‹ Mademoiselle MignonChapitre 6 sur 32 · AME ET AZUR · texte numérisé non relu

AME ET AZUR

Oui , je vous aimerai d'un amour platonique, Madame, puisquainsi vous l'avez désiré • Les jaunes nénuphars , — on sait sa botanique, — Fleuriront désormais dans mon coeur modéré.

Aimer, tout en gagnant la couronne à Nanterre, C'est le rêve ! Jouer sans exposer d'enjeu ! Les volcans vous font peur ? — je ferme mon cratère, Et me voilà parti pour le pays du Bleu!

D'ailleurs, c'est assez gai de bayer aux étoiles : Nous irons, tous les deux , loin du monde et du bruit, Contempler les élhers assombris sous leurs voiles Et les rubis du ciel enchâssés dans la nuit;

Nous fixerons sur eux les yeux avec constance, Et puis, nous choisissant deux astres assortis , Jolis, calmes, décents, se tenant à distance, Nous leur adresserons des discours bien sentis !

Poussé par les démons qui hantent la nuit brune, Si mon bras enlaçait ton corps souple et charmant. Qu'importe? Nous n'avons pour témoins que la lune Pour les péchés cachés le monde est fort clément!

Puis , nous irons au bois, sous la feuillaison verte, Fermant l'oreille aux chants des oiseaux amoureux; Et , dans les profondeurs de la forêt déserte, Nos voix exhaleront des rhythmes langoureux.

Parfois il faut payer son tribut aux épines : La ronce nous accroche, emmêle nos cheveux ; Là-bas , pour éviter deux branches d'aubépines , Tu m'étreins tout à coup plus fort que tu ne veux ,

Et, comme un chaud baiser, ta caressante haleine M'effleure, incendiant et ma télé et mon cœur.'. . . Ne m'en accusez pas ! Toute forêt est pleine D'embûches ; tout buisson cache un sylvain moqueur!

Tout là-bas , près du lac chanté dans la romance, Perdus sous la saulée et dans l'herbe blottis , — Souvenir de légende apprise aux jours d'enfance, — Nous ferons un bouquet de bleus myosotis !

Si, parfois, tu voyais dans l'onde fantastique Ma lèvre s'égarer sur ton cou ferme et pur, Ne croyez pas, madame, à cet effet d'optique : Un brin d'herbe est tombé, le miroir n'est pas sûr!

Et tout plein de toi seul, saint amour, pure flamme, Idéal, Infini, Diaphanéité !

Nous passerons la vie à nous rechercher l'âme ! . . . Eh quoi! douteriez-vous? — Ma chère , en vérité ,

Je ne veux que (aimer d'un amour platonique ! Pourtant, si l'amour, las d'être un dieu de carton , Chiffonnait par hasard les plis de ta tunique , Que veux-tu P laissons faire ! • — et le diable ait Platon .

— De l'esprit , a-t-el le dit , mais pas de cœur ! Décidément elle est charmante !

Chardon m'a dit :

— Ça va bien! Pauvre diable!... Que de douleurs je vois à la dernière page de ce roman bête dans lequel tu débutes en plaisantant et en raillant! C'est par de l'esprit qu'on commence , c'est par des larmes qu'on finit !

— Il y a un air là-dessus ! lui ai-je répondu.

Des douleurs! des douleurs!... Pourquoi suppose-t-il que cette femme qu'il ne connaît pas manque assez de cœur pour me rendre amer le souvenir de notre amour ! Pourquoi cette insulte gratuite ?. . . Il est gai comme un trappiste, mon ami ! Je ne lui confierai plus rien !

Au diable Platon.

16 avril.

LENDEMAIN d'aMOUR.

Hier, quand tu ni entourais de tes beaux bras lassés, Le bonheur emplissait ma chambre trop étroite; Partout , en bas, en haut , à gauche et puis à droite, Voltigeaient des essaims d' Amours entrelacés

Qui me frôlaient , avec des bruissements d'ailes , Répandant autour d'eux tes parfums préférés. Tout souriait, et, comme en des miroirs fidèles, Le ciel se reflétait dans tes yeux adorés.

L'air était plein de toi; délicieux mystère, On entendait partout des échos de baisers; Nos âmes se fondaient ; nos cœurs inapaisés Dans l'extase jetés, n'habitaient plus la terre.

A travers les rideaux demi-clos et discrets, Le soleil curieux , se glissant parla brèche, Ainsi qu'un sillon d'or nous décochait sa flèche, Sans doute impatient de savoir nos secrets.

Et , tel on voit un nimbe au front d'une madone Dans un tableau gothique, ainsi tes beaux cheveux Etaient enveloppés comme d'une couronne Par l'astre rayonnant qui dardait tous ses feux.

Tout chantait, comme si les oiseaux par nichées De leur cadence alerte eussent fêté le jour; D'harmonieuses voix dans chaque coin cachées Disaient sur tous les tons : Amour ! amour ! amour!

g6 CONTES AMOUREUX.

