BRUXELLES ET LEIPZIG
AUGUSTE SCHNEE, EDITEUR, Rue Royale, Impasse du Parc, 2.
Au bout de deux mois, grâce à la vigueur de sa constitution et au talent de ses médecins, mais grâce surtout aux soins touchants de son amante, Jérôme Brown en était arrivé au point de pouvoir quitter son lit. Il ne lui restait plus qu'une grande faiblesse. Tant qu'elle avait entrevu quelque danger, Hippolyte se serait bien gardée de l'abandonner un moment. Elle avait passé les nuits, veillant à son chevet, et
employé pour le guérir toutes les ressources et les consolations imaginables. Une fois ses forces revenues, elle lui fit tous les jours une lecture de deux heures, en choisissant quelque livre d'un de ses auteurs préférés, entre autres la ravissante nouvelle de Paul et Vi^gine de Bernardin de Saint-Pierre (i). Elle se sentait richement récompensée, lorsque aux passages les plus
(1) Ce livre, qui était aussi la lecture favorite de Napoléon, avait procuré à son auteur Je titre de membre de l'Académie, un logement gratuit au Louvre et un revenu de huit mille francs, en y comprenant la pension de Joseph Bonaparte. En 1806 Bernardin de Saint-Pierre publia une édition de luxe, avec des gravures de Girodet, Gérard, Moreau, etc. ; chaque exemplaire coûtait 432 francs. Lorsqu'il présenta un de ces exemplaires à l'empereur, Napoléon lui dit : Monsieur Bernardin, quand nous donnerez-vous encore des Paul et Virginie ou des Chaumière indienne ? Vous devriez nous en fournir tous les six mois ! — La première édition avait paru en 1787. Ce roman a été traduit dans presque toutes les langues de l'Europe; en allemand par A. H. 0. Reichard (Riga 1789), en anglais par H. M. Williams (Londres 1796), en italien par J. E. Blanvillain (Paris 1791), en espagnol par J. M. Alea (Perpignan 1816), en portugais par un anonyme (Paris 1818), en grec par N. S. Piccolo (Paris 1824), puis en suédois, en danois, en polonais et en russe. — Ce petit roman, dit M. Quérard dans sa France littéraire, plait à tous les âges, à toutes les classes de lecteurs, par l'intérêt d'une fable charmante, par le coloris et la gracieuse simplicité de ses tableaux et par la mélodie du style. — En France il en a paru jusqu'à présent plus de cinquante éditions différentes.
intéressants, un doux regard de ses yeux, une tendre pression de sa main lui faisaient comprendre qu'il avait du plaisir à l'écouter silencieusement, sans qu'il eût besoin de lui communiquer ses idées. La simplicité de l'action, la naïveté des deux personnages principaux, la description si colorée de la . nature des tropiques, description dont chaque ligne est un reproche pour le peintre, le riant climat de File de France, la superbe phytographie de cette contrée, tout est retracé dans ce petit roman avec une vérité si délicieuse, avec une chaleur si entraînante, qu'à la lecture de ce livre, à la mélodie de son style enchanteur, on se croit transporté au milieu des éblouissantes merveilles de FInde. On entend le chant harmonieux d'oiseaux aux mille couleurs, on respire les innombrables parfums de fleurs gigantesques, et on se sent enivré et rafraîchi tout à la fois par les suaves émanations qui viennent caresser nos sens.
Pour des convalescents, il n'y a point de lecture plus calmante, plus salutaire que Paul et Virginie, et l'illustre peintre Carie Vcrnet a raison, lorsque dans son
enthousiasme, il appelle Fauteur de cet ouvrage le Claude Lorrain du roman .
Sous le ciel azuré de ce monde Jérôme se sentit renaître à la vie; du sein du passé un doux écho remonta vers lui ; les joyeux rêves de sa naïve enfance vinrent le bercer de nouveau. Paul c'était lui; et dans Virginie il reconnaissait l'image de son Hippolyte. Il était heureux !. Aussi sa guérison fit-elle des progrès rapides.
Au nombre des personnes qui venaient chaque jour s'informer de son état, on remarquait Fauteur de ses souffrances, M. Grimod de la Reynière, qui maintenant paraissait regretter sa conduite passée à son égard. Tous les matins il envoyait au malade un bouquet de fleurs, accompagné de mille salutations cordiales. Hippolyte , touchée de cette attention délicate, se vit obligée de convenir que M. Grimod, qui lui avait causé tant d'angoisses, était du moins un aimable vaurien.
Sa rancune était bien plus vive contre papa Geoffroy , qui , sans la prévenir du duel, avait accepté la mission d être le témoin de ce bretteur. Elle ne pouvait par-
donner à son ami de ne s être présenté ni chez elle ni chez Jérôme, pendant tout le cours de la maladie de ce dernier, pour s'excuser de sa faute. Aussi, malgré la bonté de son cœur, avait-elle résolu de se concerter en secret avec Talma , l'ennemi de l'abbé, et d'infliger au critique un châtiment sans danger, mais très-sévère.
Le jour même où pour la première fois elle était sortie en voiture avec Jérôme, elle avait reçu la visite de Talma en rentrant à son logis.
— • Eh bien, lui dit-il dans le cours de la conversation, n'avais-je pas raison de soutenir que papa Geoffroy est un méchant diable? Sinon, comment aurait-il pu faire une aussi cruelle offense à sa belle Hippolyte, et servir de témoin dans ce maudit duel qui a failli coûter la vie à notre jeune ami? Ne comprends-tu pas que cette injure mérite une punition éclatante ? Tiens, unissons-nous pour nous venger de lui.
— À merveille, mais de quelle manière?
— Au moyen d'une excellente ruse que j'ai imaginée pour lui inspirer une peur mortelle.
— Voyons, mon cher Talma !
Celui-ci se mettait à tout lui expliquer ,
lorsqu'on vint annoncer mademoiselle Bourgoin.
— Bonjour, bonjour ! dit Hippolyte en courant amicalement à la rencontre de sa camarade.
La tragédie et la comédie s'embrassèrent avec tendresse.
— Savez-vous ce qui m'amène aujourd'hui chez vous, ma bonne Hippolyte? Un irrésistible besoin de me venger...
— De qui donc? interrompt mademoiselle Mars.
— De cet affreux papa Geoffroy qui , dans son feuilleton de ce jour , nous maltraite plus que jamais, l'ami Talma et moi.
— Que dois-je faire? demande Thalie.
— Il faut nous assister ! répond Melpomène. Il y a une heure, Talma et moi, nous avons conçu un plan pour corriger cet abominable pamphlétaire. L'ami Brutus vous a-t-il déjà communiqué notre projet ?
— Pas encore, dit Talma.
— Eh bien, écoutez.
Alors Etiennette, avec une loquacité charmante, raconte à son amie la noire intrigue qu'ils ont tramée, et Hippolyte, tout entière à la félonie de son vassal , est tellement ravie de cette idée qu'elle veut participer au complot. Et de même qu'autre fois, sur le Grùtli, trois patriotes suisses avaient fait le serment de se venger de l'insupportable tyrannie du gouverneur Gessler, de même aujourd'hui trois pensionnaires du Théâtre-Français jurent de châtier le Gessler des coulisses, le Napoléon du monde dramatique , le pauvre abbé Geoffroy. Ce fut un moment solennel, digne d'être immortalisé par le pinceau d'un David, d'un Girodet ou d'un Gérard, comme la conjuration du Grûtli l'a été par le peintre Paul Delaroche.
Rien de plus doux que la vengeance, dit un proverbe. Et quoi de plus vindicatif sous le soleil qu'un comédien mécontent?
L'acteur critiqué ressemble à l'hyène sauvage qui s'attaque jusqu'aux sépultures. . .
Infortuné papa Geoffroy, que ton sort est à plaindre !
12 MADEM01SLELE MARS
Pendant que cette conspiration s'ourdit contre lui, l'abbé est assis dans sa vaste bibliothèque , nonchalamment étendu sur le moelleux coussin d'un fauteuil en velours vert d'Utrecht. Il est plongé dans la lecture d'un petit in-douze doré sur tranche, intitulé : Histoire de V antiquité, considérée au point de me de la gastronomie. Ce livre provient de l'un des notables du club des Gourmands fondé par Grimod de la Eeynière — lequel tient ses séances deux fois par semaine dans le Caveau moderne — et il a été envoyé à papa Geoffroy , pour qu'il daigne en rendre compte dans le Journal de V empire. L'abbé — de peur de la souiller — en a enveloppé la reliure bleu violet d'une feuille de papier légère comme un billet de banque.
Notre critique paraît trouver tant de plaisir à la lecture de ce petit volume, qu'il a pris la résolution héroïque, pour la pre-
mière fois de sa vie peut-être, de le lire scrupuleusement depuis la première page jusqu'à la dernière, afin de pouvoir en dire quelques mots dans un modeste coin de son feuilleton. 0 puissance d'une couverture travaillée avec art et avec goût!
L'auteur anonyme, dans un seutiment de vive reconnaissance, a dédié ce livre à la ville de Périgueux, célèbre par ses truffes, à la ville de Bugey fameuse par ses dindons et à la ville de Strasbourg réputée pour ses foies de canards, et notre, ami y a trouvé maintes choses déjà vieilles, qu'il avait oubliées depuis longtemps, mais aussi bien des choses nouvelles qu'il ne savait pas encore, car quel homme peut tout savoir ?
L'ignorant ou le sot ; Geoffroy n'était ni l'un ni l'autre.
Maintenant approchons-nous aussi doucement que possible du fauteuil de l'abbé, regardons par-dessus ses épaules et suivons-le dans la lecture de ce livre, tant que cela nous fera plaisir.
Il en est à la neuvième page. Elle nous apprend que le poëte grec Archestrate, qui a écrit un ouvrage remarquable sur la cuisine 2 2
de son époque, était tellement maigre, au dire d'un certain Polémon, que, fait prisonnier sur le champ de bataille et placé sur une balance , il n'avait pas pesé plus d'une obole.
— Nos poètes actuels murmure le feuilletoniste, sont beaucoup plus gras sans doute, mais en revanche leurs ouvrages sont diablement maigres.
Poursuivons notre lecture.
Mythèque, médecin de Syracuse, était venu à Sparte donner aux gastronomes de cette ville des conférences sur la plastique de l'art de manger et des leçons sur la science culinaire, afin de joindre la théorie à la pratique, l'agréable à l'utile, ainsi que le proclamait son annonce. Déjà ses séances lui avaient procuré de nombreux auditeurs, et ses excellents ragoûts non moins de partisans des deux sexes, lorsque le magistrat lacédémonien eut l'idée saugrenue d'expulser du pays ce Déwiosthènes de la cuisine, sous prétexte que La gourmandise était un vice dangereux pour les mœurs chastes et simples de la République, et qu'elle inculquait des sen-
timents aristocratiques à l'homme porté à ses jouissances.
— Sparte avait raison ! entendons-Bous exclamer notre abbé. Sur dix gourmands il y a au moins neuf aristocrates. Pour apprivoiser un démocrate, et l'apprivoiser de façon qu'il vienne manger dans la main comme un caniche bien dressé, il faut éveiller en lui le goût de la bonne chère, lui donner bien à manger et à boire, car un estomac à jeun Bst éternellement radical, un estomac satisfait est toujours conservateur.
C'est aussi notre opinion.
Agathon, poëte tragique grec, à l'issue de la première représentation de chacune de ses tragédies, donnait à tous les spectateurs un magnifique souper, dans le but sans doute de les dédommager par les plaisirs de la table de l'écrasant ennui de son détestable ouvrage.
J — Ce charitable exemple , dit l'abbé Geoffroy, tout en promenant un curedents en or dans sa bouche, pour la débarrasser des restes d'un déjeuner à la fourchette, cet. exemple devrait être imité par
quelques-uns de nos auteurs modernes.
