SCÈNE PREMIÈRE
THÉRÈSE, Mme PASCAL
jyime PASCAL
Thérèse!... Comment me trouves-tu?... C'est une robe neuve.
THÉRÈSE
N'est-ce pas plutôt ta robe à pois d'il y a trois ans que tu as fait arranger?
igme PASCAL, sujjoquée.
Comment?,.. Tu as reconnu ça, toi?... Toi?... Malgré cette coupe nouvelle et ces « applications »?... Mais, tu n'es pas seulement changée, depuis quatre mois ; tu es bouleversée ! Je ne te reconnais plus... Que s'est-il passé?
(Thérèse recommence de jouer, très doucement.) Ainsi, autrefois, tu ne jouais presque plus jamais du piano... même pendant que je te parlais...
(Thérèse s'arrête.)
Continue, continue... Va, cela me fait plaisir 1,.. (Et entraînée par la mélodie toujours plus passionnée que Thérèse a reprise, Mme Pascal évoque tout un passé.)
Tes premières gammes, je me souviens !... Puis, un peu plus tard, une année, pour ma fête, ta première sonatine î... Enfin, Rameau ! Gluck ! Beethoven, ton cher Beethoven !...
THÉRÈSE, après un dernier accord, se levant et
montrant à sa mère la partition qu'elle avait
devant elle.
Tu vois, c'est encore lui, aujourd'hui.
]^me PASCAL
Ma Thérèse s'est réveillée ! Ma petite Thérèse m'est revenue !
THÉRÈSE
C'est vrai?... (Elle embrasse sa mère.) J'oubliais... Père m'a chargée de te dire qu'il était parti pour la chasse avec Paul.
M™e PASCAL
Par ce froid?... Ah i les canards sauvages. Oui... Ton père ne peut plus se passer de cet enfant. Il m'amuse avec les trois épithètes dont il l'enguirlande toujours, quand il m'en parle : charmant, vigoureux et silencieux... Charm.ant, c'est entendu. Vigoureux, ça m'est égal. Quant à son silence, ne trouves-tu pas, comme moi, que Paul gagnerait à être un peu plus « en
dehors »? Même un peu d'exubérance, cela ne siérait-il pas à son âge?
THÉRÈSE
On peut avoir une jeunesse grave. Elle n'en est pas moins la jeunesse.
Mme PASCAL
C'est ton avis !... D'ailleurs, Paul est en grand deuil. On ne peut encore trop rien dire.
THÉRÈSE
L'existence de Jacques, qu'il a étroitement partagée, était bien faite pour lui donner une précoce maturité d'esprit.
M«ie PASCAL
Et puis, la fréquentation des jeunes gens de son âge, pendant ses études de droit, à Lyon, va achever de l'épanouir, je pense... A ce propos, ton pêne s'étonnait ce matin, de ce qu'il n'eût pas encore reçu de Paris, les papiers qu'il a demandés.
THÉRÈSE
Au sujet de la vente du mobilier de Jacques?
M™^ PASCAL
Non. Tu sais bien que tout a été payé. Huit mille francs. Dieu merci ! Cela nous donne un peu de tranquillité d'esprit au sujet des premières dépenses à faire pour les études de Paul. Je veux parler de son extrait de naissance, et de je ne sais quels autres papiers, nécessaires pour qu'il prenne ses inscriptions à la Faculté... Il aurait^ déjà dû les prendre depuis un grand mois...
THÉRÈSE
J'ai reçu moi-même ces pièces ; tout est arrangé.
mme PASCAL C'est bon. (Avec un peu d'humeur.) Mais, tu sais, nous ne sommes pas indignes, ton père et moi, de nous occuper de cet enfant ! Tu l'accapares.
THÉRÈSE, vivement.
Moi, je l'accapare?... Peux-tu dire une chose pareille 1 Je te le défends !
(La pendule sonne trois heures.) j^jme PASCAL
Trois heures! Va vite t'habiller. C'est mon « jour »."
THÉRÈSE
Tu n'auras aucune visite.
M"ie PASCAL
Et les demoiselles de Teyroc? (Mouvement de Thérèse.) C'est entendu, tu les détestes franchement...
THÉRÈSE
Je leur rends le bien pour le mal.
^me PASCAL
Elles t'adorent.
THÉRÈSE
J'allais le dire.
jVjme PASCAL Et Mme Mismacq?... Et Juanita?... Dis donc, je trouve que cette petite maigrit depuis quelque temps. J'en suis frappée. Je l'ai encore rencontrée, ce matin, dans notre parc.
THÉRÈSE, étonnée.
Elle est venue?... Elle ne m'a pas fait prévenir...
(Tout en parlant, Mme Pascal est allée et venue dans le salon, rangeant une chaise, redressant une fleur dans un vase. Elle s'arrête tout à coup devant la cheminée.)
M™e PASCAL
Où est passée la photographie de Paul?... Est-ce toi qui l'as ôtée de là?
THERESE
Non.
jjme PASCAL C'est extraordinaire!... Jamais, jamais ces mâtins de domestiques ne s'habitueront à remettre les choses à leur place. Nous pouvons le montrer, certes. Il est assez joli garçon !... Tiens, juge si les demoiselles de Tejnroc ne sont pas gracieuses. Elles m'assuraient, hier" encore, ainsi que cette délicieuse Mme Mismacq, que Paul avait avec nous un grand air de famille...
THÉRÈSE
Tu me l'as déjà dit. C'est stupide.
(Un coup de sonnette.) l\^^ PASCAL
Pour la dixième fois, va t'habiller, ma chérie, je t'en prie... On servira la collation dans la salle à manger. On l'a fait la semaine dernière, chez Mme de Latour. C'était très bien.
(Anne entre.)
ANNE
Madame, ce sont les Petites Sœurs des Pauvres qui viennent pour leur quête trimestrielle.
M°ie PASCAL
Elles auraient pu choisir un autre jour, ma parole I
THÉRÈSE, à Anne.
Priez-les d'entrer.
(Anne sort.)
^me PASCAL Expédie-les. Je me sauve... Des ordres à donner!...
(Mme Pascal sort prestement par la porte an premier plan. Entrent deux religieuses, de la, Congrégation des Petites Sœurs des Pauvres l'une âgée, l'autre très jeune. Elles ont chacune un cabas où fourrer tout ce qu'oit leur donne, le long des chemins, pour leurs pauvres.)