SCÈNE VII THÉRÈSE, PAUL
THÉRÈSE
N'écoute pas. Je t'en supplie. La douleur nous égare, souvent. Elle nous rend injustes ou méchants.
PAUL, le regard fixé sur la porte par où est sorti M. Pascal.
Ah ! je n'aurais pas dû vous quitter, tout à l'heure !
THÉRÈSE
Oui, j'ai parlé... Je n'ai pas pu m'empêcher de parler !... (Passionnément :) N'est-ce pas que tu ne me quitteras jamais? N'est-ce pas que nous serons toujours heureux, l'un par l'autre ; que nous ne pouvons qu'être heureux ensemble? N'est-ce pas que tu n'auras jamais... enfin, que ma présence?... Mais qu'est-iî besoin de te demander cela I... Je ne sais plus ce que je dis... (Paul, qui l'a prise dans ses bras, berce sa tête sur sa poitrine.) Oh I oui, berce-moi comme cela ! Que c'est bon ! Ainsi, je berçais les premiers sommeils de ta vie, là-bas, au bruit des vagues, dans la petite maison où tu es né... A mon tour, berce -moi... C'est ce soir que ma vie commence 1 PAUL, très doucement après un silence.
Votre père a donc été si cruel, tout à l'heure?
THÉRÈSE
Non, non... J'ai oublié... Tu es là !
, PAUL
Répondez-moi.
Oh ! ne t'alarme pas. Vois-tu, ce n'est peutêtre pas tant la révélation de mon secret dont son cœur a été frappé, que ma volonté de le quitter, lui et ma mère, pour te suivre si loin d'eux... (Mouvement de Paul.) Oh ! ne lui en veux pas de sa colère contre moi, à la nouveUe de mon départ. Il est bon... Il m'aime surtout... II m'aime, comme on aime toujours son enfant, comm.e je t'aime... jalousement !
PAUL
Pourquoi lui avoir déjà annoncé cela?
THÉRÈSE
Quoi donc?
PAUL
Que vous le quitteriez I... Mère chérie, vous devez supposer que mon désir est grand que vous veniez me rejoindre en Amérique... Mais il faut être sage... Et ne pensiez- vous pas, comme moi, — tandis que nous envisagions, ce soir, la possibilité de nous retrouver définitivement à l'étranger, — qu'il valait mieux attendre, pour cela, que ma situation y fût solidement établie, que j'y fusse marié... attendre encore...
THÉRÈSE, dominant à grand' peine une horrible souffrance.
Ah! tu pensais... Oui, oui, attendre encore...
PAUL
Certes, je comprends la douleur de votre père, son dépit... Ce dernier coup a dû lui être rude... à son âge ! Vous ayant eue toujours auprès de lui 1 Cette séparation vous pouviez la lui faire accepter
si doucement, peu à peu!... Il faut avoir pitié des longues habitudes... des longues habitudes d'affection.
THÉRÈSE
Tu as raison. Comme tu es raisonnable!.., (Et essayant de dissimuler son amertume.) Tu es déjà un homme !
PAUL Il le faut bien.
THÉRÈSE
Dès demain, je reverrai mon père... Il me rouvrira aussitôt ses deux bras, je le sais...
PAUL
Je veux partir pour l'étranger, tranquille sur votre sort, certain de votre bonheur, ici... en attendant...
THÉRÈSE
Aie confiance.
PAUL
Oui. Sans tarder davantage.... dès demain... parlez-lui... (Tout en disant cela, déjà un peu disirait, lentement il abandonne les deux mains de Thérèse.) Il n'y a plus de temps à perdre... (Puis il fait deux ou trois pas vers la porte.)
THÉRÈSE, tout à coup.
Où vas-tu?
PAUL, légèrement embarrassé.
Je reviens. Il faut que je prenne mon gros manteau dans ma chambre... je l'avais oublié...
Ah ! oui... c'est pour le prendre que tu étais revenu? Tu repars?
PAUL
Je voudrais aller jusque chez Juanita.
THÉRÈSE
A cette heure-ci? (Doucement, douloureusement :) Reste encore un peu avec moi...
PAUL
Il est dix heures à peine. Juanita et sa mère veillent très tard dans leur salon... Vous comprenez que j'ai hâte de revoir Juanita, de lui dire que rien n'entravera plus notre projet... Je ne pourrais pas attendre jusqu'à demain matin... Elle va être si heureuse !... Oh ! maman, si je puis lui éviter une heure de chagrin... Je l'adore !
(Il a été cruel, sans s'en rendre compte, avec tant de grâce, tant de jeunesse amoureuse, que Thérèse en sourit...)
THÉRÈSE
Hé bien, va... Je t'attends...
(Il sort aussitôt.) (Alors, Thérèse est seule. Elle se sent seule, comme jamais elle ne l'avait encore été, dans cette vaslg maison triste qu'assiège le vent de la mut d'hiver... Soudain, elle tend l'oreille, les yeux levés vers le plafond. Elle a entendu parler, à l'étage au-dessus.)
THÉRÈSE
Oh ! ces chuchotements, là-haut... Ils causent à voix étouffée dans leur chambre... Maman pleure... (Un silence. Paul rentre.) Fais doucement, mon petit !... Doucement...
PAUL, à voix presque basse.
Qu'écoutez-vous ? . . .
THÉRÈSE
Rien. Un bruit dans la maison, auquel je n'étais plus habituée, et que j'entends de nouveau, tout à coup... Allons, viens plus près de moi, que je t'attache ce manteau...
PAUL se laissant faire, enfantinement.
Il fait un froid, cette nuit, un froid !... Demain, l'étang sera glacé... Merci, maman. Bonsoir. (Son manteau à peine attaché, il s'éloigne... Cependant, revenant sur ses pas, il propose avec gentillesse :) Voulez-vous que je remette un peu de bois dans la cheminée?...
THÉRÈSE
Non, non, ne t'inquiète pas... Va-t'en. Dépêche-toi... Ne pense plus qu'à Juanita...
PAUL
A tout à l'heure, peut-être... Non? Si?...
THÉRÈSE, V embrassant.
Adieu, petit!... Adieu!...
(Il sort.)
THÉRÈSE, seule. Elle a accompagné Paul jusqu'à la porte du fond, l'a regardé s'éloigner à iravers le jardin. Puis, elle est revenue jusqu'au milieu du salon, d'un pas accablé... De nouveau, elle tend soudain l'oreille au plafond.
Comme autrefois !... Il y a vingt ans, en des soirées pareilles, seule à cette même place, j'écoutais dans l'ombre les mêmes colloques... Ils complotaient déjà contre mon bonheur, sans le savoir, pour que je reste avec eux... Je suis restée !... (Un temps.) Je resterai encore... (Mais se laissant tomber dans un fauteuil près de la cheminée, elle répète avec désespoir :) Tout recommence !... Tout recommence !...
RIDEAU