Sibien qu'en écoutant cette joyeuse antienne, Ce doux conseil d'aimer que tout le répétait, Ton œil énamouré sur le mien s'arrêtait Et ta lèvre à nouveau s'unissait à la mienne.

aujourd'hui — qu'il est loin , cet hier trop heureux ! Les beaux amours se sont enfuis par volées, Et les bruits de baisers, et les chansons ailées! . . . Tout est muet ici; ma chambre sonne creux

Comme un tombeau. Le rêve a fui. Sombre suaire, La solitude étend son grand manteau de deuil, Et je suis gai comme un billet obituaire ! Le bonheur t'a suivi quand tu franchis le seuil! . . .

Où tes baisers d'hier, ta grâce charmeresse, Ton regard amoureux sous ton cil abaissé ? . . . Partant , vous avez fait la nuit , enchanteresse ! '. . . Tout est noir à présent!. . .

Tu n'es plus là , Circé! .

n avril.

Elle m'a répondu. Sa lettre est plus éloquente que tout le recueil de Mme de Sévigné :

« Tu te figures donc que je ne vais pas revenir,

bête?. . . Tu verras bien !

» Ta Julie. »

1" mai.

Des vers, toujours des vers! Depuis Catulle, aucune Lesbie, aucune Lydie n'a été chantée en hémistiches plus tendres. Je ne les inscris pas ici, la place ne suffirait pas. Je les réunirai en volume, sous le titre de : Ramage du cœur.

Eh bien , oui , Chardon , oui , je l'aime!

Si tu savais quelle ivresse , quels rêves , quelle félicité des anges! Je renais, je revis, tout me semble beau, adorable, les bois, les plaines, le soleil, les oiseaux, la fleuret le ruisseau ! Et c'est le printemps ! O primavera , gioventu delV annoï...

Ici Chardon, qui s'est introduit subrepticement chez moi et a ouvert mon journal , a fait suivre les lignes précédentes d'une observation déplacée que voici :

— « Profite de cette disposition d'esprit pour faire des romances; cela se vend très-bien au Ménestrel. »

Il y a des amis qui se croient le droit d'entrer de vive force dans votre vie. C'est parfaitement inconvenant et désagréable.

12 mai.

En nous promenant aujourd'hui dans les bois, elle a attrapé un petit oiseau et l'a mis dans son

foulard pour l'emporter à Paris ; le pauvre petit étouffait là-dedans.

Comme je la suppliais de rendre la liberté à ce pauvre chardonneret, elle m'a dit que c'était une joie pour elle quand elle était petite d'aller enlever les petits de leurs nids ; le père et la mère voltigeaient autour d'elle pendant longtemps, effarés, poussant de petits cris plaintifs ; ça l'amusait beaucoup, et puis , comme tous ces oiseaux étaient gênants, elle les tuait.

Cela m'a fait de la peine; c'est une cruauté que je suis tout chagrin de découvrir en elle. Je ne puis m'empêcher de penser que les oiseaux pourraient bien ne pas être ses seules victimes.

Elle était nerveuse et mauvaise aujourd'hui.

Nous étions, ce soir, par un magnifique clair de lune, sur le bord de la Marne. Les sombres massifs des îles ombreuses se découpaient vigoureusement sur le ciel et la rivière étincelante ressemblait à ces gazes argentées sur lesquelles passe un rayon électrique dans les décors des féeries, avec les mille petites rides où s'accrochait la lumière delà lune. Et c'était calme ! Et l'on n'entendait que des bruissements d'insectes et les trilles

du rossignol. J'étais ému comme l'est toujours un amoureux en présence de ces grands spectacles.

Alors j'ai voulu le dire , et je me suis enthousiasmé , et j'ai chanté la nature, l'amour, l'idéal.

Elle m'a interrompu :

— Oh ! oh ! m'a-t-elle dit ; de l'amour bleu ! mon cher, il n'en faut pas!

Déjà! qu'est donc devenu son culte pour Platon ! . . .

30 mai.

C'est fini !

Aujourd'hui , je lui disais tous mes rêves, mon amour, tout ce qui fait ma souffrance, mon bonheur, ma vie enfin.

Elle m'écoutait d'un air distrait, impatient.

Enfin, comme à un moment elle paraissait plus agacée encore, je lui en demandai la cause :

— Ah ! écoute donc , mon cher, tu me dis là absolument les mêmes choses que j'entends chaque jour réciter par Eugène; si tu crois que ce soit amusant! J'espérais apprendre du nouveau avec toi , et voilà que c'est toujours la même chanson !

Horreur ! il paraît qu'il y a un Eugène.

J'éclatai en reproches ; elle me répondit par un nom d'instrument, ce qui me parut le dernier des

outrages... Autant que je puis me souvenir, cet instrument a fait la gloire de Tulou.

Puis elle quitta mon bras , et monta sans moi en voiture.

Chardon avait raison : je souffre !

Eugène existe : je l'ai vu ; c'est un cent-gardes sentimental.

Allons ! adieu, le rêve !. . . Larmes, salut ! Je vais lui écrire mes adieux ; des vers encore !

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