‹ Mademoiselle MignonChapitre 32 sur 32 · LA CONFERENCE · texte numérisé non relu

LA CONFERENCE

le capitaine quiquengrogne. — Eh bien, merci, en voilà un métier !... Qu'est-ce qu'ils nous veulent encore?

premier capitaine. — Faut-il que le général s'embête chez lui !...

quiquengrogne. — Plus moyen seulement de faire son besigue ! Le régiment, c'est une compagnie de discipline, à présent !... Figurez-vous, je jouais avec Sauercraut; j'avais les deux valets de carreau et une dame de pique. Je le tenais. Bon ! voilà une heure qui sonne ! — La conférence ! dit Sauercraut. Ça vous trouble! Je laisse passer, il relève la deuxième dame de pique, voilà mon cinq cents flambé ! Il me fait un deux cent cinquante et je passe au comptoir!... Tout ça,

pourquoi?. . . Pour entendre M. Paroles faire des phrases ! . . .

premier capitaine. — C'est un sauteur !.. .

deuxième capitaine. — Ça n'a que cinq ans dégrade, ça voudrait déjà passer chef d'escadron!...

quiquengrogne. — Lui ?... J'en rirai jusqu'à ma retraite!...

premier capitaine. — D'abord , si l'on tient tant à causer, qu'on cause donc un peu de l'avancement; il y a long à en dire !... Quand je pense que je n'ai que le N° 2,436 sur l'Annuaire , et qu'il y en a de ma promotion qui sont déjà chefs d'escadron!... Voilà ce qu'il faudrait faire savoir au pouvoir !...

deuxième capitaine. — Ah ! si j'étais le gouvernement !

quiquengrogne. — Si j'étais le gouvernement, je mettrais la chope à deux sous !...

un lieutenant. — Voici le général.

boum , prenant place au bureau. — Messieurs , nous avons à traiter aujourd'hui une question dont personne ne contestera l'importance ; il s'agit de la diminution des jupes de tuniques , qui a marqué un si réel progrès dans l'uniforme de notre armée. Ce progrès , messieurs, nous le devons à la haute sollicitude d'un gouvernement

qui consacre ses veilles à l'amélioration du sort de tous ses officiers ! (Il se retourne et salue le buste de la Grande duchesse , placé derrière lui.) M. le capitaine Paroles, que ses études spéciales et de longues recherches mettent à même de traiter ce sujet avec tous les développements qu'il comporte , va nous donner quelques considérations historiques et morales sur cette importante mesure. Il est bien entendu, messieurs, que j'accueillerai toutes les observations que vous croirez devoir faire; effectivement, c'est en apportant chacun le résultat de nos réflexions approfondies, que nous arriverons à faire la lumière sur les problèmes les plus difficiles de notre organisation. Capitaine Paroles , vous l'avez !

paroles. — Messieurs , l'histoire du costume est l'histoire même de la civilisation ; à mesure que des besoins nouveaux se font sentir parmi les nations, la nécessité devient imminente de transformer le vêtement de l'homme dans le sens de ses besoins. Le philosophe qui suit à travers les âges les diverses modifications du costume national , loin de n'y voir que les futiles caprices de la mode, y trouve écrites , au contraire , toutes les évolutions du' progrès. Quelques considérations historiques nous feront mieux sentir la vérité de cette assertion. Je ne remonterai pas plus haut dans t'antiquité qu'aux Chaldéens.

quiquengrogne. — C'est le tort que vous avez !...

boum. — Expliquez-vous, capitaine !

quiquengrogne. — Nous sommes ici pour nous instruire, n'est-ce pas, mon général?... Eh bien , je voudrais savoir les causes déterminantes qui ont fait passer l'homme de la feuille de vigne à la première culotte !... [à part) réponds donc à cela, orateur!...

boum. — Dites-le lui , capitaine Paroles ! . . .

le lieutenant fritz. — Tout ça, des affaires de femmes!...

boum. — Effectivement!... Continuez !...

(Entrent deux sous-lieutenants animés et les cheveux fort emmêlés.)

boum. — Sacrebleu ! messieurs, vous êtes en retard !... Pourquoi?

premier sous-lieutenant , embarrassé. — Général, ma montre...

deuxième sous-lieutenant. — Général , nous nous préparions ensemble à prendre part à la discussion, et nous avons un peu oublié l'heure en agitant la question...

fritz. — Ils pelottaient, en attendant partie !...

boum. — Vous garderez les arrêts quatre jours!... [A part). Mauvais soldats !... Indisciplinés ! ..

PREMIER SOUS-LIEUTENANT [à part, ÛU 2e J. — C'est

Clémence qui va rire!

(Les considérations historiques reprennent et se poursuivent pendant une heure cinq minutes. Les sous-lieutenants font des cocottes en papier ou gravent leur nom dans la tahle. Le deuxième sous-lieutenant écrit à Julie pour la prévenir qu'elle gardera les arrêts quatre jours avec lui.)

paroles. — Messieurs, il n'y a pas longtemps encore, les diverses armes de notre vaillante armée se distinguaient par une condamnable bigarrure d'uniformes qui établissait de fâcheuses catégories. Cela était incompatible avec l'unité indispensable à une armée démocratique...

boum. — Démocratique! démocratique!... Je n'aime pas ce mot-là !... Retirez-le !...

paroles. — Je le retire !... Mais je ne ferai pas d'excuses ! ..

boum. — Je me déclare satisfait!... Continuez!...

