‹ Mademoiselle PascalChapitre 14 sur 26 · SCÈNE VI THÉRÈSE, JUANITA · texte numérisé non relu

SCÈNE VI THÉRÈSE, JUANITA

THÉRÈSE, les dents serrées.

Enfin !... Enfin !...

JUANITA

Thérèse, votre main tremble... Est-ce moi?...

THÉRÈSE

Savez- vous ce que l'on vient de m.e dire?

JUANITA

Je souffrais tant, Thérèse !...

THÉRÈSE, qui ne l'écoute pas.

Qui donc a pu leur dire cela?...

JUANITA

Il n'était que temps que je vous parle de ce grand secret.

THÉRÈSE, avec vivacité.

Vous aussi? Quelsecret, d'abord?... Vous parlez tous par énigmes. Parlez donc clairement, à la fin. Dites ce que vous savez... (Brusquement.) Auriez-vous bavardé avec ces de Teyroc?

JUANITA

Les demoiselles de Teyroc? A peine si je les connais... Je ne vois que vous, ici, dans ce village... Que vous ont-elles dit ? Avaient-elles deviné quelque chose? Nous n'avons cependant jamais parlé de rien, à personne, je vous le jure... Et, si, cette après-midi, j'ai donné à la sœur Marceline, cette bague pour vous la remettre... THÉRÈSE, apaisée.

La. bague !... Ah ! oui, la bague !... C'est là le secret dont vous me parliez... Mais, ma chérie, qu'est-ce que cela signifie...?

JUANITA

Je ne veux plus épouser M. de Maura.

THÉRÈSE

J'ai bien compris... Pourquoi ne m' avoir pas dit cela comme vous venez de me le dire, avec

simplicité... sans m'envoyer cette bague d'une façon aussi romanesque, si opposée soudain à votre caractère? Vous voulez, sans doute, me demander de faire part à Mme Dorviet de votre décision. Mon Dieu, l'étonnera-t-eile beaucoup? En sera-t-elle longtemps affectée?

JUANITA

J'ai prévenu maman hier soir. Et j'ai écrit depuis déjà trois semaines à mon père.

THÉRÈSE

Alors?... Je comprends de moins en moins vos détours. Quelle attitude étrange ! (Silence de Juanita.) Parlez-m^oi donc... Mais on dirait en vérité que je fais le juge... Je n'ai pas le droit de jouer, dans votre vie, un autre rôle que celui d'amie aînée pleine du désir de vous voir heureuse... Sans doute, vous aviez de l'estime, de l'amitié pour M. de Maura. Vous ne l'aimiez pas ; vous avez réfléchi... La conduite à tenir était celle que vous avez tenue. Il fallait rompre enfin... Que comptez-vous faire maintenant?... Avezvous quelque projet?

JUANITA

Un grand[projet, Thérèse !

THÉRÈSE

Si grand?... Peut-être une vie plus retirée, plus parfaite... (A vec un peu d'ironie douloureuse.) Une vie plus haute, comme on dit, vous attiret-elle?... Vous feriez bien, dans ce cas, de me demander un avis. Tant de jeunes filles pieuses, au lendem.ain d'une déception, d'un chagrin, traversent ces crises. Moi aussi, j 'ai passé par là, autrefois, à votre âge ! (Durement.) Dieu est comme les autres. Il ne sait pas davantage consoler.

JUANITA, avec angoisse.

Ah! j'espérais que vous auriez déjà pressenti autre chose, que la nouvelle de la rupture de mes fiançailles vous aurait mieux préparée à l'aveu que je dois vous faire...

THÉRÈSE

Est-il donc si terrible?... Vous me faites peur, Juanita ! (Puis, reprenant la jeune fille dans ses bras.) Que s'est-il donc passé dans votre cœur?... dans votre vie?... Allons, oubliez même que je suis votre vieille amie Thérèse, que je suis là devant vous... Parlez-moi comme à votre ombre. En vérité, je la suis. Il y a très longtemps, en des heures d'incertitude, d'angoisse... de désespoir, qui sait?... je vous ai ressemblé... Je crois me revoir, en vous, assise, à cette même place, au crépuscule. Je retenais ainsi mes larmes, par fierté, par pudeur. Tenez, mes mains, je les tordais ainsi, dans l'ombre de ma robe...

JUANITA, laissant éclater enfin son secret.

