SUITE DU PRECEDENT
De la longue conversation qu'avait eue la Costolade avec Costin, il ne restait dans le cerveau de celle-ci qu'une pensée : elle avait promis de retrouver l'enfant dès le lendemain ; cela, elle le ferait. Mais ce point la préoccupait peu. Elle ne pensait plus qu'à Henri, et son cœur souffrait encore de ce qu'elle avait appris sur lui. Quoi I celui qu'elle aimait tant était malheureux; celui qu'elle aimait tant avait été ramassé, mourant de faim, sur une route! Mais c'était épouvantable! Son cœur saignait à cette seule pensée ; elle se reprochait ce qu'elle avait fait, elle se reprochait la cause de ce malheur. C'est parce que Henri l'avait connue qu'il était tombé en cet état.
Elle était bonne fille, la Costolade ; c'est son cœur qui lui parlait, c'est son cœur qu'elle écoutait. Sa nature vicieuse pouvait entraîner son corps, mais elle
n'avait qu'un amour : Henri, le Beau Henri, le grand garçon sur les lèvres duquel elle buvait la volupté dont elle était altérée.
Quoi! c'était celui-là, la seule passion de sa vie, qui se trouvait malheureux, sans pain, sans gîte, lorsqu'elle était heureuse, elle, car la Costolade était relativement riche ; Palmyre, en partant, lui avait donné sa part. Elle était heureuse, bien vêtue, bien logée, vivant bien, et Henri, un matin, était tombé sur une route, épuisé de fatigue et mourant de faim.
— Oh ! cela était épouvantable ! A tout prix elle voulait retrouver le misérable.
Nerveuse, agitée, elle s'habillait, voulant aller chercher des nouvelles de son amant. Le timbre retentit. Elle se redressa et cria à la servante qui allait ouvrir :
— Je n'y suis pas ; dites que je n'y suis pas.
Elle était devant sa glace et nouait les rubans de son chapeau, avec les soins coquets que les femmes n'oublient jamais, même dans les plus grandes douleurs. La coquetterie domine tout. Elle s'impatienta en entendant le bourdonnement de la servante qui discutait avec le visiteur.
Pourquoi, lorsqu'elle avait commandé, ne se débarrassait- elle pas plus vite de celui qui venait?
Elle alla voir ce qui se passait. Elle eut comme un soubresaut en reconnaissant le timbre de la voix.
Se précipitant dans l'antichambre, elle dit ;
— Mais qui est là?
— C'est moi, Lolin.
— Oh I viens donc, viens donc ! cria-t-elle.
La servante resta stupéfaite en voyant sa maîtresse courir au-devant de l'homme de mauvaise mine qui lui tendait les bras.
— Toi! fit la Costolade.
Et ils s'embrassèrent longuement.
Olympe entraîna le Beau Henri dans le salon, pendant que la servante, bouleversée, s'affaissait sur la banquette de l'antichambre.
Une fois dans le salon, Olympe ayant crié : « Laissez-nous I » et s'étant enfermée avec son amant, arracha plutôt qu'elle ne dénoua son chapeau et son manteau, et, retournant vers Henri qui, tout ahuri de la réception à laquelle il ne s'attendait guère, regardait embarrassé, autour de lui, elle le prit dans ses bras, répétant :
— Toi, toi, mon Henri, te voilà ! Tu ne croiras pas ce que je vais te dire.
Et lui tenant les deux mains, la mine souriante, le 'regard joyeux, le fixant, elle continua :
— Tu ne croiras pas que je pensais à toi, que, juste à l'heure où tu viens, je partais pour te chercher?
— C'est vrai, ça? fit Henri, dont le regard brilla.
— Oui, c'est vrai; oui, c'est vrai, fit-elle.
Et elle se jeta sur lui, le pressant dans ses bras, appuyant sa tête sur son
épaule. Elle parlait d'une voix sourde, et Henri, ému, baissait la tôte sans trouver un mot à répondre; elle disait larmoyante :
— Oh! Henri, c'est donc vrai. Tu étais malheureux, tu n'avais rien. Oh! mon pauvre Henri, toute une nuit sans gîte, des jours sans manger. C'était vrai, ça?
Elle pleurait, car Henri ne répondait pas.
— Celait vrai! Ainsi, mon pauvre chéri, quand j'avais de la haine pour toi, quand je t'accusais, tu souffrais. Pourquoi n'es-tu pas venu me voir? Pourquoi, lorsque tu m'avais promis de revenir et de nous aimer comme autrefois, n'es-tu plus revenu? Pourquoi as-tu été en chercher une autre qui ne t'aimait pas, quand je t'aimais, moi?
Henri prit Olympe dans ses bras, et, pleurant véritablement, l'embrassant avec passion, il dit d'une voix suppliante :
— Oh ! Lolin, Lolin, je suis un misérable ! Pardon. Ne me parle plus de tout cela, pardonne-moi.
Olympe penchait sa tête sur son épaule, frottant sa joue sur sa joue, le regard doux, plein de pardon, puis elle approcha ses lèvres des lèvres du m alheureux, et répondant d'un mot à sa prière, elle dit :
— Je t'aime!
Ce fut, pendant quelques minutes, un échange de douces et affectueuses caresses, au bout desquelles Olympe dit au Beau Henri q-u'il allait désormais rester avec elle.
Le soir même, ils devaient dîner ensemble ; la Costolade, après l'amour, pensant immédiatement aux affaires, avait dit :
— n faut que nous causions sur l'enfant de Costin ; nous avons là de l'argent à gagner.
— Je venais pour cela, fit bêtement Henri.
— Oh ! fit la Costolade.
