SAGE-FEMME DE PREMIÈRE CLASSE
Et plus bas :
ON PREND DES PENSIONNAIRES Lauréat de la Faculté de Montpellier
MÉDAILLE d'argent
L'homme ouvrit la porte et entra dans la maison. Connaissant les êtres, il se dirigea dans la nuit, traversa une étroite salle à manger, grimpa un petit escalier et se laissa tomber dans un fauteuil. Là, les mains entre ses genoux, il ragea, sacra, jura et jeta quelques injures à l'adresse de sa compagne. Celle-ci ayant fermé hâtivement la porte et allumé une bougie, se débarrassa de ses vêtements trempés par la pluie.
Nous devons, en deux lignes, décrire le petit pavillon.
Il se composait de deux pièces au rez-de-chaussée et de deux pièces au premier. Au rez-de-chaussée, une petite salle à manger et une plus petite cuisine; au premier, une chambre et un cabinet. Ce cabinet servait de chambre de pensionnaires ; il n'était guère occupé que par des malheureuses n'y séjournant pas longtemps, et qui n'y venaient presque toujours que pour faire effacer, par un crime, les suites d'une faiblesse ou d'une faute. Dans l'autre chambre demeurait le misé- /able et faux ménage que nous avons vu.
Après quelques minutes , l'homme se leva et cria, dans l'escalier :
— Y a-t-il quelque chose à manger ici?
— Tu sais bien que tu devais acheter le souper avec l'argent que tu as perdu?
— C'est bon..., on s'en passera.
— On en a l'habitude, fit la jeune femme avec amertume.
— AssezI... Bien!... .
Et, de mauvaise humeur, le jeune homme, ne voulant pas passer la nuit à côté de sa maîtresse, entra dans la chambre de penHonnaires et se coucha La Costo-
lade — c'est ainsi qu'on appelait la jeune femme — avait retiré ses vêtements mouillés et elle les étalait sur des chaises, dans la petite cuisine, pour les faire sécher. Elle était presque nue, lorsqu'elle entendit retentir la sonnette. La malheureuse eut un douloureux soupir à la pensée qu'elle allait être obligée de remettre ses vêtements ruisselants d'eau pour aller, le ventre creux, passer la nuit auprès d'une malade.
Elle revêtit hâtivement ses jupes, et elle alla ouvrir. A la lumière de la bougie, elle vit un jeune homme d'élégante tournure, qui lui demanda aussitôt :
— Vous êtes M'"^ Costolade?
— Oui, monsieur.
— Vous m'avez été recommandée, madame, pour votre adresse et votre discrétion... Vous n'avez personne chez vous?
— Non, monsieur; mais que venez-vous me demander?
— La personne que je vous amène est prise de douleurs depuis deux heures. Il faut qu'elle soit délivrée avant le jour et que j'aie pu la reconduire chez elle.
— Très bien, monsieur, nous allons essayer.
— Il le faut, madame !
— Cela sera, monsieur; amenez cette dame, je vais préparer sa chambre.
— Ma voiture est au bas de la montée, je reviens tout de suite. L'inconnu disparut aussitôt, pendant que M™° Costolade, satisfaite de l'aubaine
qui lui arrivait, se hâtait de monter dans la chambre.
— Henri, fit-elle en ouvrant la porte, il faut, cette nuit, te coucher dans la petite pièce, j'ai une cliente.
— J'y suis, répondit le jeune homme, dont la voix sembla n'avoir plus de colère.
— Tu as entendu?
— Oui.
— Ne fais pas de bruit, j'ai assuré que j'étais seule dans la maison.
Et, en parlant, elle se hâtait de changer les draps du lit et de mettre la chambre en ordre.
— Tu sais bien que j'y suis habitué; mais, Lolin, fais-toi payer d'avance.
— Tais-toi, j'entends marcher; enferme-toi et garde la clef en dedans.
M. Henri obéit rapidement. M'"'^ Costolade redescendit pour recevoir sa cliente. La recommandation de la sage-femme n'était pas inutile, car le premier étage, qui ne formait autrefois qu'une seule pièce, avait été divisé pour faire une garderobe. Le même locataire devait occuper les deux chambres, la cloison avait été légèrement faite de voliges recouvertes de papier peint. Or, on entendait distinctement, d'une pièce dans l'autre, aussi bas qu'on parlât.
La sage-femme ouvrait la porte lorsque le jeune homme arrivait, portant une femme dans ses bras. Il suivit M"'^ Costolade, qui le fit monter à la chambre du premier.
Ayant étendu la malade sur le lit, il dit :
— Je vous laisse seule avec elle, et j'attends en bas vos renseignements.
— Oui, monsieur.
Le jeune homme se pencha sur celle qu'il venait d'apporter, et l'embrassant, il lui dit :
— Du courage...
— Ne me quitte pas, gémit douloureusement la malade.
— Ne crains rien, je suis là.
L'homme laissa sa compagne avec la Costodela et redescendit. En attendant le résultat de la consultation, il marchait fiévreusement, crispant ses doigts, passant parfois la main sur son front comme pour en chasser les pensées qui s'y heurtaient. Au bout de quelques minutes, la Costolade descendit.
— Eh- bien! demanda le jeune homme avec anxiété.
— Soyez rassuré , monsieur, avant une heure elle sera délivrée !
— Vous m'en répondez?
— Je vous l'affirme !
— Et je pourrai remmener aussitôt^?
— Oui, monsieur.
— Je vous ai dit que je réclamais le secret le plus absolu... Sortis d'ici, vous ne connaissez ni moi ni elle...
— Vous pouvez compter sur moi... Mais je prierai monsieur de vouloir bien m'excuser...; dans ces cas mystérieux, je me fais payer d'avance..., et...
— C'est bien !
Le jeune homme fouilla dans son portefeuille, y prit deux billets de cent francs et, les offrant, demanda :
— Est-ce suffisant?
— Oh ! oui, monsieur.
Après avoir précieusement serré les deux billets, la Costolade dit :
— Monsieur, j'ai une grande demi-heure devant moi ; je vais, pendant ce temps, allumer du feu et préparer différents objets dont j'ai besoin ; si vous voulez aller près de votre compagne, vous pouvez la rassurer complètement.
