PETIT LEVER DE SOLEIL
Vers onze heures du soir, le cocher Racot se trouvait « exprès » devant la gare de l'Ouest, au bout de la rue de Rennes, lorsque deux personnes descendant du chemin de fer, enveloppées de fourrures pour cacher leur toilette de soirée, le hélèrent, montèrent dans sa voiture, donnant ordre de les conduire avenue de Friedland, au haut des Champs-Elysées.
— A l'heure? demanda Racot.
— Oui, nous vous garderons la nuit.
— Entendu, bourgeois.
Rassemblant ses guides, le cocher eut un mouvement de satisfaction qu'il exprima tout bas :
— Ça, ça tombe exprès. "V'ià deux particuliers qui vont danser toute la nuit; pendant ce temps-là, on pourra pincer son somme dans la voiture.
Il fit claquer la langue contre son palais pour exciter son cheval et dit •
— Hue ! la Tortue, tu vas te reposer ; à l'heure, ma biche ! Arrivés avenue de Friedland, les deux voyageurs descendirent.
Racot conduisit sa voiture à la file de celles qui attendaient. Puis, ayant couvert son cheval, il entra dans son fiacre, s'étendit sur la banquette, et tirant de sa poche un journal, à la lueur de la lanterne, il se mit à lire pour s'endormir.
— Tiens, s'écria-t-il après avoir lu quelques lignes, je les connais ces particuhers-là: la femme du sculpteur Costin, le duc de Gesvres, tout ça claqué... On dirait que c'est exprès. Tiens, vlà le calotin aussi. Eh bien ! ils ont une drôle de façon de se chauffer pour finir.
Il lut encore quelques lignes, puis le sommeil le prit. Il dormit.
Vers trois heures du malin, violemment secoué par un valet de pied, il s'éveilla.
— T'as pas fini de* me secouer comme un prunier, toi? Qu'est-ce que tu veux?
— On vous attend, venez.
— Ah! les bourgeois? Bon. Attends, attends, le temps de fraîchir Cocotte, on y est.
Il monta sur son siège, après avoir retiré la couverture de son cheval, et se rendit devant le péristyle de l'hôtel.
Les deux voyageurs montèrent. Racot, penchant la tôte, demanda :
— Où va-t-on, bourgeois?
Il faillit tomber de son siège lorsque le bourgeois répondit :
— A Sèvres.
— Pourquoi pas au Havre I exclama-t-il , pendant que vous y êtes. Mais entendant son client lui répondre :
— Allez, vous serez bien payé.
— Compris, bourgeois.
Et, mettant son cheval en route, se pelotonnant dans son carrick après avoir consulté le ciel étoile, il eut un sourire satisfait, et, s'adressant à son cheval, il reprit :
— Va, Tortue, va, ma biche ; c'est bon de se promener à la fraîche, au printemps ; nous avons une bonne nuit, ça tombe exprès; hue, là !
Le trajet s'accomplit. Près d'arriver à Sèvres, dans la nuit claire, il sembla à Racot qu'un homme se dressait sur un des côtés de la route.
— Qu'est-ce que c'est qu'ça, fit le cocher toujours au guet; c'est pas l'heure où on attend l'omnibus. Voilà un particulier qu'a l'air de chercher de la vilaine ouvrage.
La voilure arriva bientôt à Sèvres. Les voyageurs étant descendus, Racot, satisfait de la large rémunération qu'il avait reçue, retournait sur Paris, disant :
— Tortue, ma biche, nous allons aller à l'écurie ; on va manger et dormir. T'as peu de sang, ma vieille; plus tôt rentrés, plus tôt nous mangerons et dormirons, c'est bon, le matin.
Et la voiture se dirigea vers Paris.
Le cheval marchait doucement. Racot, calme, satisfait de sa nuit, s'abandonnant au charme provoqué par le dodehnement de la voilure, s'endormit. C'était, au reste, une belle matinée de printemps, dont Racot était incapable de saisir la beauté; mieux valait qu'il s'endormît. C'était cependant la bonne heure, où l'homme doit prendre à la vie ce qu'elle a de meilleur, l'heure à laquelle il est sain de donner à ses poumons l'air fort et aromatisé des champs. Si vous voulez donner à votre sang une vigueur nouvelle, ce n'est pas alors que les liserons crient et se tordent sous le soleil, ce n'est point quand les feuilles convulsées se dessèchent qu'il faut courir les champs. Le printemps naissant, la nature est belle, et c'est un joU tableau que le lever du jour, un tableau sur lequel nous nous arrclerons.
Il fait encore nuit; à l'horizon, loin, bien loin, une lueur éclaire à peine le
ciel, la nature est encore endormie; par les champs déserts, pas une fime; tout se lait, tout est silencieux ; on entend seulement au loin l'eau gronder près des barrages.
Les cloches des villages crient la demie de quatre heures ; le gris envahit la nature, la terre fume, la bruine tombe ; mais, bah ! on hume à pleins poumons la fraîche haleine de la terre.
Près de la rivière, que le bruit de l'eau seul réveille, car le brouillard la couvre, c'est à peine si, sur les berges, on voit à dix pas. Plus le jour pique au loin, plus les champs s'embrument. Les plantes et les herbes se vautrent paresseuses dans l'humidité du matin, et de toutes les poussées aromatisées un parfum acre et dur s'échappe.
Peu à peu, de tous côtés, chacun s'éveille; mille bruits confus se font entendre : les coqs qui chantent, les grelots qui sonnent, les chevaux qui hennissent, les chiens qui aboient, les fouets qui claquent. Par les sentiers et les routes, les paysans vont au travail, perdus dans les buées de l'aube, semblables à des fantômes que le jour oblige à regagner leur tombe.
Si vous saviez comme ils sentent bon, les taillis, le matin ! comme il est bon de se mouiller le front aux branches humides de rosée ! C'est la santé qu'on boit à pleine poitrine ; le sang plus chaud court vif dans les veines ; les muscles plus souples et plus forts obéissent, et, par cette vie puissante qui vous envahit, vous vous sentez plein d'amour pour l'existence.
Quand le soleil se lève, les buées et les brouillards s'évaporent; le jour éclaire un monde de travailleurs disséminés dans les champs.
En traversant le village, les gamins, sales mais pleins de santé, crient en se roulant dans le fumier ; les canards barbotent dans les mares, les cochons groinent dans leurs auges, les ânes chantent et les poules font de l'œil aux coqs.
Le fiacre passait au travers de tout cela et Racot dormait. Le cheval, habitué à marcher sans guides, cheminait, comme à l'ordinaire, sur la grande route.
Tout à coup il s'arrêta, renâcla en reculant, à ce point que Racot, éveillé en sursaut, faillit tomber de son siège.
Furieux et saisissant son fouet, il cria :
— Ah ! tu le fais exprès. Tortue ; je te vas régaler.