Tout le monde sera de cet avis.
Ohrysippe , ce philosophe toqué qui , d'après Diogène Laerce, ne voulut jamais dédier à un roi le moindre de ses innombrables écrits — qui pourrait en faire un crime à ce brave homme ? — fit un jour la révoltante proposition de ne plus enterrer les cadavres humains et de les manger de préférence, par simple raison d'économie, comme la chair des autres animaux.
— Ma foi, s'écrie l'abbé, il eût été plaisant de voir cette proposition généralement acceptée, et d'entendre un mangeur demander une portion de cadavre, de la poitrine ou de la culotte de femme, comme on demande aujourd'hui un morceau de rôti de chevreuil ou un rognon de veau !
La dégoûtante chose!... Mais continuons.
Un autre philosophe cynique dit un jour au roi Àntigone : Seigneur, j'ai soif.
Donne-moi une goutte de vin. — Ce n'est pas là un cadeau royal, répliqua le monarque. — Eh bien, fais-moi présent d'un tonneau tout entier, reprit le solliciteur
altéré. — Ceci, mon fils, n'est pas une demande de cynique, repartit le roi, et il refusa impitoyablement l'un et l'autre au pauvre diable que la soif dévorait.
— Voilà bien les grands de la terre !
soupire l'abbé Geoffroy.
— Pêcheurs, parlez las !. . Mais poursuivons toujours.
Le même Antigone nomma son cuisinier favori Euterpion généralissime de son armée, parce qu'il avait inventé un nouveau plat pour sa bouche royale , comme le peuple d'Athènes avait nommé Sophocle général de l'armée de Périclès, après la première représentation d'une de ses tragédies.
— Preuve évidente, observe notre censeur, qu'un habile cuisinier tel qu'Euterpion, a au moins autant de mérite qu'un bon poëte tel que Sophocle. On vient au monde cuisinier et poëte.
Amen !.. Mais voyons plus loin.
Le roi Démétrius de Phalère commanda un jour un festin tellement splendide, que son cuisinier Moschion, auquel il daigna abandonner par reconnaissance les mets
qui étaient restés intacts, acheta avec leur produit trois superbes métairies.^
— ■ Le beau temps que celui-là ! soupire l'abbé. Aujourd'hui il ne tombe pas de la table des grands assez de débris pour rassasier un pauvre chien.
Pas mal dit, M. l'abbé!., continuons.
Impossible de parler des chiens, sans songer à Nabuchodonosor, le cruel persécuteur des Juifs. Ce roi s'était mis dans la tête — avec raison peut-être — l'idée fixe qu'il était un bœuf, et pendant sept ans il ne mangea pas autre chose que du foin.
— Hélas ! s'écrie notre aimable papa.
— Stupide animal ! nous écrions-nous à notre tour.
Le roi des Perses Darius, qui était le premier gastronome de son époque et possédait toute une armée de cuisiniers, avait un goût plus raisonnable. Mais un trop grand nombre de cuisiniers — Sa Majesté aurait dû le savoir — ne fait que gâter les sauces. Le bon Darius négligea son royaume et perdit une ville après l'autre.
Parmi les prisonniers qu'avait faits Parménion, un des capitaines d'Alexandre le
Grand, ne se trouvaient pas moins de 227 officiers de la bouche du roi, 129 esclaves destinés à servir et à desservir sa table, 70 échansons quui li versaient le vin et 17 qui lui versaient l'eau, 40 esclaves qui parfumaient son vin et 66 qui étaient chargés d'orner les plats et les coupes de fleurs et de guirlandes.
— Quel luxe prodigieux ! s'écrie notre abbé. Ce Darius avait plus de cuisiniers que maint principicule allemand ne compte aujourd'hui de sujets.
Les angles de sa bouche allaient s'ouvrir pour dessiner un sourire ironique, lorsque son galopin ou commissionnaire — à cette époque on n'avait pas encore inventé les grooms et les jockeys — entre en faisant une respectueuse révérence et tenant à la main un billet qu'il présente à son maître.
— De quelle part? demande notre ami en bâillant.
— De la part de mademoiselle Hippolyte Mars.
— Ah! fait le critique, puis il jette vivement le livre de côté et saisit le gracieux
billet, tellement imprégné de parfum, que M. Geoffroy le porte de suite à son nez.
— De la lavande ! dit-il ; et l'ouvrant avec une impatiente curiosité, il lit :
« Mon cher abbé.
» Il faut absolument que vous veniez souper vendredi à 10 heures, avec moi, après la représentation de la nouvelle comédie le Vieux Fat (1); je vous donnerai une jolie voisine et des convives très-aimables. Venez goûter avec nous le brouet des Spartiates.
i Votre sincère amie « Hippolyte Mars. »
— Mademoiselle joue après-demain un nouveau rôle. Je comprends, dit-il en clignant les yeux, et il replie le billet. Il faut que j'aille goûter avec elle le brouet des Spartiates. Cela me rappelle le pauvre Nauclide, qu'un ostracisme avait banni de
(1) Comédie [en 3 actes d'Andrieux, dans laquelle mademoiselle Mure jouait le rôle de Constance.
Sparte pendant cinq ans, parce qu'il était un des adversaires le3 plus déclarés de ce brouet décrété par Lycurgue. Quant à nous, — l'abbé , comme tout critique de profession, avait l'habitude en parlant de lui d'employer toujours le pluriel, — quant à nous, ce n'est pas l'exil, mais une indigestion, hélas ! que nous avons à craindre, dans le cas où le jus nigrum, le brouet noir, auquel on nous invite, ne nous plairait pas.
Mais cela ne doit pas nous empêcher d'accepter cette aimable invitation, car nous savons par expérience que notre belle Hippoiyte ne se contente pas d'être une grande artiste et une femme charmante.
Ce qui lui donne plus que tout le reste un charme inexprimable à nos yeux, c'est qu'elle est une hôtesse accomplie, ayant pour cuisinier un des ilèves les plus savants du fameux Marie-Antoine Carême — que Dieu tienne en sa sainte garde — et qu'avec cela elle possède une cave des mieux choisies. Dernièrement, après la représentation de la nouvelle comédie de Bouilly, Madame de Sévigné, nous avons
bu chez elle un clos-vougeot (1), qui, entre nous soit dit, m'a fait dix fois plus de plaisir que le rôle de Marie créé par elle dans cette pièce. Son romanée, son chambertin et les autres vins de Bourgogne de son musée sont aussi très-estimables. Et c'est pourquoi nous viendrons !
Après ce monologue, l'abbé ramasse son petit livre et entame le deuxième chapitre.
Histoire des Romains.
Si le lecteur y consent, nous regarderons encore par-dessus les épaules de notre gourmand papa Geoffroy, et nous serons de nouveau les auditeurs invisibles de ses observations.
Le consul romain Hérode Atticus avait le malheur de posséder un petit garçon tellement bête, que sa faible mémoire était incapable de retenir les lettres de l'alpha-
(1) Ce nom nous rapclle un fait historique très-important. Le général Bisson, alors qu'il n'était encore que colonel, avait conduit son régiment à l'armée du Rhin. En passant devant le Clos-Vougeot, — ce vignoble célèbre est situé dans les environs de Dijon, — il fit défiler son régiment enseignes déployées, par respect pour son excellent raisin, et lui rendit tous les honneurs militaires.
bet. Le père, que la sottise de son fils affli geait cruellement , conçut l'heureuse idée d'attacher à sa personne vingt-quatre officiers de la bouche et de faire peindre une lettre sur le ventre de chacun d'eux. Grâce à la vue continuelle de ces majuscules et à l'appel incessant de ces officiers qui ne pouvaient répondre qu'à leur lettre, l'intelligent jeune homme comprit insensiblement l'alphabet, et à l'âge de seize ans il finit par se familiariser avec l'art si difficile d'épeler.
— . A coup sûr, dit l'abbé, il sera devenu plus tard consul ou sénateur, comme son père.
Quelle affreuse méchanceté !
Un autre consul , Caïus Duilius, après avoir remporté la première victoire sur les Carthaginois, 260 ans avant la naissance du Christ, reçut du sénat la permission d'embellir son repas du soir par la musique et une illumination aux flambeaux, le tout aux frais de l'Etat.
— Aujourd'hui l'on est beaucoup moins généreux, remarque l'abbé. Actuellement on lui poserait tout au plus un ordre sur
la poitrine, un titre de duc sur la tête, ou, après sa mort, une pierre sur le cœur.
Papa Geoffroy n'a pas tout à fait tort.
Un troisième consul , Marcus Aufidius Lurcon, qui avait inventé l'art d'engraisser les paons, gagna ainsi en fort peu de temps un revenu annuel de soixante mille sesterces.
— Cet homme ne mérite-t-il pas aussi un monument? se demande M. Geoffroy.
Assurément, et nous y souscrivons. Mais allons plus loin.
Le général romain Manilius Curius était un amateur passionné des raves. Les Sabins ayant voulu le corrompre avec de l'or, il lé repoussa dédaigneusement et demanda des raves à la place.
— Les raves étaient-elles jaunes ou rouges? murmure l'aristarque ; par une légèreté impardonnable l'histoire, hélas! n'en dit rien.
C'est bien dommage !
L'empereur Antonius Pius était le plus grand amateur de fromage qui eût jamais existé. Après un repas il en dévora six
livres, et sept heures plus tard... Sa Majesté daigna mourir.
— Quelle belle mort! dit notre abbé.
Affaire de goût. Mais poursuivons.
Pour débarrasser leur estomac trop
plein et réveiller leur appétit endormi, les viveurs romains se retiraient dans un cabinet destiné à cet usage et appelé vomitorium (1). Là ils prenaient un émétique immédiatement en sortant de table. Ils se servaient aussi, selon Suétone , des belles plumes du flamingo, que les gourmands de Rome portaient sur eux dans un étui.
— Quel malheur que ces coutumes soient passées de mode ! exclame tristement papa Geoffroy, et puis infidèle à la résolution qu'il avait prise, il saute quelques feuilfets et commence le troisième chapitre.
Histoire des Goths.
Théodoric, roi des Ostrogoths fit, comme on le sait, décapiter le pape Symmaquc.
Un jour qu'on servit une morue sur la table de Sa Majesté, le monarque, tourmenté par les remords de sa conscience ,
(1) Madame de Porapadour avait aussi un cabinet pareil.
crut reconnaître la tête de son ennemi — du saint-père. Théodoric épouvanté se mit au lit et — mourut.
L'abbé Geoffroy saute encore dix ou douze pages , et arrive au quatrième chapitre.
Histoire des Arabes.
Pétis de la Croix raconte dans ses Anecdotes arabes et musulmanes (Paris 1772) les traits suivants qui sont vrais, tout inr croyables qu'ils paraissent.
Le calife Valid II était d'une gloutonnerie telle, qu'il se faisait servir chaque jour dix mille plats différents et qu'il mangeait de tous. Sa devise était: Valid, crains la mort! Il mourut en 1742.
Merwan II aimait passionnément les rognons de mouton. Trouvait-il, n'importe où, un mouton à la broche, il enveloppait sa main dans le pan de sa chemise, arrachait l'animal de la broche, l'engloutissait — non pas la broche, mais le mouton — avec une avidité insatiable, et après cela il changeait de chemise. Il laissa vingt mille chemises qu'il avait salies de la sorte, et mourut en 1749.
Abou-Muslim , grand vizir du calife Abou-Giafar-Àlmanzor, fut non-seulement rhomme le plus sensuel, mais encore le mangeur le plus colossal de son siècle. Il dévorait journellement mille pâtés et mille gigots de mouton, sans compter la viande de bœuf et les volailles. Le foie de poisson formait son mets favori (1). Il avait douze cents cuisiniers et il lui fallait douze mille chameaux pour transporter ses ustensiles de cuisine d'un lieu à un autre. Il mourut en 1757.
