! Les femmes aiment les hommes qui

excitent l'attention publique. Votre feuilleton circule de main en main, le jugement que vous portez vole de bouche en bouche.

Je ne serais nullement étonné si vous me montriez un jour un billet doux de l'impératrice, car Joséphine, je le sais de bonne source, vous voit aussi d'un œil très-favorable.

— Que dites- vous là !

— La vérité, mon cher papa! Un de mes meilleurs amis, M. Joseph-Marie Dechamps, secrétaire particulier de Sa Majesté, m'a dit hier, en me recommandant, bien entendu, la plussévère discrétion, que dans une des dernières soirées de la Malmaison, l'impératrice avait exprimé en sa présence le désir bien pardonnable de con-

- naître le roi du feuilleton, le Napoléon Bonaparte de la critique. La même confidence m'avait déjà été faite par Aimé Bonpland, le fameux botaniste, inspecteur du palais de la Malmaison.

— Vous voulez plaisanter sans doute ?

demande Geoffroy.

— Mon ami, manger est pour moi un acte d'une nature si sérieuse, que pendant

la digestion je ne plaisante jamais. D'ailleurs ce serait de votre part attacher bien peu de prix à votre réputation, que de considérer comme incroyable ce que je vous raconte de l'impératrice.

L'histoire nous cite plus d'un exemple de ce genre.

Bien des princesses sont descendues des hauteurs de leur trône, pour offrir généreusement leur cœur à des poètes et à des artistes dont les œuvres excitaient leur admiration. Marguerite d'Ecosse, femme de Louis XI, ne s'éprit-elle point passionnément d'Alain Chartier, le père de l'éloquence française, et un jour qu'elle trouva ce vieillard endormi sur un fauteuil dans l'antichambre du roi, ne daigna-t-elle pas s'incliner en présence de tous les courtisans et déposer un baiser sur la vilaine bouche qui a dit tant de jolies choses ?

Pourquoi donc la femme de Napoléon, la noble protectrice de notre littérature, n'aimerait-elle pas aussi le père Geoffroy, le prince de la critique française?

— Ainsi vous croyez réellement. . .

— Que vous recevrez, plus tôt que vous

ne le supposez, une invitation pour la Malmaison.

— Rien que d'y penser la tête me tourne!

Grimod, s'il était vrai, bien positivement vrai que Sa Majesté l'impératrice daigne s'intéresser à moi, je serais capable de tout oser...

— Pour préparer un éclatant triomphe à votre ambition. Ma foi, papa, qui pourrait vous en savoir mauvais gré ? Favori d'une impératrice, diable ! ce n'est pas une bagatelle! Ovide, le poète immortel, que Julie, fille de l'empereur Auguste, avait comblé de ses faveurs, se trouvait si heureux même dans son exil, que, tout fier de sa victoire, il supporta avec une mâle énergie les souffrances de la proscription.

Toutefois je vous donne le bon conseil de vous contenter de la conquête de Zoé ; ce n'est qu'une danseuse, il est vrai, mais tout bien considéré, une jeune odalisque est préférable à une vieille sultane.

— Moi aussi, j'aime la jeunesse ; cependant j'avoue que l'idée de me savoir aimé d'une sultane me flatte beaucoup plus que les faveurs d'une odalisque.

— Papa, vous ne savez pas apprécier votre bonheur. A votre place, j'immolerais cent taureaux pour remercier la Providence.

— A défaut de taureaux, nous allons vider deux bouteilles de Champagne en Thonneur de Bacchus. Garçon, s'écrie-t-il, deux bouteilles de Cliquot !

L'amour fait de l'avare un prodigue.

Ils sablèrent une bouteille après l'autre, et le temps s'écoula pour eux entre les rasades et les plaisanteries. Lorsque les deux amis se séparèrent, quatre heures venaient de sonner. Grimod se jeta dans un fiacre, et Geoffroy, après avoir payé la carte, se décida à flâner une petite demi-heure dans les galeries du Palais-Royal, afin de laisser les fumées du Champagne s'évaporer en plein air.

Au coup de cinq heures, notre digne abbé franchit avec une impatiente ardeur

le péristyle de l'église. Il y entra rapidement et la trouva vide, tout à fait vide ; ce qui n'avait pas le droit de le surprendre, vu que la dame au voile noir et au nœud blanc ne l'attendait qu'à six heures. Il lui restait donc encore une heure tout entière, et comme notre aimable papa avait bu aujourd'hui quelques verres de plus qu'à l'ordinaire, il ne se sentait pas encore complètement à son aise, malgré la promenade à laquelle il s était livré. Il prit donc le parti de s'asseoir sur un banc, de se reposer un peu, et de s'abandonner à ses réflexions pour abréger l'ennui de l'attente.

— Si l'on me donnait, se dit-il, une pièce de cinq francs pour chaque rendezvous qui a eu lieu dans cette église, je serais assez riche pour acheter la moitié de la ville de Paris. Si ces murs et ces confessionnaux voulaient me raconter tout ce qu'ils ont vu et entendu depuis des siècles, je pourrais publier mille volumes de mémoires, sans épuiser la matière. Une aventure galante a sans doute débuté sur chacun de ces bancs ; chacun de ces confessionnaux a été témoin d'un drame, et je

m'étonne qu'aucun de no> romanciers n'ait encore eu l'idée d'écrire les Mémoires (Tune église. Tout en se parlant à luimême, notre abbé appuya sa tête alourdie par le Champagne sur le dossier du banc placé en face du sien. L'obscurité qui grandissait de plus en plus, le câline qui régnait dans la vaste enceinte de ce temple silencieux, le plongèrent bientôt, malgré lui, dans un léger sommeil entremêlé de doux rêves, pendant lesquels Abélard et Héloïse, Roméo et Juliette, Pétrarque et Laure, le Tasse et Eléonore et tous les couples amoureux, immortalisés par la poésie, sortirent de leurs tombeaux, pour venir voltiger, sous la forme de flammes bleuâtres, autour de la tête de l'heureux dormeur et lui raconter l'histoire de leurs amours. L'horloge de l'église avait à peine sonné six- heures, lorsque tout à coup, au moment le plus beau de ce rêve, une dame recouverte d'un voile noir, avec un nœud de ruban blanc sur la poitrine, vint se placer derrière lui et le réveiller par un léger coup d'éventail appliqué sur son épaule.

— Vous avez dormi? lui demande Tinconnue.

— Oh ! non ! répond l'abbé en se redressant brusquement. J'étais plongé dans un profond recueillement ; je priais et remerciais le ciel de ce qu'il vous a envoyée vers moi .

— Êtes-vous prêt à me suivre?

— Jusqu'au bout du monde !

— Eh bien, venez!

Elle marche en avant ; il la suit. Une voiture stationnait à la porte de 1 église ; ils y montent tous les deux. Quand l'abbé fut assis à côté de son sphinx au voile noir, la dame ôte son écharpe de soie , et lui dit avec un son de voix plein d'une suave mélodie :

— Avant tout, il faut que je vous prie de vous laisser bander les yeux.

— Oserai-je vous demander pourquoi?

— Pour que vous ne puissiez voir dans quelle rue etdans quelle maison je vous conduis, répond-elle en attachant son écharpe autour de sa tète.

— A quoi bon tous ces mystères?

— Ils sont absolument nécessaires pour notre sûreté mutuelle.

— Belle inconnue, reprend l'aveugle Cupidon, vous ne vous enveloppez sans doute d'un voile impénétrable que pour mieux stimuler ma curiosité. Et cependant j'ai deviné depuis longtemps qui vous êtes.