Frappant du fouet, agitant les guides, il chercha à le stimuler.
Mais le cheval, qui avait dressé les oreilles, refusait obstinément d'avancer.
Racot, étonné de cette obstination, sauta de son siège et vit, à quelques pas en avant, une masse noire étendue sur le bord d'un fossé.
C'était le corps d'un homme.
n eut un tressaillement involontaire et se mit sur la défensive, se rappelant qu'une heure avant il avait remarqué un individu à ce même endroit.
L'homme ne bougeait point; il se rassura et, bon pour son prochain, comprenant les faiblesses humaines, croyant avoir afTaire à quelque ivrogne endormi, il alla vers lui pour l'éveiller et, bon enfant, lui offrit de le ramener à Paris.
Il fut étourdi en constatant que ITiomme était inanimé, prerque mort.
Palpant le corps et voyant qu'il était encore chaud, il s'écria :
— Eh bien, lu peux dire que c'est exprès que je passe par là, toi. On lui aura colle une trempe. Je vas le mener chez le premier pharmacien.
Prenant l'homme dans ses bras, il le plaça dans la voiture, remonta sur son siège en disant :
— Hue, Tortue, des jambes exprès, nous faisons de l'humanité.
Mais en plaçant le corps dans sa voiture, Racot avait eu un moment de surprise et il s'était hâté. C'est que le cocher avait reconnu celui qu'il venait de trouver si étrangement. Il avait même dit :
— Ah ! ça, par exemple, c'est exprès 1
Et sur le siège, fouettant Tortue scandalisée d'être si vivement poussée après le travail de la nuit, il songeait.
— Comment, diable ! se fait-il que ce particulier-là se trouve à cette heure-ci sur une route en train de faire la carpe sur le sable?
En arrivant aux premières maisons de Billancourt, il s'arrêta devant un marchand de vin qui venait d'ouvrir sa boutique.
— Eh ! dis donc, le troquet, vite un coup de main ; je viens de ramasser sur la route un homme qui devait s'être trouvé mal. Où est l'apothicaire, ici?
— Voyons d'abord l'individu, fit le marchand de vin curieusement, s'il est du pays.
— Non, j'ai vu ça tout de suite.
Racot sauta de son siège ; il ouvrit la portière et vit que l'individu reprenait connaissance.
— Tiens, il va mieux 1
— Eh bien, descendons-le. C'est peut-être le froid des* matinées de printemps qui l'a saisi.
— Aide-moi.
Les deux hommes prirent dans leurs bras l'inconnu et le portèrent dans la grande salle du marchand de vin. On retendit sur une grande chaise devant la cheminée. Il reprenait tout à fait connaissance.
— Mon ami, demanda le marchand de vin, qu'avez-vous? où soufTrez-vous? L'homme le regarda avec étonnement. La question lui étant adressée de nouveau, il répondit faiblement :
— Je suis brisé..., rompu... et j'ai... faim...
— Ah! le pauvre diable 1 Mais c'est le besoin qui l'a fait tomber sur la route.
— Comment, mince que ça de dèche! Ah ben! j'aurais pas cru ça de lui! fit Racot, qui aussitôt se débarrassant de son carrick commanda :
— C'est moi le médecin. Vite, fais-nous à déjeuner, et, d'abord, donne-lui un bouillon et un verre de vin exprès.
La chaleur ramenait peu à peu la vie dans le corps du pauvre diable. Lorsqu'il eut prit un bouillon, il regarda autour de lui et voulut remercier ceux qui le soignaient. En voyant Racot, il exclama faiblement :
— Vous..., vous ! Comment vous trouvez-vous là?
— Exprès, mon vieux. Eh bien, mon petit, vous pouvez vous flatter que vous me devez une fière chandelle .. Je parie que vous avez encore été au cercle, hier
iMADl-MOISra.LE OLY.Mi'I-
— Cinq cents francs ! mais je l'étranglerais [ilutôt, pour avoir ce renseignement-lii ! (page 368.)
soir. Vous avez tout perdu et vous aviez l'intention d'aller prendre un bain à vie du côté de Meudon, parce que vous vous étiez fait ratisser... Hein, c'est ça?... Et puis, l'eau vous a paru froide...
Le pauvre diable ne répondit pas.
Après une grande minute de silence, parlant sans avoir conscience de ce qu'il disait :
— J'ai eu peur..., j'ai peur..., j'ai faim...
4G^- Liv. 46
— Mon petit, je vais vous guérir de ce mal-là. Mettons-nous à table. J'ai fait faire un déjeuner exprès.
Celui que le cocher Racot avait si singulièrement ramassé, nos lecteurs l'ont déjà reconnu sans doute, c'était le Beau Henri, c'était le malheureux sans sou et sans gîte que nous avons vu sortir, le ventre creux, de l'église où il avait été chercher le sommeil, au matin.
En courant sur la route, au-dessus de Grenelle, il avait vu passer la voiture dans laquelle des gens dont il connaissait l'uniforme, « des employés de la maison de fous, » se trouvaient avec celui qu'ils considéraient toujours comme le grand médecin aliéniste, le docteur Louis.
Fatigué par la longue nuit, à peine soulagé par les quelques heures de sommeil, mais le cerveau toujours agité par les événements de la veille, la peur l'avait repris aussitôt. Son imagination folle lui avait fait croire que le docteur Louis et les gens de l'hospice, ses aides, étaient lancés à sa poursuite.
Alors, perdant absolument la raison, il s'était mis à courir dans la direction de Sèvres. Il avait passé toute la journée à se cacher dans le bois de Meudon, redoutant à chaque minute d'être surpris, plein de terreur et d'effroi, attendant impatiemment la nuit. Alors, las, épuisé, un peu rassuré, il était sorti du bois, s'était couché dans les luzernes sur le bord de la route, se promettant avant le jour de revenir à Paris, à l'heure où les rues étaient désertes, voulant aller voir du côté de sa demeure s'il lui était possible d'arracher quelques menus objets qu'il pourrait vendre, avec le produit desquels il mangerait enfin I
Cela faisait deux nuits et presque deux jours de fatigue et de privations, et le corps, quoique robuste, refusait d'agir. La nuit, il s'était éveillé ; voyant une voiture, il s'était dressé, redoutant d'en, voir descendre ceux qu'il croyait toujours acharnés à sa poursuite. Pris encore d'une nouvelle frayeur, il s'était mis à courir, en revenant sur Paris. Mais c'était trop d'angoisses, de fatigues; vaincu, il était tombé épuisé sur la route.
C'est là que Racot l'avait ramassé.
Est-ce que le cocher, en reconnaissant le voyageur qui avait cherché à l'escroquer, dans la nuit par laquelle débutait notre histoire, se trouvait tout à coup pris de sympathie pour lui? Nos lecteurs ont pu déjà juger maître Racot pour s'étonner de ce mouvement d'humanité.
