Mademoiselle Mignon
Elle avait vingt-deux ans , elle était blanche et rose; sa chevelure abondante et soyeuse, rouge comme celle de l'Antiope ou de la Joconde , avec ses enroulements capricieux, faisait autour de son front une auréole d'or dans laquelle le soleil semblait se cacher, tant elle avait des reflets étincelants. Ses grands yeux bleus étaient ombragés de cils noirs à la couleur desquels les cosmétiques n'étaient peut-être pas absolument étrangers , mais qui — d'où que vînt d'ailleurs leur nuance — leur imprimaient un caractère singulièrement audacieux et provoquant. Elle était belle et elle était jolie; c'était la jeunesse et le charme, la vie et la gaieté; c'était bien surtout la muse de la Fantaisie.
Vous l'avez certainement vue sur les boulevards,
au Bois , au théâtre ; la nuit , — arrêtés , après quelque bal de l'Opéra, devant les fenêtres de la Maison-d'Or ou du café Anglais , — si vous avez entendu un rire joyeux vibrer en éclats métalliques et dominer les bruits d'une fête, à coup sûr, ce rire était le sien.
Car c'était dans le rire qu'elle excellait, la charmante pécheresse. Lorsque quelque idée insensée traversait son cerveau, — et, il faut bien le dire, les idées de cet ordre abondaient dans cette mignonne petite tète , — Dieu ! comme elle mettait en branle tous les grelots de la folie , et comme elle jetait aux airs les gammes perlées de son rire, sonore comme un chant d'oiseau !
Et tout riait alors en elle : son œil riait, ses narines , roses et transparentes, se dilataient; sa bouche d'enfant, aux lèvres rouges et un peu charnues, s'entr'ouvrait et laissait voir deux rangées régulières de petites dents nacrées enchâssées dans du corail ; une bouche sur laquelle les baisers semblaient se donner rendez-vous.
Et nul ne lui résistait; il fallait passer sous le joug de cette séduction; le rire , c'était son attrait invincible; c'était une sorte d'arme rayée avec laquelle elle vous envoyait en plein cœur ou en pleine tète les désirs et les rêves les plus extravagants.
Une ravissante et étrange créature, en somme!
Elle n'avait rien à espérer de la municipalité de Nanterre, oh! non. . .
Mais il faut dire aussi que ses parrains l'avaient baptisée Loulou ! . . .
Je vous demande un peu si un pareil prénom prédispose à la vie sérieuse?. . .
Lorsque l'on demandait à Loulou si elle avait jamais eu dans sa vie un de ces amours violents quilaissent une trace indélébile au cœur, elle gênait tout à coup un air grave et mélancolique; son grand œil bleu levé au ciel semblait chercher à ressaisir dans l'immensité quelque rêve enfui ; parfois même , une larme — oui , une larme ! — perlait au bord de ses longs cils, et elle restait ainsi , émue, muette, absorbée dans les a.mères délices du souvenir de jours heureux.
Alors on admirait cette physionomie rêveuse dont la beauté native empruntait à l'émotion du moment un charme tout puissant. On respectait son silence , on s'émouvait avec elle , et l'on pensait aux trésors d'affection et de poésie qu'eût pu donner cette délicieuse fille à celui qui eût dompté par l'amour les rébellions de sa folle petite tête.
Cela ne durait pas longtemps ; la tristesse de
Loulou s'éclairait; le sourire arrivait à ses yeux et arquait le coin de ses lèvres ; et tout d'un coup elle lançait son éclat de rire argentin qui avait de si bruyantes sonorités.
— Ces choses-là n'arrivent qu'à moi ! s'écriaitelle alors entre deux couplets de cet hymne de gaieté, et en montrant ses deux rangées de perles.
— C'est bête de me faire penser à ce temps-là! ajoutait-elle. Puis , essuyant ses yeux humides et montrant son mouchoir , sur lequel les larmes fugitives avaient laissé des empreintes noires :
— Voyez-vous, disait-elle, vous me faites verser de> pleurs d'encre de Chine.
Nous savions bien — et elle n'en faisait pas mystère — que ses cils avaient des relations suivies avec les produits chimiques dont la science a doté les boudoirs de ces dames.
C'était un singulier épisode de sa vie qui faisait passer devant les yeux de Loulou ce songe triste si tôt évanoui dans un éclat de fou rire. C'était l'histoire de ses amours avec Lucien Brémond, le poète.
Ces choses-là, en effet, ne pouvaient arriver qu'à elle.
Ils s'étaient rencontrés à Saint-Germain, où ils
étaient venus, elle, en veine de villégiature; lui, en veine de poésie ; elle , pour boire du laitage et cultiver la vertu ; lui , sous prétexte de chercher des rimes riches sous les ombrages de la forêt.
Un soir, en entrant dans la salle commune de l'hôtel du Séraphin, où il prenait sa pension, Lucien aperçut la jeune femme dînant à une table placée en avant de celle où son couvert était mis. Elle lisait un volume à couverture verte de la bibliothèque Lévy, et leva à peine les yeux sur le nouvel arrivé.
Lucien qui , à peu de temps de là, avait éprouvé quelques déceptions en amour, composait en ce moment un long poëme contre la femme. Il y amoncelait les accusations les plus monstrueuses , les paradoxes les plus osés contre le « sexe perfide. » Il s'y insurgeait dans les termes les plus furibonds contre le despotisme et les trahisons de cette race féline , cruelle , incorrigible , dont le premier acte , disent les Livres saints , fut de détruire tous les bonheurs de l'homme.
Je ne veux plus aimer! tel était son refrain. Il renonçait aux satans en jupons ; il se réfugiait , calme et fort , dans les bras de la poésie et de l'art, ces maîtresses fidèles qui ne coûtent ni une larme ni un regret (il est bien entendu que c'est Lucien qui parle ) , et , sur ce thème , il s'élevait parfois aux plus grandes hauteurs d'une inspiration en-
fiévrée, sans se douter, le pauvre poète, que ses colères et ses dédains étaient encore de l'amour, et que rien n'est si près des orages d'une passion déçue que l'arc-en-ciel d'une passion nouvelle.
Dans ces dispositions d'esprit , il ne fit , naturellement , aucune attention à cette femme, à cette ennemie qui se trouvait près de lui. Il s'installa , plaça près de lui son dictionnaire des rimes, un crayon et des feuilles de papier, et entama son dîner, l'interrompant à toute minute pour ajouter de nouveaux vers à son poëme.
Comme il venait d'achever une strophe et d'écrire d'un air fort satisfait son éternel refrain : Je ne veux plus aimer! il leva les yeux et aperçut devant lui un opulent chignon de cheveux soyeux qui ressemblaient à des filigranes d'or, et, sous ce chignon , une nuque blanche , lisse , robuste , et un cou attaché par les courbes les plus gracieuses à deux épaules rondelettes , charmantes, dans lesquelles se dessinaient des fossettes pleines de séductions.
En dépit de ses exécrations de fraîche date, Lucien laissa ses yeux longtemps attachés sur ces attrayants détails. Méfie-toi , poète !
Cependant , il reprit son dîner et ses vers.
De son côté, Loulou avait détourné son attention de son livre, et de temps en temps dirigeait , non sans ^efforts , fun regard curieux du côté du
poète. Elle était tout étonnée — le fait lui paraissait invraisemblable — qu'il se trouvât là , depuis une demi-heure , un homme qui ne lui eût pas fait l'honneur de l'admirer et de lui adresser la parole. Quel pouvait être un pareil intrus?. . .
En ce moment , Lucien qui relisait une nouvelle strophe et paraissait enchanté de ce petit morceau , leva de nouveau les yeux et rencontra ceux de la jeune femme qui l'examinaient sournoisement.
— Sacrebleu ! les beaux yeux bleus ! . . . exclama le poète misogyne.
Et il remit à plus tard la continuation de son factum.
Mademoiselle Loulou , qui avait légèrement rougi sous le regard de Lucien , sonna pour se donner une contenance.
M. Robert parut.
M. Robert est l'hôtelier du Séraphin. Ses intimes , ses habitués l'appellent par le nom de son enseigne. Constatons, du reste, qu'il n'accepte qu'en se récriant modestement ce baptême flatteur. Séraphin est un petit homme à figure rubiconde et réjouie, dodu et bedonnant, monté sur deux petites jambes courtes , rondelettes et à locomotion ardue ; c'est un ange de Rubens auquel il a poussé de la barbe et du ventre , et auquel un tailleur a adapté un paletot , depuis qu'il a passé l'âge des nudités acceptées. Au demeurant , le meilleur fils
du monde , hôtelier de vocation , affable , et fort avantageusement connu des caravanes parisiennes qui affluent pendant l'été à Saint-Germain.
— Monsieur Robert, dit Loulou à l'hôtelier en feignant un grand courroux et en lui montrant une bouteille vulgaire , sans poussière et sans cachet , — a-t-il pu entrer dans votre tête ronde que je boirais jamais le Bordeaux retour de Suresnes que vous me servez là?. . .
— Oh! pardon, madame! répondit Séraphin en souriant de son plus gracieux sourire.
Il souriait beaucoup , Séraphin , quand il était près de la jeune femme! Que voulez-vous? On est homme , même lorsque l'on est restaurateur, et — il faut bien l'avouer — Séraphin était concupiscent !.. Il s'était réservé le soin de servir luimême la jolie voyageuse, et avec quels égards ! . . . avec quels soins ! . . .
De tout quoi s'était aperçue , puis étonnée , madame Robert , la jeune , jolie et douce femme de l'hôtelier ; comme aussi que son mari , en passant les plats au-dessus de la tête de Loulou, plongeait avidement un regard émerillonné dans les entrebâillements de la toilette.