— Vraiment ? Et pour qui me prenezvous donc?

— Vous êtes la Perle (F Avignon, la Circé de la France, qui fascine tout le monde ; en un mot, veus êtes mademoiselle Zoé du grand Opéra. ■

— Erreur, M. l'abbé, je ne suis que la mandataire de la dame qui désire faire votre connaissance.

— Et pourquoi mademoiselle Zoé n'estelle pas venue elle-même ?

— Parce que les espions du duc d'Otrantc la surveillent sans cesse, et qu'elle doit redouter leurs yeux d'Argus. C'est pour cette raison que je suis chargée de vous mener, non pasdansla demeure de Zoé, mais dans celle d'une de ses plus intimes amies. Ce n'est que là que ce bandeau vous sera enlevé et que vous saurez où vous êtes.

— ■ Un rendez-vous et des obstacles à surmonter, cela me plaît !

— Votre joie et votre surprise seront bien plus grandes encore, M. l'abbé, lorsque, arrivé au but, vous apprendrez le bonheur qui vous est réservé !

— La curiosité me dévore, belle inconnue !

— Et cependant je ne puis malheureusement vous dire que ce qu'il m'a été permis de vous confier. Vous ne saurez le reste qu'au dernier moment.

— La cruelle chose que l'attente !

— Patientez encore une demi-heure...

Quiconque s'est trouvé dans un cas

semblable, doit savoir qu'il n'y a rien de plus piquant que le mystère. Tout secret est une sibylle de Cumes qui chatouille notre curiosité jusqu'au point de nous faire mourir. Cela nous rappelle 1 epitaphe énigmatique Œlia, Zœlia, Crispis, etc., qui fut découverte dans la maison du sénaseur romain Volta à Boulogne, et coûta tant de travail au pauvre comte Carlo Malvasia. Après avoir composé un épais inquarto sur cette maigre inscription , il

perdit la raison faute d'avoir pu satisfaire sa curiosité. Notre ami était dans la même situation. Stimulé par l'envie irrésistible de percer les ténèbres de cette aventure galante, il éprouvait une agitation fébrile, un délire qui retraçait à son cerveau brûlant mille hiéroglyphes confus et indéchiffrables. L'unique pensée qui se présentait claire et nette devant la chambre obscure de son esprit , c'était le souhait très-naturel de franchir au plus vite le pont mystérieux qui le séparait du but si ardemment désiré.

Après avoir voyagé pendant plus d'une demi-heure, le désir de s'assurer de l'endroit où il se trouvait, l'avait poussé à commettre l'imprudence d'arracher vivement son bandeau et de jeter un coup d'œil dans la rue. En ce moment la voiture passait dans les environs des Tuileries.

— Arrêtez ! arrêtez ! s'écrie sa conductrice au cocher. Maintenant tout est perdu !

— Qu'est-ce qui est perdu? demande Geoffroy.

— Rien, M. l'abbé, rien! réplique la

loi)

dame voilée en se remettant bien vite. II est encore temps de réparer votre étourderie, si vous laissez replacer ce bandeau sur vos yeux et si vous me promettez de rester aveugle jusqu'à ce que je vous permette de voir. Si vous refusez, je vous prie de descendre à l'instant ; et sous aucun prétexte vous ne saurez où je dois vous mener. Obéirez-vous à mes ordres, oui ou non?

— Oui, répond l'impatient abbé.

— Je ne me fie plus à votre parole.

— Mais si je le jure !

— C'est différent , dit-elle en lui bandant de nouveau les yeux.

— Eh bien, je jure par le dieu d'amour de ne plus ôter ce bandeau jusqu'à ce que vous m'en donniez la permission !

— A la bonne heure! Maintenant nous pouvons continuer notre route. Retournez sur vos pas ! crie-t-elle au cocher.

— Pourquoi lui commandez-vous de rebrousser chemin ?

— Parce que vous avez vu dans quel lieu nous étions. L'ordre que j'ai reçu exige que vous me suiviez aveuglément et

que vous ne vous doutiez point de la rue où Ton vous attend.

— Belle inconnue, la curiosité me tuera !

— Bientôt vous serez au courant de tout.

On roula pendant quelques minutes encore, puis la dame enjoignit de nouveau au cocher de s'arrêter. Alors elle se leva, ouvrit le vasistas placé devant elle et murmura quelques mots à l'oreille du cocher.

Aussitôt un coup de fouet remit les chevaux en mouvement et la voiture vola au grand galop à travers les rues devenues obscures.

— M'est-il permis de demander pourquoi nous marchons si vite maintenant?

— Pour regagner le temps perdu. Déjà depuis longtemps nous serions au terme de notre course, si votre étourderie ne m'eût forcée de faire un détour.

L'abbé paraissait être assis sur des charbons ardents. Il se remuait sans cesse, et plus d'une fois dans son agitation — nous ne saurions dire si c'était à dessein ou par l'effet du hasard — il toucha le genou de sa

voisine, tout en la priant de l'excuser et en lui demandant à chaque minute si leur pérégrination devait durer longtemps encore.

Au bout d'une demi-heure, l'équipage s'arrêta enfin.

— Nous sommes arrivés! dit la dame.

— Dieu merci ! soupire l'abbé.

Le cocher ouvre la portière; la dame descend d'abord, puis vient le tour de son compagnon. Elle saisit le bras du pauvre Céladon qui marche en tâtonnant, et lui fait monter un escalier de pierre. Puis elle ouvre la porte d'une antichambre, guide l'abbé à travers plusieurs salles meublées avec luxe, et l'introduit enfin dans un salon brillamment éclairé.

— A présent, M. l'abbé, on vous permet de retirer votre bandeau.

Papa Geoffroy arrache son écharpe et reste la bouche béante et les yeux écarquillés en se voyant dans une habitation princière.

— Où suis-je? demande-t-il d'un air étonné.

— Au palais des Tuileries, répond la dame qui a gardé son voile.

L'abbé, se souvenant alors de ce que son ami Grimod luiaraconté en déjeunant, joint les mains avec surprise et répète d'une voix émue : *

— Au palais des Tuileries? Puis-je savoir qui vous êtes?

— Je suis une des dames d'honneur de l'impératrice.

— De l'impératrice ? dit-il avec effroi.

— Sa Majesté m'a chargé de vous apprendre qu'elle a un secret à vous confier.

— Un secret? demande l'abbé en balbutiant.

— Oui... un secret d'une nature si grave, que l'impératrice ne peut vous le révéler qu'en tête-à-tête, et à une seule condition...

— J'y souscris à l'avance !

— Fort bien! Voici un bureau. Asseyez-vous, M. l'abbé, et écrivez ce que je vais vous dicter d'après l'ordre de Sa Majesté l'impératrice.

— Je suis prêt ! dit Geoffroy, et il s'arme d'une plume.

La dame voilée, debout devant lui, commence sa dictée :

* Le soussigné s'engage par serment devant Dieu et tous les saints...

— Devant Dieu et tous les saints, répète l'abbé en écrivant avec précipitation.

< De ne révéler à qui que ce soit au monde l'important secret ..

— L'important secret, écrit le papa d'une main tremblante.

« Que Sa Majesté impériale, l'auguste épouse de Napoléon I er ... '

— De Napoléon I cp , répète l'abbé presque hors d'haleine.

^ Entraînée par son admiration pour l'esprit du soussigné...

— • Pour l'esprit du soussigné.

« A daigné consentir. . .

— A daigné consentir...

« A lui accorder aujourd'hui une audience intime...

— Une audience intime, soupire l'abbé dont le trouble va toujours croissant.