Non, le cocher agissait guidé par un tout autre sentiment.
Pierre Costin lui avait promis, s'il retrouvait l'homme qui l'avait suivi, de lui donner une certaine somme, et en retrouvant son bourgeois, comme il disait, il S'était écrié, on s'en souvient :
— Je le trouve ; on dirait que c'est exprès.
Racot n'avait donc qu'une pensée : ou conduire le Beau Henri chez le sculpteur, afin d'avon^ sa prime, ou le déposer dans un endroit où il amènerait Pierre Costin.
La situation de Henri l'obligeait à le laisser, au moins quelques heures , chez le marchand de vin où nous l'avons vu s'arrêter. H lui offrit à déjeuner, commandait au marchand de vin de lui donner une chambre et poussait même l'amabilité
jusqu'à demander à Henri, en le faisant manger, s'il n'avait pas quelques courses à faire dans Paris, en le faisant venir quelques heures après.
Le misérable, touché par l'affabilité du cocher, s'abandonna ei.tièrement, acceptant tout, convenant avec lui qu'il allait reposer dans la chambre qu'on lui offrait et qu'il attendrait le retour de Racot, lequel devait aller s'informer prudemment de ce qui était survenu, Tavant-veille, rue Duphot.
Il le priait également de se rendre rue de la Paix, à la maison Olympe, le chargeant d'une lettre pour la Costolade.
Racot écoutait, promettait et ne répondait toujours que par ces mots :
— Ça sera fait, exprès.
Moins d'une heure après, Racot était rentré chez lui, avait changé son cheval, et, remontant sur son siège, il se dirigeait vers la rue des Tournelles, chez Pierre Costin.
La situation du sculpteur s'était bien transformée depuis quelques jours. En perdant sa femme, il avait reconquis sa liberté.
Vivement ému par la scène qui s'était passée chez lui, il était sorti avec des sentiments plus humains. Le mal était oublié, mais il n'était pas effacé; il avait suffi de la fraîcheur de la nuit, du calme, du sombre des rues, pour que la situation se replaçât nettement dans son cerveau.
Sa femme était morte, il était libre ; il n'avait plus de regrets. Le mouvement de pitié qu'il avait eu s'atténuait ; tout ce qu'il avait souffert revenait à son souvenir. Il se trouvait heureux que son frère fût venu pour le remplacer dans la veillée mortuaire ; il était aise de ne pas être obligé de passer la nuit près de cette femme, cause de tous les tourments de sa vie, près de celle qui l'aurait ridiculisé et déshonoré s'il n'avait eu sa personnalité honnête et vaillante pour le sauver.
En marchant pour se rendre rue de Bellechasse, se promettant de ne passer que quelques instants près de Geneviève, il se décida à ne pas retourner chez lui : il irait demander un gîte à son ami Marcel.
Lorsqu'il arriva rue de Bellechasse, il fut surpris de trouver tout le monde éveillé dans Thôtel.
Inquiet, il se rendit aussitôt près de la petite comtesse.
Celle-ci lui dit tristement que le duc de Gesvres était mort ; depuis quelques heures, elle avait appris la nouvelle; on attendait le corps, qui devait être transporté à l'hôtel, pour le diriger, le surlendemain, vers le pays où la famille avait ses propriétés.
La présence de Pierre Costin, à cette heure, était embarrassante. Aussi se hâta-t-il de se retirer. Il n'avait du reste pas de consolations à donner : la mort du duc de Gesvres n'était pas une douleur pour la jeune femme. Geneviève n'avait toujours vu, dans le vieux duc, que celui qui avait été la cause de la mort de sa mère, que celui qui l'avait obligée à épouser le comte des Étangs.
Costin ne voulut rien lui dire de ce qui s'était passé chez lui. S'il n'avait ni douleur ni regret, la bienséance obligeait au moins à une certaine réserve.
Costin se dirigea alors chez son ami xMarcel. Là, il apprit que Marcel et sa compagne, M"« Belle-Épaule, depuis les premiers jours du printemps, étaient
partis à Sèvres, près du bois de Meudon. Ils demeuraient là, ne venant qu'une fois par semaine à Paris..
Un peu décontenance par cette nouvelle, mais bien résolu à ne pas rentrer chez lui, il alla passer la nuit à l'hôtel.
Quoique remis avec son frère André, il aurait souffert de se trouver longtemps avec lui; et puis, il se refusait à passer la nuit près du corps de la Phryné. A C3lte heure, le souvenir de l'étrange maison dans laquelle il l'avait trouvée remplissait son cœur de dégoût.
II. se rappelait les confidences du commissaire de police, confidences qui avaient amené le rouge sur son front.
Non, il ne voulait plus la revoir. Il craignait d'être faible, de s'apitoyer devant la mort ; il suivrait la dépouille mortelle, mais il voulait le faire comme un indifférent.
Il passa, on s'en doute, une mauvaise nuit. Se levant tôt, il se rendit chez lui pour s'occuper de la cérémonie funèbre.
Le cerveau lourd de pensées, le sculpteur vint pédestrement chez lui ; en entrant dans la rue des Tournelles, il avait la tète baissée; il songeait à la situation nouvelle que la double catastrophe, la mort de sa femme et le décès du duc de Gesvres, venait de faire naître. Nous l'avons dit, en face du cadavre de sa femme, il avait été pris de pitié; mais seul, écoutant sa raison, ce sentiment s'était éteint aussitôt. Il n'avait ni chagrin ni regret, et sa pensée se portait tout entière sur l'avenir.
C'est ainsi qu'il arriva devant chez lui, se heurtant presque au groupe de curieux attirés par les événements de la nuit. Tout bouleversé en constatant les traces de Tincendie, il se précipita sans remarquer le meuvent de respectueuse litié des voisins qui lui firent passage en disant à demi-voix : : — C'est le sculpteur, le mari.
Ce fut pour Pierre un moment cruel à passer, dont la surprise l'accabla. Il ne trouvait rien à dire, ne s'exprimait que par de douloureuses exclamations. Le petit cabinet, transformé en chambre mortuaire, n'existait plus. Et c'était un hideux tableau que cette chambre noircie par les flammes , encombrée par les débris en braise des objets qui la meublaient, au milieu de laquelle, sur une petite table sauvée de l'incendie, on avait placé, mesquins, petits..., mais grands d'horrible, les restes carbonisés de celle que Paris avait si longtemps admirée sous le nom de la Phryné.
Le malheureux prit sa tête dans ses mains et fondit en larmes. Au bout de quelques mhiutes, se domptant et se rendant aux prières qu'on lui adressait de ne pas rester plus longtemps devant ce lugubre spectacle, il se recula et se trouva dans son atelier. Là, le tableau, quoique moins cruellement humain, ajouta à sa douleur.
