CHAPITRE XII
Une récompense méritée. — Les vacances à la campagne.
A l'âge d'Alice, la plupart des enfants ont l'esprit changeant; une préoccupation fait vite place à une autre. Après s'être beaucoup tracassée pour la petite Maria et sa mère, il vint un moment où elles furent presque oubliées. Par bonheur, M"'"" Monval veillait, sans se lasser, à ce que rien ne manquât à ses intéressantes protégées.
Il est vrai que, depuis quelque temps, notre fillette avait assez à faire ; la fin de Tannée scolaire approchait, il fallait redoubler de zèle, soigner les devoirs, les leçons, les compositions, afin de ne pas revenir bredouille le jour de la distribution des prix.
Lorsque ce moment solennel arriva, Alice,
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qui avait travaillé consciencieusement, eut la satisfaction de recevoir deux beaux prix, qu'elle rapporta, toute fière, à la maison. Parents, amis, tout le monde Fembrassa, la complimenta; mais ce qui la charma le plus ce fut la promesse que lui fît sa mère d'une récompense extraordinaire, bien méritée, du reste.
Cette récompense consistait à aller passer les vacances à la campagne, chez une amie de M""^ Monval Lorsque notre fillette connut ce projet, elle sauta de bonheur.
— Je vais voir des forêts, des champs, des rivières, s'écriait l'enfant; oh! que je voudrais déjà courir dans l'herbe!
Ce plaisir tant souhaité ne se fît pas longtemps attendre. Un matin, les malles furent expédiées au chemin de fer, où l'on prit le train pour Chantilly. La villa de ]yjme Le^jj^out sc trouvait aux environs de cette petite ville.
Plus on approchait de cet endroit, plus Alice s'extasiait sur les beautés de la campagne, la diversité des sites.
Aux plaines monotones des environs de
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Paris, succédèrent de riants horizons, puis, la forêt de Chantilly, et les étangs de Commelle.
On arriva enfin; en attendant l'heure du déjeuner, les enfants de M'"^ Lermont, Jeanne, Charles et la petite Rose, un bébé de deux ans, jouaient dans le vaste jardin qui s'étendait derrière la maison. Alice les rejoignit et eut promptement fait connaissance avec eux. Lorsqu'on les appela pour se mettre à table, toute la bande faisait déjà de beaux projets pour passer gaiement le reste de la journée.
Cependant, la chaleur étant très forte, il fallut attendre quelques heures pour aller s'ébattre dans les champs, Jeanne et Charles en profitèrent pour montrer à leur petite amie leurs jouets, leurs livres de prix, albums de gravures. Lorsque tout fut épuisé, on descendit doucement du jardin au verger, et l'on gagna ainsi les bâtiments de la ferme, qui faisait aussi partie de la propriété de M'"'' Lermont.
A cette heure du jour les grosses bêtes, bœufs de labour, vaches et moutons étaient
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encore aux champs ; mais dans la cour se trouvait tout un peuple de poules et de poulets gloussant, voletant autour d'une servante, occupée à leur jeter du grain. Ce spectacle, nouveau pour notre petite Parisienne, lui plut beaucoup ; mais elle mit en fuite une bonne partie des volailles en voulant prendre dans ses bras une jolie poulette blanche. On entra ensuite au poulailler, où quelques couveuses excitèrent la curiosité d'Ahce.
— Pauvres cocotes ! s'écria-t-elle, en les voyant immobiles, les ailes étendues sur leur panier, pourquoi ne vont-elles pas manger comme les autres?
— C'est afin de ne pas refroidir leurs œufs, répondit Jeanne. On va leur apporter du grain; il ne faut pas les déranger et, dans quelques jours, nous aurons tout plein de petits poulets.
Ce jour-là, le goûter se fît à la laiterie, où la crème, le lait, le beurre furent trouvés déhcieux.
— Allons jouer maintenant, dit Charles, à qui les pieds brûlaient dès qu'on restait
à la maison; moi, je propose une partie de cache- cache.
— Eh bien, ta proposition ne sera pas acceptée, répondit Jeanne, la plus raisonnable de ]a bande. Pour bien se cacher, il faudrait descendre jusqu'à ces bouquets d'arbres, là-bas, et de cachette en cachette tu nous ferais aller trop loin, maman nous gronderait.
— Bah! elle n'en saura rien.
— C'est possible, mais je ne veux pas désobéir; on ne nous a pas permis de franchir la barrière.
— Pourtant, si vous voulez faire des bouquets, je sais un endroit oii il y a beaucoup de fleurs.