Mais il l'embrassa de nouveau en disant :
— Voyons Lolin, tu es donc bébête; je venais te voir, ma mie, d'abord; mais j'étais certain que tu allais me parler de cette affaire.
H y eut bien un nuage sur le front de la Costolade, mais, sous les baisers du Beau Henri, il se dissipa.
Naïve et croyante, la bonne fille acceptait mot à mot le récit de celui qu'elle aimait. Elle voyait la misère avec le caractère aigu de la famine. Et, bien vite, cherchant à dissimuler ce qu'elle offrait, elle s'était arrachée des bras du Beau Henri, pour commander à la servante de dresser deux couverts dans sa chambre. Elle revint, se livrant aux caresses de celui qu'elle aimait, et elle dit :
— Tu es arrivé juste au moment où j'allais me mettre à table. Nous allons dîner ensemble.
— Comment! tu avais ton chapeau, tu allais partir. La Costolade devint toute rouge; mais, sans embarras, elle répondit :
— Eh ! oui, je te l'ai dit. J'allais te chercher justement pour que tu reviennes avec moi prendre ta place à table.
Et, en disant cela, elle se rejetait dans ses bras.
MADEMOISELLE OLYMPE. ;«i
— C'est vrai, cela? Gomme tu es bonne, ma Lolin.
— Je t'aime, redit-elle encore, en appliquant ses lèvres sur ses lèvres.
Ils avaient hâte de se trouver seuls, portes fermées, devant la table ; et quand la servante vint dire qu'on était servi, ils se précipitèrent comme deux affamés.
Olympe ferma bien les portes et se plaça à table, non en face, mais à côté de Henri.
Oui, ils étaient affamés, affamés d'amour, tous les deux. '
Et ce fut un dîner qui eut moins de bouchées que de baisers. Ils se connaissaient l'un et l'autre, ils se jugeaient à leur valeur, c'est-à-dire qu'ils se méprisaient; mais cependant ils s'aimaient. Ayant tous les deux des fautes à se reprocher, ils s'en aimaient mieux; ils voulaient croire que leur amour était de l'estime.
Quand on est si près l'un de l'autre, quand on rit souvent, quand on se remue sans cesse, les agrafes tiennent peu, et la Lolin était toute débraillée, sa robe dégrafée. Elle était plus décolletée qu'en toilette de soirée.
Ce grand bohème de Henri, depuis longtemps, avait jeté son paletot sur une chaise ; il restait en bras de chemise, à côté de sa maîtresse.
Ils avaient tous deux toutes les joies de la chair, ils s'aimaient bien, sans réserve, disant tout ce qui leur venait aux lèvres. Et ce n'étaient que des mots brûlants.
Ils buvaient dans le même verre I ils inventaient tous les moyens de rapprocher leurs lèvres : c'était un renouveau de leur amour.
Ils se retrouvaient tous les deux, plus jeunes, plus beaux, plus aimants. Ils s'embrassaient, puis s'écartaient l'un de l'autre pour se regarder longuement, et leurs regards exprimaient bien le vieux refrain de chanson :
Non, tu n'étais pas si jolie Quand je te voyais tous les jours.
Les jeunes, ils avaient hâte d'achever leur dîner pour aller se. cacher dans leur chambre.
Henri était debout et il tirait Lolin qui s'abandonnait, lorsque le timbre retentit.
Olympe eut comme une secousse ; elle s'arrêta et dit :
— Qui peut venir à cette heure? Attends !
— Mais tu as dit à ta bonne que tu n'y étais pour personne.
Olympe ne répondait pas ; elle penchait la tête pour entendre, et cela était singulier, on faisait grand bruit dans l'antichambre.
— Mais qui donc est là? fit la jeune femme étonnée.
— Bah ! dit Henri essayant de i'entraîuer vers la chambre, ta bonne va les éconduire.
Olympe se laissait faire, mais, sur le seuil de la porte, ils s'arrêtèrent tous deux, entendant un grand bruit et ces mots :
— Il est ici, je veux le voir.
Puis, comme par une bousculade, la porte fermée fut secouée. Henri se mit sur la .défensive en disant :
— Mais qu'est-ce que c'est que cela?
La porte s'ouvrit, un homme parut et Henri Masset exclama :
— Lui ! lui !
Henri était prêt à recevoir comme il le méritait l'indiscret assez osé pour ne pas écouter la servante, pour se permettre surtout de forcer une porte fermée.
Au fond, Henri croyait que la Costolade avait noué de nouvelles relations , il croyait que celui qui entrait avec ce sans-gêne c'était le nouvel amant, et, ma foi, puisque l'occasion se trouvait de s'en débarrasser, il l'acceptait presque avec joie.
La Costolade paraissait ne rien comprendre à ce qui se passait ; elle en semblait toute bouleversée; mais le Beau Henri était convaincu que ce n'était là qu'une comédie, lorsque Olympe furieuse s'écriait : . — Mais qui se permet de faire celte vie-là chez moi?
— Pardi, c'est ton monsieur, fit Henri avec un mouvement d'épaules ; mais tant pis pour lui, je vais le régler.
— Tu es fou, je ne connais personne.
— Oui, je la sais, celle-là, mais ça ne fait rien. H a eu tort de venir aujourd'hui, Lolin. Il tombe exprès, il aura son affaire, et même son pour soif! comme dit Racot.
C'est en ce moment que le comte des Étangs, ayant d'un coup de talon fait sauter la serrure, entrait et, se campant devant la porte, criait :
— On me reçoit quand même, moi, monsieur. Et nous avons à causer, monsieur Masset de Clainville.
Henri, qui allait s'élancer, s'était reculé, et il resta tremblant, épouvanté, à moitié caché sous les rideaux. La Costolade aussi s'était précipitée prête à recevoir comme il le méritait l'intrus qui venait la déranger. Elle aussi s'était arrêtée stupéfaite en reconnaissant le comte.