Toutes les créations nées de son génie, ses maquettes, ses plâtres, ses marbres, carbonisés, éclatés, brisés, gisaient à terre dans les braises des selles et des meubles. Il était accablé. Un mouvement d'étonnement lui rendit quelque force. Au milieu de l'atelier, son chef-d'œuvre — l'œuvre qui l'avait irrévocable-
MADEMOISELLE OLYMPE. luio
ment sacré maître — sa Chasteté, le portrait de Geneviève, était resté debout, n'ayant de l'incendie que le léchage des flammes autour des cheveux, et ce jaune roux, éclairé par le soleil du matin, entrant à pleins rayons par la baie ouverte des châssis brisés, formait autour du front de la Chasteté comme une auréole.
Pierre eut dix minutes d'hallucination; il lui sembla que le masque s'animait et lui disait :
— Courage ! .
Il se redressa, passa la main sur son front commç pour en chasser le monde de pensées qui envahissait son cerveau. Et s'adressant à Lise, la femme de chambre, il lui demanda ce qui s'était passé.
Celle-ci ne put lui dire que ce que nous savons. Elle ajouta que l'on était à sa recherche depuis deux heures et lui apprit que son frère Jacques était mort. Il avait été transporté dans l'ancien appartement de M™<^ Costin, où l'on avait mis les quelques meubles qu'on avait pu sauver. L'incendie avait été vivement éteint, mais il s'était déclaré avec une telle intensité , que l'on n'avait pu porter secours aux deux victimes.
Costin employa toute sa journée aux démarches nécessaires pour les inhumations. Il était retourné chez Marcel; là, il avait appris que Marcel et M^^-^ Belle- Épaule étaient venus le matin même , pour chercher quelques objets de toilette. Marcel avait chargé le concierge de dire à M. Costin, au cas où il reviendrait le lendemain, ainsi qu'il l'avait annoncé, qu'il le priait de venir le retrouver à Sèvres. Il devait apporter avec lui des vêtements de cérémonie, car il avait l'intention de l'emmener à une grande soirée artistique que .donnait, le soir môme, avenue Friedland, un homme célèbre qu'il connaissait. Il avait ajouté que, si M. Costin le préférait, il pourrait aller directement le soir avenue Friedland. Ils se retrouveraient là.
— Merci, avait répondu Costin.
Et tout bas :
— Ai-je besoin de les ennuyer de ma tristesse? Et il était revenu chez lui.
Lise, la femme de chambre de M"'^ Costin, passa la nuit, avec son maître, près des dépouilles mortelles des malheureuses victimes.
Les restes de Régine et de Jacques Costin avaient été ensevelis et couchés dans un cercueil, à la fin de la journée.
Dans une chambre que l'incendie n'avait pas atteinte, on avait dressé une chapelle ardente. C'est là que, jusqu'au soir, tous les amis du sculpteur vinrent lui apporter l'expression de la douloureuse émotion ressentie par eux en apprenant le double malheur qui le frappait.
La mission des frères de Saint-Jean, oubliant les griefs reprochés au frère Saint-André, qu'elle avait répudié, avait envoyé deux de ses membres pour prier toute la nuit près de lui. Deux rehgieuses de la maison de Meudon étaient venues également veiller les restes mortels de M"^° Costin.
Ainsi Pierre se trouvait plus libre, et c'est dans son atelier, ravagé par l'incendie, qu'il passa la plus grande partie de la nuit, marchant quelques mi'uites.
puis se laissant tomber accablé sur un escabeau, se redressant fiévreux, tourmenté par ses pensées, par ses souvenirs, que l'heure rendait plus aigus.
Quand l'aube éclaira de sa lueur grise l'atelier, il se redressa. Le jour lui donnait courage. Il regarda , plein de désespérance, tous ses marbres mutilés, puis, le cœur gros, les yeux mouillés, il sortit.
Le service funèbre devait avoir lieu dans la matinée. Il se hâta d'aller revêtir un costume de cérémonie chez un de ses amis.
Lorsqu'il revint, la rue était encombrée par les gens qui venaient assister au convoi des deux victimes. C'est dans son atelier qu'il reçut de tous ceux qui l'aimaient les marques attendries, la part qu'ils prenaient au malheur qui frappait le jeune maître.
Triste, pensif, il était accoudé sur la selle où se trouvait le marbre de la Chasteté^ lorsqu'il vit, écartant ceux qui l'entouraient, apparaître un cocher qui, s'avançant vers lui, dit, en retirant son chapeau :
— Monsieur Costin, c'est peut-être pas bien l'heure, mais je viens pour vous parler, exprès.
Pierre le regarda, se rappelant bien qu'il connaissait celui qui lui parlait, mais sans pouvoir se souvenir qui il était ; ce que Racot devina aussitôt, car il dit :
— Vous ne me remettez pas, mon pauvre bourgeois? C'est moi, Racot, qui menais le bonhomme qui vous suivait, une nuit, de Montmartre à la rue de Bellechasse.
Quoique ces mots eussent été dits très bas, Pierre fit un mouvement signifiant au cocher de se taire. Il se souvenait.
Il l'emmena dans un coin de l'atelier et lui dit :
— Que me voulez-vous?
— J'ai trouvé le bonhomme; il est dans un endroit où je peux vous mener... Seulement, je sais bien, c'est pas l'heure ; mais il y restera toute la journée.
Pendant qu'il parlait, dans le cerveau de Pierre passait tout ce qui l'occupait : l'enfant disparu qu'il fallait à tout prix retrouver, car c'était tout pour lui. Avec Geneviève, c'était ce qui devait diriger sa vie désormais, et Régine étant morte, ce n'est que par l'homme dont lui parlait Racot qu'il pouvait retrouver les traces de l'enfant.
Il répéta interrogativement sa dernière phrase :
— Vous êtes sûr de le retrouver tantôt?
— Exprès, je me charge de vous y conduire.
— Bien. A cette heure, je ne puis m'occuper de cela Vous suivrez le convoi avec les voitures; je vous retrouverai à la sortie du cimetière.
— Vous me louez ? fit Ptacot qui ne voulait pas perdre sa journée ; et montrant l'heure à sa montre : vous me prenez à neuf heures et le reste est à part. C'est la voiture du maître; je marche derrière et je baisse les stores, n'est-ce pas?
Pierre ne l'entendait pas ; après lui avoir dit :
— A la sortie du cimetière, il retournait près des gens qui venaient lui apporter leurs compliments de condoléance.
Racot sortit joyeux, orgueilleux même, en disant :
— Ça tombe exprès. J'ai changé ma voiture et j'ai attelé le Lion; ça fait un équipage rupin; la vraie voiture du maître. Je vas baisser les stores, mettre un crêpe aux lanternes; j'en mettrai un aussi à mon chapeau, un à mon fouet et au Lion. Tout ça est en compte. Et puis c'est moi qui marche en tête, avant tous ces galvaudeux de gens de maison. Hue làl Racot; on va faire aussi son entrée dans le monde.