Et elle s'était promis démettre ordre à ces comtemplations insolites.
— Pardon, fit le susdit Séraphin... j'aurais
oublié?... c'est impardonnable!... du vin de pensionnaire !... à vous!...
— Ce n'est pas qu'il soit mauvais , répliqua la dame.
— Non, certainement! dit maître Robert, tournant son béret blanc entre les mains ; mais...
— Mais il est exécrable , conclut Loulou.
— Oh! vous avez bien raison, madame, ajouta Séraphin.
Ce cri du cœur de l'hôtelier excita chez mademoiselle Loulou un rire bruyant.
— La drôle de fille! pensa Lucien qui ferma définitivement son dictionnaire de rimes.
Séraphin avait roulé sur sa base ronde avec la vélocité de la frégate , le plus rapide des oiseaux voyageurs, et s'était engouffré dans les' profondeurs de sa cave. Loulou riait encore toute seule, renversée sur le dossier de sa chaise, en fredonnant le grand air de Meyerbeer :
Rohert , toi que j'aime Et qui reçus ma foi . etc.
Lucien brûlait d'entrer en conversation avec l'étrange petite personne qu'il avait devant les yeux. Son poëme était pourtant là , protestant contre ses avances, lui rappelant ses douleurs de la veille et le serment qu'il avait fait de ne plus
s'exposer aux mêmes dangers. Mais aussi , près de lui, chantaient la jeunesse et la gaieté , et malgré ses serments, il se sentait porté fatalement vers ces sirènes , vers ce bienheureux rayon de soleil où il rêvait de réchauffer à nouveau son cœur.
Il hésita cependant ; une courte lutte s'engagea dans son cerveau entre sa raison passagère et l'éternelle folie congédiée la veille , et tentant de reprendre son empire :
— Aimer!... souffrir!... se dit-il en poète élégiaque qu'il était.
— Bah ! ajouta-t-il en regardant ses strophes : qui sait où est la vérité?... Vivre, jouir, aimer, rire, voilà peut-être la recette des sages et des heureux!
— Madame, dit-il résolument à Loulou, en suite de ses réflexions , voici dix bonnes minutes que je cherche inutilement dans ma tête une raison plausible de vous adresser la parole; c'est pourquoi je prends le parti de vous l'adresser sans raison.
— Et. . . sans rimes? demanda malicieusement Loulou , qui n'avait pas été sans s'apercevoir que son interlocuteur ajustait des alexandrins.
— Et sans rimes ! répondit Lucien en empochant précipitamment son poëme.
— Madame, continua-t-il, j'étais tout à l'heure le plus triste , le plus maussade de tous les gens qui croient avoir à se plaindre du sort, et. je pestais contre le genre humain , n'ayant pas l'honneur
encore de savoir que vous en fissiez partie. Je vous ai vue, je vous ai entendue...
— Entendue?... vous croyez?.. . fit Loulou.
— Et, — je ne sais comment cela s'est fait , — poursuivit Lucien , mais la vie me semble tout d'un coup devoir être , en somme , une agréable chose, quand on peut éclairer ses tristesses aux rayons de votre délicieuse gaîté. M'en voudriezvous si je vous suppliais de me laisser continuer ma cure?...
— Mais comment donc?... ne vous gênez pas! répondit en riant la jeune femme. Eclairez , mon cher monsieur, éclairez !...
Le point de départ une fois trouvé , la première glace rompue , la conversation continua vive , enjouée, souvent spirituelle, car personne ne s'entendait mieux que Loulou à donner la réplique , et Lucien , descendu des nuages gris de la poésie triste, n'était pas homme à rester en arrière.
Cependant, Loulou, pour répondre à son interlocuteur, placé en arrière d'elle , était obligée de se retourner sur sa chaise, ce qui, vu la fréquence des interpellations, ne laissait pas que de devenir fatigant.
— Mon Dieu ! monsieur, dit-elle tout-à-coup , si nous continuons longtemps ainsi notre conversation , il est évident qu'au dessert je jouirai d'un torticolis compliqué. Est-ce que vous ne pourriez
pas m'éviter ce désagrément?... En apportant, par exemple , votre couvert vis-à-vis du mien?...
En moins de deux minutes , Lucien s'était tansporté, armes et bagages, à la place indiquée.
Séraphin entra. En voyant cette nouvelle disposition , et cette réunion inopinée si promptement résolue par la fantaisie au mépris des usages reçus, il s'arrêta , cloué au seuil de la porte , dans l'attitude ébahie des dieux de l'Etonnement.
La douce madame Robert , qui le suivait de près, de peur de contemplations trop prolongées, lui montra d'un air souriant le couple assorti et joyeux. Toute sa vengeance était là !
Séraphin regarda alors Lucien d'un air fin et en clignant de l'œil en garçon de restaurant qui a vu de près, avant de passer maître, les mystères du cabinet particulier. Puis, sans qu'on lui commandât rien de semblable , il alla chercher des coupes à Champagne , les plaça silencieusement devant chacun des convives et se retira discrètement.
On remarqua — Loulou ne s'en fit pas faute — que, dans le cours du dîner, l'hôtelier faisait précéder ses entrées de longs et violents accès de toux.
Oh ! Séraphin était homme d'expérience.
Les coupes appelaient le Champagne; le Champagne vint , et de nouvelles gaietés jaillirent du col argenté des flacons.
On devisa de tout et d'autres choses encore ;
MADEMOISELLE MIGNON. IÇ
une heure ne s'était pas écoulée qu'ils étaient les meilleurs amis du monde; Lucien savait le passé de Loulou et ses projets vertueux ; Loulou était au courant de la vie de Lucien, de ses espoirs d'autrefois, de ses chagrins nouveaux.
— Au fait , demanda-t-elle , que griffonniez vous donc tout à l'heure? Vous aviez des airs rébarbatifs si réjouissants! Montrez-moi cela!
— Cela, madame, répondit Lucien en rougissant légèrement, me fait un peu l'effet d'être une lettre morte ; en ce moment même , je songe à changer le dénouement !
— Un drame dont vous voulez faire un vaudeville ?. ... Oh ! mon Dieu ! ce n'est pas bien difficile, allez ! Il suffit de finir par un mariage !
— C'est exactement ce que je me disais ! ajouta Lucien.
Il se fit un moment de silence. Loulou se leva et prit son mantelet, son chapeau et son ombrelle.
— Écoutez , dit-elle alors , vous êtes un bon garçon et moi aussi ; vous avez souffert et j'ai souffert; j'ai sur bien des choses les mêmes opinions que vous, malgré les apparences, car je pense souvent, allez ! autrement que je ne veux en avoir l'air ; tout n'est pas rose dans notre vie, et si je ris tant, plus d'une fois c'est pour ne pas pleurer. Nous pouvons nous entendre; tous artistes! Je suis si lasse de Paris et de la vie à bâtons rompus
que je mène, que j'ai pris un beau jour mon courage à deux mains, et qu'au lieu d'aller faire ma Russie, je suis venue ici faire ma Thébaïde. Mais je meurs d'ennui , el je ne me sens pas l'héroïsme de la solitude ; je sens venir les révoltes , et me prends parfois à écouter dans l'air, dans la nuit, dans le vent, des voix qui me soufflent de mauvais conseils- Voulez-vous être mon ami ?
— Pouvez-vous le demander? fit Lucien en s'emparant de la petite main qui lui était offerte.
— Mon ami , reprit Loulou ; vous entendez ? Vous me tiendrez compagnie, vous me défendrez contre moi-même, vous me direz de bonnes choses comme je vois que vous savez les dire, vous sèmerez un peu de bonnes pensées en moi , enfin vous me donnerez des forces pour remplir mon programme. Le voulez-vous ?
Parbleu! Lucien eût accepté en ce moment quelque emploi que ce fût qui lui permît de passer ses jours près de la jeune femme.
— Donc , c'est convenu , vous êtes mon ami ! insista Loulou.
— Ami sincère , prêt à tout sacrifice et à tout dévouement !
— Jusqu'à porter des paquets?...
— Oui ! jusqu'à porter des paquets !
Elle lui donna alors à porter son ombrelle et
Mademoiselle mignon. a
son mantelet. Puis , lui prenant le bras, elle dit : — Allons nous promener.
On traversa la ville pour gagner la forêt. Les rues étaient déjà désertes. Loulou, joyeuse, insouciante , quittait le bras de Lucien pour courir comme un jeune chien , chantait les derniers refrains en vogue aux Bouffes , accourait se pendre aux bras du poëte , avec mille cajoleries , puis s'échappait et revenait encore , toujours sautant et chantant.
— Dieu! que c'est bon, la liberté! s'écriait-elle.
Puis , bientôt , lorsque l'on atteignit les allées ombreuses, toute cette folle gaieté tomba d'un seul coup, et, silencieuse, la jeune femme se suspendit au bras de Lucien.
La nuit était superbe ; à travers les éclaircies des grands arbres apparaissait de temps à autre la lune , brillante et curieuse , frangeant d'argent le feuillage , semant des perles éclatantes sur les gazons obscurcis , zébrant le sable des allées de bandes lumineuses» De tièdes brises couraient dans les branches, apportant des parfums de violettes, d'aubépines et de chèvre-feuilles. Pas un bruit, mais partout le murmure de la vie ; des
chants de grillon; au loin, la mélopée languissante des rainettes ; à des intervalles égaux , les deux notes monotones du coucou. Partout la paix, les voix mystérieuses de la nature vivace, les bourdonnements de la sève , et pas une voix discordante d'homme qui vînt troubler le concert de la nuit ; heure discrète et recueillie , chère aux poètes, douce aux amoureux.
