CHAPITRE VI
La dent de lait. — Un enfant courageux.
Tous les jours se suivent et ne se ressemblent pas; le lendemain, M'^^ Pourquoi se trouva prise d'une indisposition très commune à cet âge, c'est-à-dire qu'elle fut très tracassée au sujet d'une dent, assez ébranlée pour que son extraction devînt nécessaire.
La veille, en croquant un petit os de poulet, Alice avait senti un choc un peu douloureux, mais n'en avait rien dit, sachant bien que son papa ne plaisantait pas sur ce sujet. Déjà, une autre fois, d'un coup de pouce il lui en avait fait sauter une ; et l'enfant avait dû convenir qu'il y avait eu plus de peur que de mal. Cette fois, soit que la dent fut un peu plus grosse ou la crainte plus grande, elle ne disait rien, pensant
LA DENT DE LAIT
que cela pouvait attendre. Mais, crac ! voilà qu'au déjeuner une croûte malencontreuse fait encore un second choc. Alice jette un cri, porte la main à sa bouche; le papa, se doutant de la nature de F accident, veut voir de quoi il s'agit.
— Non, non, crie la fillette, en se sauvant de table, tu me l'arracherais.
— Petite folle! si elle l'est déjà à moitié, il vaut mieux en finir. Viens donc, tu sais bien que cela ne fait pas mal.
Bah! l'enfant est déjà au jardin, le père se met à la poursuivre, la maman en fait autant. L'espiègle court toujours, se cachant derrière chaque massif; au moment oii les parents, abandonnant la poursuite, regagnent la salle à manger, on leur annonce la visite d'un vieil ami, le docteur Mallet.
— Où donc est Alice? fut la première question du bon homme, qui adorait les enfants.
On le mit au courant de ce qui arrivait.
— Bien, dit-il, je viens à propos; laissez revenir la déserteuse; continuez de déjeuner, et lorsqu'elle reprendra sa place, au
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moment du dessert, je lui raconterai quelque chose qui la décidera. Laissez-moi faire, je la connais.
On suivit le conseil du vieux docteur.
Tout se passa du reste comme il l'avait prévu. Voyant qu'on ne la poursuivait plus, la fillette, tout à fait calmée, revint à petits pas et, se faufilant par la porte restée entr'ouverte, se trouva juste assise devant son assiette au moment où M""^ Monyal venait d'y poser une belle grappe de raisin. Tandis qu'elle la grapillait sans bruit, mais en se tenant sur le qui- vive, ainsi qu'un oiseau gourmand prêt à s'enfuir au moindre bruit :
<c Oui, fit le docteur Mallet, comme s'il continuait une conversation commencée, c'était le fils d'un de mes bons amis, il se nommait Léon. Grand, fort, bien pris, pour son âge, en un mot le plus bel enfant que Ton put voir; mais ce que j'admirais le plus en lui, c'était l'attachement rare, le culte en quelque sorte, qu'il avait voué à sa sœur Valentine, une blondinette d'une année seulement plus jeune que lui.
(( A l'époque dont je veux parler, continua
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le docteur, ruii comptait sept ans, l'autre venait d'en avoir six. Valentine avait une superbe poupée à laquelle il ne manquait qu'une seule chose, un chapeau. Un matin, elle dit à Léon :
(( — J'ai bien du chagrin, va ! Maman ne veut pas acheter un chapeau à ma fille ; j'en ai vu de si jolis!...
(( Et en parlant ainsi deux grosses larmes perlaient dans les yeux bleus de la petite.
(c — Console-toi, dit tout à coup le frère, j'ai une idée.
(( Aussitôt, l'enfant monte à sa chambre, prend sa tirelire, la casse, elle contenait 1 fr. 50. Ce n'était guère ; cependant, il descend comme un tourbillon et, se dirigeant vers la boutique d'une modiste qui se trouvait dans le voisinage, il y entre hardiment :
(c — - Madame, je voudrais un chapeau de poupée.
(( — Mon petit ami, nous ne les faisons que sur commande.
(( — Ah ! ... et combien prenez-vous ?
(( — Cela dépend.
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(( — Je veux tout ce qu'il y a de plus riche, de plus joli.
(c — Pour tout autre ce serait 5 francs, répondit la modiste, qui venait de reconnaître l'enfant pour l'avoir vu avec sa mère, mais pour vous ce sera 2 fr. 50.