Avant de monter, l'homme demanda :
— Mais l'enfant, le garderiez-vous volontiers?
— Quand les parents le désirent et en payant d'avance,
— Bien, nous allons causer de cela tout à l'heure.
— A vos ordres, monsieur.
Et, pendant que la Costolade allait préparer un breuvage dans la cuisine, l'inconnu monta retrouver sa compagne.
La jeune sage-femme était habituée à ces œuvres mystérieuses, et des cas plus graves, des offres de manœuvres criminelles lui étaient faites, qu'elle ne refusait jamais. Elle avait, sous ce rapport, la plus épouvantable réputation. Prête à tout, ne s'étonnant de rien, elle paraissait, cette fois, toute déconcertée par le mystère dont s'enveloppaient ses clients et surtout par leurs singulières allures; c'est vainement surtout qu'elle cherchait à s'expliquer leur mise. Le jeune homme était en tenue de soirée, cravate blanche, habit noir; sous les parements de l'habit brillait la plaque d'un ordre étranger. La jeune femme était en toilette de bal, robe de satin blanc et rose, corsage décolleté brodé d'argent
et garni de points d'Alençon; dans sa chevelure s'épanouissaient quelques roses thé. Ces luxueuses toilettes pour venir accomplir une semblable besogne, il y avait bien là de quoi étonner la jeune femme.
La Costolade pouvait avoir de vingt-deux à vingt-cinq ans. Grande, élancée, elle traînait ses pas avec un léger balancement des hanches ; elle avait Tair veule, lascif; la gorge était opulente, la taille bien prise, un peu épaisse, comme les attaches des mains et des épaules, qui étaient lourdes, plébéiennes; cependant les mains étaient petites, fines et sèches.
C'était une fille du Midi, des environs d'Arles, et son teint et son regard le disaient assez; l'œil était noir, vif, plein d'un feu qu'allumait l'hystérie; le nez itait étroit; les narines, roses, ouvertes, avaient des frémissements comme à la suite du plaisir; la bouche, gracieuse, bien garnie, avait des lèvres un peu épaisses, pleines d'appétit et de désirs; ses bruns cheveux seyaient bien à la pâleur mate de son teint. Faite comme les filles de Provence, c'est-à-dire semblable aux beautés grecques, grande et mince, chacun de ses mouvements était rempli de grâce. La fébrile vigueur de son regard faisait rougir celui sur lequel il tombait. Elle n'était pas absolument belle, et cependant la grande fille pouvait, lorsqu'elle le voulait, bouleverser l'homme qu'elle avait remarqué. Quand son col se tendait pour avancer son petit museau frais, ses lèvres, en offrant le baiser, avaient des tremblements et ses yeux avaient des éclairs qui vous éblouissaient.
En jugeant sur sa physionomie, on sentait que la Costolade était une vicieuse; était-ce vrai? était-ce sa nature? Assurément non, et cela venait bien plus d'un vice d'éducation; elle était faible et prête à tout. Bien dirigée, elle eût fait le bien; abandonnée, elle faisait le mal, et cela par inconscience. Elle manquait de sens moral. Elles sont nombreuses, ces déclassées que la vie de pauvre a jetées au vice et dont on condamne la faute commise, sans qu'on ail pensé à les empêcher de mal faire.
Le plus grand malheur de la Costolade était d'avoir rencontré et aimé celui que nous avons vu remonter avec elle.
Celui-là était en ce moment à genoux sur son lit, l'oreille collée à la cloison, écoutant la conversation mystérieuse des deux inconnus, et ce qu'il entendait devait être bien intéressant, car sa physionomie était transformée.
Tout à coup, la jeune femme se plaignit et cria. Son compagnon dit aussitôt :
— Allons, du courage ; tu n'as rien à craindre, rien à redouter , ne pense qu'au présent.
Puis il se précipita vers l'escalier et appela :
— Venez, venez, madame.
— Ne me quitte pas, supplia la malade.
— Je ne puis te voir souffrir ainsi; je suis près de toi..., en bas; à ton appel, je viendrai. Ne crains rien ; du courage.
Il descendit vivement l'escalier et rencontra la Costolade qui montait, un© bouillotte fumante à la main, et qui lui dit en souriant :
— Vous êtes tout bouleversé; du courage ; j'en réponds.
— Vous êtes M°»e Costolade? (page 6).
L'homme se jeta dans un fauteuil, appuyant les mains sur ses oreilles, redoutant d'entendre les gëmissements de la malade.
Moins de vingt minutes après, la Costolade lui criait :
— Montez, monsieur, on vous appelle! venez embrasser votre beau garçon!
Il se précipita, ne s'occupant pas du tout de l'enfant que la sage-femme lui présentait; courant à l'accouchée, il la prit dans ses bras et l'embrassa.
— Maintenant, ne te tourmente plus.
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LE PÈRE DES ENFAiNTS DES AUTRES.
Puis, se tournant vers la Costolade, il lui dit .
— Madame, voulez-vous descendre pour que nous nous entendions au sujet de l'enfant? car, vous le savez, nous voulons partir immédiatement.
— Je n'ai pas le droit de vous retenir, mais je vous demande quelques minutes seulement. Madame m'a dit qu'il était nécessaire qu'on ne pût jamais savoir ce qui s'était passé cette nuit. Je dois la renseigner et lui faire une ordonnance.
— Bien, je vous attends en bas.
L'homme regarda pendant ces quelques minutes l'enfant, déjà emmailloté et couché sur le pied du lit; puis, après l'avoir doucement embrassé, après une crispation, comme se domptant, il se tourna et descendit en disant ;
— Il le faut.
Quelques minutes après, la Coctolade le rejoignait; elle dit:
— Madame est prête, mais vous devrez l'emporter dans vos bras.
' —Bien, madame, je n'ai qu'à vous féliciter. Maintenant, parlons de l'enfant.
— Que voulez-vous en faire ?
— Vous m'avez dit que vous le garderiez volontiers.
— Si vous le voulez, oui, je puis me charger de le faire élever.
— C'est cela.
L'inconnu regardait fixement la jeune femme et semblait embarrassé pour lui demander ce qu'il voulait.
— Que voulez-vous faire? interrogea la Costolade, dont le grand œil brun se fixa sur le regard de celui qui lui parlait.