paroles. — Dans sa haute sollicitude pour l'armée, le gouvernement, fils des immortels principes et apôtre du progrès, pensa avec raison qu'il convenait de rétablir l'égalité...

fritz. — Dans la laideur...

boum. — Parlez pour vous!... Et, sacrebleu ! n'interrompez pas l'orateur!...

paroles. — Et il remplaça tous ces costumes bigarrés par la tunique, la tunique simple et digne, sous laquelle de nobles cœurs peuvent battre aussi bien que sous les vaines dorures des uniformes répudiés!...

quiquengrogne , à part. — Si tu crois que c'est ça qui te fera passer chef d'escadron...

paroles. — Mais, messieurs , le progrès ne s'accomplit pas en un jour. Les jupes des tuniques étaient longues. Que s'ensuivit-il?... On fut obligé d'en replier les coins, de les agrafer ensemble, de telle sorte que chaque côté de jupe dessinait les retroussis rouges des habits des gardes-françaises ! C'était rappeler les mauvais jours de notre histoire, nous replonger dans le passé, et revenir aux errements des vieilles monarchies écroulées !

boum. — Capitaine, ne réveillez pas les rivalités des partis !...

paroi.es. — Pardon , général , je croyais que la discussion était libre ! . . .

boum. — Libre!... libre !... ils mettent ce mot-là à toutes sauces!... Quand ils le prononcent, ils en ont plein la bouche... Libre!...

fritz. — Mais, général...

boum. — 'N'interrompez pas!... [A part). Tou-

jours ce Fritz ! Mauvais soldat! Indiscipliné!... La honte de son escadron !...

fritz. — Permettez-moi d'expliquer ma pensée !

boum. — Vous avez la parole.

fritz. — Eh bien , général , de grands esprits se sont servis de ce mot dans des écrits que nous devons respecter tous ! Ainsi , dans l'ordonnance ne dit-on pas . « Les rênes libres... »

boum. — Arrêtez, monsieur ! N'insultez pas une femme !

fritz. — Mais...

boum. — Taisez-vous !... On ne m'en remontre pas!... Je saisis votre allégorie!... Effectivement, si l'histoire nous apprend que les mœurs de certaines reines... si, enfin, dans un pays voisin, il y a le souvenir exécré d'une Marguerite de Bourgogne...

fritz. — Mais , pardon , général , vous ne me laissez pas achever !... « Les rênes libres sur l'encolure... »

boum. — Ah!... au diable, alors !... Eh bien, on a eu tort ! . . . Je vous demande un peu ce qu'elles en font, de leur liberté, les rênes sur l'encolure !... Continuez , capitaine !...

paroles. — Ah!... ce fut alors!... messieurs,

que dans sa haute sollicitude, le gouvernement éclairé de notre bien aimée Grande-Duchesse ordonna le raccourcissement qui nous a rendu la légèreté , la sveltesse...

quiquengrogne. — Parlons de ça !. . .

boum. — Expliquez vos raisons, capitaine!...

qUiquengrogne. — Je vous les expliquerai postérieurement !... (Il sort de son banc et va se placer devant le général , face en arrière.) Voyez !...

boum. — Effectivement!... ça ouvre par derrière... Capitaine Paroles , il faudrait signaler cet inconvénient!...

paroles. — Il ne peut y avoir deux poids et deux mesures !

quiquengrogne. — Est-ce que je suis du même poids et de la même mesure que vous , maigriot ?. . .

paroles. — Capitaine!...

boum. — Allons, messieurs, pas d'aigreur dans cette discussion amicale !... Effectivement je reconnais que des formes... accusées...

fritz. — Accusées !... dites : coupables.

boum (à part.) — Toujours interrompu par ce vilain soldat !... Nous verrons tout à l'heure !...

premier sous-lieutenant. — Général , de bons esprits trouvent que nous sommes un peu trop décolletés par en bas !

3ÔO RACONTARS MILITAIRES.

deuxième sous-lieutenant. — Et cela fait venir de coupables pensées !

fritz. — Tout ça , des affaires de femmes !

un lieutenant. — Ça fait une économie au budget.

fritz. — Alors , pas de demi-mesures !

boum. — Développez votre pensée...

fritz. — Qu'on nous ramène à l'état paradisiaque !

boum. — Qu'entendez-vous par ces paroles?

fritz. — La feuille de vigne !

boum. — Effectivement. Mais, lieutenant Fritz, vous ne réfléchissez peut-être pas assez à la force de pénétration des armes nouvelles !...

premier capitaine. — Avec la fraternité universelle...

deuxième capitaine. — C'est cela ! supprimeznous ! Voici , en effet , un moyen de réduire les tuniques à rien!...

boum. — Messieurs, il est trois heures, la question me parait parfaitement élucidée. Vous êtes libres !...

fritz. — Eh bien , la tunique courte est-elle la meilleure ?

boum. — Oui, monsieur, tant qu'elle sera d'or^ donnance!...

fritz. — Et celle à jupes longues !. . boum. — Faites comme moi, monsieur! Attendez l'opinion du ministre!...

(On se retire.)

boum (allant à Fritz.). — Lieutenant, vous avez là une bien belle chaîne de montre!,..

fritz (avec complaisance.) — Oui, je fais venir cela de Paris!...

boum (furieux.) — Eh bien, sacrebleu !... Vous garderez les arrêts huit jours , pour l'étaler ainsi sur votre uniforme !... Et pas... pas... pas d'observations!... (A part.) Nous verrons bien s'il aura toujours le dernier mot !...

fritz (lui envoyant un baiser.) — Ange !!..

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