Ils marchaient donc ainsi, appuyés l'un à l'autre, les pieds dans les herbes humides déjà de rosée. Loulou portait à la main son chapeau ; en l'enlevant de sa tête, sa chevelure s'était dénouée ; elle ne s'était pas donné la peine de la relever : — Bah ! à la campagne ! avait-elle dit. Ses longues tresses flottaient donc librement sur ses épaules , et recevaient toutes les caresses de la brise ; et , sans mot dire, extasiée, la jeune femme aspirait les arômes, écoutait les bourdonnements mystérieux, buvait au passage les bouffées d'air rafraîchissant et se livrait tout entière aux ravissements de cette fête de la nuit.
— A quoi pensez-vous ? Mignon, demanda un instant Lucien.
— Chut! fit-elle, mettant un doigt sur sa bouche. Ecoutez le concert !
On passa par l'Étoile des neuf routes , et on prit l'avenue delà Muette ; un peu plus loin, une petite allée obscure se perdait sous des massifs de
jeunes chênes , d'ormes et de frênes entrelacés , formant un dôme épais de feuillage. Ils s'y engagèrent. Un tronc d'arbre était abattu en travers de l'étroit sentier.
— Asseyons-nous là, dit Loulou.
Lucien prit sa main , la garda dans la sienne et s'assit à ses côtés, si près qu'il sentait battre le cœur de la jeune femme; il le sentit battre plus fort un instant, et la main qu'il pressait tendrement se dégager et se porter à la hauteur des yeux. Quand il alla l'y rechercher, une grosse larme roula sur ses doigts.
— Qu'avez-vous , chère enfant ? lui demandat-il inquiet.
— Oh ! tenez , laissez-moi pleurer, réponditelle ; depuis un quart d'heure, je me tiens à quatre pour ne pas éclater; c'est plus fort que moi, j'étouffe! Laissez-moi pleurer, ce ne sera rien !
— Vous avez un chagrin? reprit le poëte avec une tendre sollicitude ; il me le faut ! Voyons , cela n'a-t-il pas été convenu ainsi ?
— Un chagrin?... Oh oui, j'ai un chagrin! Mais vous n'y pouvez rien, mon pauvre ami ! J'ai le chagrin de vivre, voilà tout ! Ce n'est pas votre faute !
— Vous?., vous?... le chagrin de vivre?... Mais vous êtes jeune , mais vous êtes belle, et fêtée, et heureuse! et vous regrettez la vie!... Mais c'est,
24 Coûtes amoureux.
au premier chef, de l'ingratitude envers la Providence.
— Ah oui ! fêtée et heureuse ! fit Loulou. Vous ne me connaissez pas encore ; je vous pardonne bien de me dire ces choses-là ! Oh mon Dieu ! ajouta-t-elle , c'est donc vrai qu'il y a des cœurs sincères qui nous jugent heureuses ! Tenez, Lucien , voyez cette nuit ; tout est calme et harmonieux ! Il passe des bouffées de bonheur à travers cette nature enchantée et radieuse! Eh bien, il y a par le monde des cœurs qui sont calmes et harmonieux comme cette nuit ! Sentez ces parfums si doux, si suaves , que livrent à l'air les fleurs chastes du printemps ; eh bien ! les âmes en paix avec Dieu et avec tous doivent exhaler des parfums pareils. Oh ! heureuses , celles-là ! Nous , nous sommes tout nuages et tempêtes ; la vie, pour nous, est une houle perpétuelle. Toutes jeunes , nous étions bonnes aussi ; nous aussi nous aurions pu être heureuses dans le calme ; souvent nos mères ne l'ont pas voulu; plus souvent, la misère nous a prises et nous a déshabillées, et elle a amené près de nous un homme à tête de satyre qui nous a dit que nous étions belles , et que la beauté c'est l'argent, et l'argent toutes les félicités de ce monde. Et irrévocablement , sans merci , nous avons été lancées dans les tourbillons d'où Ton ne sort que honteuses et flétries! Ah ! oui, heureuses !
parlons-en ! Oh Lucien ! si vous étiez miséricordieux, vous ne me diriez pas ces choses !...
— Pauvre enfant ! fit le jeune homme ému, en lui prenant les mains, pardon, pardon !..
— Oh ! je la hais , cette vie-là , interrompit Loulou avec véhémence; je la hais ! Oh ! misère! Quand je pense que je ne suis rien qu'un corps banal au service du premier venu, après une cour qui dure juste le temps d'une proposition et d'un marché ! Moi qui ai pourtant comme les autres reçu un cœur et une âme! Hélas! qu'est-ce qu'on en a fait?... Oh! être attachée toute sa vie à la vanité dequelqu'imbécilequi vous montre comme on montre les bêtes , qui vous classe dans son estime juste après son écurie , et vous étale dans sa voiture , parce qu'il faut une toilette sur les coussins pour faire remarquer la voiture! Etre gaie toujours , et montrer les dents pour éclairer les spleen de ce monsieur ; faire de l'esprit à toute heure pour que ses amis le félicitent, et du cynisme pour éveiller ses sens! Et rien qui nous relève, rien qui nous fasse aimer quelque chose! Car je sens que ce doit être bon d'aimer! Mais qui peut aimer les pécheresses ? Les pécheresses n'estimeraient peut-être pas qui les aimerait, sachant leur passé! Et puis, aucune retraite dans la vie; pas un de ces petits coins bénis où l'on peut se réfugier pendant les heures tristes ! — Amuse-nous, fille!
— Mais j'ai la mort dans l'âme! — Allons donc!... ris, bois, chante ! Nous sommes des païens épris des bacchantes ; ne nous fatigue pas de tes airs de vierge Marie!... La voilà, cette vie fêtée et heureuse ! Tenez , j'allais quelquefois aux Tuileries ; je n'y vais plus, parce que j'en revenais toujours les yeux pleins de larmes , et que cela irritait mon amant. Je voyais tous ces enfants roses, ces petits babys, joyeux et frais, qui couraient par les allées et venaient se réfugier dans les bras de jeunes femmes rayonnantes, qui les couvraient de baisers ! Sont-elles heureuses , ces femmes ! Il me prenait parfois de féroces envies de voler un de ces petits êtres, de l'emporter bien loin et de me refaire une vie nouvelle sous la garde de ce petit chérubin. Car, voyez-vous , Dieu n'a pas été bon! Il m'a refusé la fécondité ! Et pourtant , je le sens , la maternité m'eût réhabilitée ! Dieu ne l'a pas voulu ! La pauvre fille sanglottait de plus en plus ; la lune , perçant l'épaisseur du feuillage , avait fini par se faufiler sur le groupe des jeunes gens , comme curieuse de savoir qui pouvait troubler de sa douleur le calme de la nuit. Ainsi éclairée , Mignon était ravissante; sa belle chevelure , éparse sur ses épaules blanches , recevait du rayon de l'astre des reflets verdâtres ; pelotonnée sur ellemême , les coudes sur les genoux , la tète dans les mains , le regard noyé de larmes , on eût dit
la Madeleine pleurant dans les solitudes l'amour d'un Dieu. Lucien l'enlaçait et cherchait à comprimer les soubresauts de sa poitrine ; il ne disait rien , sachant bien l'inanité de consolations banales en de certaines douleurs , il l'admirait et la plaignait ; les lèvres appuyées sur les flots de sa chevelure , il les baisait et en aspirait les parfums ; il s'en enivrait , ses artères battaient , et , dans sa tête et dans son cœur , l'amour entrait comme- en pays conquis.
— Ce n'est cependant pas ma faute tout cela, reprit Loulou. Est-ce que j'ai choisi cette vie-là, moi? C'est la vie elle-même qui m'a prise, ayant besoin d'une victime. Il y a des femmes qui ne faillissent pas ; cela leur est bien facile : jeunes filles , elles ont devant elles l'exemple de mères qui n'ont pas failli et qui leur disent : — Là est le bien , là. est le mal. Est-ce que j'ai reçu ces leçonslà , moi? Voulez -vous savoir les exemples que m'a donnés ma mère ? Voici ! Elle était belle et mariée à un brave homme qu'elle trompait effrontément, en faisant des gorges chaudes de tout ce "qu'il y a de bon et de saint dans les devoirs de la mère et de l'épouse : et tout le monde qu'elle recevait, — un monde gangrené , — de rire aux éclats de ses paradoxes , et de lui trouver beaucoup d'esprit. Moi je riais aussi de voir ainsi rire ; est-ce que je comprenais?. . . Puis , lorsque j'ai grandi , lorsque
j'ai su , — ce n'a pas été long en pareille compagnie, — j'ai rougi et j'ai eu honte pour cette femme que j'eusse voulu et que je ne pouvais respecter ; et alors j'ai entouré de caresses mon pauvre père , malgré ma mère qui m'en voulait pour cela ! Pauvre homme ! il avait du cœur ; il vivait en reclus , gardant pour lui seul sa peine , et voulant cacher ses larmes et le déshonneur de la maison à ces foules qui n'ont que raillerie pour semblables douleurs. Il est mort à la peine. Ma mère s'est remariée à un affreux homme plus jeune qu'elle : elle l'adorait; ça été son châtiment ; il la battait et il la réduisit à la plus poignante misère ; si bien qu'un jour , abandonnée , folle de désespoir, ayant épuisé ses dernières ressources , elle mit fin à sa misérable vie. Voilà ma famille ! Voilà les leçons que j'ai reçues , mon ami ! Comment voulez-vous que j'eusse pu être honnête?.. .
— Horrible ! fit Lucien frissonnant. Pauvre femme !
— Hein ! trouvez-vous que la Providence me doive une compensation ?. . .