Le calife Al-Mamoun , fils du calife Haroun-al-Raschid, tout en se baignant dans le fleuve Babadan, avala une telle quantité de figues fraîches, qu'il fut saisi d'une volente fièvre qui, à la grande joie de ses sujets, le conduisit rapidement au tombeau. Il mourut en 833.
— Il est fâcheux, dit M. Geoffroy, que cette race de califes soit tout à fait éteinte à présent.
(1) D'après le Sunnah, loi traditionnelle du prophète Mahomet, le premier aliment offert aux croyants à leur entrée dans le paradis, n'est autre chose que le foie de poisson. Pournous, qui ne sommes pas des Turcs, nous préférerions un foie de canard sous la forme d'un paté de Strasbourg.
Puis il saute encore une couple de feuillets et se lance dans le cinquième chapitre.
Histoire des Papes.
Paul II, qui donna la robe de pourpre aux cardinaux, mourut à la suite d'une indigestion de melons.
Léon X , gastronome fameux , qui chargea le vendeur d'indulgences Tezel de lui envoyer des raves de Teltow pour les péchés des Allemands, était aussi un buveur passionné. Tous les médecins ayant déclaré que le saint-père deviendrait aveugle, s'il ne se décidait pas à boire de l'eau au lieu de vin, le vicaire du Christ leur fît cette réponse épicurienne : J'aime mieux perdre une fenêtre que la maison tout entière.
Clément VII était un amateur si fanatique de la moutarde française, qu'il ne mangeait presque rien sans y ajouter ce condiment. Sa Sainteté daignait prétendre que la moutarde, entre autres qualités merveilleuses, possédait aussi le don de fortifier la mémoire.
— Chose étrange! s'écrie le chroniqueur. Nous connaissons un homme qui chez Véry vide chaque jour tout un pot de moutarde, et qui cependant a la mémoire si faible, qu'il oublie presque toujours de payer sa dépense.
L'abbé, qui fait allusion à son bon ami Grimod, accompagne ces paroles d'un méchant sourire. Au même instant, son lourdaud de commissionnaire, que par plaisanterie il appelait son renne affectionné, entre pesamment dans son cabinet. Cette fois il n'apporte point un billet parfumé de lavande, mais un exemplaire encore tout humide du Journal des Débats , lequel renferme la critique que Talma et la Bourgoin ont déjà lue, sàns pouvoir malheureusement la digérer.
Geoffroy pose le petit volume sur sa table, et s'emparant du journal il se met à lire son feuilleton.
— Notre Mars sera enchantée des nouveaux éloges que nous lui avons prodigués ; quant à notre vaniteuse Bourgoin et à notre orgueilleux Talma, ils vont être furieux, car à franchement parler, voilà bien la plus
méchante chose que nous ayons publiée sur eux depuis cinq ans. Ah ! M. Talma, nous verrons s'il est impossible de mater votre orgueil, et si vous finirez par vous soumettre comme tant d'autres. Talma — personne ne peut le contester — est un des astres les plus brillants de notre firmament théâtral. Mais le soleil a ses taches, et Talma a ses défauts, aussi bien que tout autre grand homme ; et puisqu'il se montre si fier et si hautain envers nous, il faut que nous lui fassions sentir que notre plume sait châtier sa présomption . Si l'on n'infligeait parfois une leçon à ces arrogants histrions, leur insolence ne connaîtrait bientôt plus de bornes. Leur adresset-on des louanges, on n'est à leurs yeux ingrats qu'un pauvre nigaud qui ne mérite pas le moindre égard ; mais vient-on à les blâmer, on n'est qu'un misérable, un méchant folliculaire, un animal venimeux, qu'il faut écraser sous ses pieds. La triste race que celle des comédiens ! Le meilleur d'entre eux, Talma lui-même, quand il se sent blessé dans son amour-propre, est aussi pusillanime, aussi trivial que tous les
autres. Quand nous nous rencontrons, il ne salue pas, et il est assez niais pour s'imaginer que cela nous afflige. Le grand acteur oublie que la rage impuissante qu'il témoigne est une preuve éclatante que notre trait Fa blessé profondément, que notre plume a frappé juste, et que c'est là ce qui l'irrite et le met au désespoir.
Papa Geoffroy, qui, sans le vouloir, s'est un peu échauffé, rejette alors le journal loin de lui et procède immédiatement à sa toilette.
Après quoi il court se mettre à table.
Revenons à M. Talma.
Pour être plus justes avec lui que l'abbé Geoffroy, nous devons dire que cet artiste ne ressemblait pas à la généralité des gens de sa profession. Bien que son infatigable adversaire critiquât méchamment presque toutes ses créations, bien qu'au moindre *
éloge qu'il lui adressait il mêlât toujours quelque causticité, Talma n'en estimait pas moins le rare esprit de son ennemi, et semblable à l'abeille, il s'appliquait à extraire du miel pour son art du poison de ses mordantes critiques. Un misérable cabotin, un indigne Scaramouche, comme on en voit tant, aurait agi d'une tout autre manière.
Peut-être aurait-il guetté l'abbé pendant la nuit, alors qu'il rentrait à son domicile, et brutalement imprimé sur les larges épaules de son antagoniste une réponse frappante à ses censures. Mais Talma, homme bien élevé, artiste dans la belle acception, du mot, s'était efforcé, durant des années, à désarmer son adversaire, en consacrant à chacun de ses nouveaux rôles dix fois plus de zèle, dix fois plus d'étude.
— Je suis curieux de savoir, disait-il parfois à sa femme, ce que papa Geoffroy trouvera à reprendre dans l'exposition de ce caractère, dans l'interprétation de ce rôle. Ne réussirai-je donc jamais à le contenter? Le blâme d'un homme d'esprit — et cet aristarque en a beaucoup — a plus de prix à mes yeux, que la louange d'un
sot, et je n'ai pas honte de l'avouer, je serais heureux d'obtenir une fois son approbation sans réserve !
Voilà précisément la différence entre l'artiste et le baladin ; celui-ci ne supporte que l'éloge, celui-là comprend la critique.
Le pauvre Talma avait longtemps subi les reproches, sans se plaindre, sans murmurer ; mais après avoir vu échouer tous ses soins, tous ses efforts pour conquérir les applaudissements de Geoffroy, la patience lui était enfin échappée. C'est dans ce moment d'exaspération , que de concert avec sa belle et irritable amie Bourgoin, il avait conçu le plan d'une noire et cruelle vengeance, dont le souvenir seul nous fait encore frissonner.
Talma se réjouissait comme un Satan et la dame Bourgoin brûlait d'impatience, en attendant l'heure de l'accomplissement de leur projet.
La vengeance, c'est du miel ; la vengeance, c'est un baume.
Onze heures viennent de sonner. La représentation du Théâtre-Français est finie.
Le Vieux Fat d'Andrieux a fait le plus grand plaisir, et mademoiselle Mars, chargée du rôle de Constance, a reçu, comme de coutume, l'accueil le plus enthousiaste.
La foule enchantée des spectateurs s'écoule dans toutes les directions. L'abbé Geoffroy, le critique par excellence 9 monte dans un fiacre au coin de la rue Richelieu et se fait conduire chez Hippolyte. *
Au milieu d'un salon ovale, qu'illuminent de nombreuses girandoles et dont les panneaux sont ornés des portraits des artistes français les plus fameux, est placée une table ronde avec une nappe éblouissante de blancheur et huit couverts. Rien au monde, disons-le en passant, n'embellit plus une table et n'aiguillonne plus l'appétit, qu'un brillant éclairage. Les mets les
plus délicieux, servis dans un jour douteux ou dans l'obscurité , sont moins agréables que le plat le plus simple qui nous est offert à l'éclat des lumières. La magique lueur des bougies réveille dans l'estomac le feu sommeillant de l'appétit, et ranime dans l'àme le germe de la gaieté. Aussi le vrai gastronome préfère-t-il un souper, à trois dîners en plein jour. Quant à la forme de la table, aucune ne convient mieux à un petit repas que la forme ronde ; elle épargne à l'amphitryon la difficulté et l'ennui du règlement des rangs dans le placement de ses convives. Une table ronde n a ni extrémité supérieure ni extrémité inférieure ; telle place est aussi honorable que telle autre ; il ne s'y trouve ni coin ni lacune. Chacun se sent plus à l'aise à une table ronde qu'à une table longue qui pour le maître de la maison a cet inconvénient encore qu'il ne peut embrasser ses hôtes d'un seul regard. En outre une table longue rend la conversation plus pénible, car le convive placé à l'un des bouts ne peut prendre part à l'entretien qui a lieu à l'autre extrémité. Des tables anguleuses
amènent nécessairement des conversations de même nature.
Mademoiselle Mars suivait le précepte du vieux comte de Montluc, qui n'invitait jamais moins de trois et jamais plus de neuf convives, attendu qu'il ne voulait partager les innocentes joiesde la table qu'avec les trois Grâces ou avec les neuf Muses.
Notre aimable artiste, imitant l'usage des anciens Grecs en l'honneur de la déesse Pallas, n'avait invité que sept personnes, parce que le nombre sept est le symbole du célibat, et que tous ses hôtes, sans en excepter Talma, n'étaient pas encore mariés.
L'abbé Geoffroy était assis entre la naïve comédie et la sublime tragédie, entre mademoiselle Mars et mademoiselle Bourgoin, comme un coquillage entre deux perles. En face de lui était placé Talma, entre mademoiselle Leverd et mademoiselle Georges.
Entre mademoiselle Bourgoin et mademoiselle Leverd se trouvait le comique Dugazon , et entre mademoiselle Mars et mademoiselle Georges le comédien Fleury.
Jérôme Brown, trop faible encore pour
rester levé si tard, avait mieux aimé demeurer chez lui ce soir-là.
Chacun de nos lecteurs qui a commis une fois dans sa vie l'impardonnable sottise d'écrire des critiques théâtrales, conviendra avec nous qu'il n'y a pas une situation plus gênante , plus désagréable , que celle de se voir à table en face d'un artiste que quelques heures auparavant — pardon si nous nous servons du terme consacré — on a abîmé complètement. C'est dans cette malencontreuse position que se trouvait l'abbé Geoffroy, qui était "assis en face de Talma. Au commencement, ce vis-à-vis lui avait fait l'effet d'une montagne pesant sur sa poitrine; mais par bonheur il avait affaire à un homme d'un ton parfait, qui, pénétré des égards dus à la dame de la maison, dissimula la colère accumulée chez lui depuis des années et qui, à la grande satisfaction de ceux des convives qui n'étaient point initiés au mystérieux complot, combla son ennemi de tant de politesses de toute espèce, que l'embarras de celui-ci ne fit qu'augmenter de plus en plus.
On servit la soupe.
C était un potage à la Camerani, inventé par ce chanteur italien auquel M. Griraod de la Reynièrc avait dédié le troisième volume de son almanach.
— Abbé , comment vous plaît cette soupe? demande Hippolyte.
— Comme le baiser d'une jolie bouche , répond le galant censeur, en jetant un tendre regard à mademoiselle Georges, dont la beauté lui avait valu — pour une nuit — la faveur de l'empereur.
A quoi tient aujourd'hui , continue-t-il ensuite, la célébrité? Le nom du médiocre chanteur, qui est le Christophe Colomb de cette soupe , vivra plus longtemps que celui de maint artiste célèbre.