Aimer ! Je ne connaissais pas encore le sens et la force de ce mot, il y a un an, lorsque ceux

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qui me chérissaient le plus ont disposé de ma vie. Aimer ! Je ne connaissais pas encore cet étourdissement, cette joie insupportable... Thérèse, je ne savais pas ce que c'était, jusqu'au soir de l'automne dernier...

(Elle s'anêie ei regarde Thérèse avec des yeux syp pliants.) THÉRÈSE

Eh bien?

JUANITA, dans un souffle.

...Où Paul est arrivé ici.

THÉRÈSE, pâle soudain.

Paul I...

JUANITA

Je mourrais, maintenant, loin de lui.

THÉRÈSE

Vous l'aimez !... (Très nerveuse.) Pourquoi baisser le front? Qu'est-ce que cela me fait? Je suis très heureuse... Votre trouble est inexplicable... Mais, quoi, i'aimez-vous à ce point? JUANITA, avec un accent 1res profond.

Je l'aime.

THÉRÈSE

Paul !... Voyons, écoutez-moi, Juanita... Causons raisonnablement, posément, comme autrefois, en grandes amies... Les mots entraînent souvent notre pensée, nous trompent sur la ng.ture de nos sentiments. Il y a là un terrible danger... A votre âge souvent on s'imagine éprouver une indestructible affection pour un être ; et puis, ce n'était qu'un caprice... qu'emportent aussitôt l'éloignement, un changement d'existence...

Non.

JUANITA

THÉRÈSE

Il faut se méfier, croyez-moi, d'une flamme de passion. Elle s'éteint bien vite ou nous dévore... De l'estime, de l'affection, allez, on n'a pas besoin de plus pour unir sagement son destin à un autre destin... Peu à peu, elles se transforment en durable et sérieux amour. Le bonheur arrive sans fracas, bien doucement sans doute ; mais il s'installe pour toujours.

JUANITA

Je suis sûre de mon cœur ; et ce sage et profond bonheur dont vous me parlez, c'est celui qu'U entrevoit et veut avoir. Vous rappelez-vous le soir des vendanges dernières où vous êtes revenue de Paris avec Paul? J'ai quitté, un instant, votre salle à manger pour aller dans la cuisine...

THÉRÈSE

Je me souviens.

JUANITA

Paul y était. Il faisait sécher son manteau ruisselant de pluie, devant une flambée, sans

rien dire... Il était là, qui m'attendait, sembiait-iL Depuis ce soir-là, depuis cette minute où; nos cœurs se sont reconnus dans un éclair, nous nous sommes de nouveau rencontrés ici, puis chez maman, souvent, toujours plus souvent... Nous avons fait ensemble quelques promenades... Peu à peu, je lui ai raconté toute mon existence de là bas. Quand je lui ai parlé de mes fiançailles, il a tenté, d'abord, de m.e raisonner, de me consoler... Il est si sage ! Il a déjà tant souffert î Car, lui aussi, peu à peu, m'a raconté sa vie : la mort de son père... les difficultés de toutes sortes que M. de Vayres...

THÉRÈSE

De toutes sortes?... Leurs difficultés matérielles?... C'est cela... Et c'est tout?

JUANITA

Je l'ai plamt d'abord. Il était seul au monde...

THÉRÈSE

Et nous? Mon père? Ma mère?...

JUANITA

Vous surtout.

THÉRÈSE

Qu'y a-t-il là d'étonnant?

JUANITA

C'est vous qui le préférez, ici. C'est vous qu'il écoute toujours. Aussi était-ce à vous la première qu'il me fallait faire part de l'amour que nous avons l'un pour l'autre.

THÉRÈSE

Bref, puisque tous les deux vous vouliez bien me prendre, enfin, pour confidente de votre id5'-lle, je me demande pourquoi ce n'est pas Paul qui s'en est ouvert à moi, le premier. C'eût été plus logique.

JUANITA

Il craignait... C'est moi, qui me suis... spontanément... chargée de vous avertir...

THÉRÈSE

Il craignait... quoi?...

JUANITA

Que vous n'acceptiez pas !

THÉRÈSE

Accepter... Quoi?... Je n'ai pas à accepter, ou à ne pas accepter. Il sait ce qu'il fait, ce qu'il veut. Un garçon de son âge s'appartient.

JUANITA

Enfin, notre projet de mariage...

THÉRÈSE

Quel grand mot !

