SCÈNE PREMIÈRE M. PASCAL, Mme PASCAL, ANNE
M™e PASCAL
La voiture est-elle prête?
ANNE
Pas encore, madame. On attelle.
Mine PASCAL
Pas la voiture fermée, c'est bien compris. La petite voiture à une place. Mlle Thérèse n'a qu'une valise. Dites à Pierre de se dépêcher.
M. PASCAL
Le train n'arrive qu'à neuf heures moins le quart.
IVime PASCAL
Huit heures quarante, l'express de Paris... Et puis, le cheval est éreinté, avec ces vendanges... {A Anne.) Allez, je finirai de desservir la table... (Rappelant la servante.) Anne ! mettez sur la banquette la pèlerine de mademoiselle. Le temps est menaçant... Sa vieille pèlerine... Mais qu estce que vous avez aujourd'hui? Vous avez l'air ahuri... La pèlerine que porte mademoiselle
pour \'isiter ses pauvres, pour se rendre à son
dispensaire.
^ (Anne sort.)
Je finirai par renvoyer cette fille... Une belle recrue que m'a encore imposée là Thérèse !... Une âme à sauver!... C'est très joli, ces raisonnements ; mais" sous le prétexte que cette malheureuse â été séduite, abandonnée, et qu'elle va voir son enfant en nourrice, c'est moi qm fais tout dans la maison... On ne s'occupe pas de mes jambes, ni de mon cœur... ni du linge !... Regarde ce petit trou à la nappe !
M. PASCAL, qui n'a fas écouté.
Où est ma pipe?
^me PASCAL
Pourvu que tu aies ta pipe, toil... et que tu
ailles chasser!... Tu fumes toute la journée. Ça
te fait mal.
M. PASCAL, tranquillement.
Tu m'embêtes !...
(Il allume sa pipe, en tire quelques bouffées- Silence. Mme Pascal a commencé à desservir le dîner.)
M. PASCAL
Dis-moi... Quel âge avait donc Jacques?
M™e PASCAL
Jacques de Vayres?... Lorsqu'il s'est marié... En 1895... Thérèse était sortie de pension depuis trois ans... Il avait trois ans de plus qu'elle... M. PASCAL, impatienté.
Que tu m'agaces avec ton arithmétique !
^me PASCAL
Enfin, tu connais bien l'âge de ta fille, je suppose?
M. PASCAL
Trente-cinq... trente-six...
Mme PASCAL
Trente-neuf... Elle en aura quarante dans six m.ois, le 20 mars.
M. PASCAL, souriant.
On ne les lui donnerait jamais.
M^^ PASCAL
Tu es toujours content !... Moi, je trouve qu'elle vieilHt. D'année en année, c'est une fureur croissante de dévouement, d'apostolat, qui la mine... Et on ne peut rien lui dire!... D'ailleurs, elle est si peu expansive... Elle va, vient, trotte sans jamais dire un mot... Je suppose qu'elle doit être plus éloquente avec ses pauvres... (Silence.) M. PASCAL, prêtant l'oreille.
Une voiture!...
M™« PASCAL
Thérèse?... C'est impossible, encore... Regarde par la fenêtre.
M. PASCAL, à la fenêtre.
Il commence à pleuvoir... Et c'est Mme Dorviet !
M™e PASCAL
Enfin, ça sera toujours une petite distraction 1
M. PASCAL
Avec sa fille...
j^me PASCAL
Pauvre petite Juanita !
M. PASCAL, sûr de Vejfet.
Et son singe 1
j^me PASCAL, poussant des cris.
Quelle horreur! Mais d'où sort-elle, cette femme?
M. PASCAL
De Guatemala.
M°^e PASCAL
Qu'elle y retourne !
M. PASCAL
Supporte-la jusqu'à la fin de l'hiver !... On m'a dit aujourd'hui que cette fameuse propriété était sur le point d'être enfin vendue, j^irae PASCAL, reprise par son goût pour les « potins ».
Une propriété de famille où ce inialheureux Dorviet désirait si fort revenir passer sa vieillesse, après avoir tant travaillé en Amérique! Elle aura juste servi à payer les couturières de cette folle !
Mais pas du tout ! Cette vente n'a été^ qu'un prétexte pour Dor\àet. Il tenait, paraît-il, à exiler sa femme en Europe, pendant quelque temps, car il courait sur elle des histoires... gênantes... au moment des fiançailles de Juanita... Tu vois que tu n'y étais pas du tout ! Tu écoutes tous les potins. Qui t'avait dit cela?
M™^ PASCAL
Et à toi, qui t'a dit?
M. PASCAL
Les demoiselles de Teyroc.
I^me PASCAL
A moi aussi.
ANNE, entrant effarée.
Madame ! Madame ! Le singe de Mme Dorviet, qui s'est échappé de ses bras..., qui me poursuit !...
j^me PASCAL, réprimant dignement sa propre fraveur.
En voilà une affaire!... Un peu de tenue, à la fin!
(Entre Juanita, précédant Mme Dorviet de quelques pas.^ C'est une jeune pie très jolie et dont la gravité contraste avec la perpétuelle agitation enfantine de sa mère.)