‹ Mademoiselle PascalChapitre 24 sur 26 · SCÈNE VI M. PASCAL, THÉRÈSE · texte numérisé non relu

SCÈNE VI M. PASCAL, THÉRÈSE

M. PASCAL

Et maintenant que nous sommes seuls, je te répète ma question. Qu'est-ce qui s'est passé, ce soir, entre Paul et toi?... Oui, je m'entête... Tu ne sortiras pas de cette pièce que tu m'aies tout raconté... Je déteste les cachotteries... THÉRÈSE, soudainement.

Hé bien... hé bien, Paul m'a, tout à l'heure, annoncé qu'il avait trouvé une situation à l'étranger... qu'il quitterait cette maison, dans quelques jours, pour s'en aller très loin...

M. PASCAL, saisi.

Qu'est-ce que tu me dis?... Paul veut nous quitter?

THÉRÈSE

N'est-ce pas, moi aussi, j'ai été comme toi surprise, sur le premier moment..., affolée à l'idée de le perdre...

M. PASCAL

Ça, par exemple ! Il ne m'avait pas soufflé mot de ce projet. Il me semble que je méritais un peu plus sa confiance... Mais, non, ne t'inquiète pas... Je vais le raisonner... Je vais tout arranger...

THÉRÈSE

Tu n'y parviendras pas... C'est son droit, après tout !...

M. PASCAL

Possible ! Mais, de mon côté, j'ai les droits que confère l'expérience de la vie... Et, d'abord, quelle est cette fameuse situation?

THÉRÈSE

Oh I il n'en trouverait pas de meilleure, même en France... Et j'ai fini, moi-même, par lui conseiller de la prendre... Je lui ai dit, à ce sujet, ce que lui aurait dit son père... Personne, mieux que moi, ne pouvait, en cette circonstance, remplacer Jacques auprès de cet enfant... Oui, je suis certaine d'avoir su le remplacer auprès de Paul, de savoir toujours le remplacer... C'est un devoir pour moi... Parce que, tu comprends bien, l'arnour que j'ai éprouvé autrefois... le grand souvenir qui me rive au destin de cet enfant... Il est ma vie, cet enfant... Je ne pourrais plus me séparer de lui... Alors, voilà... il va partir, il faut qu'il parte... Oh ! j'ai bien réfléchi... je

crois, enfin... Enfin, il faut que je m en aille avec lui... Voilà... voilà... Nous partirons ensemble, c'est décidé !...

M. PASCAL, abasourdi.

Tu partiras à l'étranger avec lui?... avec Paul? Voyons, Thérèse, tu déraisonnes... ou je rêve !...

THÉRÈSE

Je suis très lucide. Tu m'as bien entendue. Je vais partir avec lui...

M. PASCAL

Ça, c'est à voir, ma petite !

THÉRÈSE

Sur moi, non plus, tu n'as aucun droit !... Et mon bonheur si tardif, ça non, personne, tu m'entends bien, personne, même toi, ne viendra plus le gêner!... Je partirai avec Paul!

M. PASCAL

Je saurai bien t'en empêcher, par exemple !... Tous les moyens, tous, je les emploierai, pour t'éviter de commettre une pareille folie... Mais, à la fin des fins, réfléchis une seconde à ce que tu voudrais faire... Je t'ai toujours laissé la plus grande indépendance, la plus grande liberté. Cependant, il est à tout des limites. Et ces limites, tu ne les franchiras pas... tu comprends? Tu respecteras ces limites !... Toi, partir avec Paul I... A ton âge, tout d'un coup, prendre le large avec un garçon de vingt ans? Que va-t-on supposer? Que tu es sa maîtresse...

Ah! quelle horreur!... Tais-toi!

M. PASCAL

Dame ! Devant un départ siî étrange, c'est naturellement la première idée qui viendra à la cervelle de chacun...

THÉRÈSE

Tais-toi... tais-toi!...

M. PASCAL

Ou bien encore.. Que sais-je, moi!...

THÉRÈSE

Eh bien ! que l'on dise, que Ton invente ce qu'on voudra!... Je serai loin!

M. PASCAL

Mais moi... mais nous, ici, tu trouverais tout naturel, n'est-ce pas? que nous subissions les avanies... Sais-tu jusqu'où peuvent aller les calomnies?... Grande innocente !... Qui sait même si l'on n'irait pas jusqu'à prétendre que Paul... oui, que Paul est ton enfant !...