— Et il vous la donnera , croyez-le-bien.
— Oh ! murmura Loulou , je n'y compte plus, allez ! J'ai mis le pied dans l'engrenage ; il faudra bien qu'il me tenaille et me mutile jusqu'au bout
— Pourquoi ces désespérances? demanda le poëte. Vous avez si peu parcpuru du chemin de
la vie ! Vous n'avez encore foulé que les orties et les ronces ; marchez toujours ; il y a bien sûr , làbas , des fleurs pour vous ! Que vous faut-il pour les atteindre? Un bras ferme qui puisse vous conduire vers elles , vous soutenir et vous protéger ; un brave cœur qui compatisse à vos chagrins , vous comprenne et vous aime !
— Vous savez bien que cela ne se trouve pas 1
— Qui sait ? dit Lucien.
Loulou s'était levée , avait noué ses cheveux et mis son chapeau. Elle reprit le bras de Lucien , et ils s'avancèrent dans le sentier. Pendant quelque temps encore la jolie fille resta pensive ; ensuite mille petits détails l'attirèrent , et firent diversion aux réflexions tristes ; elle courut dans les taillis vers les phosphorescences des lucioles ; puis , poussant un petit cri , elle revenait à Lucien, efjrayée par quelque froissement de feuilles ou des frémissements d'herbes , causés par des vols d'oiseaux effarés , par des mulots ou des belettes fuyant au bruit de ses pas. Et alors , elle pensait avec une certaine honte à ses confidences et riait elle-même de sa grande douleur.
— Est-ce assez bête , disait-elle, de vous ennuyer de mes jérémiades ?. . . Vous voyez que je n'y mets pas de coquetterie ! Demain , vous vous direz : Mon Dieu, quelle peut donc être cette ennuyeuse petite personne qui geint si lamenta-
blement sur les malheurs de sa vertu ?. . . Et vous filerez comme une flèche vers d'autres bois , pour fuir les larmoyeurs qui hantent celui-ci !
— Ma chère enfant , lui dit Lucien , je ne filerai nulle part qu'où vous me permettrez de vous suivre ; vous vous repentirez peut-être de votre confiance d'aujourd'hui ; mais , consentante ou rebelle , je ne vous quitte plus que vous ne soyez consolée, guérie, réconciliée avec la vie, avec l'amour, avec vous-même; vous m'avez donné charge d'âme ; je ne déserterai pas !
— Oui , oui , je la connais ! exclama mademoiselle Mignon , en sa syntaxe aventureuse. Ah ! que vous êtes bien tous les mêmes ! Un peu plus , un peu moins de style , voilà tout.
— C'est égal, ajouta-elle en lui pressant cordialement la main , je vous remercie bien de ce que vous me dites-là ! Si c'était vrai, ce serait trop beau! Et d'ailleurs ,! aurais-je longtemps le courage de me laisser être heureuse?. . .
Elle se mit de nouveau à courir dans les taillis en chantant le Ti ti la ri ti qui était en grande vogue en ce temps-là , et qui a fait la gloire de feu mon pauvre ami Paul Blaquière , musicien français.
Un instant , comme elle était au bras de Lucien, sous une voûte plus épaisse et très-obscure , une
grande ombre blanche se dressa près d'elle et la frôla en passant.
Elle poussa un cri étouffé , et , tremblante comme une feuille , se jeta au cou de son cavalier, et se serra contre lui , cherchant un refuge et implorant une protection.
C'était simplement un braconnier qui revenait de tendre des collets, et qui, sa veste sur les bras, et les pieds nus , marchait sans bruit dans les mousses.
— Dieu ! ai-je eu peur ! dit-elle , lorsqu'elle fut remise de sa frayeur.
— Veuillez remarquer que vous vous êtes réfugiée dans mes bras, fit Lucien. Je vois avec plaisir que nous commençons à comprendre nos fonctions mutuelles; j'inaugure celles de protecteur !. . .
— Comment l'entendez-vous ?
— Dans l'acception la plus large que vous voudrez bien lui donner !
— Vous y tenez ?
— Parbleu !
— Alors, mon pauvre ami, il vous faudra de fameuses rentes!. . .
Et elle se remit à vagabonder , à bondir comme un faon , éveillant de ses chansons les échos paisibles de la nuit. Comme le coucou continuait jeter son cri avec la régularité d'une horloge frap-
pant les minutes , elle fut prise d'un fou rire , et s'adressant au chanteur , elle lui cria :
— Imbécile !
— Quelle drôle de bête ! continua-t-elle; et quelle singulière mission il a reçue là ! Je n'ai jamais pu aller en forêt sans entendre l'avertissement de ce moraliste lugubre. Pour moi , ça m'est égal , mais pour les hommes ! ... Ne vous semblet-il pas qu'il joue dans les bois le rôle folâtre du trappiste , qui n'ouvre la bouche que pour vous dire : Frère, il faut mourir ! Avec cela que c'est fait pour donner de la confiance ! Mon avantdernier amant m'a quittée pour avoir été sermonné ainsi pendant deux heures par un coucou. Il appelait cela un avertissement du ciel , l'idiot ! Il est arrivé chez moi comme la foudre, et dame , comme je ne l'attendais pas , je ne lui devais rien, n'est-ce pas ? Il s'est fâché malgré cela , et m'a plantée là , la veille du terme , pour installer chez lui une femme qui n'a pas dans la bouche une dent qui ne lui coûte une facture de Fattet , et si bête ! si bête ! . . . Si encore ce garçon avait eu le Capitole à garder , cela eût justifié son choix ! . . .
De confidences en bavardages , de promenade sentimentale en courses vagabondes , de larmes en éclats de rire , le temps avait fui , et il était une heure du matin lorsque le couple regagna l'hôtel du Séraphin.
MADEMOISELLE MIGNON. }j
Comme Lucien se disposait à prendre congé de sa nouvelle amie , Loulou le retint.
— Nous n'allons pas nous quitter comme cela , lui dit-elle; donnez-moi encore une heure ou deux ; je vais vous faire une tasse de thé , je vous chanterai faux quelques romances, et vous me direz des vers; voulez-vous?
Ainsi fut fait ; on s'installa dans la chambre de mademoiselle Loulou qui fit du thé , et s'accompagnant sur un piano chimérique, chanta délicieusement faux , comme elle s'y était engagée , de ces charmantes petites poésies de confiseurs qui donnent tant à rêver aux demoiselles des notaires ; puis Lucien dit quelques-uns de ses plus jolis vers ; il improvisa même sur l'album de Loulou un sonnet qui ne valut jamais à lui seul unlong poëme.
Tandis qu'il se livrait à ce travail, mademoiselle Loulou disparut tout d'un coup; lorsqu'il eut achevé le dernier vers et qu'il la chercha des yeux , les rideaux du lit étaient fermés ; ils se soulevèrent un instant , et un bras atteignit sur la table la bougie qui fut immédiatement éteinte.
— Attendez , dit-elle , ne bougez pas ; je m'installe pour mieux écouter vos vers.
Et, dans l'obscurité, on entendit le froufrou des robes et des jupons qui tombaient et que l'on accrochait à des patères,
Cette façon d'agir, dépourvue d'austérité , donna à réfléchir au poète. Il ne connaissait pas Loulou de bien longue date , et ne savait trop que penser de ce sans-façon , plus formidable bien souvent que les pudeurs excessives et que les défenses cruelles. On a rarement garanti un verger du maraudage en prévenant les voleurs que la propriété est garnie de pièges à loups , ou en armant les crêtes des murs de tessons de bouteilles. Cependant , quelque expérience disait bien aussi à Lucien qu'en beaucoup de cas cette suppression de la lumière pourrait être une invite , un signal , ou tout au moins signifierait qu'on ne redoute qu'à moitié le péché , puisque , si bien caché , il est à moitié pardonné.
Ces réflexions aidant , et aussi un véritable feu d'artifice d'étincelles électriques , il se dirigea à tâtons vers le lit et étendit les mains pour saisir les tentures.
Mais un craquement se fit entendre ; une allumette éclata près du nez de Lucien , et , à sa lueur , il aperçut la charmante petite tête ironique de Loulou sortant seule d'un entrebâillement des rideaux qui , du reste , étaient très-décemment retenus sous le menton et cachaient tout ce que les convenances devaient celer.
— Ah , ah , ah ! fit-elle en riant de tout son coeur ; il paraît que nous connaissons notre réper-
MADEMOISELLE MIGNOti. 35
toire , jeune Don Juan ! . . . Mais , moi aussi , je suis au courant de notre cœur humain ! Lucien voulut s'excuser,
— Tenez , interrompit-elle après s'être mise au lit , asseyez-vous là , près de moi ; vous allez me lire vos vers ; vous me direz de jolies choses ; je m'endormirai ; alors, vous m'embrasserez au front et vous irez vous coucher chez vous ; et faites de bons rêves , comme je vais en faire !
Obéissant et résigné, Lucien prit une chaise, s'assit près du lit, saisit la main que la jeune femme laissait pendre , et commença sa lecture.
— A propos , dit encore Loulou , n'oubliez pas de souffler la bougie en vous en allant !
Un quart d'heure après , mademoiselle Mignon dormait d'un sommeil d'ange , ses jolies lèvres roses entrouvertes , et souriant à quelque songe heureux..
Lucien la baisa bien doucement au front, la contempla avec ivresse , alla à la porte et revint la regarder encore , et se décida enfin à s'arracher à cette vision délicieuse et aux voluptueuses effluves qui voltigeaient dans ce palais d'Armide.
Il sortit , ivre , fou , plein d'espoirs et de rêves , le cœur gonflé , le sang bouillonnant , et heureux, bien heureux !