— L'abbé Geoffroy dit vrai , s'écrie M. Dugazon. Qui de nous saurait qu'il a existé autrefois un marquis de Béchamel, si ce personnage n'avait eu la spirituelle idée d'inventer la piquante sauce à l'oignon qui porte encore aujourd'hui son nom?
— Qui n'eût oublié depuis longtemps déjà, ajoute M. Fleury, que sous le règne de Louis XIV et de Louis XV il vivait un prince de Soubise, si ce dernier n'eût ima-
giné une manière nouvelle de préparer les côtelettes, invention qui Fa conduit à Fimmortalité!
— Ces côtelettes à la Soubise, interrompt Talma, me rappellent une anecdote racontée hier au foyer deFOpéra-comique. Un jeune marquis du Languedoc sollicitait un emploi diplomatique auprès de Cambacérès. — Je n'ai pas une haute opinion de cet homme, dit le chancelier à Talleyrand. Le rustre n'a jamais goûté du pudding à la Richelieu et il ne connaît pas même de nom les côtelettes à la Soubise. Ce gribouille-là ne fera jamais un grand diplomate. — Mais peut-être un petit chancelier, répliqua le diablç boiteux de la diplomatie française.
Le domestique présente des huîtres fraîches.
— Quelle bonne fée vous a fait cadeau de ces superbes huîtres? demande la Bourgoin.
— Elles viennent directementd'Ostende, dit mademoiselle Mars.
— Et la bonne fée?... ajoute Geoffroy.
— Est un attaché de la légation de Berlin, achève Hippolyte.
— Les huîtres, s'écrie le gourmand Dugazon, sont les perles de la mer.
— Un repas sans huîtres, dit Fleury, c'est une épigramme sans pointe.
< — Sur mille individus qui mangent des huîtres, reprend Geoffroy, il n'y en a pas dix capables d'apprécier cette jouissance.
Ils les mangent, mais ne les savourent pas.
Savourer les huîtres est un art auquel les poètes, les artistes- et les gens d'esprit sont seuls initiés.
— C'est avec l'âme qu'il fait savourer les huîtres! s'écrie le joyeux Dugazon.
— Un mangeur intelligent doit toujours s'occuper de trois huîtres à la fois, dit Talma; il doit en avoir une dans la main, une autre dans la bouche et la troisième dans l'œil.
— Les huîtres , mesdames, poursuit papa Geoffroy, sont dans l'Océan ce que les génies sont sur la terre... le noyau le plus tendre sous l'enveloppe la plus dure.
— D'après cette définition, interrompt la Bourgoin, on peut, sans offenser l'abbé Geoffroy, prendre la liberté de le comparer à une huître.
Di
— Mais les huîtres se vendent, observe l'impudent Crispin.
— Et notre abbé, cher Pasquin, ne se vend pas! achève Talma.
— Quiconque oserait prétendre le contraire, exclame le critique d'un air piqué, est un...
— Canard au père Vanille ! dit le domestique en lui présentant un nouveau plat.
— Encore un morceau d'histoire ! fait Dugazon. C'est grâce à ce mets que madame de Maintenon parvint à rendre quelque force à l'estomac languissant de son royal ami et à rallumer une flamme dans son cœur éteint.
— Ce matin, reprend l'abbé, j'ai lu dans un petit ouvrage nouvellement publié que le Khan de Tartarie ne se faisait servir à table que par des esclaves recouverts d'un voile épais, afin d'empêcher Jeur haleine de toucher les mets qu'ils apportaient.
Quant à moi — dans le cercle où il se trouvait, il se gênait pour employer le pluriel en parlant de lui — quant à moi , je suis moins sévère; je risquerai cependant
cette innocente proposition, que tout valet ayant l'avantage de nous servir porte au moins des gants, car je vous le demande, messieurs et mesdames, y a-t-il quelque chose de plus répugnant que l'aspect dis- * gracieux d'un pouce qui s'appuie à nu sur le bord d'un plat?
— Mahomet ! crie le grand tragédien .
- — Que désirez vous? demande le domestique.
— Prends cet argent et achète-toi une douzaine de paires de gants, dit Talma en lui jetant une bourse pleine.
— Je vous remercie, monsieur, balbutie Mahomet dont le visage est devenu rouge comme une cerise.
L'abbé a compris le trait et perdu un peu de sa contenance.
— Moi aussi , dit mademoiselle Bourgoin , j'ai lu hier le petit volume que l'abbé vient de citer, et j'y ai trouvé des détails du plus haut intérêt. Un roi d'Abyssinie, raconte ce livre, jugeait au-dessous de sa dignité de porter de son auguste main les mets dans son auguste bouche. Ses pages devaient découper la viande et Tintro-
duire, morceau par morceau, dans son royal palais.
— Abbé, si cela peut vous être agréable, hasarde la gracieuse muse de la comédie, je vous épargnerai la peine de trancher ce canard, et à l'instar du roi d'Abyssinie, je vous ferai manger bouchée par bouchée.
— L'idée n'est pas mauvaise, ma belle Hippolyte, répond le tragédien ; mais je devine votre but. Vous espérez fermer ainsi la bouche à notre honorable critique... métaphoriquement parlant.
— Merci de votre attention, ma chère Mars. Il m'est plus facile de trouver le chemin de ma bouche que celui de votre cœur.
Et pendant qu'il se penche sous la table, pour ramasser la serviette qui a glissé de ses genoux, son pied droit va s'égarer sur celui de mademoiselle Mars, et sa main gauche sur la jambe de la Bourgoin. En relevant la tête, il renverse avec le coude la salière qui est devant lui.
— Voilà un triste présage, mon cher abbé, dit mademoiselle Bourgoin en souriant.
— La superstition le prétend du moins, ajoute Hippolyte.
— Et d'où date cette superstition? demande mademoiselle Leverd.
— Du Nouveau Testament, répond papa Geoffroy, qui saisissait avec plaisir toutes les occasions de montrer son savoir. Lorsque le Sauveur donna un souper à ses douze disciples, ce fut le parjure Judas Iscariote qui, dans la vivacité de ses gestes, renversa la salière. De là cette superstition qu'une salière renversée est l'indice d'une trahison ; de là aussi la répugnance de se trouver treize convives à table, attendu qu'il doit se rencontrer parmi eux un Judas Iscariote disposé à trahir et à perdre son seigneur et maître.
— Dieu soit loué, s'écrie mademoiselle Georges, nous ne sommes ici que huit !
— Ce qui n'empêche pas , reprend l'abbé Geoffroy, qu'il puisse exister un traître parmi nous...
Le domestique apporte alors un faisan rôti et des choux de Bruxelles.
— Salut, trois fois salut, noble fa'san !
s'écrie Dugazon.
— Àh! continue notre papa en se léchant les lèvres, il y a de ces mots, dont le sens m'est tellement cher, que rien qu'en les entendant, j éprouve une joie ineffable. Dès que je prononce les mots de baiser ou de caviar, d'aeglefin ou de printemps, d'amour et de Champagne, d'ange ou de faisan, il me semble que je presse le bon Dieu sur mon cœur et que je lui dis : Oh ! que ton monde est beau ! Ce que le Sirius est parmi les astres, la rose parmi les fleurs, le diamant parmi les pierres précieuses, notre aimable hôtesse parmi les comédiennes, le faisan l'est parmi les volailles.
— Le faisan, interrompt Talma, est le mandarin de la volière, l'excellence de/la basse-cour, l'abbé Geoffroy des oiseaux.
— S'il n'y a pas de faisans au ciel, ajoute Crispin, j'aime autant en être exclu.
Les Turcs ne peuvent s'imaginer un paradis sans houris, et moi, je ne puis me figurer un Eden sans faisans et sans choucroute.
— À la place de Raphaël, observe Fleury, j'eusse peint des faisans au lieu d'anges.
— Et à la place de Pétrarque, j'eusse chanté le faisan au lieu de Laure, dit la Bourgoin en ricanant.
— Savez-vous, mesdames, ce qu'a dit Piron? Un dîner sans faisan est un casque sans plumet, un vaisseau sans pavillon, un régiment sans drapeau.
— Vous m'excuserez , abbé , riposte Talma qui a également beaucoup lu; Alexis Piron n'a pas dit cela.
— Eh bien alors, c'est moi qui l'ai dit.
— Le nom de Piron, continue Talma, me remet en mémoire une autre anecdote.
Un poëte amateur lui envoya un jour un faisan. Que fit M. Piron?
— Il garda le faisan.
— Bien entendu, mon cherDugazon! Le lendemain , arrive le donateur du faisan, et il tire mystérieusement de la poche de son habit... devinez quoi?
— Un poignard.
— Quelque chose de plus terrible encore, ma charmante Bourgoin ! Le scélérat — imaginez-vous l'effroi de ce pauvre M. Piron? — amena du fond de sa poche une tragédie en cinq actes.
— : Et que fît alors Piron? demande Hippolyte.
— Je devine votre ruse, lui dit-il. Reprenez votre faisan^ et faites-moi grâce de votre tragédie.
— Qui pourrait l'en blâmer? reprend Geoffroy. Rien de meilleur au monde qu'un faisan bien dodu, mais rien de plus détestable aussi qu'une maigre tragédie.
. Et pendant que l'abbé veut prendre d'une main un deuxième aileron dans le plat posé devant lui, il renverse de l'autre son verre rempli de vin. Jamais il n'avait commis une maladresse pareille ; mais Talma avec le feu roulant de ses épigrammes avait fini par le déconcerter de plus en plus. Tout à l'heure il avait renversé le sel et à présent il répandait le vin rouge sur la nappe. D'après le paragraphe 20 du code de Grrmod, il se serait administré dix soufflets, et deux autres par-dessus le marché, pour s'être conduit, en présence de Talma et des autres comédiens, avec une gaucherie digne d'un misérable échappé de province, qui n'a jamais assisté à un repas de gens comme il faut.
Talma s'empresse de profiter de l'occasion qui lui est offerte de lancer une nouvelle attaque à son ennemi.
— Quel dommage pour cette nappe dont la blancheur était éblouissante ! s'écrie-t-il en tambourinant avec sa fourchette sur son assiette vide.
— L'accident qui m'arrive me rappelle encore une anecdote, répond Geoffroy qui ne veut pas rester en arrière de méchancetés avec Talma.
— Racontez-nous-la, cher abbé! prie mademoiselle Mars.
— Le prince de Kaunitz invita un jour un officier anglais, qui, comme moi, eut le malheur de renverser son verre pour la première fois de sa vie. — Est-ce là l'usage dans votre pays? lui demanda-t-il. — Pas précisément , repartit l'Anglais ; mais quand cela survient, on est assez poli chez nous pour n'y prêter aucune attention.
Que dites-vous de cette réponse, M. Talma?
ajoute le railleur avec un sourire ironique.
— Elle me plaît beaucoup moins que votre feuilleton d'avant-hier sur la dernière représentation de Phèdre. Comment donc
s'appelait ce stupide roi des Francs qui conçut un jour l'idée baroque de défendre, Dieu sait pourquoi, l'emploi de deux lettres de l'alphabet , sous peine , pour le délinquant, de perdre ses oreilles? Vous savez tout, vous, M. l'abbé. Le nom de ce roi vous est-il aussi connu?
— C était Chilpéric.
— Justement, M. l'abbé! Et savez-vous aussi de quelles lettres il avait interdit l'usage?
— C'étaient probablement l'A et l'O, attendu que ces deux lettres trahissaient les souffrances de son pauvre peuple.
— Voilà qui est très-spirituel, mais trèsméchant ! Eh bien en supposant que je fusse roi et aussi insensé que ce Chilpéric, devinez quelles lettres je proscrirais, moi.
— Ma foi, M. Talma, je l'ignore.
— En ce cas, je vais vous le dire, Je proscrirais absolument TA et le G.
— Et pourquoi cela? demande toute la société fort curieuse de savoir où cette discussion allait aboutir.