— Je voudrais payer une pension et n'avoir plus à m'occuper de l'enfant.
— Vous savez, monsieur, dans ces affaires-là, le premier, le deuxième, le troisième mois, on les paye bien; puis, un beau jour, on n'entend plus parler de personne... Oh! je ne dis pas ça pour vous..., s'interrompit la sage-femme avec un sourire qui montra ses belles dents et voyant le froncement de sourcils de l'inconnu, visiblement blessé et impatienté... Et dame! on a pris des engagements, on a organisé une chambre, on a pris une nourrice, on...
— Ce n'est pas le cas... Dès demain, une somme sera versée dans une compagnie d'assurance, qui assurera trois cents francs par mois pour Penfant jusqu'à dix ans et le double jusqu'à vingt ans.
— A notre nom? demanda vivement la jeune femme, toute troublée par la proposition.
— A votre nom, si vous le gardez... La pension est viagère. S'il vit, elle durera jusqu'à ses vingt ans... Alors nous nous occuperons de lui.
— Mais vous n'aurez pas le droit de me retirer l'enfant..., si je le soigne bien ?
— Si vous agissez avec lui comme une mère...
— Ça, monsieur, je m'y engage... Qui viendra le déclarer avec moi?
— Comment le déclarer avec vou&? fit l'homme rougissant.
— Mais, monsieur, nous devons avoir un livre où nous inscrivons les accou-
chements faits; nous devons, dans les vingt-quatre heures, aller déclarer les accouchements faits chez nous...
— Et il faut donner un nom?
— Oh! non, monsieur. Je puis déclarer qu'une dame est venue chez moi, que je l'ai délivrée, qu'elle m'a laissé son enfant sans vouloir mt dire son nom, mais en me donnant une somme nécessaire pour m'occuper de lui.
— Et l'enfant?
— L'enfant est inscrit... sous un nom que je choisis.
— Et lorsqu'il nous plaît de le reftrouver?...
— Le reconnaître 1 quand vous voulez...
L'inconnu exhala un long soupir; un sourire de satisfaction s'étendit sur son visage...; puis, ayant regardé l'heure à sa montre, il dit vivement :
— Il faut que nous nous hâtions. Vous l'appellerez Pierre; nous vous le laissons. Voici mille francs, en dehors des conditions établies. Sachez bien, madame, que, si nous ne voyons pas l'enfant, nous serons renseignés sur lui ; à vous donc de ne pas oublier ce qui est convenu. Demain, vous recevrez d'une compagnie d'assurance une lettre qui vous informera que vous avez à toucher chaque mois la somme de trois cents francs.
— Bien , monsieur ; dès que je l'aurai reçue , je ferai la déclaration à la mairie.
— Pourquoi pas dès le matin?
— Parce que, si je ne recevais pas la lettre..., je puis laisser l'enfant aux Assistés...
— Taisez-vous, malheureuse !
L'inconnu lui avait violemment pris la main .
— Mais ne craignez rien, monsieur, j'ai confiance... et j'irai à dix heures, à l'ouverture de la mairie.
— N'oubliez pas son nom : Pierre.
— Il se nommera Pierre et il sera considéré comme mon fils...
— Et souvenez -vous; madame, quoi qu'il advienne, que vous ne m'avez jamais vu, vous ne connaissez pas celle que j'ai amenée, enfin ce qui s'est passé cette nuit est effacé de votre mémoire.
— Ça, monsieur, c'est mon métier. Vous pouvez compter sur ma discrétion.
L'homme remonta; il prit la jeune femme dans ses bras, la couvrant pardessus sa sortie-de-bal d'un grand manteau de fourrure, et, éclairé par la Costolade, il sortit de la petite maison.
La sage-femme voulait les accompagner jusqu'au coin de la rue Lepic, où la voiture les attendait. L'inconnu s'y opposa.
Elle n'insista pas.
Elle était gaie, la Costolade, en rentrant chez elle, et, toute joyeuse, elle étalait sur la table les trois billets, qu'elle avait chifTonnés dans sa main : un de mille francs, deux de c.ent; et ce n'était que le commencement!
Oh I elle était gaie, la Costolade I elle avait des lueurs singulières dans les yeux.
Tout à coup la porte s'ouvrit. Henri parut; il s'était levé et habillé hâtive-
ment; il avait l'air tout effaré. Avant que la jeune femme pût s'y opposer, il s'était élancé vers la table; il y prit un billet de cent francs et il allait se précipiter au dehors. Il sortait, lorsque la Costolade lui cria :
— Malheureux I misérable ! que vas-tu taire encore?
Il se jeta sur elle, la prit dans ses bras, l'embrassa; puis, tenant sa tc(c entre ses mains, il la regarda en riant et, malgré elle, il baisa longuement ses belles lèvres, puis il la lâcha en disant :
— Crains rien, Lolin, je vais faire notre fortune. La Costolade restait stupéfaite ; il se sauvait.
La porte se referma.
La jeune femme entendit les pas précipités de son amant, qui courait; il avait hâte d'arriver... Où? Au tripot, pensa- t-elle, pour perdre encore l'argent qu'elle avait gagné! Elle s'accouda sur sa table, le fronC dans ses mains, en gémissant :
— Jamais je ne pourrai rien garder avec lui... Il faut qu'il joue, qu'il joue toujours.
Et la Costolade pleura de grosses larmes qui tombèrent larges sur les billets b'eus étalés entre ses coudes.
COMMENT l'homme A LA COSTOLADE ALLAIT TENTER LA FORTUNE.
C'était un bien bel homme que celui qu'on appelait Henri. Il était connu, cité (j'allais dire coté) pour sa beauté dans toutes les brasseries à filles de Montmartre; on l'appelait le Beau Henri, et il justifiait bien sa renommée. C'était un grand garçon élancé, fin de lignes, élégant de formes, ayant l'air qu'on est convenu d'appeler « aristocratique. » Au reste, il était un peu noble par les hommes, — on prétendait qu'il était devenu canaille par les femmes; — il portait un grand nom.