THÉRÈSE, étouffant un cri.

Ah !... mon enfant !...

M. PASCAL

Oui, ton enfant...

THÉRÈSE, rudement...

Hé bien, oui, qu'on le crie, à la fin !... Et, tant mieux, qu'on le crie!... C'est le mien!...

M. PASCAL

Ta mère et moi, nous savons, nous comprenons..., mais les autres !...

THÉRÈSE

C'est mon enfant...

M. PASCAL

Oui, je comprends ton sentiment... mais... THÉRÈSE, précipitamment, sauvagement.

Entends-moi donc à la fin. Je te dis que c'est mon enfantai Paul est mon fils !... Je te dis que je l'ai porte, là, dans mon ventre !

M. PASCAL, reculant devant elle.

Thérèse?...

THÉRÈSE, dans un mouvement de joie farouche.

Enfin, est-ce possible?... Ce cri que j'ai refoulé dans ma gorge pendant vingt ans, ce cri m'est enfin échappé !,.. Vivante !... Je suis redevenue vivante !... Oui, j'ai été la maîtresse de Jacques et Paul est né de notre amour. Mon secret t'est livré. Maintenant, je n'ai plus peur de rien, plus peur de toi !... plus peur... plus peur...

M. PASCAL

Tu as été?... C'est de la démence !

THÉRÈSE

Quelle preuve plus forte te faut-il donc que ces larmes, que ce cri que je pousse : Mon enfant ! Mon petit !...

M. PASCAL

Arrête donc ! Tu mens !

THÉRÈSE

Te rappelles-tu le séjour que je fis en Angleterre, il y a vingt ans? J'y passai six mois au bord de la mer. Pour vous, ici, j'étais allée revoir une de mes plus chères maîtresses de pension...

M. PASCAL

Oui, oui... Ah ! oui ! Brighton !... Mais, quand, où, misérable ! avais-tu revu Jacques précédemment?

THÉRÈSE

Le hasard m'avait remise tout à coup en sa présence, pendant un de ces fréquents séjours que je faisais à Paris...

M. PASCAL

Mais parle donc... Continue... Continue...

THÉRÈSE

Il était séparé de sa femme depuis un an... Loin d'être mort, notre passé n'avait que fleuri en secret, plus magnifique, plus sauvage... Épouvantés d'abord, puis radieux, nous nous y reconnûmes à la même place... Le bonheur nous offrait sa dernière chance. Si nous ne le saisissions pas, c'était pour chacun de nous, à jamais éloignés l'un de l'autre, l'exil définitif, la solitude sans espoir ! Et, comprends donc ! nous n'avions pas, alors, tous deux, beaucoup plus de vingt ans !...

Est-il un âge pour faire son devoir, pour demeurer honnête?

THÉRÈSE

Nous nous devions l'un à l'autre, depuis toujours et pour toujours ! Et sois certain que de tous les pécheurs, aux yeux du monde, beaucoup sont loin de l'être aux yeux du ciel !

M. PASCAL

Alors, tu ne regrettes rien ! Bien mieux : tu joins maintenant l'orgueil à l'inconscience, à l'inconscience qui t'a permis de vivre, entre ta mère et moi, pendant vingt ans, dans le mensonge î

THÉRÈSE

Jamais je ne me suis menti à moi-même. C'est là, pour moi, l'essentiel !

M. PASCAL

Ajoute que tu ne nous devais pas la vérité... Tu te tais ! C'est étonnant.

(Un silence. Il va et vient dans la pièce, Thérèse reste immobile. Enfin, il s'arrête devant elle.)