— Parce que ces lettres sont les initiales de votre nom imprimées au bas de
toutes vos critiques. J'ai pour votre esprit un respect sans égal, mais vous êtes trop incisif.
— Ah ! mon Dieu, qu'est-ce que j'aperçois donc là ? s'écrie la Bourgoin pour empêcher son voisin dè répliquer.
— Qu'apercevez-vous, ma belle dame?
— Vous tenez votre fourchette de la main droite et votre couteau de la main gauche.
— C'est une vieille habitude.
— Mais, mon cher abbé, observe mademoiselle Mars , il est bien plus convenable et plus commode de tenir la fourchette de la main gauche et le couteau de la main droite.
— Je ne réussira jamais à me familiariser avec cet usage, qui nous est venu d'au delà de la Manche.
— La fourchette dans la main droite !
répète Talma avec emphase et affectation.
À Tépoque du déluge on mangeait ainsi dans l'arche de Noé. Savez-vous, abbé , ce que Talleyrand dirait à ce sujet? C'est plus qu un crime , c'est une faute !
— Et savez-vous, M. Talma, ce que je
lui répondrais? Mon prince, ce que vous venez de me dire est bien plus qu'une faute; c'est...
— Une glace, M. l'abbé, interrompt Mahomet en lui présentant une assiette.
— Je ne puis approcher une glace de mes lèvres, dit la Bourgoin, sans penser aussitôt à cette Italieùne qui se plaignait amèrement que manger des glaces ne fût pas un péché.
— Et pourquoi se plaignait-elle ainsi ?
— Parce qu'elle était convaincue, ma chère Hippolyte, que dans ce cas les glaces eussent encore été plus de son goût.
— Moi aussi, ajoute l'abbé Geoffroy, je suis un grand amateur de tout ce qui est glacé. Cela me fait souvenir d'un chambellan autrichien, le comte de Frankenberg, frère de l'archevêque de Malines, qui, au dire d'un journal de Vienne du 13 juin 1790, mangea quatorze glaces dans un repas, et mourut immédiatement après.
— » Quant à moi, je m'en tiendrai au melon, dit Étiennette.
— Notre célèbre amie Clairon aimait
également le melon, réplique Hippolyte.
D'après elle, le melon occupe parmi les fruits du dessert la place qui revient à Sémiramis parmi les tragédies de Voltaire.
— Moi, je préfère le fromage de Brie î s'écrie Dugazon. Un dessert sans fromage, dit mon honorable ami Brillât-Savarin, est une beauté privée d'un œil, ou selon moi, un claqueur qui n'a qu'un bras.
— Mais que vois-je ! exclame l'abbé en s'adressant à son vis-à-vis, qui déjà s'est mis trois portions de charlotte russe sur la conscience.
— Qu'y a-t-il donc? demande Talma.
— Vous vous servez d'un couteau pour porter cette friandise à votre bouche.
— ■ C'est une vieille habitude, répond l'acteur avec un air de persiflage.
— Vous ne savez donc pas, grand artiste, que dans cette circonstance on ne dait employer que la fourchette? Jamais il ne faut manger avec le couteau ce qui exige la fourchette ou la cuiller, et réciproquement. C'est là, mon ami Grimod l'assure, un point beaucoup plus important que ne le croit maint gastronome. Le
Di
cardinal Richelieu reconnut un jour un aventurier de la plus basse extraction, qui se donnait pour un gentilhomme, par cela seul que ce manant mangea avec le couteau, au lieu de se servir d une fourchette, des olives qu'il lui avait fait servir à table.
Dan s ce moment Mahomet vient apporter le café.
— Un repas sans café, s'écrie mademoiselle Georges, me semble une fable sans morale.
— Vous avez raison, Marguerite, dit Talnia. Le café est l'huile qui assouplit les rouages d'une digestion pénible.
— Est-ce que vous ne buvez pas de café, mon cher M. Geoffroy?
— Le soir, jamais, charmante Hippoly te.
Je couronne toujours un souper par un verre d'eau, répond l'abbé, et il vide le sieu tout d'un trait.
— De l'eau après les glacés et le melon ?
Est-ce que cela ne vous fera pas de mal ? demande la dame de la maisou avec un tendre intérêt.
— Pas le moins du monde ! Érasme de Rotterdam avait coutume de dire, il est
vrai, qu'il ne redoutait rien tant que la peste et un verre d'eau. Pour moi, ma chère, cette crainte est chimérique. Avec votre permission, j'en viderai un deuxième verre.
— Cela me paraît bien hardi.
— Je connais ma nature, M. Talma, répond M. Geoffroy.
— Pourquoi donc riez-vous? demande mademoiselle Georges à son camarade.
— Je pensais au spirituel Falconet qui un jour était placé à table en face d'un de ses ennemis. Après avoir épuisé sur lui toute sa bile, il s'écria, au comble de la fureur : Tiens, je te méprise comme un verre d'eau !
Et ce disant, Talma désigne, comme par hasard, son vis-à-vis. Tous les assistants, à l'exception de l'excellente Mars, partent d'un éclat de rire. Seul l'abbé reste muet et fait une grimace, comme s'il était tout à coup saisi de coliques.
Mahomet entre au même instant et remet une lettre à M. Geoffroy.
— Qui a apporté ce papier? demande l'abbé.
— Un laquais à riche livrée qui attend la réponse dans l'antichambre.
— Et comment a-t-il su qu'il me trouverait ici?
— Il s'est rendu chez vous d'abord ; votre domestique l'a informé que vous soupiez chez mademoiselle Mars.
— Une lettre à pareille heure ? se dit le journaliste en examinant l'adresse.
— Quelque invitation pour un tendre rendez-vous? murmure mademoiselle Mars avec un malin sourire.
— Dieu ! s'écrie la Bourgoin, un cachet noir?
— Peut-être l'annonce d'un décès? demande Hippolyte.
— Entous cas quelque chose de fâcheux, soupire Dugazon , car tout à l'heure l'abbé a renversé la salière.
— Voyons! dit papa Geoffroy, dont l'âme est troublée par un sinistre pressentiment.
Il rassemble alors tout son courage, tout son sang-froid, et ouvre la lettre mystérieuse, tout en faisant des grimaces qui trahissent, malgré lui, de vives tranchées.
La curiosité a paralysé toutes les langues et tous les regards sont dirigés vers le billet qu'il tient à la main. A peine le malheureux en a-t-il parcouru la teneur, qu'il pousse un grand cri et tombe à la renverse sur son siège.
— Ciel ! qu'y a-t-il? s'écrie-t-on de toute pari.
— Oh ! mon Dieu ! je suis empoisonné !
— Empoisonné? répètent-ils tous avec effroi .
— Impossible ! fait la Bourgoin.
— Tenez, lisez vous-même ! réplique le moribond en lui tendant le billet.
Elle le prend, et lit d'une voix tremblante :
« Mon cher abbé, un heureux hasard m'a fait connaître, il y a une heure, que certain artiste, un peu malmené par vous dans votre dernier feuilleton, a formé, dans sa vanité blessée, le coupable projet de vous EMPOISONNER aujourd'hui, pendant le souper auquel vous n'avez été invité que dans ce but. J'aime à espérer que mon avertissement ne viendra pas trop tard.
« Un lecteur assidu de votre feuilleton « Alfred marquis d'Assac. »
— Eh bien, croyez-vous maintenant que je suis empoisonné? demande l'abbé. Le mot n'est-il pas souligné trois fois? Oh! mon Dieu! mon Dieu!... cela n'est que trop vrai!., je sens dans mes entrailles une douleur qui m'annonce que je suis perdu !
hurle-t-il en se tordant les mains.
— Mais qui de nous aurait pu commettre un pareil crime? s'écrie laBourgoin.
— Qui?.. Et c'est Phèdre qui le demande?.. Au secours! sauvez-moi!
— Du vinaigre ! crie mademoiselle Mars.
— De l'huile ! crie Dugazon.
— Est-ce que vous voulez faire une salade? dit Talma.
— La pitoyable plaisanterie ! balbutie M. Geoffroy.
— Du beurre ! du beurre ! crie Etiennette.
— Désirez-vous aussi un peu de fromage? ajoute l'insensible Pasquin.
— Méchant persifleur, ne me tuez pas
tout à fait avec vos misérables facéties!..
Déjk la sueur de la mort perle sur mon front. . . je frissonne de tous mes membres. . .
— Qu'on aille chercher un médecin, dit la compatissante Georges.
— Aïe, aïe, aïe... ses secours arriveront trop tard ! La douleur la plus atroce me déchire les entrailles... je suis un homme mort !
Au même instant Mahomet entre , tenant à la main une seconde lettre qu'il remet à M. Talma.
— De qui? demande le mime de l'air le plus indifférent.
— Du marquis d'Assac, répond le domestique.
— Du marquis d'Assac? répètent tous les assistants.
— Je suis curieux d'apprendre ce que ce brave garçon m'écrit. Est-ce que par hasard je serais également empoisonné? ajoutet-il ensuite et il déplie la lettre — avec une froideur méphistophélique — à la grande surprise de la société.
Mais soudain il pousse un éclat de rire si retentissant, si formidable, que le pauvre
critique, luttant avec la mort, se replie sur lui-même comme un couteau de poche.
— Qu'est-ce donc que vous écrit le marquis? demande Hippolyte.
— Voyons, lisez-nous cela ! le prie-t-on de tous côtés,
— Tenez... écoutez!..
« Mon cher Talma, un heureux hasard m'a appris, il y a une heure, que certain traître, un peu maltraité par l'abbé Geoffroy dans son dernier feuilleton, a formé le plaisant projet de faire accroire au pauvre abbé qu'on l'a empoisonné. Tout cela n'est qu'une mystification. >
— Et ce traître ? demande l'abbé en reprenant courage.
— Est le marquis Alfred d'Assac, répond Talma.
— Et ce marquis d'Assac?
— N'est autre que votre très-humble serviteur.
— Ainsi on ne m'a point empoisonné?
— Non, par tous les saints du calendrier !
— Vous m'avez tout simplement joué?
— Dites plutôt mystifié, le mot est moins dur.
• — Mais c'est absolument la même chose.
Ange, démon, Roscius, ou qui que vous soyez, je ne sais si je dois vous embrasser dans un élan de joie, ou vous étrangler dans un accès de rage !
— Embrassez-moi plutôt, dit Talma.
— Eh bien, oui, je vous embrasse!...
Ah ! je respire plus librement. . . toutes mes souffrances sont disparues... je reviens à la vie !
— Il revient à la vie, répète le farceur; gare' à nous maintenant!... Soyons amis, Cinna, déclame ensuite le tragédien.
— Oui, Talma, soyons amis désormais, à la condition, cependant, que nul de vous n'ébruitera cette plaisanterie, cette abominable mystification. Talma, Dugazon, le Castor et le Pollux du Théâtre-Français, et vous, Fleury, et vous , mesdames, me promettez-vous le silence?
— Nous le jurons ! s'écrient les trois acteurs.
— Nous nous tairons, ajoutent les comédiennes.
— Affaire conclue ! dit le critique ressuscité et il les embrasse l'un après l'autre.
Deux jours après, cette aventure était racontée par tous les journaux.
Sur ces entrefaites, mademoiselle Mézeray, qui avait complètement rompu avec M. Fouché, était devenue l'amie intime de M. Grimodde laReynière, lequel, de son côté, s'était engagé envers elle à trouver le moyen d'apprivoiser le boa constrictor, nommé Geoffroy, et de l'empêcher de mordre à l'avenir. La mère de Joséphine, qui dans ses vieux jours jouissait du bonheur d'être la blanchisseuse de sa fille unique, ne pouvait comprendre que son enfant eût été assez étourdie pour congédier un ministre et se jeter dans les bras d'un écrivain, très-laid et sans fortune. Un jour elle avait eu le courage d'adresser à ce sujet quelques reproches à sa fille.