Très beau, nous l'avons dit, il pouvait avoir de vingt-cinq à vingt-huit ans, bien pris, fort, nerveux, mince sans être maigre, le geste aisé; quelle que fût sa mise, il avait « l'air distingué. »
Les femmes l'adoraient, le Beau Henri. La tête était belle; l'œil, bleu, pleiji de charme, un peu enfoncé sous l'arcade sourcilière, paraissait brun; les sourcils étaient roux, mais les cils étaient blonds, d'un blond jaune qui jetait comme \m nuage ensoleillé sur le regard ; le nez était droit, la bouche petite ; les lèvres
bien dessinées, mais minces et d'un rouge sanglant, étaient presque cachées par une moustache d'un roux blond; la peau avait le teint blanc et mat du Parisien ; les cheveux, fins comme de la soie, encadraient admirablement l'ovale gracieux du visage; ils étaient blonds.
Henri était beau, enfin.
Une femme s'était tuée à cause de lui, et la Costolade se battait souvent avec celles qui voulaient « se payer» son amant. L'aimait-il?... Ils se disputaient, mais elle l'adorait.
En sortant de la maison, le Beau Henri, insoucieux de la pluie, courut jusqu'à l'angle de la rue Lepic. L'inconnu venait de monter dans la voiture, à côté de sa compagne. Les chevaux, à cause de la pente de la rue Lepic, marchaient au pas. Il suivit le coupé jusqu'au boulevard Clichy; là, il sauta dans un fiacre en disant au cocher de marcher derrière la voiture, à distance. Le cocher crut faire preuve de divination en clignant de l'œil et en répondant :
— A l'heure?
— Jusqu'à demain matin.
— Compris.
Le fiacre suivait à vingt ou trente mètres de distance la voiture, qui descendit la rue Blanche et la rue Saint-Lazare, traversa le quartier de la Madeleine et arriva bientôt place Beauvau. Il y avait soirée au ministère de l'intérieur. L'inconnu sauta de sa voiture lorsqu'elle allait tourner le coin de la rue Saint- Honoré. H se rendit à pied jusqu'au péristyle, pendant que son coupé se plaçait sous la grande marquise.
Le bel Henri, en voyant celui qu'il suivait sauter de voiture, en avait fait autant et il s'attachait à ses pas. C'est avec stupéfaction qu'il vit la jeune femme, aidée par un valet de pied, descendre du coupé et entrer dans le péristyle en même temps que le jeune homme. Ils ne paraissaient pas se connaître. Ils remirent chacun leur carte d'invitation à l'huissier et entrèrent dans les salons.
Henri remarqua que la voiture, — de louage, sans doute , — s'éloignait et ne se rangeait pas avec les autres équipages.
Le bel Henri était tout déconcerté; il restait au milieu de la livrée grelottante sur les marches du péristyle, cherchant sous le vélum un abri contre la pluie, qui tombait toujours ; il tortillait ses moustaches, hochait la tête en disant bas :
— C'est trop bête ! Je n'avais pas pensé à ça... J'en suis pour mes frais... Elle est solide, cette petite femme-là 1 Faut-il attendre?
Déjà autour de lui on s'écartait; les domestiques qui l'entouraient le regardaient curieusement et le signalaient aux agents. Il faut dire que, trempé et boueux, il était dans le plus piteux état ; s'il payait de mine, il n'inspirait qu'une
faible confiance par sa tenue, et l'empereur assistait au bal du ministère!
il fallait veiller. Un agent se dirigea vers lui. Voulant éviter des questions désagréables, le Beau Henri, voyant le mouvement, allait prudemment se retirer, lorsqu'un grand tumulte se produisit sous le péristyle qui fit porter l'attention de ce côté. Un valet de pied sortait des salons en criant :
— Duc de Gesvres... Vite, vite, la voiture.
• On cria dans la cour :
— Les de Gesvres...
Et le Beau Henri vit apparaître, au milieu d'un groupe nombreux de femmes en grande toilette de gala, d'hommes en frac et couverts de croix, son inconnu qui portait dans ses bras la jeune femme à moitié évanouie. Il vit s'avancer un équipage magnifique ; le valet de pied et le chasseur se précipitaient empressés, préparant les coussins.
Le valet de pied disait :
— Mademoiselle était déjà indisposée en venant.
On étendit la jeune fille sur les coussins. Ouvrant à demi les yeux, elle remercia et voulut s'excuser.
Le ministre l'avait suivie et l'assurait de son intérêt; puis, en serrant la main au jeune homme, il lui dit :
— Mon cher maître, je vous remercie. Vous êtes un ami de la maison ; vous ne quitterez notre chère belle que chez elle...
Le jeune homme monta dans la voiture, et, obséquieux, humble, il se plaça sur la banquette de devant en disant respectueusement :
— Mademoiselle, dans quelques minutes nous serons chez vous. Vous sentezvous remise?
Le Beau Henri courait pour prendre sa voiture; il vit, au sortir de la grille, le jeune homme changer de place, s'asseoir près de la jeune accouchée et la prendre dans ses bras.
Deux minutes après, la poursuite continuait. Le fiacre suivait le splendide équipage, qui, ayant passé la Seine, s'engageait dans le faubourg Saint-Germain.
L'équipage arriva bientôt rue Bellechasse. Au claquement du fouet du cocher, la porte d'un petit hôtel s'ouvrit. La voiture entra sous la voûte et s'arrêta devant un vaste escalier éclairé malgré l'heure avancée. Les gens, à moitié endormis, sortirent précipitamment de la loge du portier. Le valet de pied se précipitait à la portière. Le cocher et le chasseur faisaient des signes et disaient à mi-voix l'accident survenu. Le jeune homme sauta de la voiture, la femme de chambre attendait sa maîtresse, il lui dit :
— M"« de Gesvres s'est évanouie, elle va un peu mieux ; il faut la remonter chez elle avec les plus grandes précautions.
— Ah mon Dieu! mon Dieu ! je disais à mademoiselle qu'elle aurait dû renoncer à ce bal; depuis ce matin elle souffre...
— Je n'ai rien, Jenny, dit la jeune fille; je n'ai besoin que de repos... Que Baptiste et Jean m'aident à monter..., je ne veux pas, monsieur, vous donner encore cette corvée... Je suis toute honteuse du mal que je vous ai donné.
— Oh ! mademoiselle, j'ai été trop heureux de pouvoir servir mon joli modèle. ..