Henri disait :
— Le docteur 1...
Olympe exclamait avec terreur :
— Le fou ! le fou 1
Le comte des Étangs n'avait pas reconnu Olympe. Brutalement entré dans la chambre, il avait reconquis presque aussitôt son calme. Et s'inclinant respectueusement devant la Costolade, il dit :
— Excusez-moi, madame, ma conduite est celle d'un goujat, mais je n'avais que ce moyen de me rencontrer avec le drôle que vous recevez; il me fuit... Ici, je le tiens, enfin, et j'espère qu'insulté devant la femme qu'il aime, il ne me refusera pas la satisfaction que je lui demande.
Le comte des Étangs marchait vers le Beau Henri ; près de lui, se redressant, il dit :
— Monsieur de Clainville, vous avez été l'amant de M^^° de Gesvres; les hommes qui ont aimé cette femme doivent mourir.
Et, de son gant, il fouetta le visage de Henri. La Costoladc, croyant atténuer l'injure, éviter une bataille, dit à demi-voix à son amant :
— Il est fou!... C'est un fou!...
Contrairement à ce qu'elle pensait, cette déclaration rassura le jeune homme, qui s'écria :
— Oui, il est fou.... et il faut en finir une bonne fois. Je vais te la donner ta réparation...
Et comme le comte des Étangs, se redressant, attendait la réponse ordinaire de l'homme offensé, droit, digne, sans méfiance, le Beau Henri, d'un vigoureux coup de poing, lui frappa le visage et l'envoya rouler dans le milieu de la chambre.
Olympe, effrayée, s'élança vers la porte en criant :
— Au secours I au secours !
Et, s'adressant à la servante :
— Courez chercher les agents.
Puis, courageuse, elle revint pour protéger sinon défendre son amant. C'est que la Costolade aimait de toutes ses forces, elle était prête à tous les sacrifices. Elle savait de quelles épouvantables choses était capable celui que le frère André avait amené dans la maison Palmyre. Sans chercher à s'expliquer les raisons qui dirigeaient le docteur Louis contre son amant, elle allait au plus pressé, à son secours ou plutôt à son aide.
Mais le comte des Étangs était véritablement fou ; l'ivresse avait amené la crise aiguë; il était plus fort, plus vigoureux, plus agile; sous le coup du Beau Henri, il avait basculé pour se relever et se précipiter aussitôt avec des bondissements de fauve. Et il criait :
— Ahl c'est la lutte des tigres que tu veux, sang pour sang, peau pour peau ; je te mangerai le cœur.
Et il avait bondi, les ongles tendus, les dents prêtes à mordre; il s'était jeté sur le misérable, s'y était accroché, et il déchirait et il mordait en rugissant.
Henri, épouvanté, se défendait du mieux qu'il pouvait, absolument bouleversé par cette attaque inattendue. Il frappait, car il était fort, mais le fou rugissait et griffait toujours. Cela dura quelques minutes, puis ce devint effrayant. Quoique plus fort, Henri était vaincu. Il frappait toujours, mais cela ne semblait point toucher le fou. Il était accroché comme un chat-tigre après celui qui l'avait frappé en plein visage, et il le griffait et le mordait en hurlant :
— Je veux ta peau, ton sang, je veux te mordre le cœur.
La Costolade, affolée et effrayée, criait au secours, essayant vainement de porter secours à Henri. Tout à coup elle vit la face de son amant plus rouge ; les yeux injectés de sang sortaient des paupières. Le fou lui tenait le cou, et ses ongles s'enfonçaient dans les chairs sanglantes ; il râlait. Alors la Costolade perdit la tête; elle prit un couteau sur la table qu'elle venait de quitter et courut au secours du Beau Henri. Comme on coupe une cravate au col d'un homme congestionné, elle essaya de couper les doigts du comte d'^s Étangs.
Il avait la force fébrile des fous, le malheureux. Sous la douleur, il desserra
les doigts et le Beau Henri s'écroula à ses pieds; il était à moitié étranglé. Tournant sa rage sur la Costolade, il la saisit au cou en criant :
— Un de tué... A toi... Je vous tuerai tous.
Il serait trop difficile d'exprimer ce qui se passa dans le cerveau de la Costolade en entendant la menace et en sentant sur son beau col le commencement de son exécution ; elle aussi vit rouge... Elle voulait vivre. Et comme elle avait à la main le couteau, elle le plongea tout entier dans la poitrme du comte des Étangs.
Il était temps, elle suffoquait. Il est vrai qu'on arrivait à son secours ; les agents amenés par la servante pouvaient constater qu'elle était en cas de légitime défense.
Ils reçurent dans leurs bras le comte des Étangs, et les derniers mots qu'ils entendirent de lui furent :
— Je la tuerai et je vous tuerai tous...
Quand les doigts du malheureux se détachèrent de son col, la belle Olympe vacilla une minute comme une femme ivre; puis elle alla s'asseoir sur son siège; là, défaillante, épouvantée de ce qu'elle avait fait, elle perdit connaissance.
FINIS CORON Aï OPUS.
Le comte Hardi des Étangs, transporté le soir même à la maison de Meudon, expirait le lendemain matin. La Costolade était en cas de légitime défense et ne fut pas inquiétée.
Le danger couru par les deux bohèmes les avait rattachés plus vivement l'un à l'autre. Se retrouvant seuls rétablis, après les effrayants incidents de la soirée, ils s'étaient embrassés en jurant de ne plus se quitter.
Vers minuit, Henri, las, entraînait la Costolade dans sa chambre, lorsque le timbre résonna. Une pensionnaire arrivait chez la sage-femme, mais dans un état qui ne permettait pas de lui refuser l'hospitalité.