MADKMOISELLE MARS
— Ma bonne mère, lui répondit mademoiselle Mézeray, vous n'entendez rien à cela! J'aime ceThersite plutôt par curiosité que par inclination. Jusqu'ici tous mes adorateurs avaient le cœur faux ; ce Grimod a de faux doigts, et c'est pour moi quelque chose de neuf. Le charme de la nouveauté est bien plus attrayant pour des natures de mon tempérament, que ce qui est vieux et que Ton a déjà vu cent fois.
Cette réponse caractéristique nous remémore une galante danseuse qui se laissait faire la cour par tout le monde. Une amie lui ayant demandé comment il était possible qu'elle acceptât les hommages d'un pauvre diable affreusement vilain, elle répliqua avec une ingénuité charmante : Il s'appelle Raoul, et cela m'amuse, car je n'ai pas encore eu d'amant de ce nom.
La méchante blanchisseuse qui — Dieu sait pourquoi — en voulait tant à M. de la Reynièrc, objecta à sa fille qu'elle pouvait d'autant moins concevoir son penchant pour Grimod, qu'il était un vaurien fieffé ayant déjà dix fois mérité la potence.
— ■ La potence? fit Joséphine en riant.
Savez-vous ce que dit un de nos beaux esprits? La potence est une flatterie adressée à tout le genre humain ; on pend tous les ans trois ou quatre gueux uniquement pour faire croire aux autres, qu'on les considère comme de braves gens. M. Grimod de la Reynière est un prof nid scélérat; mais c'est justement pour cela qu'il m'inspire plus d'intérêt qu'un soi-disant honnête homme.
L'expérience • m'a appris que tous les hommes sont plus ou moins des coquins ; mais ils ne sont pas tous des vauriens aussi aimables que l'éditeur de YAlmanach des gourmands.
La vieille maman secoua la*tète et ne souffla plus mot.
Le caractère de sa chère fille était ainsi fait! Jamais et en aucun lieu, elle ne faisait un mystère de ses principes , et elle se montrait, telle qu'elle était, sans fard, sans voile, dans toute la nudité de sa dépravation morale. Mademoiselle Mézeray était une contrefançon de la Parisienne Marion Delorme, un cliché de la sylphide espagnole Cainargo, à qui la renommée attribue
autant d'amants qu'il y a de contes dans le livre des Mille et une Nuits.
Tirésias, le devin aveugle, que Jupiter, le grand farceur de l'Olympe, avait d abord métamorphosé en femme et puis dérechef en homme , interrogé par Junon , qui désirait savoir lequel des deux sexes était le plus susceptible d'aimer, répondit que la femme possédait neuf onces d'amour, tandis que l'homme n'en avait que trois. Quoi de surprenant dès lors , si la femme est trois fois plus légère que l'homme ! Mais l'amour , comme le dit Balzac , est le marchepied de toùs les crimes et le piédestal de toutes les vertus. C'est ce qui fait que Joséphine, cette personnification de l'amour sensuel, possédait autant de vices que de qualités. Au nombre de ces dernières, on remarquait sa bonté naturelle. Elle ne pouvait voir souffrir personne, sans éprouver de la pitié. Peu de temps avant sa liaison avec le duc d'Otrante, un jeune et pauvre sculpteur, George-Philippe Clésinger, était arrivé de la province dans la capitale. Seul et sans appui, ne pouvant compter que sur un
peu de talent, cet artiste âgé de dix-huit ans avait eu mille difficultés à combattre pour prolonger sa douloureuse existence. Sa bonne étoile lui fit rencontrer mademoiselle Mézeray. Elle vint généreusement en aide à sa jeunesse, à son inexpérience et à sa misère, et partagea avec lui ses appointetements, pour soulager sa triste condition.
Le ieune homme inspiré par sa remarquable beauté, animé par un sentiment de profonde gratitude, se mit à modeler successivement, en cire d'abord, et puis en marbre et en bronze, sa tête antique, ses bras superbes, ses pieds admirables, tous les membres de son corps de Junon. Au bout de très-peu de temps cette statue lui acquit une telle renommée, que tout Paris, enchanté de la grâce de ces formes, le surchargea de travaux. Joséphine était heureuse d'avoir encouragé et soutenu son talent naissant. — Maintenant tu n'as plus besoin de moi, avait-elle dit à George, et elle l'avait abandonné à son propre sort.
Un matin il vint visiter sa protectrice.
— Que me voulez-vous, George? demanda mademoiselle Mézeray.
— Je vous apporte un nouveau buste que j'ai achevé hier, répondit Clésinger avec un accent de vive douleur.
— Voyons, mon ami.
Le sculpteur dévoila son marbre , et demanda d'une voix tremblante :
— Connaissez- vous cet homme?
— C'est Fouché! s'écria mademoiselle Mézeray.
— C'est le démon qui m'a dérobé votre amour ! soupira le malheureux sculpteur.
— Loin de moi cette image ! La vue de ce buste révolte mon orgueil et réveille ma colère. Ce misérable, que j'honorais de mes bontés, a eu l'audace de me préférer une créature telle que Zoé et de la rendre témoin de mon humiliation. Je ne veux plus voir les traits de ce misérable... je le hais, je l'abhorre !
— Oh ! alors je suis vengé, Joséphine !
s'écria Clésinger, en brisant son chefd'œuvre sous ses yeux.
— À la bonne heure, mon cher George!
exclama-t-elle ; puis se jetant à son cou, elle se mit à verser des larmes de repentir.
Ceci nous rappelle l'ancien poëtePublius
Syrus. Les femmes, disait-il, neconnaissent que l'amour ou la haine ; chez elles point de sentiment intermédiaire. A l'homme qu'elles aiment, elles peuvent tout pardonner, si ce n'est le crime énorme de les voir donner la préférence à une autre. Dans la vie des femmes, l'amour et la haine sont aussi rapprochés que le Capitole et la roche Tarpéienne. De Fun à l'autre il nV a qu'un pas de distance.
Le même jour, elle reçut la visite de Grimod.
— Papa Geoffroy, lui dit-il avec une joie mal dissimulée, est de nouveau furieux contre vous.
— Pour quelle raison J
— Le diable sait qui est allé lui rapporter que ma belle et méchante Joséphine a donné le nom de Geoffroy à l'un de ses quadrupèdes favoris. L'abbé veut porter plainte contre vous.
— Et il s'imagine gagner ce procès?
— Il est prêt à le parier.
• — Le brave homme est dans l'erreur.
Qui peut m'empècher d'appeler mon caniche Geoffroy 9 . Il y a bien des Geoffroys au
monde. Comment veut-il prouver que c'est à lui plutôt qu'à un autre que je fais allusion? Le nom de mon chien ne s'écrit qu avec un f.
— Je lui dirai cela et je lui ferai comprendre qu'il n'y a rien à objecter à un pareil argumentum adcanem. Écoutez-moi à présent. Papa Geoffroy, vous le savez, est très-passionné de sa nature. Depuis des années il raffole de Mars, et maintenant il est inconsolable de ce qu'elle se soit éprise d'un jeune Suisse. Il n'a pas oublié, non plus, que dernièrement vous vous êtes entendue avec Talma et la Bourgoin pour lui jouer le méchant tour que tous les journaux ont raconté^ et qui fait de lui l'objet de la risée publique. A présent, ma chère amie, le moment me paraît venu où vous pouvez prendre au piège ce chien enragé, et vous emparer de lui, sans courir le moindre risque.
— Comment cela, M. Grimod?
— Au moyen d'une ruse que j'ai imaginée pour vous.
— Que faut-il faire ?
— Affectez d'être éperdûment amoureuse
de lui, et donnez-lui un rendez-vous par écrit pour un des jours de cette semaine.
— Quelle idée ! Le méchant aristarque, le bilieux zoïle serait capable de faire imprimer ma lettre textuellement dans son feuilleton, pour prouver à chacun que je cherche à le gagner à tout prix.
— Aussi votre invitation à ce rendez-vous doit-elle être signée d'un nom supposé, et mieux encore, de celui d'une de nos danseuses, car le vieux luron n'aime rien tant que les pois verts et le jeune ballet. La danse, ainsi que Ta déjà dit un saint père de TÉglise, Chrysostome, est un cercle chorégraphique, dont le diable est le centre; et le diable, vous le savez bien, a tant d'attraits, que personne ne peut lui résister.
— Votre conseil me plaît, mon cher Balthazar... J'enverrai l'invitation sous le nom d'une des nouvelles maîtresses de Fcuché... mais quelle sera la fin de tout ceci?...
— Une mystification délicieuse , qui plongera notre cher papa dans un embarras tel, qu'il ne lui restera qu'une seule issue
possible... il faudra qu'il se mette lui et sa plume complètement à votre merci.
Pendant que M. Grimod de la Reynière explique en détail à son amie le plan d'un nouveau complot contre l'abbé Geoffroy, rendons-nous chez mademoiselle Bourgoin.
La beauté d'Étiennette , l'éclat de ses charmes, avaient ébloui un nouveau papillon. Ce papillon était M. Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord. Ancien séminariste de Saint-Sulpice , et puis évêque d'Autun et abbé de Saint-Denis, il avait été excommunié par Pie VI pour avoir juré la nouvelle constitution en 1790. Il avait alors déposé Tépiscopat, et de suite après l'avènement au trône de Napoléon, il était devenu grand chambellan de l'empereur, puis ministre des affaires extérieures et enfin prince de Bénévent. Parmi
Di
le nombre infini de parjures que l'histoire lui reproche, il fallait compter aussi celui commis envers sa femme, une certaine madame Grant, dont il avait fait la connaissance à Hambourg en 1795. Après que le premier consul Bonaparte l'eut relevé de ses vœux ecclésiastiques, il l'avait épousée, pour divorcer avec elle sept ans plus tard.
A cette époque il jouissait déjà de la réputation bien méritée d être le plus habile diplomate de France, et par suite d'une claudication provenant d'un accident de sa jeunesse, ses ennemis l'avaient surnommé le diableboiteux des Tuileries. Mais le jugement porté sur lui par le beau-frère de Napoléon est bien plus méchant encore. D'après l'avis de Murât, M. de Talleyrand — l'intrigue, le vice et le parjure personnifiés — était un tas de fumier en las de soie, la vénalité en uniforme de chambellan, la perfidie en habit de prince. Au dire de l'archichancelier Cambacérès, qui n'était pas non plus un exemple de vertus, le prince de Bénévent, sur mille mauvaises qualités, n'en possédait que trois de bonnes:
l'amour de l'argent, l'amour de la table et l'amour du beau sexe.