S'il ne s'était retenu, il aurait fait claquer son fouet.
Deux heures après, la cérémonie funèbre était terminée. Racot avait pris Pierre Costin à la porte du cimetière et le menait bon train au cabaret de Billancourt.
Arrivé , il sauta du siège et demanda au marchand de vin :
— Et notre homme?
— Il est là-haut ; il dort.
— Bien.
Ouvrant la portière à Costin, qui lui demanda :
— Eh bien?
— Vous pouvez descendre, il est là ; il est encore couché. J'aurai le temps de vous raconter, avant qu'il s'éveille, comment je l'ai rencontré.
— J'allais vous le demander, fit Costin. Ils entrèrent dans le cabaret.
S'étant assis tous les deux dans un angle de la grande salle du cabaret, Racot raconta à voix basse les recherches auxquelles il s'était livré depuis qu'il avait vu Costin. Il lui fit connaître la singulière façon dont il avait retrouvé le Beau Henri.
A cette partie de son récit, quand le cocher expliqua les causes qui le faisaient retrouver, à pareille heure, sur la route de Sèvres; qu'il dit avoir conduit un voyageur et une voyageuse, en costume de soirée, de l'avenue Friedland à Sèvres, Costin demanda s'il connaissait le nom du voyageur.
Racot ignorait ce nom, mais il donna l'adresse exacte; alors le sculpteur s'écria :
— Tiens , c'est Marcel et sa maîtresse que vous avez ramenés de la grande fête artistique que donnait H... hier au soir... C'est singulier, si j'avais été rejoindre Marcel, c'est moi qui aurais ramassé cet individu...
— Ah! bah ! Ça se trouvait exprès.
— Continuez, reprit Costin.
Et Racot acheva son récit.
Quand il eut terminé, Costin lui dit :
— J'ai besoin de savoir une chose de peu d'importance pour tout autre, mais très intéressante pour moi. J'ai le désir, la volonté de ne pas me trouver face à face avec cet homme. Vous m'avez donné déjà quelques preuves d'adresse; voulezvous me servir? Je vous ai promis cent francs pour me faire trouver l'homme, je vous en donne cinq cents si vous obtenez le renseignement que je demande.
Tout le monde connaît ce vieux joujou, appelé ie « diable, » la joie et la terreur des enfants. En poussant de 'l'ongle le crochet qui accroche le couvercle de
la petite boîte, un diable tout rouge jaillit, la chevelure hérissée, la face violacée, les bras tendus.
C'est l'effet que produisit le chiffre cinq cents francs sur Racot.
Il jaillit positivement de sa chaise, ébranlant la table, renversant verres et bouteilles, la face congestionnée et disant :
— Cinq cents francs I cinq cents francs! mais je l'étranglerais plutôt, pour avoir ce renseignement-là! Expliquez-moi la chose et je vous promets que je réussirai.
— Mon Dieu, fit Costin, vous en savez sur moi et sur cette histoire peut-être plus que vous n'en voulez dire. Mais comme c'est une histoire et que vous y avez été mêlé d'une manière incidente, je ne vous cacherai rien.
Uacot le regardait bouche béante, ne comprenant rien.
— Le jeu que je vous demande de jouer est un vieux moyen de comédie; mois il est, je crois, le seul qui pourra nous donner la vérité. Le voici... Vous
m'écoulez ?
— Exprès, fit Racot, qui, venant de vider son verre, essuyait ses grosses lèvres mouillées du revers de sa manche.
— Cet homme est misérable; il est poursuivi, il a tout à craindre. Vous l'avez trouvé sans sou ni maille, parce qu'il se sauve, qu'il croit être recherché par la police, menacé par moi, menacé de bien des choses enfin. Or, de ce côté, on peut l'effrayer et l'obliger à être souple.
— Oui, fit Racot en clignant de l'œil, compris. C'est pas ben propre, et on peut faire ça. Je le menace de le dénoncer; je ne sais pas pourquoi, ça ne fait rien, ce sera plus effrayant pour lui. C'est un coquin, ça, je le sais; il a voulu me refaire, et les coquins, quand on leur parle d'une façon vague; comme ils ont des tas de choses à se reprocher, ça leur fait peur, exprès. C'est entendu, je le menace ; mais qu'est-ce qu'il faut que je lui demande?
— Laissez-moi d'abord vous indiquer les moyens à employer.
— Allez-y.
— Il est malheureux. Vous êtes pris de compassion pour lui ; vous savez qu'il est dans une mauvaise situation, vous lui offrez vos services...
— Mais j'ai déjà fait tout ça.
— Tant mieux. Vous allez le faire dîner, un excellent dîner. C'est un misérable, il a faim, il mangera et boira tant qu'on voudra; il faut qu'il boive.
— Ça, ça me connaît. C'est compris, très bien; je le soûle et je le fais bavarder.
— C'est bien cela. :
— Mais sur quoi faut-il qu'il bavarde?
Là, Costin fut un peu gêné, mais enfin, semblant en prendre son parti, n'ayant plus de ménagements à garder, il dit :
— La nuit où vous nous avez suivis, je venais de confier un enfant aux soins de sa maîtresse. Il est fâché avec elle, l'enfant a disparu et lui seul sait où il est. Vous avez compris?
Racot, souriant, emplissait son verre, le vidait en regardant Costin.
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^c lin cognac qu'il ainviif Ii v.'.mi-.i.i
^^' ^^"L,ble pass.on do sa vie (page 37.:;).
ï^ lui demanda ;
- Comprends pas. '""'*!"'' J« «''"''Se absolument de cela.
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communiquant à une autre. Je vais res e. d " ' "! ^' '''™'' ""' ^''>«"'f"-« avec cet homme dans l'autre ""' ''°"'''^'^' ^'^'e vous dînerez
47° I,iv.
— Ah! bon, compris... Faut une chambre exprès, de laquelle on puisse entendre dans l'autre, et vous entendrez tout ce que je lui demanderai.
— C'est cela, et vous le ferez parler sur des points que je vous indiquerai... Est-ce convenu?
— Si c'est convenu?... mais, exprès; je ne regrette qu'une chose, c'est que vous ne soyez pas du dîner.
— Eh bien, appelez le cabaretier, arrangez tout cela, et, quand vous me ramènerez à Paris, je vous donnerai la somme.
— Entendu, bourgeois.
Une heure après, Costin, assis près d'une porte, la tête appuyée sur la serrure, écoutait ce qui se disait dans la chambre où le Beau Henri soupait a\ec Kacot.
Ce fut pour Pierre Costin, on le pense, une douloureuse histoire à entendre... In mno "ceritas... Que de cruelles vérités lui furent révélées!