Séraphin , en caleçon et en bonnet de coton , et armé d'un formidable trousseau de clés monumen-
taies , vint lui même lui ouvrir , et du seuil de la porte , lui envoya un sourire fin qui n'était peutêtre pas exempt d'une certaine amertume.
Le lendemain , Lucien loua une calèche et emmena de bonne heure Loulou à travers bois. Ils allèrent déjeuner d'œufs frais et de lapin sauté à Maisons , sous une tonnelle , et Loulou dédaignant les grands crûs , ne voulut boire qu'un petit vin blanc aigrelet qui eût fait sauter les chèvres, et qu'elle déclara un nectar incomparable. Puis on attela de nouveau et on courut à l'aventure dans la forêt , tantôt en voiture , le plus souvent à pied. Pour rendre hommage à la vérité , il faut bien avouer que la simple amitié , sans arrière-pensée, de Lucien , s'était sensiblement transformée depuis la veille , et que le platonisme arborait de nouvelles couleurs. Mais comment eût-il pu en être autrement? Sans préméditation , les mains s'étaient pressées; la brise malicieuse avait emmêlé les cheveux , et Avril chantait à ces cœurs printaniers l'hymne amoureuse des bourgeons et de la sève. Aussi était-ce un spectacle étrange et scandaleux , pour les honnêtes familles qui se rencontraient dans les allées du bois , que ces deux jeunes gens
en voiture découverte, s'appuyant l'un à l'autre, à la face du ciel et des hommes , et murmurant à l'oreille l'un de l'autre les éternelles et sublimes folies des cœurs amoureux.
— Si vous le vouliez , pourtant , soupirait Lucien , ce bonheur d'aujourd'hui ne finirait pas ! Si vous vouliez m'aimer un peu ! . .Ne pourriezvous pas m'aimer un peu ?. . .
Loulou disait oui dans un regard , et un baiser , comme un point d'exclamation , terminait la confidence.
Une parenthèse était ouverte par le cocher , impassible sur son siège , et bien indifférent à ces expansions qui lui étaient , par la longue habitude de les entendre, devenues familières et fastidieuses, comme à un officier sa théorie.
— Hue donc! biquard ! . . . criait-il à son cheval, en appuyant d'un coup de fouet son conseil énergique.
C'était merveille aussi de les voir sauter de voiture , s'engager dans les étroits sentiers qui bordent les allées carrossables , puis s'enfoncer et se perdre sous les voûtes ombreuses , marchant entrelacés , les pieds plongés dans les mousses , baignés dans le verdoiement du feuillage. Tous deux se sentaient pris d'immenses attendrissements; Loulou se dérangeait pour un insecte , elle dégageait un bouton de rose des bois des roses mortes qui l'en-
touraient ; elle émiettait du pain dans les allées , pour que les oiseaux eussent leur part aussi de richesse en ce jour de bonheur ; Lucien , lui , eût embrassé la nature entière dans une seule et sympathique étreinte ; il ne parlait pas de la prose , il chantait des vers : ce couple de Parisiens habitués aux fiévreuses jouissances de nos générations mordues par l'ennui , se délectaient dans un bain de calme et pur bonheur, de rêverie douce , d'aspirations superterrestres , et filaient l'idylle comme de simples bergers de Théocrite ou de Longus.
Quand on fut descendu de voiture , à l'entrée de la terrasse , près du pavillon Henri IV , Loulou dit à Lucien !
— Mon ami , j'ai la tète pleine de toutes sortes de choses qui bourdonnent , qui bourdonnent ! . . . Et, s'il faut vous l'avouer, je sens aussi dans le cœur un gros poids qui m'étouffe ! . . . Voyez-vous, moi je ne suis pas habituée au surnaturel ; il faut que vous me laissiez seule un peu , pour que j'essaye de m'en rendre compte.
— Oh ! . . . déjà ! . . . fit Lucien d'un air de reproche.
— Mon bon Lucien , pardonnez-moi , répliqua Loulou ; je suis un peu fantasque , ne me contrariez pas ! Parole d'honneur , j'ai besoin de me promener un peu toute seule ! Tenez , je vais sur la terrasse; vous pourrez me voir encore. Et puis,
mon ami , il ne faut pas abuser , même des bonnes choses! . . .
— J'aurais bien mauvaise grâce à être exigeant, reprit le poëte ; ne m'avez-vous pas donné déjà les quinze ou vingt meilleures heures de ma vie? Qu'il soit donc fait comme vous l'entendrez ! . . .
— Merci ! fit Loulou, lui tendant la main. Lucien la prit , mais avec une certaine expression de regret et d'impatience.
— Le diable soit de ces bourgeois qui envahissent le parterre ! dit il. Oh ! les gêneurs ! . . .
— Et pourquoi cette grande colère?
— Parce qu'ils me privent de vous dire adieu autrement qu'avec une poignée de main ! . . .
— Ce n'est que cela? dit Loulou en riant. — A la campagne?. . .
Et sautant au cou de Lucien , devant nombre de familles sages qui les regardèrent effarées , elle lui donna deux baisers sonores , et partit d'un pied léger pour sa promenade solitaire.
Lucien entra au pavillon Henri IV , et se plaça à une table d'un petit salon d'où l'on découvrait tout le cours de la terrasse. Pour rien au monde il n'eût voulu perdre de vue un seul instant sa charmante amoureuse. Et là , naturellement , tout en suivant des yeux le chapeau blanc de Loulou qui s'avançait sous les ormes , il fut comme vous , comme moi l'eussions été à sa place en sa disposition
d'esprit, envahi par un sentiment d'admiration attendrie par le sublime spectacle qui se déroulait à ses yeux. Et il y avait bien de quoi , vraiment ! car rien n'est plus merveilleusement beau , aux joyeux jours d'avril , que l'immense panorama ensoleillé , étalé aux pieds de ce nid de verdure qu'on nomme Saint-Germain.
C'est la grande plaine, avec ses prairies émeraudées à travers lesquelles glisse lentement , lentement , avec majesté , la rivière bleue où se mirent les hauts peupliers , et dont les méandres capricieux reflètent ça et là les éclats somptueux du soleil. Ici, là, partout , de joyeuses villas blanches, éclatantes , pendues aux flancs du coteau qui descend de la terrasse à la Seine ; à quelques-unes , des vitres qui brillent de lueurs d'incendie. Dans la prairie marchent de grandes ombres projetées par les nuages ; à côté s'étale une vaste nappe de lumière ; les bourgeons d'avril rougissent au faîte des chênes et des ormes et semblent s'embraser sous les rayons de feu ; la base des arbres est obscure , et, dans ce fond noir , les promeneurs passent comme des ombres indécises et mystérieuses, avec démolies ondulations. Là-bas, l'horizon bleu, violet , nacré , avec ses mille petites facettes argentées qui se mirent dans le fleuve ou s'accrochent au rocher. Et partout , des pépiements d'oiseaux, des brises et des parfums; notre poëte , en sa qua-
lité de poète et d'amoureux , avait certainement bien le droit d'être attendri.
Et parmi les promeneurs , Lucien suivait toujours un point lumineux , un chapeau , un ruban qui voltigeait comme un papillon blanc dans la pénombre.
Et , même de ce lointain , il lui arrivait des effluves magnétiques , comme si sa lèvre se posait sur le col onduleux de sa bien-aimée !
Tout à coup , comme il voyait Loulou , maintenant en pleine lumière , approcher de l'extrémité de la terrasse, un cheval blanc déboucha au petit galop de la Grille Royale , et s'arrêta court tout près de la promeneuse. Un militaire le montait; on apercevait un pantalon rouge ; le haut du corps était bleu de ciel et des scintillements métalliques dénonçaient les franges d'or des épaulettes ; à n'en pas douter , c'était un officier des lanciers de la garde, alors en garnison à Saint-Germain.
Pourquoi cet officier de lanciers avait-il arrêté brusquement son cheval à la hauteur de Loulou?
— Quelque galantin de caserne , qui ne peut laisser passer une jolie femme sans lui débiter des fadeurs ! pensa Lucien. J'espère que Loulou va le bien recevoir ! . . .
Mais Loulou ne paraissait ni trop effarouchée ni trop hautaine. On voyait de là des mouvements
qui pouvaient bien être des échanges de poignées de main.
— Que veut dire ceci ? 'se demanda le jeune homme , subitement inquiet et recevant au cœur un premier coup douleureux.
Alors , — ô souffrance ! — il vit le cavalier faire une volte , marcher au pas tout près de Loulou , et celle-ci tourner avec lui par la grille royale pour entrer dans la forêt.
— Ah ! . . ceci est trop fort ! . . exclama Lucien. Et tous les serpents de la jalousie , éveillés en son sein , commencèrent ce martyre que , plus ou moins , chacun de nous a connu. Il se mit à courir à travers bois et n'aperçut rien de rien : il revint à toutes les portes et interrogea tous les gardes ; personne ne put le renseigner ; il retourna dans chacune des grandes avenues : aucun résultat ; il fouilla tous les horizons et ne vit rien; il maudit les femmes , accusa la Providence, jura , insulta le ciel , les arbres , les fleurs , écrasa un grillon qui se trouvait à portée de sa botte , puis , harassé, s'étendit sur l'herbe , la face contre terre , et se mit à pleurer comme un enfant.
Quand il se releva , il entendit onze heures son-
ner au château, Il rentra en ville et passa au pavillon Henri IV pour s'informer si une dame était venue l'y chercher dans la soirée ; les garçons n'avaient vu personne. — Peut-être aura-t-elle laissé un mot chez moi , pensa-t-il , et il se hâta vers son appartement. Mais chez lui il n'y avait eu ni visite ni lettre.