Sous ce dernier rapport le diable boiteux, comme l'Asmodée de M. Lesage, n'était pas difficile à contenter. Ainsi qu'il se plaisait à le proclamer lui-même, il aimait toutes les femmes sans distinction d'état et de croyance , pourvu qu'elles fussent jeunes, jolies et tant soit peu spirituelles. De plus il connaissait les femmes, et comme Chamfort, il était d'avis que, pétries toutes du même limon, elles n'étaient pas plus consciencieuses que lui et beaucoup d'autres en fait de serments, et que la trahison est innée chez elles. Selon sa définition, la femme était une girouette qui s'habille, babille et se déshabille. Il se montrait aussi positif et aussi sceptique quant à ses principes sur la métaphysique de l'amour. D'après sa terminologie, l'amour était une tendre énigme avec une solution grossière ; le premier baiser ; le poétique commencement d'une fin prosaïque, et la fidélité une belle fable avec cette laide morale, qu'il ne faut se fier à aucune femme. Toute femme, disait-il,
ressemble à Ève; elle aime le fruit défendu, sait tout ce qu'elle ne devrait pas savoir, et ne cache que ce qu'elle ne sait pas. La princesse Pauline Borghèse, qui s'amusait à échanger avec lui ses idées sur l'amour, lui ayant demandé un soir comment il fallait rédiger une lettre amoureuse, il lui répondit : «Il faut la commencer sans savoir ce que Ton écrira, et la terminer sans savoir ce que Ton a écrit. » Interrogé une autre fois par la princesse Élise Bacciocchi, qui voulait savoir ce qu'il pensait des serments, il répliqua : « Dieu n'a donné la parole à l'homme que pour déguiser ses pensées; etl'homme n'a inventé les serments que pour pouvoir les rompre et se parjurer. » La comtesse Regnault de St-Jean d'Angély, qui n'était pas un modèle de chasteté, désirant apprendre ce qu'il pensait de la pudeur des femmes, il cita ces paroles attribuées à Clément d'Alexandrie : « La pudeur n'est autre chose qu'un mensonge fardé et abrité dans les plis d'une robe ; mais une fois délogée de cette cachette, elle dépouille son fard et se montre sous sa véritable couleur. » Lors d'une soirée don-
née à Morfontaine, on lui demanda si le diable était célibataire ou marié, t II doit être marié, répondit M. de Talleyrand, puisqu'on le représente avec des cornes. »
Avec de pareilles maximes, à ses yeux comme à ceux de Grimod, il ne pouvait y avoir une femme inexpugnable.
Talleyrand s'était adressé à Talmu. Et Talma, qui ne ressentait pas une grande sympathie pour Chaptal, lui avait promis son entremise.
— Ma charmante Étiennette, dit-il un jour à son amie, a de nouveau, et sans le vouloir, fait une nouvelle conquête.
— Est-ce que papa Geoffroy s'est épris de moi, par hasard?
— Non, il s'agit d'un autre.
— De M. Grimod de la Reynière peutêtre ?
— Allons donc ! Celui qui aspire à t'être présenté, c'est M. de Talleyrand.
— Cet homme qui a foulé aux pieds tant de serments donnés?
— Que nous importe, à nous? c'est l'affaire de sa conscience... 11 m'a parié de ton talent avec tant d'enthousiasme et de
respect que je lui ai promis de l'introduire chez toi.
— Sans m'en demander d'abord l'autorisation ?
— N'est-ce donc pas ce que je fais en ce moment?
Mademoiselle Bourgoin sembla réfléchir un instant.
— Mais, mon cher Brutus, que dira mon ministre de l'intérieur si j'accorde une audience au département des affaires étrangères ?
— M . Chaptal mérite-t-il tant d'égards î As-tu oublié qu'il a signé de sa main l'ordre de ton emprisonnement ?
— - Avez-vous oublié, M. Talma, qu'il a donné sa démission pour moi?
— S'il ne l'eût pas fait, il eût été destitué. Le temps de Chaptal est passé... c'est Talleyrand qui joue maintenant le premier rôle dans le cabinet.
Étiennette réfléchit de nouveau ; elle se demandait si elle devait échanger le portefeuille de l'intérieur contre celui des affaires étrangères.
— Le hasard en décidera, dit-elle après
une courte pause. Voici un jeu de cartes ; c'est l'oracle que j'ai l'habitude de consulter. Qu'elles prononcent. Si je tire une carte rouge, je resterai fidèle à Vinte'rieur, quoi que vous en puissiez dire, ajouta-telle avec un ton sarcastique ; mais si je tire une carte noire — ce dont le ciel me préserve ! — je prendrai le deuil pour mon pauvre Ulysse, et je confierai mon avenir au département des affaires extérieures.
— Soit! fit Talma en présentant une paquet de cartes à sa camarade ; que ta volonté soit faite.
Mademoiselle Étiennette en tire une d'un air inquiet, et la cache vivement dans son sein, autant pour se ménager à ellemême une surprise que pour stimuler davantage la curiosité de son ami.
— Eh bien? demande maître François, impatient de connaître la réponse de l'oracle, quelle est la couleur de la carte?
— Oh ! comme le cœur me bat ! soupiret-elle avec une émotion simulée. Cette carte mystérieuse me brûle la chair !
— Voyons, voyons ! prie Talma.
Elle détourne gracieusement la tctc, et
ET SA COUfc
plaçant sa main gauche devant ses yeux, elle enfonce la droite dans son sein, en ramène la carte qui y était cachée et la lui montre.
C était le valet de pique.
— Elle est noire ! elle est noire ! s'écrie le tragédien .
— Pieu soit loué ! exclame mademoiselle Bourgoin, comme si un rocher lui tombait de dessus la poitrine. Ma foi, mon ami, continue-t-elle, je suis innocente de cette trahison... le hasard a décidé... béni soit le hasard !
— Amen ! répond le tentateur en ricanant, et il jette les cartes loin de lui.
Rien de plus vrai, de plus juste que cette observation de Balzac! Au temps de Louis XIV, on disait : J'aime ! A l'époque de la Régence : J'adore ! Pendant la Révolution et sous l'Empire, habitué qu'on était aux victoires rapides, on disait uniquement: Je désire! Et à peine ce souhait était-il exprimé, qu'il se réalisait.
L'amour a aussi ses phases et chaque siècle aime d'une autre manière. Ninon de 2. 6
Lenclos fut la dernière Aspasie; aujourd'hui, hélas! il n'y a plus que des Danaés.
Vers le soir arriva M. de Chaptal. Le pauvre homme fut atterré en trouvant sa flamme en eau, sa Danaé en larmes, sa maîtresse en deuil depuis la tête jusqu'aux cordons de ses souliers.
— Qu'est-il donc survenu, ma, douce colombe? demande le tendre Céladon.
— Comme vous le voyez, j'ai pris le
deuil.
— Pour qui ?
— Pour votre amour, comte de Chanteloup.
— Mon trésor, qu'est-ce que cela signifie?
— La nuit dernière j'ai été tourmentée par un rêve horrible. Mes yeux pétrifiés vous voyaient dans les bras d'une autre, et dans ma douleur amère, je me suis réveillée ; sans pouvoir attendre le matin pour consulter mon oracle, je lui ai demandé si ce rêve affreux s'accomplirait. Les cartes . m'ont répondu oui, et jamais elles ne m'ont trompée.
Voilà bien les rusées filles d'Eve! Sur
le point de commettre une infidélité, elles rejettent toute la faute sur leur amant, afin de chercher une excuse à leur propre trahison .
— Tu es un enfant ! dit Chaptal.
— Et vous, vous êtes un ingrat! réplique Étiennette, en éteignant le feu de ses yeux dans un ruisseau de larmes.
— Pour te donner une preuve du contraire, je dépose ce présent à tes pieds, répond le comte de Chanteloup, et il tire de sa poche un étui de maroquin vert qu'il lui présente.
Mademoiselle Bourgoin l'ouvre et y trouvé un magnifique collier en brillants.
— Que voulez-vous que je fasse de cela?
demande-t-elle.
— Il faut l'accepter comme un léger dédommagement pour l'offense que je t'ai faite sur les ordres précis du Corse.
— Gardez votre parure, reprend-elle en refermant l'étui. Des offenses de cette nature ne se réparent jamais ! Et elle lui remet son présent dans les mains.
— Etiennette ! s'écrie l'amant inconso-
lable, tu m'avais pardonné mon crime depuis longemps !
— Je puis pardonner, mais oublier...
jamais! répond-elle avec orgueil, et un torrent de pleurs s échappe de nouveau de ses yeux.
— ■ Tu refuses d'accepter ce présent?
— Bien plus encore, monsieur ! Voici la croix sur laquelle je vous ai juré dernièrement une fidélité inviolable ; j'ai tenu mon serment, j'ai évité Bonaparte, et je n'ai joué ni à la Malmaison ni à Saint-Cloud. A.
présent, comte Chaptal, les temps sont changés... reprenez votre croix et... dégagez-moi de mon serment.
— Vive l'empereur ! croasse le kakatoès tricolore.
— Ciel, qu'entends-je? Moi, le plus dévoué de tes adorateurs, tu veux me bannir sans pitié, pour te livrer aux dangereux caprices d'un tyran ?
— Qui vous parle de cela? L'empereur, vous le savez, ne songe plus à moi, et moi, je renonce à sa conquête.
— Et cependant tu veux rompre notre liaison ?
— Parce que vous m'avez indignement blessée et que cette blessure est incurable.
— Mon ange, que faut-il que je fasse pour expier mon abominable crime?
— Il faut me quitter à l'instant ! dit-elle avec emphase.
— Soit, je m'en vais ! Mais je ne reprends pas cette croix, et ne te dégage point de ton serment, répond le malheureux tout abasourdi.
— Je ferai ce qu'il me plaira ! s'écrie la comédienne.
— Adieu, mademoiselle, adieu ! Je vous accorde huit jours pour examiner s'il est prudent, s'il est noble de congédier un homme qui vous a sacrifié la moitié de sa fortune et tout son avenir. Dans huit jours je reviendrai vous demander ce que vous avez résolu. Jusque-là que Dieu vous inspire, achevé le comte avec une vive agitation, et il s'éloigna précipitamment.
Quel contraste entre Etiennette et ma-
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demoiselle Mars! Chez celle-ci, point de spéculation; pour elle, l'amour était la révélation du sentiment le plus pur et le plus saint que la Providence a gravé dans le cœur de l'homme, afin d'ennoblir par lui toutes les pensées, tous les penchants, toutes les passions. Pour elle, le pauvre Jérôme était plus riche que Crésus, plus beau qu'Apollon et plus vaillant que le dieu Mars, car il savait se vaincre lui-même, et tenait inviolablement sa promesse, sans que nulle puissance du ciel et * de la terre — pas même la sienne — fût assez forte peur délier sa langue enchaînée, pour lui faire rompre son serment.
Cette résignation, ce dévouement, cette tendresse, lui avaient peu à peu inspiré une admiration qui se changea bientôt en amour, en idolâtrie. Pendant des heures entières elle parlait à son amant condamné au silence, et elle éprouvait un bonheur indicible quand elle lisait dans ses yeux aimés la réponse à ses questions. Qui de nous ignore qu'il y a des moments où le silence de deux amoureux est plus éloquent que tous les langages de la terre? Ces moments
d'un silence sublime forment le plus beau et le plus heureux chapitre de toute notre vie. L'âme ivre d'amour et plongée dans une douce extase, se berce des rêves les plus riants; elle entend la musique des sphères célestes, la voix séraphique des anges, le chant harmonieux de toute la création, et chacune de ses pensées répond à cette sainte mélodie !
Les amis et les camarades de Brown, dont il s'était éloigné insensiblement, se vengeaient de cet abandon par les railleries et les sarcasmes. Aucun d'eux n'était assez enthousiaste pour pouvoir comprendre que l'on pùt être aussi extravagant que Jérôme.
A leurs yeux il passait pour un fou.
L'intrépide jeune homme se serait battu volontiers avec tous les officiers de son régiment l'un après l'autre ; mais Hippolyte, qui prévoyait ce résultat , avait exigé de lui, dès sa guérison, et dans l'intérêt de leur sûreté mutuelle, le nouveau serment de ne se battre désormais avec personne sans sa permission, quelle que fût d'ailleurs l'offense qui lui serait faite. Pour un
homme tel que Brown , l'accomplissement de cette promesse était plus pénible encore que celle de se taire. Aussi, pour mieux se dérober à toute espèce de tentation, il évita toutes les sociétés , en se condamnant à l'isolement et en consacrant ses journées h Pamour et à la lecture. Pour se dédommager de la privation des autres plaisirs, il donnait tout son temps à son amante et à ses livres. Parmi ces derniers, outre Paul et Virginie, aucun ne l'amusait et ne l'instruisait autant que le Voyage du jeune Anacharsis en Grèce de Barthélémy (i).