« Le soussigné, qui sait apprécier cette marque de la bienveillance impériale...

— De la bienveillance impériale; balbutie le pauvre homme, 4 et son front se couvre de sueur.

« Déclare par le présent acte. . .

— Par le présent acte...

u Que si jamais il était assez criminel pour se vanter, soit en secret soit en public, de ce témoignage de faveur...

— De faveur. . .

« Il se soumet volontairement à une détention perpétuelle au Mont Saint-Michel. »

— Au Mont Saint-Michel, répète l'abbé consterné au point qu'il ne sait plus ce qu'il écrit.

— Consentez-vous à tout cela?

— Oui ! dit l'abbé qui tremble de tous ses membres.

— En ce cas signez cette déclaration de votre nom en toutes lettres.

Dune main fiévreuse et rapide il appose son nom et ses prénoms au bas du papier.

— M. l'abbé, remettez-moi cette promesse.

— La voici !

— Je vais chercher l'impératrice, reprend la dame d'honneur de Sa Majesté, et elle disparaît avec le papier dans la chambre attenante.

ET SA COUK.

Au même moment, une porte à deux battants s'ouvre en face de celle par où la dame est sortie, et livre passage à un homme. C'est Grimod de la Reynière.

— Bonsoir, cher papa ! dit le traître en ricanant.

— Vous, ici?

— C'est plutôt à moi, mon excellent ami, d'être étonné de vous y trouver.

Pauvre homme, vous vous croyez au palais des Tuileries, invité à un rendez-vous avec l'impératrice, et vous ne soupçonnez pas que vous êtes dans les filets de votre plus mortelle ennemie !

— Dieu du ciel! s'écrie l'abbé, cette dame voilée...

— Est votre très-humble servante, interrompt mademoiselle Mézeray, qui vient de rentrer dans le salon, après avoir déposé son voile.

— Qu'entends-je?.. Et cet acte que j'ai signé ! . .

Il restera dans les mains de mon amie, réplique l'impudent Grimod. Toutefois mademoiselle Mézeray aura la générosité de n'en faire jamais usage, si, pécheur repen-

tant, vous lui demandez pardon à genoux de vos criantes injustices à son égard, et si vous lui promettez sur l'honneur, en ma présence, de ne plus l'invectiver désormais.

Papa Geoffroy, tout décontenancé, tombe sur les deux genoux aux pieds de son ennemie.

— Mademoiselle, dit-il ensuite, pardonnez à un homme qui jure de ne plus vous attaquer, si vous consentez à lui donner une preuve de votre bonté, en lui rendant le maudit papier qui peut le perdre à jamais.

Joséphine, dont l'excellent cœur était incapable de repousser une prière, alors même qu'elle émanait du plus acharné de ses ennemis, se décide aussitôt à exaucer celle de Geoffroy.

— M. l'abbé, voici votre acte. Permettez-moi de déchirer ce document si bien fait pour vous livrer éternellement au ridicule.

— Vous êtes un ange ! s'écrie Geoffroy tout radieux, et saisissant la main de l'ac-

, trice, il la porte à ses lèvres.

Mademoiselle Mézeray, qui voit son adversaire à ses pieds, dégrafe le nœud de ruban blanc fixé sur sa poitrine.

— M. l'abbé, recevez ce nœud comme une marque de souvenip et de pardon, lui dit-elle du ton le plus insinuant, et elle l'attache comme un ruban d'ordre à une boutonnière de son gilet noir.

— A dater de ce jour, reprend papa Geoffroy, je porterai vos couleurs et je serai votre fidèle chevalier.

— Quel bonheur ! s'écrie Joséphine.

— Quelle touchante scène de réconciliation ! dit Grimod en applaudissant d'un air satanique. En vérité, je serais capable de pleurer à chaudes larmes.

— Pourquoi cela , mon ami ? demande mademoiselle Mézeray.

— Parce que cette scène, que je n'oublierai jamais, ma donné une faim canine.

— Le souper est servi ! annonce le mameluk au même instant.

— Venez, mon cher abbé ! dit la comédienne ; puis elle passe son bras sous celui du critique et le conduit dans sa salle à manger. •

Ils firent tous les trois le plus grand honneur à ce délicieux repas.

Depuis ce soir-là, mademoiselle Mézeray ne fut plus en butte aux épigrammes du chevalier du nœud blanc.

Trois jours après ce touchant raccommodement entre Fart et la critique, Talma avait amené le ministre des affaires étrangères chez mademoiselle Bourgoin. M. de Talleyrand, en fin renard qu'il était, avait pris soin de dissimuler le motif réel de sa visite, dans le dessein de reconnaître d'une manière plus facile et plus sûre le terrain où son talent diplomatique devait s'exercer.

Étiennette, ainsi que la plupart des femmes de cette époque galante , n'aimait ni les préambules ni les détours timides et fastidieux; elle s'était donc attendue à une déclaration d'amour ouverte, et sa surprise avait été extrême en entendant le prince

causer avec elle des choses les plus indifférentes. Lors de sa première visite , il n'avait vanté que le bon goût de sa toilette, et comme un muscadin, il s'était mis à disserter sur l'inconstance de la mode, la différence des vieilles et des nouvelles garnitures, l'utilité multiple des éventails ; sur le comte Frangipani, l'inventeur des gants parfumés; sur Catherine de Médicis, à qui l'on devait l'usage du fard ; sur la physiologie des mouches et l'histoire des cosmétiques. Tl s'était attaché à éviter tout ce qui eût pu trahir le but secret de sa mission.

— Il y a quarante ans, avait-il dit, nos dames portaient deux grosses boucles de cheveux qui pendaient des deux côtés dii front et qu'on appelait des complaisances.

Les plumets fixés sur le derrière de la coiffure se nommaient des taupes. La couleur en vogue en 1775 s'appelait cheveu de la reine. On connaissait alors cinquante garnitures différentes aux quelles on appliquait les dénominations les plus bizarres — les soupirs étouffés, les plaintes indiscrètes, les insensibles, les favorites, les

rêveuses , les mélancoliques , etc. Les talons de souliers garnis d'émeraudes étaient des Viené et regarde-moi ; les rubans les plus jolis, des soupirs de Venus et des yeux languissants. Le duc de Grammont, à qui sa cousine avait demandé des renseignements sur les modes les plus récentes, lui écrivit la lettre suivante : « Hier j'ai vu à l'Opéra une dame avec une robe ornée de soupirs étouffés, de repentir inutile et de parfaite innocence.

Ses souliers couleur de cheveu de la reine étaient bordés de diamants et de traits infidèles 9 et ses Viens et regarde-moi étaient couverts d'émeraudes et de sentiments non interrompus. Son bonnet était enjolivé de soupirs de Vénus et d'yeux languissants, et sur ses épaules nues on remarquait un chat couleur des nouveauxvenus. Enfin elle portait une Médicis avec un désespoir (agrafe) d'opales et un man- % chon émotion passagère. »

Il avait débité ce discours tout d'une haleine, sans donnera Étiennette le loisir de placer un mot de réponse. Après son départ, elle s'était sentie tellement ennuyée

de cette visite qu'elle s'était mise à bâiller tout haut, en se disant que ce diplomate bavard était moins amusant encore que son savant adorateur le chimiste. À leur seconde entrevue où il avait choisi pour thème de conversation l'influence des femmes sur la destinée des États, en lui retraçant un charmant tableau d'Aspasie et ,de Périclès, d'Agnès Sorei et de Charles VII, de la duchesse de Châteauroux et de Louis XV, il lui avait déjà paru beaucoup plus attrayant que le premier jour. Lorsqu'il vint la voir la troisième fois, il amena avec son habileté ordinaire l'entretien sur mademoiselle Mars.