Tout triste, le Beau Henri dut se contenter d'un lit fait à la hâte. Et ce fut pour lui une nuit atroce, car la malheureuse ne cessa de crier. Le surlendemain, l'accouchée, malgré les avertissements de la sage-femme, partait en lui laissant un enfant qu'Olympe devait porter à l'Assistance publique, sans nom.
Enfin Olympe allait pouvoir se reposer près de son amant. Le timbre résonna lorsqu'elle dénouait les cordons de sa robe. C'était le cocher Racot, qui amenait avec lui Costin.
On voulait à tout prix parler à Henri.
madeimoiselll: olvmpe.
Jean, plus prompt que lui, fit feu (page 390). V liii uùvt -
Olyme reçut Pierre Cos n ri '' "' '"'' P'""" '« ^°"'-
Étangs é.ait Irt et q e 1 „t Îi;" T' "'''''■" ' '^ '''' ""« '^ <=-"'« des lade de vouloir bien ZrtolsTj T"'' " '''"''' '^^'"'^"''^'- « '« Costoment déclaré sous le non. ^ ZZ ~i,r"'"''"^ ''"'''' «^«" ^'^ ^--- — Gela est impossible, monsieur.
49e Liv.
:m JUSTICE.'
— Il faut que cela soit, madame, ou je vous ferai condamner tous les deux... Aujourd'hui, M"° de Gesvres est libre; nous ne craignons plus rien.
La Costolade eut peur.
— Monsieur, je vous assure que je voudrais pouvoir faire ce que vous me dites, mais la loi est formelle, et notre déclaration ne sera pas reçue.
— Il faut à tout prix que cet enfant reprenne son véritable nom... C'est notre fils et nous voulons qu'il soit déclaré comme tel. Trouvez un moyen, et je vous payerai ce que vous voudrez. ^
Olympe pensait, cherchant ce qu'elle pouvait faire ; elle demanda :
— Mais comment avez-vous retrouvé l'enfant, et où est-il?
— C'est la nourrice même qui est venue déclarer à un commissaire de police qu'on lui avait confié un enfant, et que celle qu'elle croyait être sa mère n'était plus revenue ; elle déclara que les parents chez lesquels elle avait pris l'enfant restaient rue Duphot; elle ignorait leur nom, puisqu'elle avait été abandonnée avec l'enfant le jour même où elle avait été prise.
— Et l'enfant, où est-il?
— On allait le mettre aux Enfants-Assistés... J'ai demandé qu'il me fût confié désirant l'adopter... Il est chez moi...
— Eh bien ! alors, que voulez-vous de plus?... Que nous nous engagions à ne jamais le réclamer?
— Non, cela n'est pas utile, puisque l'enfant est recueilli par nous... Toute puissance paternelle est éteinte... Moi seul sais qui il est... Pour tous, c'est un enfant trouvé, sans nom, sans parents.
— Alors, vous n'avez rien à redouter.
— Je veux plus que ça...
— Que voulez-vous donc?
— Je veux, et je payerai ce qu'il faudra pour cela, que vous déclariez que vous vous êtes trompée de nom, que la mère n'était point W*" de Gesvres, que c'est /ous qui étiez la mère.
— Mais, monsieur, je vous jure que c'est impossible.
— Non, madame, cela est possible; écoutez-moi, obéissez-moi, vous aurez de l'argent; si vous refusez, vous et M. Masset de Clainville, je vous fais arrêter... et vous savez, vous, que je connais des choses sur vous.
— Oh ! monsieur, vous ne ferez pas cela , fit la Costolade véritablement effrayée. Commandez-moi, je vous obéirai.
— Avec lui?
— Oui, je vous le promets; le refus ne viendra pas de nous.
— Voici ce qu'il faut que vous fassiez : rectifier d'abord le nom de la mère de l'enfant , puis déclarer que cet enfant est mort.
— Ahl cela, monsieur, c'est encore plus grave.
— Il faut que cela soit.
— Mais je vous jure que c'est impossible.
— Il le faut!
Cette fois, la Costolade était véritablement désespérée; vainement elle
MADEMOISELLE OLYMPE. ;j87
cherchait une façon d'agir, les larmes mouillaient ses yeux... Tout à coup elle dit :
— Ah I écoutez-moi, j'ai peut-être un moyen.
— Quel est-il? demanda vivement Coslin.
La Costolade sembla réfléchir longuement; puis, comme découragée, elle reprit :
— Mais non, cela ne serait pas possible; nous nous heurterions toujours à la déclaration primitive...
— Mais, puisqu'elle est fausse...
— Oh! cela ne fait rien... On ne peut la rectifier que par un jugement qui doit être précédé d'une action judiciaire... Monsieur, mon métier m'oblige à savoir beaucoup de choses; ne soyz donc pas étonné de ce que je vais vous dire.
Et, prenant sa tête dans ses mains, pressant son front comme pour en faire jaillir ce qu'elle cherchait, elle ajouta, du ton dont on lit :
« Code civil, livre P% chap. vi : De la rectification des actes de l'état civil. — Art. 99 : Lorsque la rectification d'un acte de l'état civil sera demandée , il y sera statué, sauf appel, par le tribunal compétent et sur les conclusions du procureur du roi. Les parties intéressées seront appelées, s'il y a lieu. »
Et le Gode de procédure civile dit : — « Art. 855 : Celui qui voudra faire ordonner la rectification d'un acte de l'état civil présentera requête au président du tribunal de première instance. »
— Tout cela c'est le scandale, et je n'en veux à aucun prix... C'est vous qui avez commis la faute, c'est vous qui devez la réparer... Je n'ai pas à trouver les moyens, je n'ai qu'à vous faire obéir.