Cet ouvrage, véritable Golconde de trésors historiques , lui représentait l'ancienne Grèce classique sous toutes les formes dont la revêtaient la nature et le génie de ses grands hommes. Rien de plus animé, de plus beau, de plus gracieux que le style
Cl) Le première édition de cet ouvrage classique, auquel l'auteur avait travaillé plus de trente ans, parut en 1788, au nombre de quatre volumes. Ce livre a été également traduit dans presque toutes les langues de l'Europe : en allemand par J. C. Bicètcr et 1). Jenisch (Berlin 1700) , en anglais (Londres 1791;, en italien (Venise 1793), en espagnol (Madrid 1813;, en hollandais (Amsterdam 1795), eu suédois (Stockholm 1791), et en grec moderne par C. Saccelari (Vienne 1799).
éblouissant, les brillantes clescriptions, la richesse merveilleuse des tableaux qui se déroulent sous les yeux des lecteurs. Tout ce livre est un admirable assemblage d'anecdotes historiques, de traits caractéristiques. Ici nous rencontrons Platon, plus loin Xénophon ; nous entendons Démosthènes dans la tribune des orateurs et Sophocle sur le^ théâtre. La Hellade tout entière, telle qu'elle florissait au temps d'Alexandre le Grand, s'offre à nos regards avec des couleurs si fraîches , que bientôt on s'y sent à l'aise comme dans sa patrie.
Et qu'ils sont beaux, qu'ils sont doux les souvenirs qui nous attachent au pays qui nous a vus naître !
Dans Àspasie Jérôme ne voyait que son Hippolyte; Alcibiade, c'était lui. Les chefs-d'œuvre de Zeuxis et de Périclès enchantaient ses yeux, élevaient son esprit et passionnaient son âme. Depuis onze ans, l'auteur de ce livre reposait au sein de la terre (1), mais son ouvrage lui survi-
(1) Né le 20 janvier 1716 à Cassis, il mourut à Paris le 80 avril 1795, âgé de quatre-vingts ans, en lisant la quatrième épitre du premier livre d'Horace, son poêle favori.
vait ainsi qu'à son siècle, et aujourd'hui encore il jouit de la faveur qui l'accueillit à son entrée dans le monde littéraire. C'est là le triomphe du génie. Après des siècles, son œuvre reste une source d'instruction pour les générations à venir, un monument impérissable qui constate sa gloire !
Mais hélas ! tout auteur n'est pas un Jean- Jacques Barthélémy ! . . .
Un matin que AnacharsisBrown, tout entier à son voyage, assistait au théâtre d'Athènes à une représentation des Nuées, dans lesquelles le divin railleur Aristophane a mis en scène un des plus nobles esprits de son époque, le philosophe So- , crate, un de ses compatriotes, qui avait été son camarade autrefois, vint le déranger et mettre sa patience à l'épreuve.
— Qu'est-ce donc que j'ai appris! s'écriet-il en entrant. Dans le régiment, auquel tu as eu l'honneur d'appartenir, on se raconte depuis quelques jours que ce n'est point le caprice de ta comédienne, mais une raison bien plus grave qui tient ta langue emprisonnée. On dit que tu ne joues pas le muet, mais que tu l'es réelle-
ment. On prétend que la peur que t'a causée la balle de Grimod t'a ravi la parole! Voyons, mon ami, cela est-il vrai?
Brown continue sa lecture et garde le silence .
— Ne daigneras-tu pas me répondre au moins par signes? Dis, Jérôme, est-ce la peur qui vraiment a paralysé ta langue?
Jérôme fait un geste de tête affirmatif, pour se débarrasser de l'importun.
— Comment ! tu oses l'avouer ? Quelle indignité ! quelle lâcheté !
Cette dernière parole, qui lui perçait le cœur comme une épée à deux tranchante, le révolte tellement, que d'abord il s'apprête à lancer au visage de son insolent visiteur la Grèce de Barthélémy avec tous ses chefs-d'œuvre et tous ses monuments.
Mais bientôt il se remet, cl croisant les bras sur sa poitrine, il se pose en face de son adversaire et fait un nouveau signe de tête.
— Eh ! quoi ? reprend son camarade pour l'exciter encore davantage, je te traite * de lâche, et tu supportes froidement cette injure ?
Nouvelle inclination de tête de la part de Jérôme.
— Dans ce cas tu n'es pas un homme, tu n'es pas un Suisse; tu es une vieille femme, un misérable poltron !
Jérôme ferme les poings, frappe le parquet du pied, et il aurait étranglé son insulteur, si le souvenir de son serment n'avait pas tout à coup calmé sa colère. Il prend alors un morceau de craie, et courant à la porte par où son persécuteur est entré, il y trace d'une main tremblante ces deux mots :
— Va-t'en !
— Que vois-je? s'écrie le militaire. Un trerableur de ton espèce se permet de me mettre à la porte ?
Jérôme, malgré le supplice qu'il endure, a recours à toute l'énergie de sa volonté pour se contraindre. Il fait encore un geste affirmatif en montrant la porte.
— Cette insolence exige une réparation. . .
aujourd'hui môme nous échangerons une couple de balles !
Brown exprime par signes qu'il ne se battra pas.
ET SA COUR. B9
— Tu as le front de refuser mon défi?
Eh bien, voici ta réponse ! exclame le soldat et il ouvre vivement la porte.
Sur le seuil se tenait mademoiselle Mars, aux écoutes comme Thisbé, et la figure rayonnante. Ébloui par l'éclat de ses attraits, son fanatique adorateur se précipite à ses pieds.
— Relevez-vous, Jérôme! lui dit-elle d'une voix tremblante d'émotion. Votre place n'est pas à mes pieds, mais sur mon cœur. Mon ami, je suis la plus heureuse des femmes ; vous venez de me donner en ce moment une nouvelle preuve de votre amour, de votre fidélité, de votre obéissance. Embrassez votre compatriote, poursuit-elle, c'est le plus dévoué de vos amis, votre défenseur le plus chaleureux. Ce n'est que pour me complaire qu'il vous a excité ; il ne vous a insulté qu'afin de me convaincre que votre affection pour moi ne connaît pas de bornes.
— Jérôme, pourras-tu me pardonner ?
demande l'officier.
Les deux jeunes gens s'embrassent cordialement.
— Mon cher Brown, reprend Hippolyte, comment reconnaître tant d'amour?
Permettez-moi, en présence de votre ami, de m'acquitter d'une faible part de ma dette, achève-t-elle ; puis elle détache un petit médaillon qui pendait à son cou, et le met dans sa main.
C était son portrait. Jérôme le presse sur ses lèvres, et il se sent mille fois payé du léger sacrifice qu'il lui a fait.
— Ma voiture attend en bas. Le temps est magnifique, la moitié de Paris court à la campagne... venez avec moi à Versailles... le devoir m'appelle auprès de ma mère, qui y vit dans une délicieuse retraite. Elle désire se trouver en face de l'homme dont mes lettres lui ont si souvent parlé. Le ciel de Paris me, pèse sur la poitrine comme une montagne. Il me faut l'air des champs, l'ombre des bois, le calme de la nature; j'ai besoin d'aller pleurer sur le sein de ma mère, car la joie aussi nous rend tristes et nous arrache des larmes, quand les paroles nous manquent pour exprimer notre bonheur.
C'est ce qui m'arrive en ce moment, mon
ami ! Je pleurerais de joie , dit Hippolyte, et* elle tend la main à son amant qui l'appuie sur son cœur brûlant d'amour.
— Puis-je vous accompagner? demande le compatriote de Jérôme.
— Je vous en prie, répond mademoiselle Mars.
Et cinq minutes après, deux rapides alezans emportaient de Paris à Versailles les trois personnes les plus heureuses du monde.
Retournons chez papa Geoffroy , que nous retrouvons dans sa bibliothèque, tranquillement étendu dans son fauteuil. Le livre qui captive aujourd'hui son attention, c'est Y Histoire du Théâ tre-Français à V époque de la révolution, et les auteurs de cet ouvrage intéressant sont Charles-Guillaume Etienne ut Alphonse de Martain ville.
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L'abbé est arrêté au chapitre, où il est question des pièces qui étaient à Tordre du jour sous le règne de la Terreur. Les poëtes favoris de cette ère sanglante sont Chénier, FabredTSglantine(i), Collotd'Herbois (2) Sylvain Maréchal (3) , Laya (4) , et Olympe de Gouges (5), dont les deux der-
(1) Trois de ses meilleures comédies sont Y Intrigue épistohire, le Présomptueux, et le PhilhUe de Molière. On dit que le jour de son exécution (5 avril 1794) en se rendant à l'échafaud, il fit encore le plan d'une nouvelle comédie.
(2) D'abord acteur à Lyon oïl il fut impitoyablement sifflé, il devint plus tard un des membres les plus exaltés de la Convention. Il a écrit pour le t héâtre un nombre infini de misérables pièces, parmi lesquelles le Paysan m/igistrat, V Amant loup-garou, Adriennc et le Procès de Socrate , qui a obtenu le plus de succès. Il mourut le 8 janvier 179G à l'hôpital de Cayennc.
(3) Auteur de la pasquinade en un acte le Jugement dernier des rois, dans laquelle tous les monarques de l'Europe, voire môme le Saint-Père enchaînés, sont exilés par les sans-culottes dans une lie déserte et engloutis par un volcan en éruption, pour les punir de leurs attentats contre la souveraineté du peuple. Maréchal mourut le 18 janvier 1803 à Montrouge.
(4) Sa comédie en cinq actes, VAmi des lois, produisit le plus grand effet. lia pièce, jouée pour la première fois au théâtre de l'Odéon le 2 janvier 1793, pendant les débats du procès de Louis XVI, interdite par la commune et permise de nouveau par la Convention, fut représentée quinze fois de suite et le jour même de l'exécution du roi.
* (5) Bas-bleu fanatique, qui a composé un nombre infini de comédies patriotiques, entre autres, Molière chez Ninon et Mirabeau aux Champs-Elysées. Olympe mourut, âgée de 38 ans, le 4 novembre 1793, à Paris.
niers appartiennent au parti anti révolutionnaire. Notre critique promène son regard avec un intérêt tout particulier sur une affiche de spectacle de ce temps-là.
C'est un document auquel nous devons également accorder ici une place, parce qu'il jette une lumière caractéristique sur cette époque. Voici la teneur de cette affiche :
De par les ordres et pour le plaisir du peuple souverain, les comédiens du théâtre de la République représenteront aujourd'hui, en l'honneur de la première sansculottide :
Le jugement dernier des rois,
prophétie en un acte et en prose par Pierre- Sylvain Maréchal (1).
(1) Cette farce révolutionnaire fut également jouée le Jour de l'exécution de Louis XVI. Dans une scène de ce pitoyable ouvrage, l'impératrice de Russie donne un soufflet au roi de Prusse, qui riposte en lui appliquant un coup de pied au bas des reins. Le pape jette la tiare à la tête de Catherine II, après quoi ces deux personnages se mettent à se battre, le saint-père avec sa crosse, l'impératrice avec son Bceptrc. Dans la préface de cette pièce, qui fut imprimée en 1795, l'auteur dit pour son excuse, que précédemment les rois se sont moqués des pauvres peuples, et qu'aujourd'hui le temps est venu où les peuples peuvent se moquer des rois à. leur tour.
suivi de :
Le Mariage du Capucin,
Sans-culottide en deux actes, par Jean- François Barrau.
La même époque a produit une opérette intitulée : Le tombeau des imposteurs