Oh ! penser que durant tant d'années, tu as quotidiennement accepté, sans frémir, sans te trahir, notre affection confiante... Lorsque tu te rendais à Paris, ah ! comme tu devais rire de nous : Maman, une innocente ! Mon père, un vieux bourru que l'on abuse comme un enfant ! Où aurions-nous pris l'idée que l'on pût aussi patiemment, aussi hypocritement soutenir un aussi horrible mensonge?... L'enfant à laquelle nous nous étions efforcés d'inculquer nos principes, comment aurions-nous pu supposer qu'elle avait, à ce point, échappé à notre emprise?... Tais- toi !... Naïf ! Juge à quel point j'étais naïf ! Jusqu'à hier, pendant nos veillées dans ce salon, lorsqu'un mot un peu rude, une anecdote trop vraie au sujet de l'un ou de l'autre, venaient à ma bouche de vieux chasseur, je les retenais soudain sur mes lèvres... par respect pour ta pureté !... Car tu étais toujours pour moi la petite fille penchée sur sa broderie au canevas... En contemplation devant toi, je me taisais un instant, comme ces matins de chasse où, le fusil raccroché à l'épaule, je marche, content, dans la rosée !...

(Il étouffe un sanglot. Thérèse se rapproche de lui. Mais brusquement il s'éloigne, et changeant de ton.)

De plus, nous avoir ramené ici son bâtard ! L'avoir installé comme chez lui, dans cette maison honorée ! Cela dépasse tout ! Par cette présence, nous avoir mis à un doigt des pires soupçons de la part des étrangers, de la ruine de notre bon renom, du calme nécessaire à nos vieux jours !... Eh I d'abord, où est-il, ce garçon? Qu'il s'en aille ! Qu'il décampe de chez moi... et

. LJ^Bi.ililWOll^

au trot! S'il remettait le pied ici, en ma présence... je crois... j'ai peur de moi... je le tuerais, je le tuerais !...

THÉRÈSE

Sur moi seule doit tomber ta colère. Je la soutiendrai ! D'ailleurs, c'est entendu, Paul ne reparaîtra jamais dans cette maison.

M. PASCAL

J'espère !

THÉRÈSE

Et dès demain... dès ce soir, je courrai le rejoindre !

M, PASCAL

Encore !... Tu nous abandonnerais, ta mère et moi, au déclin de notre existence? Tu nous mettrais ainsi, à notre âge et dans la situation que nous occupons aux yeux de tout le pays, en présence du plus effroyable scandale?

THÉRÈSE

Quel devoir plus impérieux m'appelle désormais, que de faire le bonheur de mon enfant?

M. PASCAL

Ah! c'est pour ça!... Faire son bonheur! En vérité, le moyen est bien choisi... Pour faire aujourd'hui son bonheur, tu vas t'attacher à ses pas, au moment même oii il va engager le combat de la vie, où il aura à se défendre contre les perfidies, les jalousies, les malveillances du monde... tu vas souligner son origine par ta présence auprès de lui...

THÉRÈSE

Comment?

M. PASCAL, devant r inquiétude brusquement éveillée

de Thérèse; et qui ne pensait pas avoir si rapi- . dément touché au but.

Ah ! brusquement, je te découvre un horizon vers lequel tu n'avais pas porté ton regard, je vois ça ! Es-tu restée candide, malgré tout ! que la passion t'aveugle toujours !... Nous quitter pour accompagner ce garçon ! Belle idée !... Si tu te soucies peu de la désolation de tes parents, songe donc un peu mieux à l'intérêt de ton fils... Qu' il trouve un j our quelque situation honorable. . .

THÉRÈSE

Je t'ai dit qu'il en avait trouvé une !

M. PASCAL

Qu'il veuille, un jour, fonder un foyer ; qu'il aime une ieune fille honnête...

THÉRÈSE

Il en aime une et qui l'aime : Juanita ! M. PASCAL, triomphant malgré lui.

Juanita!... Tu tombes bien!... Dorviet, très religieux, très honoré là-bas, soucieux autant que moi, et comme tout honnête homme, après tout, de la considération du monde, accepterait la situation, je te l'assure !... Montre-toi aux côtés de ton fils, au moment où il lui demandera

la main de Juanita; laisse même soupçonner à Dorviet que Paul a une mère de ta façon ; c'est le plus sûr procédé poui' empêcher le mariage... Alors... Oh ! alors, ne crois pas que tu pourras égoïstement jouir de ton fils!... En lui faisant sacrifier à ton affection son amour pour cette jeune fille, tu te prépareras des lendemains horribles. Qui est-ce que cet enfant accusera en secret d'avoir gâché son bonheur... toi ! THÉRÈSE, traquée.

Non, non ! cela même ne se pourrait pas ! A moi, tu m'as bien déchiré l'âme, autrefois ; et je ne t'en veux pas !