— Mais, monsieur, ce que vous me proposez là, c'est une suppression d'enfant, et le Code pénal dit : — « Art. 345 : Les coupables d'enlèvement, de recel ou de substitution d'un enfant à un autre, ou de supposition d'un enfant à une femme qui ne sera pas accouchée, seront punis de la réclusion. »
Et la Costolade attendait, pleine de confiance, croyant avoir confondu son adversaire par ses citations... Mais grand fut son étonnement, lorsque celui-ci répondit :
— Vous oubliez la fin du paragraphe, madame.
La Costolade rougit un peu et Costin, tirant de sa poche un papier contenant les notes d'une consultation demandée à un légiste, lut :
« La même peine aura lieu contre ceux qui, étant chargés d'un enfant, ne le représenteraient point aux personnes qui ont le droit de le réclamer. »
Olympe baissa la tête ; elle comprit que déjà Costin avait été consulter des gens compétents et qu'il était absolument décidé à agir ; — agir, c'était une plainte déposée au parquet, et ni la Costolade ni son amant le Beau Henri ne se souciaient de recevoir une assignation à comparaître en ce lieu.
Mais que faire? Elle se creusait le cerveau sans rien trouver; est-ce que le Code l'elTrayait? Ahl que non 1 la belle Olympe ne se donnait pas même la peine de marcher sur les marges; elle piétinait sur les feuilles. Elle ne savait si parfaitement certains articles que parce qu'elle ne les avait jamais respectés ; ainsi que
certains gens que l'on ne connaît parfaitement que parce que l'on veut ne jamais les fréquenter.
Tout à coup, la Costolade eut une idée et elle se manifesta par un sourire et par un cri de joie. Elle dit :
— Ohl si vous voulez... J'ai trouvé, mais absolument.
— Absolument; que voulez-vous dire? L'enfant reprendra mon nom légalement?
— Légalement..., malgré le Code..., mais c'est une affaire à moi.
— L'enfant qui reprendra son nom, son état civil, c'est véritablement le mien...
— Mais il n'y a pas de confusion possible puisque cet enfant est chez vous.
— Expliquez-vous.
— D'abord , avant de vous donner une explication , il faut que vous me garantissiez ce que vous m'avez promis.
— Je vous ai dit que la question d'argent n'existait pas.
— Ainsi, quoique vous ayez la charge de votre enfant, la pension que vous nous faisiez nous sera payée... quand môme.
— Oui, madame...
— Vous me l'affirmez, mais...
— Mais vous doutez... Eh bien, l'acte rectifié, c'est par un titre de rente que je vous payerai...
— C'est entendu ainsi?...
— Parfaitement.
Et Costin prenant un plume écrivit :
« En reconnaissance des bons soins donnés à la mère de mon.cher fils, pendant son accouchement laborieux, je m'engage, lorsque M'"° Costolade me remettra l'acte de naissance de mon fils Pierre Costin, à lui donner un titre de rente de quatre mille francs.
Il signa, et tendant le papier à Olympe il lui dit :
— Lisez.
— C'est cela... M. Costin, écrivez-moi sur ce papier vos noms, les noms de la mère, vos âges, votre domicile... C'est cela.
Elle prit les déclarations de Pierre et dit :
— Maintenant, attendez-moi une petite heure et je vous rapporterai l'acte. Et, sans attendre, la Costolade sortit de la chambre. Costin, très intrigué,
attendait.
Il s'étendit dans un fauteuil et, la tète dans ses mains, il cherchait à s'expliquer la promesse de la Costolade. Son regard tomba machinalement sur un journal placé à portée de sa main. Soudain, il tressaiUit; dès les premières lignes, il trouvait dans l'article une analogie étrange entre ce qu'il lisait et sa propre
situation
Saisissant fébrilement le journal, il lut jusqu'au bout :
Marie-Rose était une grande fille, qui portait haut la tcte, sachant mieux que personne qu'elle était la plus jolie chez nous.
C'était un fruit d'ici, quoil... Quand elle paraissait rêveuse, les commères disaient:
— Elle rêve du Jean Gollard.
Beaudry était un grand gars, long comme un bouleau, maigre comme un vendredi,... les cheveux bruns, les yeux bruns, la moustache brune et la peau brune...
La mère de Marie-Rose désirait en faire l'époux de sa fille. C'est que Beaudry était un garçon sérieux, rangé, ayant quelques centaines d'écus chez le notaire du pays, et de plus une bonne place, garde-chasse.
Marie-Rose rêvait de Jean Collard.
Jean Collard était un crâne gaillard, bâti comme un chêne, aux épaules larges, au cou robuste, aux jambes d'acier, gentil garçon, des cheveux blancs et des yeux noirs, le teint frais et la barbe fauve ;... braconnier fini, annonçant la veille aux gardes ce qu'il prendrait le lendemain ! Aimé des femmes, haï des hommes, estimé du curé, méprisé par le maire et craint par le garde champêtre.
Marie-Rose aimait Jean Collard I
Jean Collard aimait Marie Rose !
C'est pourquoi, un jour, Marie-Rose épousa Beaudry.
Neuf jours après, elle mit au monde un bébé noir comme son père... et depuis, quand l'image de Jean lui traversait le cerveau, elle embrassait bien vite son petit pour ne penser qu'au père.
Tous les soirs, Marie-Rose se promenait avec son petit, sur le chemin qui borde le bois des pins,... pendant qu'accroupi dans le fossé, la main crispée dans sa barbe, la bouche convulsionnée, Jean la suivait des yeux, étouffant des cris rauques qui lui arrachaient la gorge.