— Allons , c'est bien fini ! dit-il. Où diable avais-je la tête de supposer qu'elle pût mieux valoir que les autres , et qu'il y avait dans ce cœurlà quelques cordes encore qui ne demandaient qu'à vibrer?... Au diable la poésie!... Nous nous figurons toujours que le monde est peuplé de Marions qui n'attendent qu'un Didier pour se refaire une virginité ! . . . Mais pourquoi m'avait-elle parlé ainsi?... Pourquoi m'avait-elle montré de la douleur pour sa vie passée?. . . Pourquoi m'avait-elle fait la plaindre?. . .
— Pourquoi aussi tant de charme? continuaitil en soupirant . Oh ! c'est mal à elle de m'avoir donné tous ces rêves , pour me laisser ainsi tomber lourdement du nuage dans la fange! Puisqu'elle me confiait tout , ses peines et ses hontes , pourquoi ne m'avouait-elle pas cet amant avec lequel elle avait un rendez-vous , pour lequel elle m'a laissé là, ce soir, dans une position ridicule? Pourquoi ne me le disait-elle pas , aujourd'hui surtout, quand , pendant toute la journée, je lui
confiais toutes les chères folies dont mon cœur débordait?... Que ne m'arrètait-elle , alors?... Fallait-il donc une dose bien surprenante d'honnêteté pour me dire : Mon ami ! trêve à vos beaux projets ! L'avenir n'est pas à nous ; je ne suis pas libre ! . . . Quel réceptacle de bassesse et de fausseté que le cœur de toutes ces femmes?. . .
En monologuant ainsi , il s'était étendu sur son lit et appelait le sommeil ; mais la pensée anxieuse veillait , et le sommeil ne venait point.
Et il se demandait où pouvait être Loulou à cette heure et ce qu'elle faisait; et devant ses yeux passaient tous les tableaux enfantés par le soupçon : la femme aimée aux bras d'un rival , lui racontant au milieu d'éclats de rire les folies qu'avaient dites et faites pour elle tous les sots qui l'avaient adorée. Et alors il lui prenait des rages folles ; il se levait , fumait comme une locomotive et s'entourait de flocons épais dans l'espoir de cacher les images désespérantes qui voltigeaient autour de ses yeux.
Enfin , mordu par toutes les bêtes fauves de la jalousie , et porté , comme on l'est toujours fatalement , à mesurer le fond même de son malheur, dût la preuve lui coûter la vie , il en arriva à la réflexion qu'il eût dû faire en commençant , à savoir que s'il tenait à s'assurer de ce que faisait Loulou , le plus simple était d'aller chercher ses renseignements là où il pourrait le plus probable-
ment les trouver , c'est-à-dire chez Loulou ellemême. Et il s'élança du côté de l'hôtel du Séraphin.
Il y avait longtemps déjà que le sommeil des justes était descendu sur la ville de Saint-Germain. Il était près d'une heure du matin , et chacun sait qu'en province les viveurs les plus orgiaques arrêtent leurs débordements à onze heures. Les rues étaient donc désertes à lutter de solitude avec le Sahara lui-même.
Un seul être vivant peuplait la rue de Paris quand Lucien y arriva.
L'hôtel du Séraphin donne sur les casernes ; une guérite s'élève en face de la porte d'entrée même de l'hôtellerie de maître Robert. Devant cette guérite se promène un factionnaire , gardien vigilant de la colonie militaire et de l'ordre public.
Le soldat qui montait sa faction à cette heure était vraisemblablement fantaisiste et quelque peu épicurien ; car il avait appuyé sa lance contre le mur , s'était débarrassé de son sabre et de son shapzka qu'il avait remisés dans la guérite , et , assis sur le plancher de sa maison de bois , fumait un cigare avec la désinvolture nonchalante qu'il eût prise au boulevard des Italiens. Au fait , que vouliez-vous que fît de mieux ce philosophe , par cette belle nuit tranquille et dans cette vaste rue solitaire?
Naturellement, Lucien était bien trop préoccupé
pour faire la moindre attention à un factionnaire qui se donnait d'ailleurs si peu de peine pour se faire remarquer.
Il s'appuya donc contre le mur de la caserne et se mit en observation.
La fenêtre de Loulou était éclairée ; les persiennes n'avaient pas été fermées, non plus les grands rideaux ; la lumière éclatait à travers la mousseline des rideaux de croisée.
— Ils sont là ! se dit Lucien ; ils sont là. . . ensemble! comme je les voyais tout-à-l'heure en songe ! . . . Elle lui raconte tout ce que je lui ai dit aujourd'hui , et tous deux rient de ma sottise et de ma naïveté! . . . Oh ! si c'était vrai ! . . .
Et il poussa un rugissement qui fit se retourner le factionnaire.
— Que peut faire ici ce monsieur? se demanda ce dernier. Fantaisie d'ivrogne , sans doute ! . . . Il ne faut pas déranger un honnête homme dans cet état folâtre !
Agité comme il l'était , Lucien ne pouvait continuer longtemps en place son espionnage ; il se mit à marcher de long en large , s'arrêtant pour prêter l'oreille, épiant tout mouvement qui aurait pu se produire dans la chambre. Mais il n'entendait et ne voyait rien. Un instant, cependant, il crut voir une silhouette se profiler sur les rideaux. Furieux , il ramassa une pierre , résolu à briser les
vitres pour porter le trouble au milieu de ce duo maudit. Mais il laissa tomber sa pierre ; il s'était aperçu que ce qu'il avait pris pour une ombre n'était autre chose qu'un simple balancement des rideaux d'étoffe légère que le moindre souffle agitait.
— Il n'est pas gris ! se disait le lancier l'observant ; alors , que peut donc faire ici ce monsieur?
— Oh ! ce doute est affreux ! monologuait en même temps Lucien. Si pourtant tout ce que je pense n'était qu'un mauvais rêve!. . . Car enfin , qui m'assure que cette pauvre fille que j'accuse soit réellement la maîtresse de cet homme?. . . Je n'ai rien vu , en somme ! . . . Elle est partie avec lui dans le bois ; mais qu'est-ce qui empêche qu'elle ait été suivie malgré elle? Un homme s'acharne sur les pas d'une jolie femme et l'obsède de ses galanteries; ce n'est pas la faute de la femme; c'est souvent une raison même pour se rendre odieux et impossible auprès d'elle ; que diable ! les femmes ne se cueillent pas ainsi par le grand chemin, comme les marguerites sur les berges des fossés ! . . .
— C'est égal, ajoutait-il, tous ces raisonnements ne chassent pas le soupçon ! Je ne connaissais point cette torture ! . . . Décidément , le mal est sérieux ! . . . Mais comment faire pour m'assurer?... Je ne puis pourtant pas passer la nuit
ainsi pour arriver à un résultat ! . . . Je ne puis entrer ; sonner à cette heure , cela réveillerait tout le monde , et un amant aurait vingt fois le temps de disparaître avant qu'on vînt m'ouvrir ! . . . et puis , à tout prendre , Loulou a bien le droit de recevoir qui bon lui semble et de m'envoyer promener si je me permets de lui demander des comptes ! . . .
Une idée lumineuse vint poindre alors dans le cerveau du jaloux.
L'hôtel du Séraphin est une vieille maison Louis XV ; le premier étage , celui qu'habitait Loulou , n'est pas très-élevé , et devant la croisée de la jeune femme règne un balcon en corbeille , rattaché au cintre de la porte cochère par des ornements à saillies épaisses très-favorables à une escalade; de plus, les assises de la porte sont séparées entre elles par des nervures qui forment une échelle de facile ascension. Lucien , jeune , leste , impérieusement poussé vers ce balcon , eut bientôt mesuré les avantages de la position et décidé l'assaut.
Comme il mettait le pied sur la première nervure , une main se posa sur son épaule. Il redescendit vivement , et , se retournant , il vit près de lui le lancier philosophe.
— Pardon , monsieur ! lui demanda celui-ci avec une courtoisie infinie ; seriez-vous assez bon
pour me dire si vous montez à ce balcon pour voler ou pour assassiner?
— Oh ! je vous en prie , monsieur, dit Lucien d'une voix suppliante; ne me trahissez pas, ne m'empêchez pas de poursuivre un projet d'où dépend mon repos ! . . .
— Mais comment donc ? monsieur ! interrompit le militaire ; si vous me donnez votre parole que vous n'avez pas de mauvaises intentions sur la vie ou la propriété d'autrui. . .
— Je vous le jure , monsieur ! . . .
— Alors , mille pardons de m'être mêlé de vos affaires ! Mon excuse est dans la consigne que j'ai reçue, d'empêcher que ces actions légères ne soient commises dans les environs de mon poste ! . . . Mais du moment où vous m'affirmez qu'il n'en est rien. . .
— Oh ! rien , je vous assure ! . . .
— Je ne me permettrai pas de mettre en doute votre parole ; et même , si vous voulez bien que je vous aide à grimper. . .
— Merci ! . . . merci ! . . . dit Lucien en lui serrant la main avec effusion.
— Oh ! mon Dieu , je sais bien ! poursuivit le lancier en poussant et en soutenant l'amoureux ; on a comme cela des besoins de grimper à des balcons! c'est nerveux!... Ça se fait beaucoup en Espagne, monsieur?. . . On a inventé pour cet
exercice des échelles de soie pas plus grosses que cela, qui tiennent dans un gousset de gilet... Vous y êtes?. . . Bon !. . . Pardon encore , monsieur, de mon intervention.
Lucien enjambait le balcon.
Il se précipita à la fenêtre et colla son visage aux vitres. Et il vit. . .