JUANITA

Notre projet de mariage entraîne forcément un autre projet... {Et très vite, elle ajoute:) Paul n'a pas encore de situation. Je vais repartir très prochainement... Il est décidé à nous suivre à Guatemala !

THÉRÈSE, se levant.

Vous dites?.,,

JUANITA, toujours très vite.

J'ai écrit à mon père qui a fort bien connu la famille de Vayres, autrefois, et a tout de suite accepté d'accueillir Paul dans sa maison de com.merce. Paul va avoir vingt ans. Dans dixhuit mois ou deux ans, nous pouvons nous marier.

THÉRÈSE

Alors, vous avez décidé cela, tous les deux, sans consulter âme qui vive... et réfléchisse?... D'abord, qui de vous deux a eu la première idée de cette petite combinaison?

JUANITA

Moi!

THÉRÈSE

Je vous savais de la tête... Tout de même, en France, on n'est pas habitué à en voir autant à une jeune Hiie... Mais lui... Ah ! lui, n'est qu'un ingrat !

JUANITA

Je vous en supplie... Je savais bien, hélas ! que cette nouvelle vous causerait de la peine.

THÉRÈSE

Nullement. De la surprise, de l'indignation, voilà tout.

JUANITA

Le devoir de Paul n'est-ii pas de chercher à ne plus vous être à charge, le plus tôt possible, à préparer son avenir.

THÉRÈSE

Il peut le préparer en France, tout aussi bien, je suppose... Et il sera mieux, à tous points de vue, qu'il l'y prépare... Je m'exprimais mal tout à l'heure. Cette affaire me regarde... nous regarde absolument et c'était votre strict devoir de m'en parler. Le mien est de conseiller, de diriger Paul. Je m'en acquitterai de mon mieux. Non, non, Paul ne partira pas.

JUANITA

Vous n'aurez pas raison de lui. Laissez-le faire. Je vous le demande à genoux. (Elle va tomber à genoux. Thérèse l'en empêche brusquement.) Sa volonté part d'un cœur généreux, d'une claire intelligence. Ah ! laissez-le me suivre !

THÉRÈSE

Allons ! Pas de tragédie ! Cela n'en vaut pas Ja peine. Vous êtes deux enfants.

JUANITA

Nous nous aimons.

THÉRÈSE

Laissez-moi donc. Il ne partira pas !

JUANITA, se relevant dans tm mouvement de soudaine révolte.

Et de quel droit vous y opposeriez-vous, d'abord?

THÉRÈSE, avec une colère et une douleur contenues.

De quel droit... De quel droit?... (Clmngeant de ton.) Ce mariage est impossible. Vous avez donné votre parole à un autre.

JUANITA

On me l'avait arrachée. J'avais le droit de la reprendre.

THÉRÈSE

Votre existence, là-bas, est déjà préparée. Laissez se faire tranquillement, ici, celle des autres. Je parlerai à Paul. Il se rangera à mon avis.

JUANITA

Son amour pour moi sera plus fort que vous.

THÉRÈSE

Je ne suis pas en cause.

JUANITA

Qui donc, alors?

THÉRÈSE

Il a le temps de rêver à bien des jeunes filles avant de rencontrer, dans quelques années, celle qui fixera sa vie.

JUANITA

Il n'aimera jamais que moi. Vous ne nous séparerez pas l'un de l'autre. Il n'aime que moi... Il sait bien qu'il n'y a que moi qui l'aime au monde !...

THÉRÈSE

Assez !,.. Petite malheureuse !

JUANITA

...Que moi qui veux son bonheur et peux le lui donner, que mioi qui peux effacer toutes ses peines arxciennes...

THÉRÈSE, marchant vers Juanita.

Mais, taisez-vous !...

JUANITA

.., Moi seule qui ai su le délivrer de sa solitude et de son angoisse d'aujourd'hui...

THÉRÈSE

Quelle angoisse? Savez-vous ce que vous dites?

JUANITA

Il me suivra.

Non.

THÉRÈSE

JUANITA

Il me suivra,.

THÉRÈSE, hors d'elle-même.

N'ajoutez pas un mot de plus... pas un mot, pas un seul !

JUANITA

J'ai fini.

Adieu!

Adieu...

THÉRÈSE

JUANITA

(Et éclatant en sanglots, Juaniia sort précipitamment de la pièce.)

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