Avertie par ton passé, tu sentiras, de jour en jour, monter dans ce cœur immolé, cette tristesse, cette colère, ce désespoir que, m.oi... (Il hésite à poursuivre; puis se radoucissant et jouant d'une autre corde :) ...Eh oui ! que moi, je l'avoue, je n'ai pas vu autrefois dans le cœur de mon enfant... parce que j'étais un vieux bonhomme qui n'avait jamiais aimé bien fort, qui n'avait jamais senti qu'on l'eût aimé bien fort... un pauvre homme !... Toi, tu comprendrais aussitôt que ton fils te juge et qu'il commence à moins te chérir...

THÉRÈSE

Je t'ai toujours aimé également !

M. PASCAL

Jusqu'au jour où il te maudirait, peut-être I

THÉRÈSE

Je t'aime, je te le jure; et je t'ai pardonné!

M. PASCAL

Comme je te pardonnerai !... Mais, il faut que tu demeures avec nous. Va, tu n'auras pas à t'inquiéter du sort de Paul. De loin, mes bienfaits l'accompagneront ; et je le considérerai comme de mon sang, plus tard, au moment opportun... tu me comprends !.,. Là-bas, sans que tu le gênes en rien, il n'aura qu'à se louer de nous. Ici, nous ne bouleverserons pas notre existence ; le scandale sera évité ; personne autre que moi ne saura jamais rien, personne... Aux yeux de tous, dans le pays, ta réputation demeurera intacte... Tu pourras continuer à aller et venir, faisant le bien dans toute la contrée ; et, sous notre toit, à protéger, soigner... les derniers jours de ta mère... Quand on le veut bien... crois-en mon expérience... cette chienne de vie, elle n'est pas si terrible !... Seulement, il y faut apporter un peu de sagesse, un peu de bon sens... A ton âge, que diable ! c'est le moment ou jamais d'avoir de la pondération, et il devient... peutêtre... plus facile de se résigner!... Allons!... THÉRÈSE, qui l'a écouté sans broncher.

Je partirai.

M. PASCAL

Ah !...

THÉRÈSE

Je ne veux plus le quitter ! Je saurai me cacher dans son ombre. Du moins, je le verrai ! M, PASCAL, qui sent la partie perdue.

(Dans tin dernier sursaut de colère :) Non, non, tu ne feras pas cela ; tu ne nous quitteras pas ! J'ai le droit de défendre mon honneur, m'entends-tu...

THÉRÈSE

O père, parle donc tout simplement de ton bonheur ! Mais moi aussi, j'ai le mien à défendre !.,. Comprends !... Et ne nous regardons pas de la sorte!... Comment, de tant d'amour, peut-il naître tant de cruauté, de ta part... comme de la mienne, je le sais?... Pauvres cœurs que nous sommes !

JL PASCAL, lui prenant les poignets, doucement

d'abord; puis accentuant la pression, d'une

voix basse :

Tu ne partiras pas ! Je suis le plus fort...

Oh ! lâche-moi...

M. PASCAL, douloureusement.

Jamais... Je ne peux plus !...

(Et il la regarde de telle façon, suppHant et un peu iéroce, qu'elle recule, l' entraînant vers la porte...) THÉRÈSE

Lâche-moi... ou je l'appelle !...

M. PASCAL

Ton fils?... Il est parti!...

THÉRÈSE

Il reviendrait du bout du monde, pour me protéger... (Appelant :) Paul!... Paul!...

(Soudain, entre Paul par la porte du fond. Thérèse se redresse, s'arrache des mains de son père, court à son fils contre lequel elle se presse; et, dans un cri de défi :)

THÉRÈSE

Ah ! Ah ! Il est revenu, tu vois ... Il est revenu ! . . . M. PASCAL, d'abord interdit à la vue du jeune

homme, fait un pas vers lui, s'arrête... Enfin,

d'une voix haletante et rauque :

C'est vous !... Qui êtes-vous, d'abord? Allezvous-en !... Et si vous nous la prenez, sachez bien... oui, oui, notre vieillesse malheureuse, ici, sera vengée. Là-bas, vous aurez plus de temps que nous... toute une vie!... à souffrir à cause d'elle!... Allez-vous-en... allez-vous-en...

(Et il sort de la pièce comme un fou )

Page 1