Un soir, le petit dormait ; Marie ne voulut pas l'éveiller ; elle vint seule. Lorsqu'elle passa près de lui, Jean la tira par sa robe, l'attira dans le bois ; il pleura à ses pieds, se tordant dans l'herbe, de rage et de douleur.
Marie aussi pleura, et Jean sécha ses larmes d'un baiser qui confondit longuement leurs lèvres. Ils étaient beaux ainsi, tranchant de leur jeunesse épanouie sur le vert sombre du bois ; le front de Marie touchait aux branches humides et la bruine, glissant des feuilles sur son oreille, s'y suspendaitcomme un joyau.
De ce jour, la pauvre enfant évita son mari. Elle aima Jean, et si indiscrètement, que son ménage devint un enfer, car Beaudry sentait qu'on le trompait.
Ceci est une histoire vraie.
Un jour, comme je sortais de l'auberge des Trois-Mages^ on me frappa sur l'épaule.
C'était Jean.
— J'ai à te parler. Veux-tu faire un coup avec moi?... J'ai levé deux sanghers; je suis sûr d'un.
— Que ferons-nous de cela ?
— C'est placé 1
— Alors, entendu.
— Bon, dans une heure,... le petit bois, derrière la féculcrie.
— Dans une heure.
J'allai me guetrer, puis, retournant à l'iiôtel, je causai un peu avec le garde champêtre, pour le dépister,... et je m'envolai par le jardin de l'hôtel.
Mon fusil, démonté et toujours enveloppé dans un sac, était caché dans un regard; j'allai le prendre et, à l'heure dite, j'étais au rendez-vous.
Jean me conduisit à l'affût qu'il avait choisi. Devant moi, le bois ; derrière moi, la plaine à perte de vue, et, à droite, une petite colline, très utile, nous masquant le vent.
Depuis de grandes heures, nous étions blottis dans un long fossé,... à trente mètres l'un de l'autre. Rien ne paraissait. Un chasseur ordinaire eût quitté la partie.
Tout à coup, il me sembla entendre le bruit de branches brisées. Je regardai Jean pour le prévenir d'un coup d'œil ; mais, déjà l'arme à Tépaule, le doigt sur la détente et l'œil clignotant, mon compagnon attendait la bête.
Elle parut, inquiète, donnant du nez et brisant d'un coup de boutoir un jeune bouleau qui gênait sa marche.
Un coup partit... Le sanglier, ruisselant, roula, enfonçant son groin dans la terre !
Jean se leva pour aller vers la bête, lorsqu'au sommet de la colline se montra la silhouette d'un garde-chasse.
— Ohé ! mon petit, t'es pincé, cette fois ; ton fusil ! Jean leva la tête et devint tout pâle : c'était Beaudry.
— Beaudry va-t'en 1 passe ton chemin, tu n'as rien vu !
— Allons donc I voilà trop longtemps que je te guette. Tu vas trop souvent chez moi... quand je n'y suis pas 1
— Va-t'en ! ou, malheur I
— Des menaces 1 attends 1
— Beaudry mit son fusil à l'épaule ; la balle siffla. Jean se mit à rire !
Il tira son second coup ; la balle déchira la blouse de Jean qui devint plus pâle et dit :
— Voilà comment on tire, chenapan ! et il épaula son fusil.
Beaudry avait saisi le fusil par le canon, voulant de la crosse briser le crâne de son adversaire.
Mais Jean, plus prompt que lui, fit feu de son second coup.
La balle, entrant par les narines, traversa la cervelle du malheureux, qui vint rouler sur le sanglier.
J'entraînai Jean; sa main tremblait, la sueur perlait à son front, et son œil vague me regardait sans me voir. Je craignis un instant qu'il ne devînt fou. Arrivés près du regard, je démontai les fusils et les cachai.
La nuit était venue lorsque nous arrivâmes chez lui... Sa demeure était éclairée... Ses membres tremblaient plus fort.
— Qu'as-tu donc?
— Marie-Rose est chez moi ! j'ose pas entrer I
— Il le faut.
Il obéit comme un enfant et entra.
Je le vis par la fenêtre. Redevenu maître de lui, il reprochait à sa maîtrfisse d'être venue. Après quelques instants, il l'embrassa;... elle partit.
Le lendemain, sitôt levé, j'allai aux nouvelles. Tout le monde était sur les portes. On avait trouvé le corps du malheureux garde, vers quatre heures du matin.
Voici ce que déclarait le procès-verbal : Beaudry, surpris à l'improviste par un sanglier, avait à peine eu le temps de lui loger sa première balle. Il avait pris son arme par le canon pour achever la bête à coups de crosse, lorsque, par une circonstance inexpliquée, le second coup partant avait foudroyé le malheureux.
Marie-Rose aimait Jean Collard ; Jean Collard aimait Marie-Rose !
Un an après, ils s'épousèrent. Le petit fut placé chez la mère Beaudry.
Costin se leva avec un frisson.
— Au moins, s'écria-t-il, moi, j'ai sauvé l'enfant !
Qu'allait-elle faire? Il était décidé à ne sortir de chez elle que lorsque la situation serait absolument nette... Il n'avait plus rien devant lui : Geneviève était libre ; ce n'était pas une séparation de corps, liquidée par le veuvage, qu'elle avait obtenue ; sur le conseil de son intendant, le vieux Séjournet, l'instance en séparation s'était transformée en une demande en nullité ; car le mariage n'avait jamais été consommé, car celui qu'elle avait épousé était fou ; et le tribunal avait déclaré le mariage nul... C'était donc M"*' de Gesvres que Costin devait épouser, et il avait hâte d'être son époux ; il n'était pas obligé d'attendre les dix m.ois de veuvage auxquels le Code condamne les épouses éplorées.