— Elle marche à un brillant avenir, dit-il d'un air rusé, et puis il fit une courte halte pour lui laisser le temps de poser une question .

Mais comme Étiennette n'était point d'humeur à interroger, il arracha brusquement son masque et courut droit à son but.

— L'empereur, qui ne vous a pas encore pardonné vos cruels dédains, a maintenant jeté les yeux sur votre jolie rivale, je le sais de bonne source.

— Et mademoiselle Mars? demandet-elle alors avec une inquiétude visible.

— Elle se gardera bien — pardonnezmoi ma franchise — d'avoir le tort de fermer l'oreille aux hommages du plus grand potentat de son temps.

— C'est méconnaître ma bonne amie Mars. Hippolyte, que le dévouement exemplaire de son jeune Suisse a toute enthousiasmée, n'a des yeux et des oreilles que pour M. Brown... S'il est muet, elle est aveugle et sourde pour tout autre soupirant.

— Les apparences sont souvent trompeuses. Je sais encore de source certaine que mademoiselle Mars, la reine de la comédie, a reçu hier l'invitation de venir jouer dans le courant de la semaine prochaine à la Malmaison.

— Cette invitation, l'a-t-elle acceptée ?

— Bien entendu !

— Et qu'en concluez-vous?

— Qu'elle a captivé le cœur de l'empereur. Si je ne craignais pas de vous offenser, je pourrais vous en raconter beaucoup plus long sur ce sujet.

— De grâce, mon prince, racontez !

— L'empereur semble très-irrité contre vous. Comment, je vous le demande, disait-il hier à Talma, ai-jepu être aveugle au point de préférer mademoiselle Bourgoin à notre ravissante Mars !

Le trait avait porté; elle a pâli, s'est mordu les lèvres sans répondre un mot.

— Mad emoiselle Bourgoin , poursuit alors le diable boiteux au nom de son maître, remporte peut-être en fait de talent sur notre diamant sans tache, mais sous tous les autres rapports Mars n'a point de rivale.

Le trait s'est enfoncé plus profondément dans le cœur de la Bourgoin.

— Je vois venir le temps, continue le diplomate en son propre nom, où mademoiselle Mars jouera non-seulement un rôle brillant sur la scène, mais encore un autre rôle plus important sur lethéàtre delà politique.

— Expliquez-vous plus clairement, mon prince !

— L'empereur paraît être très-malheureux de ce que son mariage avec Joséphine soit resté stérile. Un ménage sans enfants

est un filet sans nœuds. Les gens bien informés, tels que Fouché et d'autres, parlent déjàtrès-ouvertement d'un divorce qui aura lieu tôt ou tard. Pour peu que votre amie Mars soit aussi habile et ambitieuse, qu'elle est aimable et belle, les circonstances pourraient bien la favoriser et comme l'actrice Théodora, peut-être deviendra-t-elle la maîtresse et même la femme de notre nouveau Justin ien.

— C'est impossible ! s'écrie Etiennette.

— En France, mademoiselle, rien n'est impossible. Juliette Clary, fille d'un pauvre négociant de Marseille, et l'auguste épouse du prince Joseph Bonaparte, est devenue depuis peu reine d'Espagne et des Indes.

Elisabeth Patterson, fille d'un marchand de Baltimore, est à présent la femme du prince Jérôme (i), et bientôt nous trouverons aussi pour lui quelque trône vacant.

Ah! mademoiselle, reprend-il après une petite pause, je me sens forcé de vous dire que vous avez bien légèrement sacrifié

(1) On sait qu'après avoir été improvisé roi de Westphalic, Jérôme Bonaparte fut obligé d'après les ordres de l'empereur de divorcer avec sa femme, et que le 22 août 1807, il se maria contre son gré avec la princesse Catherine de Wurtemberg.

votre bonheur et votre avenir. Il y a un mois à peine, Fempereur était follement épris de vos charmes. . .

— Et maintenant, mon prince, répliquet-elle avec un profond soupir, je lui suis indifférente comme une statue.

— • Mademoiselle, qui vous a dit cela?

— Le comte de Chanteloup.

— Oh ! cet homme vous a trompée ! Son aveugle jalousie Ta poussé à vous raconter des choses auxquelles Sa Majesté n'a jamais songé.

— Comment? demande Étiennette avec un mouvement de joie. Je ne serais pas tout à fait indifférente à Fempereur?

— Je le suppose ...

— Et vous croyez. . . ?

— Je crois avoir remarqué qu'il a toujours une grande prédilection pour vous.

Une simple démarche de votre part pourrait, j'en suis persuadé, rallumer un feu qui n'est qu'assoupi.

— Excellence, que faut-il que je fasse?

demande-t-elle en baissant les yeux avec embarras.

— - Avant tout, rompre avec M. Chaptal!

— C'est déjà fait !

— En ce cas votre faute est à moitié réparée. Dédaigner un empereur, qui nous offre ses hommages, est plus qu'un crime ; c'est une faute grave, une sottise impardonnable ! Mais il est encore temps de revenir sur tout cela. Reprenez conrage et ayez confiance en moi ; dites-moi franchement et sans détour à quelles conditions vous vous sentez disposée à céder aux vœux de Sa Majesté.

— Excellence, une pareille question...

— Est un peu hardie , je le sais, mais réfléchissez que nous n'avons pas de temps à perdre. Il faut battre le fer pendant qu'il est chaud. Que mademoiselle Mars joue à la Malmaison, et il sera trop tard pour regretter votre sottise. Voulez -vous ravir à votre dangereuse rivale la palme de sa plus grande victoire, voulez-vous donner à l'empereur et au monde entier la preuve que le pouvoir de votre beauté l'emporte sur celui de Mars, déposez cet orgueil, cette hauteur, cette rancune de vendéenne et montrez-vous prête...

~ Excellence, ce langage...

— Est celui d'un ami, qui vous porte plus d'intérêt que M. Cbaptal. Il ne tombe pas tous les jours un empereur Napoléon des nuages à vos pieds. Sur des millions de femmes, aucune ne serait assez ridiculement folle pour repousser ses hommages.

— Mais, Excellence, mon serment, mon serment !

— Tranquillisez-vous, charmante dame!

Les serments sont faits pour être rompus.

Si pour chaque parjure commis par les hommes, je recevais une pièce de vingt francs, je serais assez riche pour paver le ciel et la terre avec le superflu de mon or.

— Mais qu'est-ce qui donne à votre Excellence le droit de supposer que l'empereur est encore réellement amoureux de moi?

— Je veux vous parler sans réticence.

En me faisant introduire chez vous par Talma, j'ai obéi uniquement aux ordres de Sa Majesté.

— Ainsi vous avez employé la ruse. . .

— Rien que pour m'assurer de vos sentiments. Maintenant je les connais à fond,

Di

vous êtes beaucoup moins cruelle que l'empereur ne se le figure, aussi puis-je me démasquer et tout vous révéler sans biais ni échappatoire. Sa Majesté, notre glorieux et grand monarque, m'a chargé ... , dit M. de Talleyrand, en ouvrant une tabatière d'or entourée de brillants et offrant une prise à la comédienne.

— Excellence, je ne prise pas, répond la Bourgoin, curieuse d'apprendre l'objet de la mission impériale.

— L'empereur, je le répète, a daigné me charger, au cas où vous exauceriez sans délai les vœux bien innocents de son cœur. . . vous comprenez , mademoiselle ?

ajoute-t-il en prisant.