Lorsque le Beau Henri, absolument ivre et encore las, s'étendit de nouveau sur son lit, et que le cocher, tout à fait gai, descendit atteler son cheval, Pierre Costin le rejoignit.
H avait suffi de quelques heures de libations pour faire de Piacot l'ami acharné de Pierre Costin, amitié généreuse qui embarrassait le sculpteur, mais qu'il était forcé de subir.
Racot était expansif exprès ; parfois même, il tutoyait le jeune maître ; mais Pierre avait besoin de lui, il ne le remarqua pas.
Racot était convenu avec Henri de le retrouver le surlendemain pour se remettre à la recherche de l'enfant. H se chargeait d'obtenir une certaine somme, en le rendant à ceux qui le cherchaient : c'est, du moins, ce qu'il avait dit au bel Henri Masset de Clainville... H devait aussi s'occuper de ce qu'était devenue la Costolade, pour laquelle, dans son ivresse, Henri avait été repris du plus grand amour ! Cette affection ou plutôt cet intérêt avait paru s'augmenter de ce que Racot lui avait raconté.
On se souvient que le cocher avait été chargé par le jeune homme de porter une lettre à la maison Olympe. Or, en arrivant rue de la Paix, Racot avait appris que, depuis deux jours, la maison était abandonnée; que, la veille, l'huissier était venu coller l'affiche de vente.
La concierge, interrogée par le cocher, lui avait dit que, depuis six mois, elle ne recevait, pour M^^*' Palmyre, que papiers timbrés sur papiers timbrés; car tout était au nom de M>i« Palmyre. M^'® Olympe ne figurait que sur l'enseigne... Peutêtre avait-elle cru ainsi échapper aux poursuites. . Depuis trois mois le mobilier était saisi; c'est par des ordonnances de référé, successivement obtenues, qu'on avait évité la vente.
La concierge était persuadée que, dans les derniers jours, les deux femmes avaient attiré à elles tout l'argent qu'elles pouvaient avoir; qu'elles avaient même fait payer très cher le dernier scandale qui avait amené la police; puis, ayant l'argent, elles s'étaient sauvées, abandonnant aux nombreux créanciers ce qui composait l'ameublement de cette étrange maison.
Ces révélations avaient bouleversé le Beau Henri. Pour lui, la Costolade était la victime de Palmyre, son amie l'avait trompée afin d'en faire sa complice. Il était donc convenu avec le cocher Racot qu'il s'occuperait aussi de rechercher la Costolade.
Ayant tous les renseignements qui lui étaient nécessaires, Pierre Costin descendit de voiture en entrant dans Paris, donnant rendez-vous pour le lendemain au cocher...
Ce dernier devait lui apporter les premiers résultats de ses recherches.
Le petit coin de soleil que nous avons vu dans la nature, au début de ce chapitre, se faisait dans sa vie. L'enfant était retrouvé, et, par une circonstance singulière que nous expliquerons plus tard, il se trouvait dégagé de la fausse paternité du sieur Masset de Glainville.
Il pouvait reprendre chez lui un enfant sans nom; il pouvait le reconnaître et lui donner le sien.
Le lendemain au soir, Costin reçut la visite de Racot. Fidèle à sa promesse, il lui remettait les cinq cents francs dus.
LA NOUVELLE MAISON 0ÎA3IPE,
Il fallait que Costin se tînt prêt à tout. Comme le général au milieu du combat, il devait veiller tout autour de lui. Toutes les attaques étaient repoussées, mais il fallait absolument se rendre maître du terrain conquis. Aussi, dïfns son cerveau, il résumait la situation : il voyait Geneviève presque libre, que la séparation allait rendre maîtresse d'elle-même, au milieu des sympathies générales que la situation de son mari, sa maladie incurable, rétablissait dans une situation tout à fait indépendante. L'horrible mal du mari donnait à la séparation de corps judiciaire beaucoup plus d'étendue. Elle se trouvait absolument libre, elle n'avait rien à redouter, et, de fait, son mariage se trouvait comme cassé; tous les droits du mari, allant au delà de la loi, s'atténuaient et la rendaient maîtresse d'elle-même.
La maladie du comte des Étangs, c'était la mort morale, l'anéantissement de l'être, et, véritablement, la liberté de Geneviève reposait dans ce paradoxe qu'elle était la veuve d'un vivant.
D'un autre côté, il allait retrouver son enfant; la mort de sa femme le rendait libre. Il avait le droit d'être père et, malgré les agissements singuliers du Beau Henri, l'enfant pourrait redevenir le sien.
De ce côté encore, il avait roussi. Geneviève l'aimait, il aimait Geneviève. Tous deux aimaient leur enfant, qu'ils allaient reprendre avec eux.
La mort de Régine, la Phryné, le faisait libre aussi; la mort du vieux duc de Gesvres, en même temps que l'incurable maladie du comte des Étangs, rendait Geneviève libre également. Ils allaient donc pouvoir vivre tous les deux pour leur enfant.
Mais pour retrouver cet enfant, il devait revoir la Costolade ; c'est à sa recherche qu'il avait consacré son temps.'
Par son ami N..., qui, nous l'avons dit, occupait, à la préfecture de police, une situation élevée, il avait pu savoir que des poursuites commencées contre la maison Palmyre avaient été empêchées par ordre supérieur.
La fille Palmyre, sujet belge, avait été expulsée du territoire français. M"<^ Olympe, moins compromise qu'elle, était restée à Paris. On prétendait qu'elle avait repris son ancien métier de sage-femme; mais ce métier n'était qu'un leurre, un prétexte d'enseigne. Au fond, la police le savait, elle continuait les honteux agissements de l'ancienne maison Palmyre. On la surveillait.
Costin ne savait pas encore où restait Olympe ; il devait recevoir son adresse avant peu. Alors, il parlerait avec la Costolade et il pourrait agir.
On le voit, la situation était nette de tous les côtés. C'est rempli de cette quiétude que Costin se rendit rue de Bellechasse pour voir Geneviève.
Là, il trouva le père Séjournet, qui lui apprit que Geneviève était partie, accompagnant les dépouilles mortelles de son père. Elle se trouverait, dans dix jours, au petit château de Mademoiselle, où elle devait l'attendre.
Costin fut heureux de ces quelques jours de répit, pendant lesquels il allait pouvoir en finir avec ce qui le tourmentait.
Avant dix jours, il en était convaincu, il aurait retrouvé son enfant, et la première fois qu'il reverrait Geneviève au petit château de Mademoiselle, il lui présenterait leur fils.
Le cocher Pvacot venait chaque jour raconter le résultat de ses recherches avec le Beau Henri, dont il s'était fait l'ami acharné. Jusqu'alors, les recherches étaient restées négatives.
