SCÈNE II
M. PASCAL, Mme PASCAL, Mme DORVIET, JUANITA
JUANITA, riant. Non, non, madame, j'ai rattrapé Cosa-Fina et je l'ai attaché au pied de la table, dans la cuisine. Vous excusez maman.
]^jme PASCAL
Naturellement, Juanita.
njme DORVIET, Survenant.
Chère bonne madame Pascal ! nous arrivons avec la pluie... Une vrai déluge !
JUANITA
Nous avons appris, en même temps, aujourd'hui, que Thérèse était partie brusquement pour Paris et qu'elle en revenait ce soir. Je venais prendre de ses nouvelles.
jVime PASCAL
Vous la verrez dans un quart d'heure. Nous l'attendons... Asseyez-vous.
M. PASCAL, à Mme Dorviet.
Depuis quatre jours, nous ne vous avons pas aperçue.
M™e DORVIET
Figurez- VOUS, jeudi dernier, pour m'endormir, le soir, j'ai commencé un tel roman! Les Trois Mousquetaires.
M. PASCAL
Alors, qu'est-ce qui est arrivé?
Mine DORVIET
Le deuxième, troisième volume... Je ne me suis relevée que cet après-midi... Juanita ne veut pas lire cette sublime chose. Elle a pourtant été élevée, à Guatemala, par des françaises religieuses...
M. PASCAL
J'avais entendu dire que vous étiez sur le point de vendre votre propriété?
Mme DORVIET
Oui. Nita a conversé avec les hommes notaires. J'étais si plongée avec Athos, Aramis et Porthos !... Vous excusez que j'allume une cigarette? (EUe se met à bavarder avec Mms Pascal.)
JUANITA, à M. Pascal.
Voici, monsieur. L'acheteur est revenu de Lyon avant-hier. Il nous donne 250 000 francs pour les terrains situés entre Prailly et Nérance.
M. PASCAL
Mâtin!
JUANITA
J'ai fait câbler la nouvelle à mon père. Il n'espérait pas un prix aussi élevé. J'ai su discuter avec l'acquéreur sans doute...
M. PASCAL
Voyez-moi cette jolie tête !,.. Quel âge avezvous donc?
JUANITA
Dix-huit ans.
M. PASCAL, la contemplant.
Lorsqu'il a quitté ce pays pour l'Amérique, votre père était im adolescent. Je me rappelle son petit air décidé... sa gravité précoce...
JUANITA
Oh ! je ne suis pas aussi sérieuse que je le donne à croire. Sur ce point, j'ai encore beaucoup à apprendre de Thérèse.
M. PASCAL, tout à coup, un peu sombre.
Thérèse! ce n'est pas la même chose... Ahl fichtre non ! ce n'est pas elle qui m'aurait fait faire un bénéfice sur la vente d'une propriété... Bien au contraire!... Vous vous entendez bien toutes les deux, malgré votre différence d'âge? JUANITA, avec chaleur.
Je l'aime beaucoup. Elle est pour moi comme une grande sœur aînée.
M. PASCAL
Elle vous fait faire des lectures?
JUANITA
Oui, d'abord.
M. P.\SCAL
Naturellement.
JUANITA
J'en avais besoin. Les études des jeunes filles, là-bas, se font si rapidement !
M. PASCAL
Bah ! les femmes n'ont pas besoin de savoir tant de choses ! (Un silence.) Et comment se porte votre fiancé, M. de Maura?
JUANITA
Bien.
Pas mieux?
JUANITA
Il est maintenant en Italie... non, en Suisse... Enfin, il voyage pour ses affaires... Au mois de février prochain, nous rentrerons ensemble à Guatemala.
M. PASCAL
Et le mariage?... (Geste évasif de Juanita.) Oui, oui, c'est pas pressé. Je vois... (Il a pris la main de la jeune fille.) Oh ! la belle bague ! C'est votre bague de fiançailles. Je ne l'avais jamais regardée.
JUANITA
J'aurais préféré un saphir.
(M Pascal abandonne la main de Juanita. Un court silence.)
M. PASCAL
Et qu'est-ce que Thérèse vous apprend encore?
JUNAITA, de nouveau prise -par son admiration pour Thérèse.