Geneviève était libre, et il voulait au plus tôt légaliser l'union contractée par leurs cœurs et affirmée par la naissance du pauvre petit être qu'il avait enfin retrouvé.
Il n'avait pas tout dit à la Costolade... La vérité, c'est que l'enfant n'était plus chez lui. L'avant-veille, lorsque, renseigné par l'ami qu'il avait à la préfecture de police, il avait retrouvé l'enfant, Costin l'avait réclamé, nous l'avons dit, et aussitôt il avait chargé le vieux Séjournet d'accompagner la nourrice, portant l'enfant, au petit château de Mademoiselle, où Geneviève attendait.
Le vieux Séjournet avait été bien surpris, un peu bouleversé môme, carie sculpteur irrespectueux avait dit :
— Dites à Geneviève que j'irai demain...
— Mais, r enfant?
— Dites-lui d'embrasser son fils !
Le vieux Séjournet avait failli s'écrouler.
Il fallait en finir avec une situation anormale... Et, en deux mots, Costin dit la vérité au vieil intendant, rouge du col à la racine des cheveux... Il ne dit pas, mais il pensa :
— Jamais je n'aurais cru ça d'elle... Oh I les femmes !
Et, comprenant la comédie qui s'était passée devant lui, Séjournet devint plus respectueux devant celui qui allait être son maître.
L'intendant partit avec la nourrice et l'enfant..., et déjà, par un télégramme, Costin avait appris la réception faite au porteur de ces deux bonheurs : le petit Pierre et le jugen>ent du tribunal, annulant le mariage de la demoiselle de Gesvres et du comte des Étangs...
Costin était donc tranquille, et il voulait éclaircir le seul point obscur : la naissance de son enfant... Chez la Costolade, attendant anxieusement, il était gêné : il entendait la voix du Beau Henri, et il ne voulait à aucun prix se retrouver en présence de celte homme.
La porte s'ouvrit tout à coup, et il vit la Costolade, rouge, essoufflée, paraître.
— Eh bien? fit-iL
— C'est fait I
Et, lui tendant un papier, elle dit :
— Lisez. .
Costin, étonné, la regardait, cherchant à s'expliquer pourquoi se trouvait derrière elle une nourrice, portant un enfant chétif. Il lut, avec plaisir, un acte de naissance d'un enfant portant le prénom de Pierre, fils de Pierre Costin et de Geneviève de Gesvres...
— Mais ce n'est pas l'acte régulier, exclama-t-il tout à coup, cet enfant est né avant-hier...
— Qu'est-ce que cela vous fait, que votre enfant ait six mois de plus ou de moins?
— Vous êtes folle...
— Pas du tout...
— Expliquez-vous...
— C'est ce que je vais faire, fit la Costolade en riant. Asseyez-vous là, raonsieur Costin, et écoutez-moi.
Pierre, ennuyé, obéit, et Olympe lui dit :
— L'enfant que vous voyez là m'a été laissé par sa mère, il y a deux jours je devais le porter aux Enfants assistés. Vous lui avez fait un sort en consentant à nous servir la pension de fautre. C'est lui, qui paraîtra un peu jeune pour son âge, fit la Costolade en riant, c'est lui qui se nomme Masset de Clainville, c'est lui que nous adoptons. Maintenant, votre fils est né depuis deux jours, vous avez l'acte. Cela se nomme une substitution d'enfant, mais je suis bien certaine que ce n'est pas vous qui me dénoncerez.
La situation était du goût de Costin ; il s'en montra satisfait, mais il demanda :
— Mais dans l'acte de naissance de l'autre figure toujours le nom de M^^° de Gesvres, mère de l'enfant?
— Non, monsieur.
— Comment cela?
— J'ai demandé un extrait de l'acte. Henri avait donné le nom verbalement, et il a été écrit sans la particule.
— Sans la particule?
— Mais oui. Voyez vous-même. La mère de fenfant sera introuvable... Henriette Degèvre... Or, le véritable nom est celui que j'ai fait inscrire. Voyez, sur
Deux ang après ils revenaient en France, ramenant un bel enfant (page 393).
l'acte que je vous apporte, Henriette-Geneviève, comtesse de Gesvres. Vous êtes absolument tranquille. vuuï, eieb
- Ah! mais c'est parfait. Ainsi, ce petit être que je viens de voir dans les bras ue la nourrice est un enfant abandonne?
— Comme vous aviez fait de l'autre.
Costin fronçait le sourcil, blessé du rapprochement. Olympe reprit aussitôt :
S0« L,v. go
— Seulement vous aviez été plus humain et plus généreux ; vous aviez assuré son avenir. Eh bien, voyez, c'était un acte honnête que vous faisiez, tout ce que la loi vous permettait. Cela commençait par une bonne action et c'est encore par une bonne action que tout se finit.. La fin couronne l'œuvre.
— Cet enfant, vous le gardez?
— Oui, monsieur ; il s'appelle Pierre Masset de Clainville; vous aurez été son parrain...
— Je ne lui demande pas de reconnaissance.
— Voulez-vous affirmer plus vivement cet acte?
— Comment?
— Nous allons aller ensemble à la mairie et vous signerez la déclaration.
— J'aime mieux cela.
Et Costin suivit la Costolade pour signer Tacte de naissance de son fils.
Le soir. Olympe recevait le titre de rente promis. Le lendemain matin, Costin arrivait au petit château de lAIademoiselle, et Geneviève se jetait dans ses bras en lui disant :
— Oh! mon mari... viens, viens embrasser notre enfant I
Ce fut assurément la plus heureuse journée de la vie de Geneviève que celle où, entre son enfant et l'homme qu'elle aimait, elle put envisager l'avenir sans honte et sans crainte.