— Oh! oui, fit Alice, allons-y, je remplirai mon panier de boutons d'or et de marguerites. Nous ferons ensuite une belle couronne pour la petite Rose.
L'endroit n'étant pas très éloigné, Jeanne se rendit à cette prière. Bientôt, à moitié cachés dans l'herbe haute de la prairie, les enfants cueillirent à pleines mains les fleurs des champs qui se trouvaient sur leur passage.
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Il est inutile de dire qu'à l'heure du dîner, la bande joyeuse rentra avec un formidable appétit et une abondante moisson de fleurs. Alice surtout, moins habituée à cette vie en plein air, se trouvait comme grisée à la fin de cette première journée.
Le lendemain se passa à peu près de la même façon, mais, le troisième jour, M""*" Lermont fît atteler et tout le monde partit pour Chantilly.
Une visite au château, un goûter sur l'herbe, dans la forêt, tel était le programme de cette journée.
Aussitôt le déjeuner, on se mit donc en route; la distance n'étant pas très grande, une demi-heure suffit pour faire le trajet. En arrivant sur la lisière de la forêt, on laissa la voiture et le cheval aux soins du cocher et l'on pénétra sous bois, jusqu'à l'enclos réservé qui avoisine le château.
A chaque pas alors, on rencontra des gardiens à la mine sévère, car presque tous sont choisis parmi les anciens militaires. Arrivés au bord du lac qui entoure cette demeure princière, les promeneurs admi-
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rèreiit d'abord les magnifiques carpes, q prennent leurs ébats dans ces eaux tra quilles, et dont quelques-unes sont centenaires. Entrant ensuite par la grande grille dorée, ouverte seulement à certains jours, on commença la visite des appartements.
Quelques pièces parurent assez ordinaires aux visiteurs. Celle qui attira le plus l'attention des enfants ce fut un boudoir peint par Watteau. Parmi les panneaux qui ent tapissent les murs, quelques-uns même \ excitèrent un fou rire.
Nous en donnons ici le détail :
Le premier représente une guenon assise à sa toilette; deux dames guenons s'empressent à la parer : l'une, tenant respectueusement une patte dans sa patte, lui fait les ongles; l'autre lui noue une touffe de rubans. Le museau noir de la guenon frémit d'impatience ; son œil jaune brille de plaisir. Au second panneau, sa toilette est ache vée, elle roule dans un magnifique traîneau à côté d'un singe richement habillé. La guenon, toute frileuse, cache ses pattes dans un manchon de fourrure.
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Dans le troisième, singes et guenons oherchent à se distraire en jouant aux cartes .
Dans le quatrième la guenon va se mettre au bain.
Le cinquième panneau, très divertissant, nous montre la guenon attifée en bergère des Alpes, et montant à une échelle pour jllir des cerises.
Enfin, dans le sixième et dernier panneau, on voit le singe et la guenon presque dos à dos ; ils sont à cheval ; lui est grave, cérémonieux; elle semble attristée sous son habit d'amazone; c'est l'heure des adieux, ils vont se séparer.
Dans cette allégorie, qui date de Louis XV, les enfants ne virent que le côté plaisant. Après avoir traversé deux ou trois autres pièces, on arriva dans la salle des Victoires, où sont représentées
utes les batailles du grand Gondé.
Nos visiteurs parcoururent ensuite d'au-
es salles et galeries, où ils admirèrent des tableaux des plus illustres maîtres et des œuvres d'art du plus grand prix.
Après une promenade dans le parc, on
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termina par les célèbres écuries, situées en face du château.
Lorsqu'on en sortit, M""^ Lermont raconta à ce sujet, aux enfants réunis autour d'elle, une anecdote connue dans tout le pays.
Voici cette anecdote : Un prince étranger, qui voyageait sous le nom de comte du Nord, étant venu à la cour de France, entendit parler du château de Chantilly et voulut le voir. On lui fit une réception magnifique, promenade, dîner, et enfin une partie de chasse dans la forêt, toute illuminée à cette occasion.
Au château, le souper attendait les chasseurs ; on avait dressé la table sous une tente parée des emblèmes de la chasse ; des bois de cerfs soutenaient les draperies. Au dessert, ces rideaux s'écartèrent, et M. le comte du Nord, qui croyait être dans le plus riche appartement du château, se trouva, à son grand étonnement, au miUeu des écuries, où trois cents chevaux hennissaient et piaff*aient sous la main des valets.
]yjme Lermont montra ensuite aux enfants
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le champ de courses et leur expliqua ce que sont les chasses à courre dans la forêt de Chantilly. Mais, l'heure s'avançant, elle fit monter tout le monde en voiture, car il fallait se hâter, pour être rentré avant la nuit.