Mon Dieu... je ne sais pas... Rien... et tout, à la fois ! Je l'écoute causer avec les uns et les autres. Je la regarde aller, venir, se taire et songer... Tenez, monsieur Pascal, je crois que papa, navré de ne pouvoir pas m'accompagner dans mon premier voyage en France et qui craignait que, livrée à mes seules impressions, je ne comprisse pas tout à fait sa patrie, je crois que papa n'aurait pas désiré une autre que Thérèse pour le remplacer... Elle-même ressemble un peu à un paysage d'ici. D'abord, après toute cette lumière de là-bas, de chez nous, il paraît un peu calme, un peu froid... Mais peu à peu, sa douceur enveloppe, ennoblit. En face de lui, on se sent devenir meilleur... Et comme les fins d'après-midi dans la campagne sont ici émouvantes ! Plusieurs fois, j 'en ai senti les larmes me venir aux yeux...
M. PASCAL
Ta, ta, ta ! Il ne faut pas s'amuser à ce jeu, à votre âge. Je sais ce que je dis. (Il s'éloigne.) T^ime DORVIET, se levant brusquement.
Mais, c'est épouvantable, Juanita ! Si nous avions su, nous ne serions pas venues. Nos cliers amis sont en deuil.
^me PASCAL, étonnée.
En deuil?
M. PASCAL, d'un ton léger.
Un cousin, Jacques de Vayres. Ne vous dérangez pas.
M™^ PASCAL
Oui, au second degré.
M. PASCAL
Nous ne l'avions pas revu depuis vingt ans. Il était allé habiter Paris. Il s'y était marié avec une femme... une brave femme, mais pas de son monde.
-MP^ DORVIET
Il avait des enfants?
Mme PASCAL
Non. Nous l'aurions su. Il était sans fortune.
Mme DORVIET
Pauvre infortuné!... Et cette brave femme?
M^e PASCAL
Séparé d'elle, quelques mois après son mariage. Ça ne pouvciit pas durer. Elle est morte, de son côté, il y a un an, je crois.
M. PASCAL
Nous avons appris tout cela, de ci de là...
Mine PASCAL
C'est une domestique qui a dû prendre sous son bonnet de nous prévenir, l'autre jour. Thérèse a vu là un prétexte pour faire une de ces fugues à Paris qu'elle aime tant.
M™6 DORVIET, comme en extase.
Paris !
Mme PASCAL Thérèse y a fait toute son éducation. Elle y retourne, deux ou trois fois par an au moins, revoir son couvent, ses anciennes maîtresses. (Avec ironie.) Elle a dû vous entretenir, Juanita, d'une certaine mère Mathilde?
JUANITA
Jamais.
M. PASCAL, les bras au plafond.
Ah I parlons de la mère Mathilde, la bête noire de ma femme !
Mine PASCAL
Thérèse me l'a toujours préférée... Si, si !... mais au point qu'à vingt ans, une année, elle serait tombée malade, si nous ne l'avions pas autorisée à aller passer six mois en Angleterre auprès de cette femme extraordinaire, de cette fenim-e sublime qui y avait été envoyée pour fonder un noviciat à Brighton... Je me souviens, pour partir, Thérèse aurait marché sur mon corps... (On rit.) Et je suis bien certaine qu'il y avait encore de la mère Mathilde, l'autre jour, dans cette hâte à courir à un enterrement. Je n'ai pas eu l'air de comprendre... D'ailleurs, il n'était pas malséant que nous fussions représentés à cette cérémonie... La famille est toujours la famille.
JUANITA, brusquement.
La voilà, madame ! Voilà Thérèse î J'entends des voix à la grille du jardin.
Mme PASCAL
En effet. (A son mari.) Rallume cette lampe... Non, le vestibule est éclairé.
(M. et Mme Pascr.i s'avancent vers le vestibule. Mme Donnet appelle sa fille dans un coin du saion.)
M™e DORVIET
Juanita !
JUANITA, très calme.
Maman.
M°ie DORVIET
As-tu bien mis mon singe, ma petite Cosa- Fina, devant le fourneau? La soirée est si fraîche... Cette sotte qui a eu peur tout à l'heure ! En France, on ne comprend rien... Dans un moment, tu iras la visiter un peu devant ce fourneau, ma chère petite Cosa-Fina.
JUANITA
C'est entendu, maman. Maintenant, cahnetoi. Quel enfant tu es !
{Entre Thérèse suivie par Anne. Elle est encore en costume de voyage. Elle embrasse son père et sa mère.)