Quelques jours après, Pierre et Geneviève quittaient la France emmenant leur enfant. Le vieux Séjournet revenait à Paris pour faire vendre les biens de la famille de Gesvres.
Voulant éviter les mauvais propos, les médisances, Costin et Geneviève se marièrent sans bruit en Angleterre. Quelques mois après seulement, les journaux mondains annonçaient que le grand sculpteur Pierre Costin avait épousé la jeune duchesse de Gesvres, et cela n'étonna personne : on n'en causa pas. C'était ce qu'ils avaient cherché. Deux ans après, ils revenaient en France, ramenant un bel enfant qui fut l'étonnement de ceux qui le voyaient à cause de sa précocité. A peine âgé d'un an, il en paraissait trois... Et chacun complimentait le sculpteur sur son œuvre.
— C'est la dernière, disait-il en riant. Je brise mes ébauchoirs, je ne ferai jamais mieux.
C'est de ce jour que le nom de l'artiste se modifia. Ses cartes portèrent d'abord : Pierre Costin de Gesvres, puis P. Costin, comte de Gesvres, Dans sa propriété sur les bords du lac de Genève, les domestiques disent
— Monsieur le duc.
Revenons à la Costolade. Lorsqu'elle eut entre ses mains les titres de rente qui lui donnaient la pension promise, on juge facilement de sa joie. Olympe, depuis la superbe affaire qui avait clos les opérations de l'ancienne maison Palmyre, n'était pas malheureuse; elle avait eut sa part des sommes données par le comte des Étangs et par Costin. Palmyre, expulsée de France, avait agi loyalement avec elle. Si Olympe n'avait pas suivi son amie, c'est qu'elle caressait l'idée de ramener le Beau Henri, car Palmyre la suppliait de ne pas Tabandonner, lui promettant de
■IBP
MADEMOISELLE OLYMPE. :m
lui laisser tout ce qu'elle avait. Olympe était jeune, et l'avenir avait plus de promesses que l'affection de la matrone. En somme, elle avait un mobilier somptueux, un peu d'argent et, cette fois, on venait de lui donner de véritables rentes. Lorsqu'elle montra ses litres au Beau Henri, celui-ci fit la grimace. Elle en demanda l'explication.
— Tu n'as donc pas lu?
— Quoi?
— La rente est personnelle.
— Qu'est-ce que ça fait? Le titre est à moi.
— Mais non, tu ne comprends pas. Un titre de rente a été déposé chez un notaire. Tu jouis de la rente ta vie durant..., c'est une rente viagère sur ta tète et celle de l'enfant.
— Une rente viagère 1 répéta Olympe, toute décontenancée et relisant le titre. Puis, ayant réfléchi quelques minutes, le sourire revint sur ses lèvres ; elle dit :
— Eh bien, mon chien, qu'est-ce que ça nous fait? Tu es le père de l'enfant et il vivra bien longtemps après nous.
Ah! si Henri avait pu hre dans son cerveau 1 La Costolade souriait et était heureuse de la rente ainsi établie, parce qu'elle pensait :
— La rente ne durant qu'autant que nous, Henri ne nous quittera jamais... Le Beau Henri pensait :
— C'est vrai ; au fait, c'est mon fils ! Ma vie est assurée !
De tout cela il advint que, deux mois après, Henri Masset de Clainville épousait civilement et religieusement surtout M^'" Olympe Costolade.
Ce sont aujourd'hui des gens sérieux; le Beau Henri est administrateur d'une grande compagnie financière. M'"^ Masset de Clainville est dame patronnesse de toutes les fondations pieuses de sa paroisse. *
Hs ont tous les deux oubUé le passé, à ce point qu'un jour, lisant dans un journal quelques lignes élogieuses sur M"'® Costin de Gesvres, laquelle venait d'offrir quelques marbres de son mari à une loterie organisée au profit des pauvres :
— Cette femme n'avait aucune dignité. Comtesse, puis duchesse de Gesvres, elle va se galvauder avec ce bohème. C'est absurde; elle s'abaisse, tandis que toi, tu m'as élevée jusqu'à toi..., et je serai digne du nom que tu m'as donné.
Cela, c'était la pensée de la Costolade. Autour d'elle on en jugeait autrement : quelques années après son mariage, le Beau Henri passait devant la brasserie où il se rendait souvent le soir. On l'appela, il ne pouvait se dispenser d'aller serrer la main de celui qui le reconnaissait. C'était un ami qui l'avait souvent obligé.
— On ne te voit plus, Henri?
— C'est vrai 1... Maintenant, je suis sérieux. — Ah bah ! et que fais-tu ?
— Un héritage qui m'est venu, et puis je suis à la tête d'une grande maison financière.
— Vraiment?... Tu ne joues plus?...
— Jamais!... Je suis marié et père. Je via dans mon ménage.
— Marié!... Ah ! tant mieux!..., tant mieux ! tu as bien fait...
Et Henri abandonnait sa main à son ami qui la tenait affectueusement. L'ami reprit :
— Vois-tu, mon cher, il n'y avait que ça pour te sauver : le mariage. Tous nous le disions. Toi seul tu ne voyais rien.
— Quoi donc?
— Mais ta Costolade, mon pauvre vieux, c'était la femme de tous les camarades. Tous nous l'avons plus ou moins connue... Ah! mon pauvre vieux, tu es marié, tant mieux, car enfin ça t'a débarrassé de cette catin-là.
Le Beau Henri n'eut pas le courage d'avouer ni de se fâcher; il sourit en grimaçant, tout rouge de honte, et, ne pouvant plus parler, il retira sa main de celle de l'ami... Use sauva presque pour cacher les larmes qui jaillissaient de ses yeux.
L'ami étonné dit :
— Pauvre vieux, le mariage l'a rendu gâteux.