— Oui, Excellence, réplique-t-elle avec un léger geste de dépit.

— De vous offrir un engagement à perpétuité au Théâtre-Français avec des appointements annuels de cinquante mille francs, un hôtel, dont il abandonne le choix à votre goût, et par-dessus le marché un cadeau de cent mille francs destinés à meubler votre propriété.

Il est en France et ailleurs sans doute

fort peu d'actrices dont l'orgueil et la vertu seraient assez forts pour pouvoir résister à une pareille attaque. A ce petit nombre appartenait mademoiselle Bourgoin qui, en qualité de vendéenne, était beaucoup trop consciencieuse pour rompre à ce prix le serment qu'elle avait prononcé sur la croix.

Après quelques minutes de réflexions, elle repartit :

— Excellence, je resterai fidèle à ce que J ai jure !

— Vous n'êtes pas satisfaite de ces propositions, reprend le négociateur diplomatique que cette réponse ne désarçonnait pas ; eh bien, je suis autorisé à vous offrir d'autres conditions. Vous quitterez le théâtre, vous toucherez sur la cassette impériale une pension de cent mille francs et vous recevrez le titre de duchesse.

Ces paroles furent un éclair qui alluma un incendie.

— Je serai duchesse? répète Étiennette avec transport.

— Si vous acceptez ces conditions, donnez-moi votre main.

— Les voici toutes les deux, mon prince !

— C'est encore mieux !.. Voilà qui est entendu, ma mission est remplie et le fruit de mes efforts est une liaison par procuration. Au nom de mon souverain, je baise votre jolie main, et je vous félicite de tout mon cœur, madame la duchesse.

— Mais ma rivale, mon amie Mars?

— Vous n'avez plus rien à redouter délie.

— Jouera-t-elle à la Malmaison?

— Je ferai en sorte que cela ne soit pas.

— Dès lors, mon prince, je suis parfaitement tranquille.

Au même instant paraît la femme de chambre.

— Qu'y a-t-il? demande la future duchesse.

— M. Chaptal vous demande une audience.

— Je n'y suis plus pour lui , répond mademoiselle Bourgoin.

Par un étrange effet du hasard, pendant que le ministre des affaires étrangères posait au sein de ce boudoir les conditions d'une paix onéreuse, l'ancien ministre de

Tintérieur entrait dans l'antichambre pour venir s'assurer de la résolution de sa flamme, après les huit jours de réflexion qu'il lui avait accordés.

Victoire va lui porter cette terrible réponse :

— Monseigneur, mademoiselle Bourgoin n'est pas visible.

— Je comprends, soupire le pauvre comte de Chanteloup tout atterré. Ta maîtresse me bannit de sa présence ; elle ne veut plus entendre parler de moi. Elle me préfère un vaurien, un traître, un vagabond. Dis-lui que son ingratitude m'afflige plus que la disgrâce de l'empereur dont je ne me suis fait un ennemi irréconciliable que par amour pour elle. Dis-lui que, malgré cet outrage, son souvenir me sera éternellement cher. Dis-lui que je serai toujours prêt à lui accorder ma protection et mon assistance, si, regrettant tôt ou tard, son infidélité, elle se sent disposée à revenir à moi. Dis-lui que mon pauvre cœur, qui n'a pas mérité un pareil sort, pourra se briser, mais que jamais il ne lui tiendra rigueur. Dis-lui que je lui pardonne tout,

achève le bon chimiste en exhalant devant Victoire des milliers de soupirs.

Puis il fouille dans sa poche, en retire une bourse pleine et la dépose dans la main toujours ouverte de la camériste.

— Promets-moi, reprend-il ensuite, de ^acquitter ponctuellement de ma commission.

— Je n'en oublierai pas un mot.

— Adieu, ma bonne Victoire, s'écrie M. Chaptal, et il s'éloigne d'un air désespéré.

Un méchant caprice du hasard lui fait rencontrer M. Grimod de la Reynière sur l'escalier. L'abbé Geoffroy qui, depuis le duel auquel il devait sa rupture avec mademoiselle Mars, s'était promis de se venger, n'importe de quelle manière, de son soi-disant ami, avait vu la veille le comte de Chanteloup. Celui-ci lui ayant raconté la perfidie de sa Bourgoin, tout en réclamant sa puissante entremise pour arriver à une réconciliation, le rancunier critique lui avait glissé dans l'oreille que nul autre que M. Grimod ne lui avait ravi le cœur de son infidèle. Dès ce moment le

Digitiz

furieux ex-ministre avait juré la perte et la mort du misérable vaurien qui s était permis de lui enlever une si précieuse conquête. Le profond scélérat qui n'arrivait ce jour-là que dans l'innocente intention de présenter ses civilités à l'actrice dont il avait fait la connaissance à Sainte-Pélagie, venait à son insu se jeter dans la gueule d'un tigre altéré de sang. La vue du traître exaspéra le chimiste au point qu'emporté par la colère et saisissant son prétendu rival par le jabot , il lui cria sans autre explication : Tiens , infâme , voilà comment Chaptal se venge ! En même temps il le poussait avec violence et le squelette de Grimod roulait jusqu'au bas de l'escalier en se brisant, dans sa chute, le bras gauche, la jambe droite et deux côtes. Après quoi M. Chaptal prenait la fuite.

Le concierge accourut, porta le blessé à demi mort dans sa loge où, l'ayant reconnu, il le fît placer sur une civière et transporter à son logis. Pendant cette scène, le diable boiteux était resté paisiblement assis à côté du gracieux chérubin qui riait à

gorge déployée de la rage de Chaptal et de la chute de Grimod.

Geoffroy était vengé !

Que chacun de nos complaisants lecteurs mette la main sur sa conscience et se demande s'il serait capable de supporter la dure épreuve d'un silence de six mois, avec autant de résignation et de patience que notre jeune ami Jérôme Brown? Dans tous les collèges on nous enseigne la rhétorique ou Fart de parler, mais dans aucun on ne nous apprend l'art, aussi beau que difficile, de se taire. Et néanmoins dans la plupart des circonstances de la vie, le silence est plus avantageux que la parole qui dégénère souvent en un verbiage inutile.

Le philosophe Xénocrate, interrogé par un importun bavard qui lui demandait pourquoi il affectionnait le silence, fit à ce sot personnage la sage réponse que voici : « Je

ine suis déjà repenti fréquemment d'avoir parlé ; de m'ètre tu , jamais. » Parler est un art, se taire est une vertu. L'illustre Pythagore exigeait de chacun de ses disciples un silence de cinq années, qu'il considérait comme un temps d'épreuve. Ce renoncement à la parole s'appelait Eckéwiythie, et il fallait passer par ce noviciat, avant d'être admis dans la congrégation du maître. Jamais la vertu du silence n'est « plus nécessaire qu'à l'école de l'amour. Le silence est l'éloquence de la fidélité.

L'homme heureux, qui est sûr d'être aimé et qui sait se taire , remporte de plus beaux triomphes, que le fanfaron qui parle à tort et à travers. Un des plus vieux dictons italiens donne à quiconque cherche son bonheuï dans la philosophie de l'amour ce judicieux conseil :

« Se tu moi esser ien ricevuto, siasordo e anco muto (i). »

Personne n'était plus silencieux que Brown. Ni la force ni la ruse n'étaient capables de lui arracher un mot. Le silence,

(1) Si tu veux <Hre bien accueilli, sois sourd et muet.

disait son oncle , est le dieu des gens heureux, et en effet Jérôme était l'homme le plus heureux de tout Paris. L'ancien sage de Samos eût versé des larmes de joie, s'il eut pu voir avec quel courage le jeune Suisse pratiquait la vertu du silence pythagorique. Adam Grenz , vénérable philosophe allemand, qui a composé, il y a plus de cent ans, un traité très-étendu sur le silence (i), démontre dans cet ouvrage que de toutes les vertus le silence est la plus difficile. Pour notre ami cette vertu-là n'avait pas été difficile un seul moment.