— Merci, monsieur Costin, bien merci, au revoir...
— J'attendrai, si vous le permettez, mademoiselle, que vous soyez remontée dans votre appartement. Si une syncope nouvelle survenait...
— Je vous en prie... Je me sens bien, très bien... Partez... Au revoir...
— Au revoir, puisque vous le voulez.
MADEMOISELLE OLYMPE. lèj
— Mais attendez... Vous demeurez au bout du monde, on va me monter chez moi, et l'on vous reconduira chez vous...
— Je ne veux pas, mademoiselle...
— Je vous en prie..., par cet affreux temps...
— J'accepte, et, si vous le permettez, demain je viendrai prendre de vos nouvelles.
— A demain, alors...
Il lui prit la main, y posa ses lèvres longuement. En relevant la tôte, le regard du jeune homme rencontra celui de la jeune fille, qui chercha presque à échapper aux fluides qui l'envahissaient. Elle dit vite :
— Adieu 1 adieu!... Aide-moi, Jean.
Jean le chasseur était un vigoureux gaillard , qui tendait les bras en répondant :
— Si mademoiselle la comtesse veut me permettre de la prendre dans mes bras, je la monterai jusqu'à sa chambre.
~ Oui..., c'est cela, Jean.
Elle s'abandonna. Le grand garçon la prit avec le plus grand respect, n'osant l'appuyer sur lui, la portant presque à bout de bras. La jeune comtesse de Gesvres sourit à celui qui l'avait amenée, lui tendit encore la main en disant :
— A demain.
'— A demain, mademoiselle.
Et pendant que Jean montait avec son gracieux fardeau, le jeune homme prit place dans la voiture, qui, tournant dans l'étroite cour du petit hôtel, repartit aussitôt. Le Beau Henri attendait dans son fiacre; il inscrivait sur une carte le numéro de la maison ; en voyant ressortir la voiture, il dit au cocher :
— En route, suivez la voiture.
On traversa de nouveau la Seine, on suivit les quais; enfin, au bout d'une demi-heure, l'équipage s'arrêta rue des Tournelles. Celui que la jeune comtesse de Gesvres avait appelé Gostin descendit. Il donna un louis au cocher et rentra chez lui.
Le superbe équipage tourna le coin de la rue.
Le bel Henri sauta de son fiacre et vint regarder la maison dans laquelle le jeune homme était entré. Il en prit le numéro, et comme la pluie tombait plus fort il se hâta de s'abriter dans sa voiture en disant ;
— Demain, il fera jour et je verrai ça!
— Où allons-nous, bourgeois ?j Henri réfléchit quelques secondes.
Où pouvait-il aller pour attendre le jour? Tout à coup, une pensée jaillit de son cerveau, et s'adressant au cocher :
— Ah! conduisez-moi au coin du boulevard et de l'Opéra.. , — Au cercle?
— Oui.
— Très bien; connu, bourgeois.
Et Henri se disait :
— J'ai cent francs... Si je les perds, ça tuera toujours le temps.
Il se pelotonna dans le coin de sa voiture, grelottant dans ses vêtements humides, et répondant à la sensation du froid qu'il éprouvait, il pensa tout haut :
— J'ai mis ce soir mon pardessus au clou, mais demain matin je le dégagerai... Nous avons de l'argent chez nous..., et bientôt j'aurai tout ce que je voudrai.
Il baissa la tête, ferma les yeux et réfléchit profondément. Pensait-il au jeu, le joueur, noni il pensait :
— Mon plan est arrêté... Ça durera peu ou longtemps, j'attendrai l'heure, et alors, ou l'on me payera Targent que je veux, ou je brise tout... Des scrupules, pourquoi en aurais-je? est-ce que le monde juge l'homme lorsqu'il est riche? Allons doncl Le mépris ne va qu'aux pauvres, l'estime aux riches. Je suis riche! Ça sera rude, mais bahl je suis habitué à la lutte et je dépense plus d'intelligence, et je m'humilie plus pour avoir l'argent d'un dîner, que je n'aurais d'injures à subir pour assurer ma vie. Tout homme a son heure, par le mal ou le bien, je vois la mienne et je la saisis. La fin justifie les moyens, ce soir je puis même dire : la faim... Nous sommes trois à savoir ce que j'ai entendu : elle, lui et moi. Qui ai-je donc à redouter? lui. Que de fois, pour avoir vingt sous, lorsque j'avais le ventre creux, que la Gostolade dormait pour ne pas manger, ai-je subi vingt humiliations! Et puis, arrive que pourra, je suis las, las, trop las, je deviendrais voleur, je le sens bien. Voleur, j'ai le Code contre moi... Ce que je ferai est pis, mais le Code est contre eux... Je ne les connais pas..., et puis je m'en f... I
Et sur cette généreuse pensée, le vaurien se secoua ; pour se débarrasser de l'impression d'humidité qui le glaçait, il se plaça dans l'autre coin de la voiture, roula une cigarette, l'alluma et, souriant aux rêves qui l'enveloppaient des nuages de la fumée, il dit :
— Maintenant qu'il y a de l'argent chez nous, je suis fichu de gagner.
La voiture s'arrêta ; il descendit et dit au cocher de l'attendre. Celui-ci, jetant une couverture de laine sur son cheval pour l'abriter de la pluie, répondit :
— Allez, allez, bourgeois. Je monte dans ma boîte et je vais faire un somme en vous attendant... Vous reconnaîtrez bien la voiture..., vous m'éveillerez... Bonne chance.
La familiarité du cocher agaçait le Beau Henri. Il se hâta de grimper au cercle. Il était plus de quatre heures du matin, il entra; les salons étaient vides; les domestiques muets; il connaissait le lieu et se dirigea. Dans ce silence, on n'entendait que le bruit assourdi de l'or remué, et une voix éteinte qui disait :
— Faites votre jeu, messieurs.
Henri traversait les salons que le gaz baissé éclairait faiblement. Tout au bout de l'appartement, il ouvrit la porte d'un petit salon duquel jaillit une lumière intense. Il entra ; une quinzaine de joueurs entouraient le tapis vert. Aucun ne se retourna. Il prit place sans qu'on fit attention à lui. Il changea un billet de cent francs, et joua le jeu de paume : un louis.
