‹ Mademoiselle Olympe (ancienne maison Palmyre)Chapitre 1 sur 22 · UNE PAGE DES MEMOIRES D UNE SAGE-FEMME · texte numérisé non relu

UNE PAGE DES MEMOIRES D UNE SAGE-FEMME

Par un de ces temps sombres d'hiver, où la tristesse noie l'âme, où la pluie mouille les chairs et va glacer les moelles, temps lugubre dont la nuit augmente l'impression, deux malheureux traînaient leur misère de bohème sur le boulevard de Clichy.

La pluie tombait fine et drue, la lueur des réverbères parvenait à peine à trouer l'opacité de la nuit; c'est faiblement que des hauteurs de Montmartre on distinguait la nappe lumineuse dans laquelle Paris s'endort. Les cafés, les brasseries se fermaient, les rues devenaient désertes.

Les deux malheureux marchaient sous la pluie persistante, l'homme gesticulant, parlant haut; la femme toute grelottante dans son manteau, et répondant à voix basse. De sa toilette tapageuse, criarde de couleur, on ne distinguait rien dans la nuit si ce n'est la rondeur d'une jambe forte, que ses jupes haut troussées laissaient voir comme une tache blanche sur le noir luisant du sol mouillé. La femme était jeune; toute transie, elle se pelotonnait dans ses vêtements accusant plus vivement, en les serrant sur elle, des formes un peu grêles, mais élégantes.

L'homme qui l'accompagnait, quoique débraillé, avait une superbe allure. Malgré le temps, il était à peine couvert, légèrement vêtu ; il semblait insoucieux de la pluie, marchant fiévreusement, s'agitant sans cesse, brandissant sans raison la canne qu'il tenait à la main. Le couple se disputait ; parfois, malgré la résistance

de sa compagne grelottante, l'honime s'arrêtait, l'obligeant à en faire autant, et se plaçant devant elle, parlant haut, il disait :

— Oui, j'en ai plein le dos, je ne veux pas d'observations, je fais ce qui me plaît... D'abord, ça devient ridicule de traîner toujours une femme dans les cafés et les brasseries; tu peux bien rester chez toi... On dirait que j'ai quinze ans et que tu me mènes... Tu n'espères pas changer mes habitudes et me faire rompre avec mes amis?...

La femme répondit sourdement, avec un léger accent méridional :

— Je te laisse faire ce que tu veux... Si je te reproche de jouer, c'est parce que, dès qu'il y a deux sous à la maison, c'est là qu'ils passent.

— Qu'est-ce que tu veux dire? Quoi: c'est ton argent, ton argent, à toi! Je prends ton argent, je mange ton argent, c'est toi qui le gagnes 1... Si je suis dans la situation où je me trouve aujourd'hui, par qui? pour qui? et à cause de qui?

— Est-ce que je t'y ai forcé?...

L'homme eut un mouvement de colère dans un haussement d'épaules; puis, faisant fouetter sa canne dans la pluie, il remonta. La femme, secouée par des frissonnements, glacée par l'eau, le suivit en grommelant :

— Si, à un moment, tu as dépensé de l'argent, je sais ce que ça m'a coûté depuis... et si j'étais moins bête...

— Qu'est-ce que tu veux dire? Est-ce que je te retiens, moi?

— Oh non, au contraire, tu me pousserais plutôt, exclama la femme avec un méchant sourire... Oh! je sais ce que tu cherches... Tu voudrais que je trouve quelqu'un... pour...

— Vingt Dieu ! hurla l'homme en levant la main. Il la frappa.

La jeune femme reçut le coup sans jeter un cri, sans faire un mouvement de défense ; marchant près de son compagnon, elle dit, avec un accent de mépris :

— Oh! tu peux me frapper; je sais que tu rends aux femmes les soufflets que tu reçois des hommes.

L'homme allait lever sa canne; mais, voyant du monde qui venait de l'autre côté, il se retint, se contentant de dire sèchement :

— Chez nous, tu vas payer ça.

La femme continua placidement :

— Je sais que je dois m'attendre à tout de toi.

— Tu parles comme les traînées que tu fréquentes et qui te montent la tête..., mais prends garde...

— C'est la misère qui me monte la tête.

— La misère! la misère! tu vas me ficher la paix avec ça... Nous ne sommes pas mariés, après tout.

— Oh! heureusement, ce n'est pas moi qui te retiens... tu peux me laisser remonter seule.

— Oui, je sais bien que c'est ce que tu voudrais..., tu as besoin de faire la noce...

— Non, j'ai besoin de vivre...

— Ah!... et puis assez 1... reprit l'homme, sur un ton menaçant, et pour clore la dispute. Monte un peu, et plus vite que ça.

La jeune femme le regarda en dessous; elle vit le regard farouche, la bouche serrée, le front plissé de celui qui lui parlait. Elle trembla de peur et de froid et, silencieuse, domptée, elle le suivit. Ils avaient monté la rue Lepic et arrivaient au coin de la rue d'Orient; là, ils s'arrêtèrent devant un petit pavillon, précédé d'un jardinet, sur la grille duquel était placé un tableau représentant un chou immense, des feuilles duquel jaillissait un petit bébé bouffi ; une femme souriante lui tendait les mains.

Au-dessous, on lisait :

MADAME O. GOSTOLADE

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