Aussi Brown, qui de temps à autre s'entretenait par correspondance avec l'objet de son adoration, lui écrivit-il un jour :

« Ne me plaignez pas parce que vous m'avez ôté la parole pour un court intervalle. Le silence, Hippolyte, n'est un supplice que pour les bavards; pour moi il est une jouissance que je ne puis vous définir. Vous êtes le pivot sur lequel roulent toutes mes pensées, et je les enfouis comme des monnaies précieuses dans le médaillier de mon cœur, dont une seule créature sur

(I) Dissertatio de silentio, Fricdrichstadt 1749.

la terre possède la clef. Mon cœur, bien que fermé, est un livre ouvert devant vos yeux, et ses caractères, indéchiffrables pour le reste du monde, ne sont point un mystère pour vous. Vous y lisez plus de choses que ne pourraient vous en dire tous les langages du globe. »

Et Hippolyte lui répondit :

« Votre amour pour moi , mon cher Jérôme , ressemble à cette plante que la mythologie nous représente comme ne fleurissant qu'une fois dans l'espace d'un siècle.

Votre amour pour moi est un talisman qui me protège contre toute séduction; un amulette qui, encadré dans mille larmes de joie, est déposé dans le repli le plus profond de mon cœnr. Mes yeux pleurent et mon âme est réjouie... »

Il y a des impies, tels que le comte

de Buffon, qui ne considèrent l'amour que comme un acte de sensualité. Selon nous, c'est un blasphème, car il existe un amour qui est une religion, qui ne connaît ni halte, ni changement, ni bornes ; qui survit au tombeau et traverse saint et pur l'éternité des siècles, comme l'amour d'A-

bélard et d'Héloïse ! Ces amours-là sont rares, mais nier leur existence serait plus qu'un crime, ce serait un sacrilège ! Voyez Hippolyte, voyez Jérôme, et avouez, pécheurs endurcis, que l'amour que vous appelez un rêve du cœur, n'est point une chimère. Il existe! Et quel bonheur pour nous qu'il existe ! Car qu'est-ce que serait la vie sans l'amour? Des vers sans poésie, une musique sans harmonie, une prière sans Amen ! L'amour est l'évangile du cœur, l'amour estle chant sublime del'àme, l'amour est le Te Denm de la nature entière. Otez-nous l'amour, et l'univers tombe en ruine. L'amour est le pouvoir créateur qui a tiré le monde du chaos, qui a donné au soleil son éclat, aux étoiles leur lueur, aux fleurs leur parfum, et les larmes aux yeux de l'homme. Toute la nature est imprégnée d'amour. L'amour est la grande artère de la création. Ouvrez-la, et le monde perd tout son sang ! . . .

Un écrivain, qui connaissait le cœur des

femmes mieux que le sien, a émis cette assertion que chez elles la mémoire ne réside pas dans le cerveau mais dans le cœur, et que la mémoire des femmes est d'une tout autre nature que celle dés hommes. Les femmes, dit ce grand psychologue, ont une mémoire toute particulière : parfois, après un intervalle de trente années, elles se souviennent du premier objet de leur tendresse, tandis que souvent au bout de trois jours elles oublient leur dernier amant.

Mademoiselle Bourgoin était douée d'une mémoire de ce genre. Trois jours après la scène que nous avons racontée, l'infortuné chimiste, dont le cœur ressemblait à un matras bourré de gros soupirs, était complètement effacé de son souvenir ; on eût dit que jamais elle n'avait vu un homme du nom de Chaptal.

Depuis le traité conclu entre elle et le plénipotentiaire de l'empereur, huit jours s'étaient écoulés ; une certaine inquiétude commençait à s'emparer d'Étiennette , parce que ni Napoléon ni M. de Talleyrand n'avaient donné signe de vie pendant ce long espace de temps.

Mademoiselle Bourgoin, tout absorbée dans ses rêveries, se demandait avec une vive anxiété :

— Bonaparte aurait-il de nouveau renoncé à moi? Cela serait bien possible, car vis-à-vis des femmes ses caprices sont tout aussi variables que les mouvements d'une girouette. Pour lui l'amour n'est qu'un passetemps momentané, et ce qui lui plaît aujourd'hui peut lui déplaire demain. Mais que m'importe son amour? Ce n'est qu'un moyen dont je veux me servir pour satisfaire mon ambition. Mon cœur est aussi insensible pour lui que la pendule que voilà. Cependant pourquoi son négociateur n'a t-il plus paru ici? L'empereur n'auraitil jamais songé à moi, et son diable boiteux m'aurait-il tout simplement mystifiée? Cela serait également possible, car un homme comme ce Talleyrand est capable de tout.

Un diplomate, tel que le prince de Bénévent, est en état de trahir le ciel et la terre, Dieu et tous les saints. Pourquoi donc ne me trahirait-il pas , moi qui ne suis pas une sainte? Que faire? Faut il attendre ou lui écrire? Quant à ce dernier moyen, j'ai

toujours le temps. J'attendrai trois jours encore, et si d'ici là je ne reçois point de nouvelles, je le manderai auprès de moi.

Mais elle n'eut pas besoin de cela, car au même moment arriva M. de Talle) r rand.

— Je viens, dit-il, au nom de l'empereur vous prier d'excuser le retard que nous avons mis jusqu'ici à ratifier notre traité. La faute n'en est pas à moi. Sa Majesté , occupée jour et nuit du plan et des préparatifs d'une guerre devenue urgente contre le roi de Prusse, n'a trouvé qu'aujourd'hui une heure de loisir. Il m'a confié la mission flatteuse de vous informer que ce soir à huit heures précises, son valet de chambre de confiance viendra vous prendre dans un équipage de la cour pour vous conduire à Saint-Cloud où l'empereur vous attendra, a-til daigné m'assurer, avec la plus vive impatience. Là, en tète-à-tête avec vous, il signera le traité que j'ai eu l'honneur de vous proposer verbalement.

— Ainsi il reste convenu que...

— Sa Majesté impériale, subjuguée par les magiques attraits de votre beauté, est prête à vous accorder le titre de duchesse

de Joyeuse avec un pension annuelle de cent mille francs.

— En ce cas, Excellence, l'équipage peut venir.

— Et ma récompense, à moi? demande le diplomate.

— Ça. se trouvera, mon prince ! répond la future duchesse, en lui tendant un des doigts de sa jolie main.

— J'y compte ! s'écrie le Diable loiteux; puis il dépose un long baiser sur cette gracieuse main et s'éloigne clopin-clopant.

— Nous savons maintenant à quoi nous en tenir, se dit mademoiselle Bourgoin, dès qu'elle est seule, et se laissant aller sur les coussins de son divan, elle ferme à moitié les yeux et songe à la toilette qu'aile adoptera pour paraître le soir à Saint-Cloud dans toute la splendeur de ses charmes.

Mais c'était là, pour elle et pour sa vanité, une question d'une telle importance, qu'elle réfléchit bien longtemps sans pouvoir s'arrêter à aucun parti. A la fin, elle se décide à appeler Victoire pour entendre son avis. D'abord Étiennette veut choisir un costume hermétiquement fermé depuis

les pieds jusqu'au cou, et s'habiller entièrement de noir, comme une puritaine anglaise ; puis elle donne la préférence à un vêtement blanc à demi transparent, comme celui des Vestales romaines. La camériste engage sa maîtresse à s'abstenir de Tune et de l'autre de ces toilettes.