Dans la maison de la rue Duphot, où Henri s'était rendu, accompagné de Uacot, il n'avait rien pu savoir. Le petit appartement avait été loué à une autre personne; depuis son départ, on n'avait plus entendu parler de la Phryné, car, sur l'ordre de Costin, Racot avait caché à Henri la terrible fin de Régine; deux jours après seulement, la nourrice était venue pour savoir si l'on avait de ses nouvelles. Depuis, on n'avait revu personne.
Alors, Pierre avait fait rechercher par la police le lieu où était allée demeurer Régine en se sauvant de la rue Duphot avec l'enfant; le résultat ne se fit pas attendre.
Un individu qui louait dos petits appartements meublés, spécialement à des femmes, boulevard Poii-sonnière, vint déclarer que, l'après-midi du jour se rapportant à la date de la scène de la rue Duphot, une femme, qu'il connaissait pour lui avoir loué pendant un jour ou une nuit un de ses appartements, était venue chez
lui et lui avait retenu, au prix de quatre cents francs pour le mois, un appartement; elle avait payé d'avance et s'était immédiatement installée chez elle. Elle était venue en fiacre et avait une malle énorme et deux petites malles. Elle lui avait déclaré, car, étant au mois, il avait dû lui demander son nom, qu'elle se nommait Régine Korsowa, rentière, de passage à Pans.
Cette femme, très élégamment vêtue, s'était aussitôt enfermée chez elle pour changer de toilette. Disposant son linge et ses vêtements dans les armoires, le soir elle était sortie, et depuis elle n'avait plus reparu.
Pierre reconnut les vêtements de la malheureuse, qui furent rapportés chez lui. Mais ce fut tout ce qu'on put savoir.
La jeune femme, décidée à la vie honteuse qui avait amené sa mort, s'était d'abord débarrassée de la nourrice et de l'enfant, pour être libre, mais les gardant sous son autorité, afin de s'en servir sans doute comme otages contre son mari.
Où avait-elle placé la nourrice et l'enfant? Malgré toutes les recherches, la police ne trouvait rien.
Les jours S3 passaient sans résultat, et Pierre avait hâte d'avoir une bonne nouvelle pour aller retrouver Geneviève.
Un frère des missionnaires de Saint-Jean vint un jour lui apporter quelques papiers de famille laissés par son frère Jacques dans la maison de Meudon. Ce frère donna à Pierre des nouvelles qui lui furent peu agréables.
Le comte des Étangs, à la suite de la terrible aventure de la rue de la Paix, était tombé dans une atonie profonde et semblait d'abord poursuivi par un remords continuel, ne trouvant de calme, de soulagement que dans la prière.
Un changement notable s'était soudainement opéré en lui. Peu à peu ses idées fixes de vengeance s'étaient envolées, il ne parlait plus que de pardon, il voulait aller se jeter aux genoux de la comtesse des Étangs. Enfin, il allait tout à fait bien, et les docteurs qui le soignaient assuraient qu'il était en voie de guéri son.
Cela sembla bien singulier à Pierre. Mais le frère poursuivit en lui disant que, depuis quelques jours, il avait pu s'entretenir avec son avoué, qui lui avait appris l'instance en séparation dirigée contre lui, ignorée absolument du malheureux, et à laquelle il était disposé à résister de toutes ses forces.'
— Il n'accepte pas la séparation?
— Non, monsieur, et il est même assuré que, sur la déclaration formelle des docteurs, le tribunal lui donnera gain de cause.
Pierre était atterré.
Décidé à en finir avec les tourments qui le poursuivaient, Pierre, après avoir reconduit le religieux, écrivit à Racot pour lui fixer un rendez-vous le lendemain, se promettant de chercher un moyen d'échapper à cette situation nouvelle, et le soir même, sur les renseignements qu'il avait reçus, il se rendit chez M^^"^ Olympe, où nous le retrouverons.
Nous devons dire d'abord que la situation était bien plus grave que ne le pensait le sculpteur. C'était vrai, le comte des Étangs avait sinon reconquis la raison,
du moins un moment de lucidité. Il avait pu consulter les gens d'affaires qu'il dirigeait.
Les démarches faites par ceux-ci lui avaient apporté des renseignements qu'il se refusait à croire.
Les épouvantables choses qu'il avait entendues d'un misérable le jour de son mariage et qui avaient provoqué la crise à la suite de laquelle il avait été enfermé se renouvelaient.
Cette fois, on lui apportait une preuve palpable, l'acte de naissance d'un fils reconnu par un sieur Henri Masset de Clainville et la demoiselle Henriette de Gesvres. Le doute n'était plus possible. Mais, en lisant cela, il y eut un choc subit dans le cerveau du comte.
Assurément, si, au lieu d'être entouré d'hommes d'affaires, il s'était retrouvé au milieu de docteurs, ceux-ci auraient vu le mal renaissant. Mais point; les conseillers ne virent dans ses imprécations, dans le changement de sa physionomie que les conséquences naturelles de la terrible révélation qui lui était faite.
Il avait oublié Pierre Costin, il avait oublié la Phryné. Le souvenir de Geneviève seul était resté dans son cerveau, déifiée par sa pensée. Ce sentiment se transforma tout à coup. 11 fut pris de la même rage qu'il avait contre Costin et sa femme. Et, naturellement, les conseillers ne virent rien, les docteurs n'étaient
pas là.
Ainsi que cela s'était passé chaque fois, un grand calme précéda la crise qui devait le faire agir. Il sembla écouter les conseils qu'on lui donnait, désirer la séparation en évitant le scandale.
Mais, au fond de lui, grondait le désir de la vengeance.
Il répondait :
— Oui, je ne verrai plus cette femme; la loi nous désunira. Et il pensait :
— Je la tuerai 1
Souscrivant à ce qu'on lui disait, il ajouta :
— Je deviendrais ridicule en m'occupant de cet homme qui, au fond, n'a eu des relations avec elle que lorsque je ne la connaissais pas. Je ne m'occuperai pas de lui, il est au-dessous de mon mépris.
Et il pensait :
— Je tuerai cet homme 1
On lui dit que dans la séparation, l'enfant étant né avant son mariage, il n'avait pas à s'en préoccuper. Au contraire, ce fait aidait à ce qu'il recherchait, c'est-à-dire à ce que la séparation fût prononcée à son profit.
Il acquiesçait de la tête en disant :
— Vous avez raison, cet enfant n'est point le mien. Pas plus que son père il n'est coupable, je ne me préoccuperai pas de cela.
Et toujours il pensait :
— Je le tuerai !
Enfin, ses conseillers le quitttèrent, assurés qu'il avait reconquis sa raison, qu'il était bien calme, absolument capable de diriger ses affaires.
Les docteurs, après les avoir entendus, déclarèrent qu'il était absolument guéri.
On lui dit qu'il était libre, et c'est lui qui refusa cette liberté. Il exprima le désir de rester encore quelque temps dans la maison de Meudon, pour se rétablir tout à fait.