Mademoiselle Loulou dormait , souriante , dans le calme d'une belle âme ; le sommeil lui était venu si vite , qu'elle avait négligé d'éteindre sa bougie. Son bras potelé et marmoréen sortait du lit, et sa main s'appuyait sur un bouquet qui trempait dans un vase ; c'était un bouquet de fleurs des champs qu'avaient cueilli les amoureux pendant leur promenade. Rien n'était plus charmant que cette ravissante petite tête d'enfant , calme , heureuse , jetée en pleine poésie des songes , que cette jeune et merveilleuse créature cachée dans ses voiles, et dont la main mignonne caressait des fleurs.
Ce fut une vision d'un autre monde pour Lucien ; il joignit les mains comme dans les extases de l'admiration.
— Pauvre chère enfant! murmurait-il, elle s'est endormie tenant à la main mes fleurs ! . . . Et moi , fou , qui la soupçonnais ! . . .
Il redescendit le balcon avec l'agilité d'un chat ,
et dégagé de ses tortures, libre, les poumons dilatés, il reprit rayonnant le chemin de sa maison.
En passant près du factionnaire , il lui saisit les mains , et les serrant à les briser :
— Merci ! oh merci ! lui dit-il ; si vous saviez comme je suis heureux ! . . .
Et pendant le trajet de l'hôtel à son logement , il chanta à tue-tête aux étoiles les morceaux les plus brillants du répertoire.
— Décidément, se dit le lancier en le voyant partir, cet homme est fou ! Nous avons de ces caslà dans les hôpitaux.
Et il se réinstalla sur le pas de sa guérite et continua à fumer son cigare.
La fenêtre de Loulou brillait toujours. Malgré les conclusions qu'il avait tirées de l'escapade de Lucien et son opinion sur l'état mental de ce singulier rôdeur de nuit , cette lueur persistante ne laissait pas que de l'intriguer énormément.
— Il est pourtant évident , réfléchissait-il , que ce troubadour en délire est monté là avec un but !.. . Que diable peut-il être allé voir à travers cette fenêtre?. . . C'est qu'en vérité il a grimpé là
comme chez lui !.. . C'est donc bien facile d'escalader ainsi les balcons?. . .
Et, s'approchant de l'hôtel , il examina avec une attention scrupuleuse les moyens d'ascension qui avaient décidé Lucien.
— Parbleu ! se dit-il , ce n'est pas bien malin ! Un enfant en ferait autant!. . .
Il se promena de long en large , les yeux fixés sur la fenêtre, et de plus en plus désireux de savoir ce que pouvait éclairer la lueur mystérieuse. Au bout de quelques minutes , il n'y tenait plus.
— Eh! que diable! s'écria- 1- il, pourquoi n'irais-je pas voir aussi?. . .
Et, sans plus d'hésitation , il se mit en devoir de grimper à la muraille. Comme il enjambait le balcon, ses éperons grincèrent contre le fer et firent un bruit qui réveilla Loulou.
Alors elle aperçut une forme humaine qui se dessinait derrière ses vitres.
Elle poussa un cri de frayeur ; mais, bientôt remise, elle s'élança demi-nue de son lit et courut à la fenêtre , qu'elle ouvrit bravement. Cela avait été rapide comme la pensée , si rapide que le lancier n'avait pas eu le temps de se dissimuler.
— Qui êtes-vous? que voulez-vous ? demanda Loulou.
Le jeune homme resta quelque temps sans répondre. Ébloui par cette apparition , il restait muet
d'admiration devant cette beauté qui laissait deviner sous les plis blancs des merveilles sculpturales , en même temps que la tête rayonnait d'intelligence et de charme parisiens.
— Que voulez-vous? répéta Loulou avec impatience. Me voler? C'est temps perdu!
— Madame!. . .
— Je loge en garni , mon cher monsieur ! Adressez-vous à l'hôtelier, au rez-de-chaussée, première porte à droite.
— Madame , dit enfin le militaire , je vous en supplie, ne me faites pas l'injure de me croire un malfaiteur !
— Mais alors, comment expliquerez-vous votre présence ici? Est-ce donc une vie, cela, d'escalader les balcons et de venir inspecter les intérieurs?. . . Monsieur est peut-être de la police.
— Dieu m'en garde ! madame. Je suis le factionnaire d'en face et j'ai mission de veiller à l'ordre public.
— Mes compliments ! interrompit Loulou en riant , car elle commençait à trouver la situation originale ; voilà une mission bien remplie !
— J'avoue que les apparences ne me sont pas favorables. Passons : on n'est pas parfait. Mais je suis vraiment au désespoir , madame , d'avoir troublé votre sommeil , et je vous en demande bien humblement pardon. Vous ^m'excuseriez à
coup sûr si vous saviez les motifs qui m'ont hissé jusqu'à votre fenêtre.
— Voyons vos motifs, dit mademoiselle Mignon. Le lancier lui raconta alors l'étrange épisode de
Lucien , ses allées et venues , ses rages , son escalade , ses cris de joie et son bonheur lorsqu'il était descendu du balcon.
— Et mon Dieu! madame, continua t-il , je n'ai pu résister au désir de voir, de mes yeux mêmes, ce qui pouvait ainsi faire passer ce monsieur des fureurs homicides aux joies délirantes. J'ai eu bien tort , en vérité , de m'abandonner au péché de curiosité , car ce que j'ai vu me troublera singulièrement la cervelle ! . . .
— C'est étrange ! murmurait Loulou. Et comment était-il , ce monsieur ?
— Grand , mince , brun , avec de petites moustaches ! . . .
— Et... mis comment?
— Il avait un paletot gris ... oh ! mais, madame, d'une affreuse coupe ! ... Et un pantalon à carreaux gris et noirs , autant que j'ai pu en juger à la lune.
— C'est bien lui !.. . pauvre garçon ! . . . se dit la dame. Comment? il est monté ici?. . .
— Ici même , où je suis , oui , madame.
— Et il n'est pas entré ! . . . L'imbécile ! . . .
Et Loulou , éclatant de rire , rentra dans sa
chambre en poussant les croisées , et laissa sur le balcon le lancier abasourdi.
— Bonsoir , monsieur ! lui cria-t-elle de l'intérieur. Rentrez chez vous. Prenez la rampe ! . . .
Le factionnaire reprit en effet la rampe, et retourna à sa guérite.
Pendant quelques minutes il entendit un bruit sonore dans la petite chambre. C'était Loulou qui s'en donnait à cœur joie ; la situation atteignait pour elle les dernières limites du comique , et elle le faisait bien voir.
Cependant le rire s'éteignit, la lumière fut éteinte et tout rentra dans le silence.
— Allons , bon ! dit le lancier , voici qu'elle se couche sans fermer sa fenêtre.
Il se mit alors à songer.
Il y a plusieurs procédés pour dépenser les deux heures pendant lesquelles le règlement force les membres subalternes de l'armée à veiller devant une guérite.
La manière classique consiste à faire de six à huit kilomètres, l'arme au bras, en parcourant un nombre infini de fois un espace de huit à dix
mètres de chaque côté de la guérite : « cela sans murmurer. » Il y a quelques variantes autorisées à cet exercice ambulatoire ; on peut rester immobile , appuyé sur son arme , ou se renfermer dans sa cabane , en regardant attentivement la solitude et en prêtant l'oreille au silence , par les petites fenêtres latérales. Je ne recommande pas ce procédé, il est honnête: mais la personnalité de l'homme y est trop effacée.
On peut encore passer son temps à graver au couteau sur les épaisses planches de chêne les noms de ses supérieurs ; jamais le sien , bien entendu. Un nom bien gravé , accompagné d'une opinion hardie ou d'un dessin dépourvu de flatterie , peut occuper plusieurs factions.
Ou bien , on peut se pelotonner dans un coin de sa guérite , fumer sa pipe si l'on a du tabac , et dormir si l'on a sommeil. Cette façon d'interpréter le règlement est en général blâmée.
Je ne parlerai que pour mémoire de la méthode inventée par le célèbre avocat, Me Charles Ledru, et qui consistait à monter sa garde dans un fiacre, les pieds dans son bonnet à poils.
Il y a bien encore d'autres façons d'agrémenter sa faction ; par exemple , aller voir sa maîtresse pendant ces deux heures , ou bien vendre sa guérite à un colon, ainsi que le fit un zéphir en Algérie. Celui-là était un romantique à tous crins.
Il eut le sort de tous les novateurs ; il fut écrasé sous la jalousie des vieilles écoles.
Ces procédés aident évidemment à passer le temps bien agréablement ; mais ils sont dangereux: il y a la patrouille , les rondes , les fonctionnaires du casernement , les conseils de guerre , toutes institutions ennemies de « l'aimable plaisanterie. » Dans notre société morose, on n'est jamais sûr de rencontrer un public qui sache apprécier le comique de haut goût.
J'ai connu aussi des sentinelles fantaisistes qui recevaient ; il y avait quatre guérites autour d'un quartier ou d'un monument : on s'invitait; un des soldats annonçait par lettre à ses camarades qu'à telle heure le factionnaire de la guérite numéro trois resterait chez lui. A l'heure dite , les trois autres arrivaient au rendez-vous ; on faisait le whist , on taillait un petit bac ; il y avait un raout à la guérite n° 3. C'était charmant.
Tous ces petits exercices , ingénieux ou coupables , sont moyens à l'usage de ceux dont l'activité physique , seule , demande un aliment.