Cinq.Hiinutes après, il n'avait plus un sou, il était décavé. Furieux, rageant, tout entier à sa malechance, oubliant ses beaux rêves de fortune, il alla se jeter
Son inconnu qui portait dans ses bras la jeune femme à moitié évanouie (page 14).
sur un divan, sacrant et jurant tout haut; lorsqu'il vit que le petit jour glissait sous les rideaux, il se décida à partir. Il se rappela alors qu'une voiture l'attendait en bas.
Nous l'avons dit, le Beau Henri n'avait pas de scrupules, il se souvint que le cocher lui avait dit qu'il allait, en l'attendant, faire un somme dans sa voiture ; il eut un soupir de soulagement; il descendit, redoutant que le bruit de la grande porte ouverte, puis fermée, ne le réveillât. Il sortit en glissant le long du mur.
3« Liv. 3
Le cocher ne parut pas.
Il ne pleuvait plus. Le jour venait rapidement; il se mit à courir, refaisant à pied le trajet qu'il avait fait la nuit en voiture. Le jour lui rendit espoir et gaieté.
En traversant les ponts, il eut un immense éclat de rire, et il s'écria, comme un gamin heureux d'une farce :
— Eh bien ! il va en faire un somme, mon cocher, s'il compte sur moi pour l'aller réveiller.
Il arriva bientôt rue Bellechasse ; il reconnut le petit hôtel. Une seule boutique s'ouvrait dans la rue, celle d'une fruiterie-laiterie, sise presque en face de l'hôtel. Il y entra et demanda sans préambule :
— Pardon, madame, pourriez-vous me dire à qui appartient ce petit hôtel.
— A M. le duc de Gesvres.
— J'ai aidé à ramener cette nuit une jeune dame qui revenait du bal du ministère, et elle a oublié sa pelisse au vestiaire...
— Ah! oui, c'est M"" Geneviève de Gesvres, la petite comtesse..., oui, je l'ai vue partir hier dans l'équipage de gola.
— Mais, elle était seule. . .
— Oh! oui, le vieux duc est infirme, il est un peu idiot, on ne le voit jamais...
— Ah! c'est cela, vous dites Geneviève, comtesse de Gesvres.
— Oui, monsieur, Hélène-Geneviève... Elle a dix-huit ans et l'on va la marier... C'est pour ça qu'elle va dans le monde...
— Merci, madame.
Et le Beau Henri, tout joyeux, reprit sa course, laissant la brave femme, qui se réjouissait de bavarder, toute décontenancée, la bouche ouverte.
Henri s'en occupait peu, il savait ce qu'il voulait savoir et il avait hâte d'en finir. La matinée était froide et ses vêtements, qui n'avaient pas séché depuis la veille, le glaçaient. Il courait, suivant toujours le chemin qu'il avait fait en voiture quelques heures avant, il avait dit :
— Eh bien! mais ce n'est pas trop mal ça : comtesse de Gesvres, on peut
avouer ça l
n arriva rue des Tournelles, il reconnut la maison, il lut avec étonnemenl sur une plaque de marbre au-dessus de la porte :
Pierre Costin, sculpteur.
Eh quoi! cet homme élégant, qui portait si superbement la toilette de soirée, sur la poitrine duquel brillait une large croix, qu'il avait pris, lui, pour un prince, c'était un sculpteur! Il fut un peu désillusionné, mais là n'était pas le point capital de ses recherches. Il poursuivit donc son but. La maison du sculpteur était occupée par lui seul, un vaste atelier au rez-de-chaussée par le vitrage duquel on voyait le sommet des œuvres en train, et au-dessus un appartement qui devait être somptueux, à en juger par les tentures de soie des fenêtres. Il était difficile de prendre directement les renseignements dans la maison même et Henri cherchait à qui il pourrait s'adresser, lorsqu'il vit la concierge de la maison voisine sortir pour balayer sa porte.
— Voilà mon affaire, pensa-t-il, et il alla vers elle.
— Madame, voud riez-vous me donner quelques renseignements? C'est pour un mariage. Je voudrais savoir ce qu'est M. Pierre Costin.
— Pour un mariage, M. Costin, mais il est marié.
— Ah! fit Henri. Puis se ravisant aussitôt; je le sais bien, madame, c'est un mariage d'un proche.
— Mon Dieu, monsieur, si c'est comme situation, il passe pour très riche, il gagne beaucoup d'argent.
— Comme moralité?
— Comme moralité — la concierge avança les lè\Tes d'une façon significative, — je ne vous dirai pas grand'chose. On voit tout le temps des femmes de toutes les tailles qui montent chez lui..., qui se mettent toutes nues — sauf votre respect. — Il a beau dire que ce sont des modèles, vous savez, on ne reste pas des heures enfermé avec des créatures qui consentent à se mettre dans ce costume, rien qu'à les regarder.
— Mais M'"« Costin ne permettrait pas...
— M'°« Costin I M™^ Costin I elle s'en moque pas mal; elle a bien d'autres choses à faire qu'à s'occuper de son mari.
— Ah! M"^« Costin!
— Vous n'avez pas entendu parler d'elle,... Ah bien, c'est que vous fermez les oreilles, on en parle jusque dans les journaux : la jolie M"'® Costin, la superbe M"« Costin... On dit qu'elle a servi de modèle à son mari pour sa grande femme nue qu'il a exposée... Ça vous dit tout, ça, une femme qui fait faire son portrait, et son mari qui consent à l'exposer.... On dit même que c'est à cause de ça qu'il a eu la croix.
— Si sa femme fait tant parler d'elle, il doit jouir d'une certaine fortune.
— D'où vient l'argent, on dit que c'est du travail de l'homme... Je veux bien le croire, mais il faut qu'il en gagne joliment pour taire face aux extravagances de sa femme. Vous la verrez toujours avec des toilettes neuves — et quelles toilettes i — aux courses, au théâtre... Elle en dépense de l'argent, celle-là.
— Est-ce qu'ils ont des enfants ?
— Non ! Ah bien, si jamais elle avait des enfants elle en mourrait; est-ce que ça aime les enfants, ces femmes-là...?
— En somme, vous croyez que l'homme s'amuse, et que sa femme Pimi te.