Étant libre d'agir, d'aller et de venir, il préférait cette résidence au séjour de l'hôtel.
Et le lendemain du jour où cela se passa, le comte des Étangs ayant copieusement dîné, ce qui avait fait dire aux docteurs : a II ne s'est jamais si bien porté, » demanda qu'on lui allât chercher une voiture découverte.
Il voulait, par la tiède soirée de printemps, aller se promener deux ou trois heures dans Paris.
A l'offre qu'on lui fit de l'accompagner, il refusa.
Pendant qu'on attelait, seul dans sa chambre, il prit dans une armoire un des flacons que lui procurait autrefois le frère André, et il but. Il but gloutonnement, par petits verres d'abord, à plein verre ensuite, puis à même la bouteille, le lin cognac qu'il aimait, la véritable passion de sa vie.
Quant il sortit de la maison pour monter en voiture, nerveux, agité, se redressant, les frères le remarquèrent et dirent :
— C'est curieux, il paraît plus fort qu'avant sa maladie. Cette guérison est miraculeuse, t
Le comte des Étangs monta en voiture. Un frère lui dit :
— Allez, et revenez tôt.
Il sourit et fit : oui, de la tête.
La voiture partit, son regard brilla, sa bouche eut des crispations, et il répéta, continuant sa pensée :
— Je les tuerai 1
C'est le même jour, à la même heure, que Pierre Costin se dirigeait vers la demeure de M"^ Olympe.
jVpie Olympe demeurait rue Lamartine. C'est là qu'elle avait établi sa nouvelle maison ; une plaque de tôle accrochée à Tangle de la porte, à Tangle de la rue portait :
Olympe Gostolade
sage-femmiï: de première classe
La Costolade habitait, à Tentresol, un appartement superbe, très richement meublé.
Là, elle avait de nombreuses chambres de pensionnaires, et, nous devons le constater, ces chambres étaient souvent occupées. Les voisins n'avaient jamais eu à se plaindre des cris qui s'en échappaient. Sage-femme modèle, assurément, elle avait pris pour devise le mensonge des dentistes : On oj)ère sans douleur! car
c'est riantes que les pensionnaires arrivaient chez la sage-femme, c'est par des cris joyeux, des rires fous qu'elles faisaient constater leur présence, et ses pensionnaires quittaient la maison toujours plus riantes et plus gaies.
Mais, il faut le reconnaître, la maison était bien mystérieuse; les portes qui s'ouvraient sur l'antichambre étaient capitonnées. Deux servantes muettes, discrètes, vous recevaient et vous introduisaient, silencieuses, dans le cabinet de consultation de la Costolade.
Une observation faite par les boutiquiers curieux qui se trouvaient autour de la maison, c'est que la sage-femme recevait presque autant d'hommes que de femmes.
A cette observation, directement adressée à W° Olympe, la réponse avait été très morale : la nouvelle maison Olympe Costolade ne prenait comme pensionnaires que des femmes mariées ; il était donc tout naturel que les maris vinssent voir l'état de leurs légitimes épouses.
Que dire à cela? Rien... D'autant que tout se passait, nous l'avons dit, fort gaiement dans la maison. On y entendait sans cesse rire : c'est que la joie est toujours sur les lèvres de celles qui ont une conduite régulière, de celles dont le rêve réalisé est de donner aux maris l'héritier qu'ils désirent... Mais, mon Dieu! que ces femmes avaient de joie enfantine ! que de rires, que d'éclats! la gaie maison! Si les portes étaient discrètes, que les fenêtres étaient bruyantes !
C'est là que Costin retrouva la Costolade. Il lui dit qu'il avait retrouvé le Beau Henri.
Ce fut pour la jeune femme comme un soubresaut de joie.
Lorsqu'il lui raconta l'atroce misère dans laquelle il se débattait, elle se mit tout entière à sa discrétion, à la condition qu'il lui ferait retrouver celui qu'elle recherchait.
Pierre lui dit naturellement ce qu'il voulait : retrouver l'enfant. Celle-ci, après ravoir écouté, répondit :
— Ce n'est que cela que vous voulez? Demain je me charge de vous dire où il est.
— Comment ferez-vous?
— Mais c'est la chose la plus simple du monde. Au bureau des nourrices, je saurai quelle est la femme. On demande les adresses toujours, et nous saurons le lieu où elle réside.
— Ètes-vous certaine décela?
— Absolument... Vous comprenez que cela rentre dans mon métier... Je connais tous ces agissements... On ne doit rien nous cacher... Demain, si vous voulez, vous viendrez avec moi; nous saurons le nom de la nourrice, le temps qu'elle est restée rue Duphot, sa résidence ordinaire, où elle habite actuellement; vous pouvez être tranquille, cela n'est rien.
— Écoutez, madame, si demain nous obtenons les résultats que je vous demande, je vous donnerai ce que vous voudrez...
— Oh! monsieur, fit vivement la Costolade, ne me dites pas cela; j'ai été trop malheureuse, j'ai trop souffert de ce qui est advenu, lorsque vous aviez si lar-
EMe aussi vit rongr>... fp^oL' 331.)
— Ne parlons pas de cela
votre ennemi, je ne savais pJ^H^ZZ^T '"•"" ""'^ ''•^"'^ '^'-'
Je .e p,.enais pour nn iubri^ue inccS^^Lr?' e ":.:; t^ "'^"^ '=""°-
4go Lj^^ "^ ''^^ ^^^"^es, nuus non pour le
misérable qui voulait livrer sa belle- sœur à un fou, afin de se venger de son frère.
— Mais que me dites-vous là? exclama Costin qui la regarda avec épouvante; que me dites-vous là?
Le regard de la Costolade se croisa avec celui du sculpteur, et, embarrassée, rougissante, elle exclama :
— Mais vous ne savez donc rien?
— ^Hein! qu'est-ce que mon frère vient faire dans cette terrible aventure?
— Oh ! mon Dieu! mon Dieu! fit la Costolade, je n'ai rien à vous dire, rien... Je... demain, venez... et je... vous donnerai les renseignements nécessaires sur l'enfant.
— Cela n'est pas suffisant, madame, fit Pierre ; il faut que vous m'expliquiez ce que vous venez de me dire.
— Vous ne saviez rien, répétait la Costolade en hochant la tête. Oh! mais, c'est épouvantable!
— Il faut que vous m'expliquiez ce que vous venez de dire. Il était impossible de reculer.
Olympe dut raconter, dans tous ses détails, la honteuse conspiration ourdie par le frère André.
Ecrasé par le fait brutal, honteux, plein de dégoût, Costin sortit de la nouvelle maison Olympe, en la priant de lui faire savoir, le lendemain, ce qu'elle aurait appris sur la nourrice chargée de l'enfant.