— • L'empereur, ajoute Victoire, a une prédilection marquée pour la couleur violette.

— Ah ! et d'où sais-tu cela?

— Tout Paris vous dira que c'est l'uniforme bleu de sa garde et l'uniforme vert de ses chasseurs qu'il porte le plus souvent.

— Eh bien, si nous choisissions aujourd'hui la couleur de l'espérance ?

— Le vert nous vieillit ; tandis que le bleu sied à tous les visages, surtout à une figure belle comme la vôtre ! Si vous voulez suivre mon conseil, mettez une jupe de dentelles blanches, et une robe de velours bleu violet.

— Viens, dit Étiennette, et elle court avec sa confidente dans sa riche garde-robe, afin d'y choisir la toilette la plus jolie, la

plus élégante pour son premier rendezvous.

Vers le soir elle se plonge dans un bain et parfume de musc son linge et son éblouissante chevelure noire, parce qu'elle sait que cette substance, si gênante et si insupportable pour les nerfs de bien des gens, est l'odeur favorite de l'empereur et de l'impératrice (i).

Immédiatement après, elle commence sa toilette. Dix fois la camériste est obligée de changer sa coiffure ; d'abord elle prétend avoir les cheveux lissés tout simplement, puis elle exige qu'ils soient plus richement bouclés qu'à l'ordinaire ; il lui faut tantôt des Heurs et des perles sur la tête, tantôt des marabouts et des diamants. Enfin, après s'être décidée pour de longues boucles ondoyantes et pour un bonnet de satin garni de plumes bleues, elle revêt une jupe à jour en dentelles de Bruxelles, qui a coûté un monceau d'or à l'infortuné Jupiter-Chaptal. Elle essaie ensuite Tune après l'autre

(1) L'impératrice Joséphine se servait à la Malraaison d'une telle quantité de musc, que dix ans après sa mort, on n'avait pu débarrasser les murailles de ce ch&teau de cette odeur pénétrante.

douze robes différentes, toutes d'un autre bleu, d'une autre coupe, jusqu'à ce qu'enfin la treizième, espèce de tunique ou de pardessus de velours bleu foncé, soit assez heureuse pour trouver grâce à ses yeux.

Ce pardessus, largement découpé sur la poitrine, laisse voir les formes charmantes de son buste qui nage dans des flots de dentelles. Elle emprisonne sa taille gracieuse et svelte dans une écharpe de soie blanche, si légèrement attachée, que le moindre souffle eût suffi pour délier les nœuds de cette ceinture -de Circé. Sur le devant , depuis la taille jusqu'aux pieds, la tunique, ouverte , permet à l'œil d'admirer les ciselures de la dentelle blanche qui se détache sur le velours comme une fleur de jasmin fixée au milieu d'un bouquet de violettes. Sur, ses épaules d'une blancheur merveilleuse elle jette un voile de dentelles noires, dont les extrémités descendent jusqu'aux genoux.

— Jamais je ne vous ai vue aussi ravissante qu'aujourd'hui, assure la rusée soubrette.

— Et crois-tu, demande Etiennette en

s'adniirant avec complaisance dans le cristel de Venise de sa psyché, qu'avec ce costume nous plairons au petit caporal ?

— Oh ! si dans ses yeux il y a encore une étincelle de goût, à la vue de cette délicieuse toilette, il doit fondre comme un homme de neige aux rayons du soleil.

— Sais-tu, ma bonne Victoire, le projet que je conçois?

— Vous allez mettre en jeu toutes les armes de la séduction...

— Et faire languir Sa Majesté le plus longtemps possible ! fit-elle toute joyeuse et assurée d'avance de son triomphe.

— À la bonne heure, dit Victoire ; vous avez raison !

Et elles partent Tune et l'autre d'un éclat de rire prolongé.

Mais quelqu'un de vous a-t-il déjà cherché à se rendre compte de la cause morale du rire? Messieurs les philosophes ont beaucoup discuté là-dessus, et leurs dissertations n'ont rien produit de vrai ni de satisfaisant. D'après nous, qui ne sommes rien moins que philosophe, le rire si difficile à expliquer est un chatouillement de

joie maligne. Sur dix fois, l'homme rit neuf fois par malice. Le plaisir se manifeste par un léger sourire ; la méchanceté, la joie maligne, par un rire bruyant. Quiconque aime à rire, est un mavais cœur.

Mademoiselle Bourgoin était aussi trèsmalicieuse. Elle riait à ridée de laisser , l'empereur s'enivrer de ses charmes et souffrir le supplice de Tantale.

À huit heures sonnantes, Marchand vient lui annoncer que l'équipage est à sa porte.

— Je suis prête, dit-elle, et elle s'enveloppe dans les plis de son Molière, le châle de Perse blanc auquel elle a donné ce nom.

Un instant après elle était assise dans la voiture. Qnatre chevaux blancs comme le lait, plus ardents que l'attelage de Bellone, emportent mademoiselle Bourgoin toute rayonnante vers Saint-Cloud, où — sa vanité le lui rappelle mille fois — l'empereur des Français, le roi d'Italie, le protecteur de la Confédération du Rhin, en un mot le petit caporal, le grand Napoléon l'attend avec la plus vive impatience.

Elle e^t tellement occupée d'elle-même, que la route de Saint-Cloud lui parait plus courte qu'elle ne l'est en réalité. Elle dresse son plan de bataille contre le favori du Dieu de la victoire ; elle songe à ce qu'elle devra faire, à ce qu'elle devra éviter, pour le soumettre à son pouvoir. Enfoncée dans un coin de la voiture, elle pèse à l'avance chacun des mots qu'elle prononcera, lorsque, à sa grande surprise, les quatre coursiers s'arrêtent tout à coup et Marchand vient ouvrir la portière et l'aider à descendre, en lui disant :

— Nous sommes arrivés.

— Déjà ! répond Etiennette ; mais vraiment ces chevaux ont des ailes.

— Ils devinaient avec quelle ardeur on vous désire, réplique le galant valet de chambre.

— Cet équipage, ces chevaux me plaisent, se dit-elle pendant qu'elle gravit à côté de Marchand un escalier de marbre brillamment illuminé. Bonaparte m'en fera présent , et aujourd'hui même, si mes pressentiments ne me trompent pas. Car si je me mets en tête d'être aimable, il

faudra que l'enfer s'en mêle si je n'assouplis pas ce Corse comme tous les autres.

Marchand conduit la dame dans un cabinet faiblement éclairé, où Ton n'aperçoit qu'une petite table ronde, un grand divan très-large et très-commode et une pendule gothique. Au milieu de la table brûlent trois bougies sur un candélabre d'argent, près duquel se trouvent un verre vide, une carafe pleine d'eau et une sonnette en vermeil; sur le divan est couché le chat favori de l'empereur.

— Veuillez prendre place, mademoiselle, et patienter quelques minutes, dit le confident de Sa Majesté, je cours annoncer votre arrivée. En attendant, si vous désirez quelque chose, ayez la bonté de SQnner.