— Sa femme le dépasse...
— Très bien, je vous remercie des renseignements que vous m'avez donn-:-.
— A discrétion, monsieur.
— Merci de tout le bien que vous m'avez dit d'eus, ajouta Henri en riani . . . revoir, madame.
— Moii je ne sais pas mentir.
Le Beau Henri s'éloigna, il faisait grand jour; il marcha vite ayant hâte d'arriver chez lui, car il était transi. Mais il paraissait satisfait de ce qu'il avait api ris.
— Je ne me trompais guère. A ça près que je prenais l'homme pour un grand seigneur... Mais maintenant je me souviens de ce nom-là, Pierre Costin... 11 a une réputation... Mais oui, c'est un sculpteur à la mode, qui fait gracieux;
il fait beaucoup de portraits de femmes, c'est un cMcqueur... Sculpteur pour boudoir et chambre à coucher. Enfin, l'utile à savoir est qu'il est marié. — Rien à redouter de ce côté, je connais mon code ; ainsi tout est pour le mieux, et puisqu'elle doit se marier, je n'attendrai pas longtemps pour réaUser l'affaire... Oh! cette pauvre LoHn, c'est ça qui va la surprendre... Je ne vais rien lui dire de mon plan, je veux voir la tête qu'elle fera; après je lui expliquerai tout... Non, assurément, on n'a pas deux idées comme ça dans sa vie.
Il hâtait son pas, souriant à ses pensées. Lorsqu'il arriva rue d'Orient, la Costolade était depuis longtemps debout; au petit jour elle était allée chercher une nourrice, et l'avait ramenée chez elle, puis elle était allée faire ses provisions, le feu était déjà allumé, les casseroles étaient sur les fourneaux. Ça embaumait la bonne cuisine. Et en entrant dans la petite maison, Henri déjeuna déjà avec les narines.
— Te voilà, fit la Costolade avec reproche, enfin, tu ne pourras donc jamais te guérir de ça?
— Tu te trompes, Lolin, je ne suis pas sorti pour jouer.
— Qu'est-ce que tu as fait alors? fit-elle en relevant la tête et en le regardant fixement. La jalousie de la Costolade s'éveillait.
11 la prit dans ses bras, et, l'embrassant, il lui dit câlinement.
— Allons, bébête, j'ai fait notre fortune... Tu verras ça, j'ai passé toute la nuit dehors.
— Est-ce bien vrai ? Malheureux, tu es trempé. Il y a de quoi attraper du mal ainsi.
— Pas de danger, j'ai froid, mais j'ai plus faim encore.
— Tu ne vas pas te mettre à table comme ça... Monte changer de linge; je vais faire sécher tes effets.
— Tu es bonne toujours, ma Lolin... et je suis une rosse, moi; mais je rattraperai ça. Il se laissait déshabiller par sa maîtresse, en continuant : Bientôt tu quitteras le sale métier que tu fais ; tu ne seras plus obligée de te lever au milieu de la nuit par tous les temps; tu ne risqueras plus d'aller en pri...
Elle lui mit la main sur la bouche pour le faire taire, en lui disant :
— Tais-toi donc... J'ai une nounou là-haut.
— Tu fais bien de me dire ça... J'allais te raconter autre chose...
Elle avait placé du linge sur le poêle, elle aida Henri à le revêtir; lorsqu'il fut habillé, ils se mirent à table.
Dès les premières bouchées, Henri exclama :
— Ah 1 crédié, que c'est bon de manger.
— Tu n'as même pas mangé cette nuit...
— Oh! j'avais bien le temps...
— Mais qu'est-ce que tu as fait?
11 répondit à voix basse :
— J'ai suivi la voiture de la femme de cette nuit.
— Ah! et pourquoi faire? fit la Costolade avançant sérieusement la tête, devinant qu'il y avait là tout un monde.
— Ça, tu le sauras bientôt... et tu ne t'en plaindras pas... Mais devine où la petite femme que tu as accouchée est allée en sortant d'ici.
— Est-ce que je sais, moi?
— Je te le donne en mille.
— Elle a dû rentrer chez elle, ou chez l'homme, j'avais bien recommandé qu'il la portât.
— Ah bien, ouichel Tu as remarqué naturellement qu'ils étaient tous les deux en grand costume de bal ?
— Oui, et ça m'intrigue assez, ça... Pourquoi étaient-ils comme ça?
— Ils étaient au bal ; la petite femme avait donné rendez-vous à l'homme^ (Jui est marié, au bal du ministère de l'intérieur...
— Oh, mais c'est de la haute...
— Je te crois... La petite se nomme la comtesse de Gesvres, elle est demoiselle...
— Ah! c'est pour ça...
— Alors, au bal, sans qu'on y fît attention, ils sont sortis et ont pris une voiture de louage, ils sont venus ici... puis ils sont retournés au bal... Ma chère, tu vois d'ici ma tête, lorsque j'ai vu la petite qui venait de piailler ici descendre allègrement de voiture et entrer seule au bal...
— Ohl mais elle est folle... alors, ce que j'ai fait est presque inutile... ça se verra I Maintenant que tu sais tout ça, à quoi ça t'avance-t-il ?
— Tu vas voir ça, Lolin, fit-il en se levant et en jetant sa serviette. Nous allons aller déclarer l'enfant tout de suite.
— Pourquoi toi?
— C'est justement là qu'est mon plan.
— Quel est-il?
— Tu verras, je veux te laisser la surprise... C'est la fortune, voilà tout. Seulement écoute, Lolih, il ne faut pas me contredire.
La Costolade le regardait étonnée; mais elle avait confmnce en son homme, elle dit :
— Je ferai ce que tu voudras...
Puis, en lui attachant sa cravate, elle dit sourdement :
— Henri, tu m'as encore battue hier.
— Oh ! pardon, ma Lolin ! pardon l tu me disais de si vilaines choses, et il Tembrassa avec effusion. Ne me parle plus de ça. Prends l'enfant, laisse la nourrice ici et allons à la mairie.
La Costolade monta chercher l'enfant et ils partirent aussitôt... En chemin, la jeune femme disait en regardant le petit être :
— Pauvre petit, elle a un beau nom, sa mère.,.
— Eh oui, c'est une vieille famille, les de Gesvres.