Mais pour ceux dont l'esprit veille , dont le cerveau travaille , dont la pensée aime à se replier sur elle-même , vous figurez-vous ce que peuvent être ces deux heures solitaires, la nuit, à la lumière rêveuse de la lune , sous les millions de regards des étoiles. Alors que , dans le silence absolu de
la terre , on peut écouter les voix intérieures des passions et les sermons de la conscience , et donner audience à ses dieux ou à ses démons familiers? Comprenez-vous quelle peut être l'intensité de la pensée dans cette paix profonde , et de quelles créations fantastiques est capable la folle du logis.
Ce fut sans doute à ce travail puissant du cerveau, et aussi à une longue conversation intérieure avec son Diable-Gardien , que le lancier que nous avons présenté à nos lecteurs dut les pensées perverses qui vinrent l'assaillir, et auxquellesla ténacité de ses réflexions le força à céder , ainsi que nous le verrons tout à l'heure.
Notre lancier s'était donc mis à songer.
La vision blanche passait et repassait devant ses yeux ; cette ravissante statue de la Jeunesse , qui semblait l'œuvre en collaboration de Phidias et de Pradier , lui apparaissait comme une exhumation des temps mythologiques ; son imagination éprise de plastique voyageait en plein Olympe parmi la phalange des déesses ; il s'en fallait de si peu que Loulou ne rassemblât à l'Aphrodite! Un simple tissu , si léger, altérait la similitude et faussait la tradition!
Un mot surtout , dans la conversation qu'il avait eue avec la divinité, avait pour lui le charme d'une énigme et toutes ses facultés se tendaient pour déchiffrer l'exclamation mystérieuse.
— L'imbécile! répétait-il. — Pourquoi l'imbécile?.. .
Alors la logique , doublée d'une précoce expépérience de la vie , vint à son aide.
— L'imbécile!. . . Eh bien, oui, l'imbécile!. . . Parbleu! c'est limpide! L'imbécile, parce qu'il n'est pas entré étant en si beau chemin ! Parce qu'il y a des gens qui ne savent ni arriver à l'heure, ni profiter des occasions ! L'imbécile, parce qu'elle rêvait à lui , et qu'il eût été doux pour elle que le rêve se fît réalité ! Voilà le mystère ! Un peu d'audace, et ce monsieur était le plus heureux , le plus adoré , le plus enviable des hommes ! L'imbécile ! . . . Eh oui , elle a raison ; l'imbécile !
— Et voilà , continuait-il , une amoureuse petite femme qui voit s'envoler une illusion ; elle faisait de beaux rêves ; l'amant que la nuit lui montrait était un beau jeune homme plein de fougue qui , pour elle , eût oublié le monde , les convenances humaines, les lois divines, qui ne l'implorait pas, qui la domptait, et, de son bras puissant, l'enlevait vaincue et pâmée jusqu'à des hauteurs inaccessibles , dans les régions sublimes où s'agitent les amours des dieux. Au lieu de ce héros , elle rencontre un petit monsieur que sa maman couche à huit heures , et qui ne regarde les femmes que jusqu'à la gorgerette. C'est triste, ces choses-là ! ... Ah ! sapristi , si c'eût été moi ! . . .
ÔO CONTES AMOUREUX.
C'est pourtant déplorable de voir des hommes déconsidérer ainsi la corporation!. . .
En cet instant, le Diable-Gardien, cité plus haut , accourut et parla à l'oreille du jeune homme.
Ce qu'il lui dit , je n'en sais rien. Toujours estil que, quelques minutes plus tard, le lancier était au pied de la porte cochère du Séraphin , et que, toutes précautions étant minutieusement prises , il s'élançait à l'assaut du balcon , affectant le plus profond oubli de ses devoirs militaires.
La fenêtre de mademoiselle Loulou était ouverte , ainsi qu'il l'avait remarqué ; il la poussa , s'introduisit , et , retenant son souffle , marcha à tâtons , et arrivant au lit donna à la dormeuse un long baiser.
— Lucien ! . . . murmura Loulou dans un demisommeil , et comme continuant un rêve,
— Chut ! fit le perfide guerrier.
Comme l'aube commençait à blanchir, mademoiselle Mignon étant profondément endormie, ledit guerrier sortit avec les mêmes précautions par son chemin habituel , et regagna sa guérite.
— Ton compte est bon , Parisien ! lui dit le nouveau factionnaire qui avait été placé pendant son absence illégale , et qui se livrait à la prome-
MADEMOISELLE MIGNON. 6l
nade réglementaire avec ordre et régularité , étant un bon soldat , celui-là !
Comme il s'approchait de la porte du quartier, le brigadier de garde qui fumait la première des quarante-huit pipes de la journée , lui dit :
— Vous voilà, pratique? Allons, suivez-moi substantiellement au mazarot.
C'est le nom d'amitié des salles de police.
— C'est égal , dit joyeusement le lancier réfractaire en s'étendant sur la paille humide des cachots , cette petite fête était charmante !
Dès six heures du matin Lucien était levé. Il se rasa et soigna sa toilette ; il ne pouvait décemment se présenter chez Loulou avant neuf heures ; il avait donc deux heures et demie ou trois heures à passer avant de la revoir ; grande était son impatience , et malgré la promenade qu'il s'était imposée , malgré les mille petites occupations auxquelles il voulut se livrer pour tuer ce mortel temps d'attente , huit heures étaient à peine arrivées lorsque sa femme de ménage entra et lui remit une lettre.
Cette lettre était d'une petite écriture élégante
et fine, mais singulièrement inégale; on voyait qu'une main fiévreuse avait pu seule la tracer. Il la décacheta et lut ce qui suit :
« Mon Lucien bien aimé ,
» Je me rappelle avoir lu, il y a quelques années , une histoire bien touchante d'un poëte nommé Alfred de Musset. Cette histoire s'appelle Rolla. Le héros s'empoisonne dans les bras de sa maîtresse , et son dernier soupir s'en va dans un baiser. Le dernier vers est celui-ci :
Et pendant un instant, tous deux avaient aime'.
» Je me souviens de l'impression profonde que me fit ce vers ; je ne connaissais pas l'amour ; je sentais pourtant que la vie peut être douce à quitter au milieu des ravissements d'un amour partagé, alors qu'on sait la fragilité de ce bonheur.
» Cette pensée m'est revenue ce matin, et c'est sous cette impression toute chaude encore que je t'écris. Il me faut bien du courage, va, pour ce que je veux te dire ; dix fois j'ai commencé ma lettre et dix fois je l'ai jetée au feu ; et je pleure en t' écrivant, et depuis une heure j'ai versé tant de larmes que j'ai les yeux tout rouges et que je serais bien honteuse si tu me voyais maintenant , tant je suis laide ce matin.
» Écoute , mon bon chéri , et crois-moi bien ! Je n'ai jamais aimé que toi, je n'aimerai jamais que toi !.. .
» Et il ne faut plus nous revoir ! . . .
» Jamais , plus jamais !
» O mon Lucien ! cette nuit , je m'en souviendrai toute ma vie! Ces heures-là, si courtes qu'elles aient été , me relèvent à mes yeux ! J'ai aimé!... Si j'avais pu , comme Rolla, mourir dans tes bras et te donner mon dernier souffle dans un baiser! Ah! aujourd'hui la vie peut se traîner pour moi comme Dieu voudra ; que m'importe qu'elle soit brise ou orage? Je passe indifférente à travers l'existence, réfugiée dans mon passé si court ! J'ai aimé , cela suffit à ma vie !
» Que serait-ce demain ? dans un mois ? dans un an?... Tu ne me trouverais plus belle; tu méconnaîtrais toute entière; mon cœur n'aurait plus rien à t'apprendre. N'ayant plus d'étonnements , tu ne me rechercherais plus ; l'âme étant partie , il ne resterait plus de moi que la bête , et nous ne serions que les amants banals que toi et moi nous méprisons.
» Et puis , qui sait? Si je te trouvais toujours le même , amoureux et bon comme aujourd'hui , je n'aurais peut être pas, moi, de constance pour le bonheur. J'ai été si malheureusement élevée, que la notion du bien s'effacerait sans
doute vite en moi. Je ne suis qu'une pauvre créature perdue , et les bonnes pensées se lasseraient vite de mon hospitalité.
» Et alors, comme tu serais malheureux! Il n'y a pas à dire: larmes pour toi ou pour moi! C'est fatal!
» Non , non , ce ne sera pas !
» J'ai trouvé ce petit coin de refuge qui me manquait , cet asile contre le découragement et les désespérances ; je garde mon souvenir ; je veux revoir , toujours lumineux et charmant , ce petit point ensoleillé de mon existence ; je ne veux pas qu'on me le souille , je ne veux pas qu'on me l'obscurcisse. Non , non ! Mon Lucien , séparonsnous!
» Crois-tu qu'il ne me faille pas un courage surhumain pour me décider à ce sacrifice? Toi, du moins , qui es homme , toi qui as une famille et dont le passé n'a pas un nuage , tu es bercé par les fées souriantes de l'avenir; tu peux trouver l'amour encore , et puis la gloire , et la fortune , et le foyer, et les petits enfants ! Mais moi ! . . .
» Oh ! si la Providence voulait seulement que je fusse mère et que mon seul amour revécût dans un petit être adoré. Mais Dieu sait bien où il place ses chérubins !
» Allons , ami , du courage. Garde-moi , pour moi toute seule , tin petit coin de ton cœur ; je me
ferai toute petite , et si entière que tu me possèdes , je n'y tiendrai pas trop de place. Ne cherche pas à me revoir, tu me comprendras , tu m'as comprise ; ma détermination est inébranlable ; dans une heure je ne serai plus ici.
» Adieu !
» Ah! tiens, mon cœur éclate en écrivant ce mot ! Toute mon âme à toi , avec tous mes baisers !