Au moment où Marchand quitte le cabinet, dix heures sonnent à la pendule. Etiennette s'assoit sans gêne sur le divan, et comme le voisinage du chat ne lui est pas agréable, elle chasse de sa couche la pauvre bête qui va tomber sur le parquet. Jolicœur, c'était le nom de l'animal, se met à miauler d'un accent plaintif et veut regrimper sur son lit, mais il est de nouveau re-

poussé. Le malheureux risque un troisième assaut pour reprendre sa place, et mademoiselle Bourgoin, armée d'un éventail d'ivoire, lui en applique un coup si violent sur le nez, que Jolicœur court, en gémissant, se cacher sous le sofa.-

Alors feulement elle remarque le candélabre, et comme, à l'instar de toute Vendéeune, elle était fort superstitieuse de sa nature, la voilà qui s'inquiète de voir trois bougies allumées.

— Un fâcheux augure ! se dit-elle en s'empressant d'éteindre celle du milieu.

Trois lumières dans une chambre ont toujours eu pour moi quelque chose d'effrayant. Trois lumières sont le pronostic N d'une mort prochaine ; j'espère bien ne pas mourir aujourd'hui, mais un douloureux pressentiment m'agite malgré moi. Ce chétif cabinet, cet éclairage mesquin, ce misérable sofa , ne sont pas faits pour m'inspirer une grande confiance. Cependant je puis me tromper, ajoute -t-elle en s'éventant pour dissiper la rougeur qui avait envahi son visage. Ouf! il fait une chaleur accablante dans ce cabinet qui

n'est guère plus spacieux et plus aéré que mon poulailler. Est-ce que le sultan d'Ajaccio aurait l'habitude de recevoir chacune de ses odalisques dans cet affreux réduit, et de les laisser s'y morfondre en attendant son bon plaisir ?

Elle reste un instant silencieuse, puis elle lève les yeux sur la pendule et s'aperçoit avec dépit qu'elle est déjà là depuis plus d'une demi-heure.

— Voilà qui est un peu fort ! poursuitelle avec un geste de colère. Si Sa Majesté — ainsi que l'assure son négociateur • — m'attend avec une vive impatience, je ne peux concevoir comment il a le courage de me laisser si longtemps seule dans ce triste repaire, en compagnie d'un abominable chat.

Pendant que mademoiselle Bourgoin se livre à une foule de réflexions pénibles, l'empereur est assis dans une salle attenante à ce cabinet avec son ministre de la guerre, le prince Alexandre Berthier. Il est tellement absorbé par un plan de compagne, qu'il semble avoir tout à fait oublié la visite de mademoiselle Bourgoin dont

Marchand lui a depuis longtemps appris l'arrivée.

— Le roi de Prusse, dit-il à son ministre, nous a envoyé par le général Knobelsdorf une provocation que le petit-fils du grand Frédéric payera cher*et qui — Dieu aidant — lui coûtera sa monarchie. Ces petits Bramarbas de l'Allemagne doivent être châtiés et réduits au silence. Maréchal, il faut que d'un seul bond nous pénétrions jusqu'au cœur de la Saxe; il faut que dans un mois la capitale de la Prusse soit sous les serres de notre aigle victorieux !

— Quel insolent que ce Bonaparte ! dit la Bourgoin, en consultant la pendule dont les aiguilles se sont encore avancées de cinq minutes.

— Ma puissance, continue l'empereur, dépend de ma gloire, et je dois ma gloire aux victoires que j'ai remportées. La conquête m'a fait c$ que je suis, la conquête seule peut me soutenir. Il faut que j'aille au cœur de l'Allemagne chercher de nouvelles journées de Lodi et de Marengo, afin que la bonne ville de Paris n'oublie pas de

chanter aussi souvent que possible des Te Deum en mon honneur,

— Trois quarts d'heure, et il ne vient pas, soupire Étiennette.

— Maréchal , dit Napoléon , donrçez à mon frère le roi de Hollande Tordre de marcher sur le Hanovre et de s'emparer de Hameln. Le général Mortier occupera Fulde et il chassera sans délai le grand duc de Hesse-Cassel de son pays. J'ai besoin d'un nouveau royaume pour Jérôme, le plus jeune de mes frères ; je lui en fabriquerai un avec les lambeaux des provinces conquises en Allemagne.

— Sire, votre volonté sera faite, répond Berthier.

— Ciel ! s'écrie Étiennette, dont le regard a de nouveau interrogé la pendule, ce misérable valet de chambre doit avoir oublié de m'annoncer à son maître. Il m'a recommandé de sonner en cas de besoin ; voyons, dit-elle, et courant à la table, elle agite la sonnette.

Marchand arrive au bout d'un moment.

— Que désire mademoiselle ? 'demande le serviteur.

— Je désire savoir si Ton m'a annoncée.

— Il y a déjà trois quarts d'heure. . .

— Et l'empereur, qu'a-t-il dit?

— Il vous prie de patienter un moment.

— Un moment ! s'écrie Étiennette, mais il y a déjà cinquante minutes que j'attends. Rappelez à l'empereur que je ne suis venue ici que sur son vœu formel.

Dites à Sa Majesté que je ne suis point habituée à attendre en vain pendant une heure l'homme qui désire me voir. Dites à l'empereur que je tiens à lui parler sur-lechamp.

— Vous allez être obéie, répond Marchand et il se dirige vers le cabinet de travail de Sa Majesté.

— Quelle insolence ! savoir que je suis ici depuis une heure et me laisser me morfondre comme une mendiante ! Est-ce que j'ai l'air d'une personne qui demande l'aumône? Ma démarche n'est que le résultat de ses instantes prières! Cette honteuse indifférence m'indigne... Ma patience est à bout ! s'écrie -t-elle, et s'approchant de la table, elle verse de l'eau dans le verre et le vide d'un seul trait.

Marchand revient bientôt après.

— Eh bien, monsieur, que vous a dit l'empereur? demande mademoiselle Bourgoin avec l'accent de la colère.

— Mademoiselle, je n'ose vous le répéter.

— Parlez, je suis préparée à tout.

— D'après votre ordre, je me suis empressé d'aller informer Sa Majesté de votre impatience. Mon cher Marchand, m'a-t-elle répondu en présence du prince Bërthier, souhaite le bonsoir de ma part à mademoiselle Bourgoin et dis-lui...

— Quel supplice ! continuez donc !

— Je crains de vous offenser...

— • Monsieur, je n'ai pas besoin de vos ménagements... accomplissez le message dont votre maître vous a chargé !

— Puisque vous l'exigez... Mon cher Marchand, m'a dit Sa Majesté, souhaite le bonsoir de ma part à mademoiselle Bourgoin, et dis-lui que si elle n'a ni le temps ni l'envie d'attendre davantage, je l'autorise à s'en aller.

— Quelle horreur ! quelle infamie !

s'écrie-t-elle ; mais se remettant aussitôt ,

elle ajoute avec un calme apparent : Retournez auprès de l'empereur, souhaitez-lui une bonne nuit en mon nom et dites-lui qu'en daignant m'autoriser à me retirer, il est venu au-devant de mon vœu le plus cher.

Marchand s'incline en silence.

— Sa Majesté a-t-elle daigné ordonner aussi que la dame invitée par elle rentrât à Paris à pied? demande Etiennette.

— Oh ! non, mademoiselle, se hâte de répondre le valet de chambre. Je vais faire atteler immédiatement. L'équipage qui vous a amenée à Saint-Cloud vous reconduira à Paris dans cinq minutes au plus tard.

— Sa Majesté impériale est mille fois trop bonne ! réplique la comédienne avec un air de mordante ironie.

— Désirez-vous attendre ici , ou en bas?

— En bas, en bas, car cet horrible poulailler me fait l'effet d'une prison.

— Alors veuillez me suivre, je vous prie, achève Marchand ; puis il prend le candélabre, ouvre la porte et sort en précédant Étiennettc.

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