— Toi aussi, tu as un beau nom, aussi beau que ça..., et tu ne ferais pas ce qu'il fait lui, tu n'abandonnerais pas ton enfant.
— Ah ! non, au contraire, fit Henri en éclatant de rire.
La Costolade le regarda sans s'expliquer le motif de son rire
Lorsqu'ils entrèrent à la mairie, dans la salle où s'inscrivaient les naissances, Henri dit tout bas à la Costolade étonnée :
— Surtout ne me contredis pas, si singulier que cela te paraisse, et affirme, puisque l'eniant est né chez toi.
Malgré sa promesse, si l'employé n'avait été courbé sur son registre, il aurait vu l'étonnement, l'ahurissement de la jeune femme lorsqu'elle entendit son amant répondre à l'homme qui demandait :
— Le père de l'enfant?
— C'est moL
— Vos nom et prénoms ?
— Henri Masset de Clainville...
— La mère?
— Hélène-Geneviève de Gesvres.
— Vous n'êtes pas mariés?
— Non, monsieur...
La Costolade faillit laisser tomber l'enfant.
Après avoir signé, il entraîna vivement la sage-femme, qui lui dit, une fois dans la rue :
— Comment 1 te voilà le père des enfants d.es autres?... 11 rit en hochant la tête.
— Mais tu deviens fou! Qu'est-ce que tu as fait là?
— Notre fortune, Lohn... Rentrons vite, je te conterai ça.
Vingt minutes après, la Costolade et son amant étaient à table ; ils avaient pris leur café. Henri lui avait raconté son plan; elle était riante, et elle lui sauta au cou en disant :
— Décidément, tu as du génie.
On était heureux, on avait de l'argent, on était certain d'être bientôt riche. La Costolade s'assit sur les genoux de son amant, l'œil ardent, la lèvre lourde, et elle lui dit avec son léger accent provençal, qui faisait comme un chant de son langage :
— Mon petit homme, tu es bien fatigué et moi j'ai passé une mauvaise nuit... Veux-tu nous coucher?...
— Non, Lolin. Sais-tu ce que je vais faire? Tu vas me donner de l'argent et je vais aller dégager tout ce que nous avons au clou.
— Mon petit homme, je ne veux pas rester seule ; la nounou s'occupe du petit, nous allons y aller ensemble.
— Viens si tu veux... Puis, quand nous aurons nos vêtements, nous irons voir ton amie. Nous avons un billet de mille devant nous ; nous sommes certains d'en avoir pas mal d'autres avant peu; nous avons, en outre, trois cents francs de rente par mois. Elle ne nous demandait pas d'argent comptant ; nous pourrons traiter l'affaire... Tu reprends ton ancien métier...
— Avec un drôle de petit commerce autour, fît-elle en riant avec un regard sale.
Henri sourit de même façon.
— Nous irons peut-être ce soir.
— Si tu veux...
— Ah 1 mais ça n'est pas un jour d'essayage aujourd'iiui...; c'est que Palnn rené nous recevrait pas...
— Je ne sais pas. Nous en serions quittes pour une course.
— Si nous prenions la maison, est-ce que nous laisserions son nom?
— Pourquoi donc? Tu achètes, tu mets ton nom : Costolade..,
— Non! ça n'est pas gentil, ça...
— Mais sil...
— Non, ça a l'air d'une maison de couture tenue par un homme...; et puis, il faut garder le nom de Palmyre.
— Pourquoi?
— A cause du corset, du fameux corset Palmyre. Tout est là; ce corset, en peau, que l'on porte sur la chair môme...
— Oui, c'est vrai!
— La maison n'est que là-dedans...
— Prends ton petit nom. Olympe...
— Oui, c'est plus gentil : Olympe; couture; spécialité du corset Palmyre,
— J'aime pas beaucoup spécialité; ça n'a pas l'air d'une maison sérieuse. Et puis, Olympe tout court, ça ne dit rien, ça peut être un nom de vieille... Il faudrait trouver quelque chose de plus gai et de plus sérieux à la fois.
— Moi, je ne trouve pas.
— Ah! voilà qui serait chic : ]\f^^ Olympe; c'est jeune, gai.
— Oui, c'est plus gentil ; et puis...
— Et puis, au-dessous, ancienne maison Palmyre; c'est sérieux.
— Oh! mais, très bien, très bien!... Ça a l'air d'une maison de la haute.
— Il faut ça ; tu conçois que la clientèle est tout entière , comme te disait Palmyre, de femmes qui veulent paraître plus qu'elles ne sont..., comme je lui définissais, des cocottes honnêtes...; eh bien, il faut que ces femmes-là aient confiance...
— Comme tu comprends bien tout ça , mon petit homme !
Et, assise sur les genoux de Henri, le bras autour de son col, elle se pencha en arrière en laissant tomber un peu sa tête sur le côté, et, les yeux demi-clos, comme si dans un nuage elle voyait déjà sur le grand balcon l'enseigne en lettres d'or, elle lisait lentement \ M'^" Olympe {ancienne maison Palmyre).
— Décidément, c'est gentil, ça. Oh! mon petit homme! nous en gagnerons, de l'argent, va!
Et elle attira la tête du Beau Henri sur la sienne ; elle appliqua ses belles lèvres rouges sous ses moustaches, et, lui balançant la tête en appuyant plus fort, elle le tint longtemps ainsi. C'est lui qui se dégagea de l'étreinte, qui s'arracha au baiser. Elle avait les yeux Juisants de désirs; il n'y fit pas attention, et, l'obhgeant à se lever en se dressant lui-même, il dit :
— Allons, pas de bêtises; dépêchons-nous d'aller au clou. Maintenant, il s'agit d^être sérieux.
— Oui, fit comme à regret la Costolade, partons... Nounou, si on venait me chercher, vous diriez que je suis près d'une cliente.
— Bien, madame.
Et, le cœur léger, pleins d'espoir, gais, contents, ils partirent et descendirent bras dessus, bras dessous. Il faisait soleil dans les rues comme dans leurs cerveaux, et certes, en les voyant passer ainsi pinsonnant, les passants de la veille n'auraient pu reconnaître les deux bohèmes crottés que nous avons vus montant le même chemin au début de notre histoire.