(( — Alors, dit Léon, tout penaud, vous ne pouvez pas me le faire pour 1 fr. 50.
(c — Non, c'est comme je vous ai dit, pas un sou de moins.
(( — Ah ! fit l'enfant, qui, la tête basse, fait trois pas vers la porte.
c( Tout à coup une nouvelle inspiration lui vient, il se frappe le front, et se retournant majestueusement vers le comptoir :
(( — Madame, fit-il, quel jour ce chapeau pourra- t-il être fait?
(( — Demain soir.
(( — Ne manquez pas de le tenir prêt, je viendrai demain soir.
a Or, le lendemain matin, à l'heure oii j'allais partir pour faire mes visites, je vois accourir mon petit Léon.
<( — Comment? seul ? qu'y a-t-il ? qu'estil arrivé ? demandai-je inquiet.
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(( — Marianne est en bas, mais je suis pressé, fît l'enfant ; mon oncle, j'ai une dent qui remue, il faut me l'arracher de suite.
<( — Rien d'urgent, dis-je en visitant la dent, attendons. Je dois dire ici que, chaque fois qu'une de ses dents de lait se mettait à remuer, je lui donnais une pièce de vingt sous pour qu'il se la laissât arracher.
a — Non, non, s'écria Léon, d'un air tout à fait résolu, je me sens brave, ce matin; un autre jour, j'aurai peur. Vois, petit oncle, elle remue beaucoup, je t'en
prie
! . . . ôte-la-moi ! . . .
(( Grimpant sur mes genoux, l'héroïque gamin me supplia si bien que je cédai. La vérité est que la dent ne remuait presque pas; aussi eut-il un cri de douleur bientôt réprimé. Tant de résolution m'étonnait, je devinai presque un secret sous cet héroïsme inaccoutumé ; mais l'enfant ne m'en dit rien.
c( Lorsque le premier moment fut passé : (( — Mes vingt sous, petit oncle? demanda-t-il, la main tendue.
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(c — Tiens, lui dis-je, en l'embrassant de bon cœur; cette fois, tu les as bien mérités.
(( Le soir, à la veillée, j'eus le mot de cette énigme : lorsque j'arrivai chez mon ami, on passait au salon. Valentine, courant alors chercher sa poupée, fit admirer à tout le monde le magnifique chapeau que son frère venait de lui apporter. Léon semblait si fier, si heureux de son dévouement fraternel, que je ne voulus pas gâter ce bonheur, en donnant des regrets à sa sœur ; le secret de la dent de lait resta entre nous deux. »
Le vieux docteur avait fini son histoire. AUce, toute songeuse, semblait encore indécise ; puis, prenant tout à coup une ferme résolution :
— Père, dit-elle, en venant s'asseoir sur les genoux de M. Monval, si je te laisse ôter ma dent, me donneras-tu aussi une pièce de vingt sous ?
— Aussitôt, je te le promets.
— Tu ne me feras pas trop de mal ?
— Tu ne sentiras rien.
— En eff*et, cette dent ne tient presque
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plus, affirma le docteur, qui s'était approché.
— La Yoici, et voilà tes vingt sous, dit le papa, qui avait prestement terminé l'opération.
— Que vas-tu faire de cet argent? demanda M^' Monval.
— Ah! c'est mon secret, répondit Alice.
— 11 faut le lui laisser, conclut le médecin, en se levant pour se retirer, ce sera le bénéfice du courage qu'elle a montré.
Le lendemain, la maman d'Alice eut le mot de ce grand secret. Lorsqu'on sortit pour aller à la promenade, l'enfant, s'arrêtant devant une boutique de mercerie,, demanda le prix d'une petite capeline en laine bleue. Ainsi que le petit Léon, la fillette joignit aux vingt sous le contenu de sa bourse. Lorsque cet achat fut terminé, M™"^ Monval, fort intriguée, la vit courir vers une grande porte cocher e, sous laquelle se tenait depuis quelque temps une pauvre jeune femme allaitant un enfant de quelques mois. Comme le froid commençait à se faire sentir, la fillette avait pensé que
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cette chaude coiffure serait utile au petit être. Quand elle vint rejoindre sa mère :
— Je n'ai pas de sœur, dit la fillette, pour lui acheter un chapeau de poupée, mais j'ai fait un heureux tout de même.
Un bon baiser fut la récompense de cette bonne action, puis, M"'' Monval ayant ajouté quelque monnaie à l'aumône de sa fille, on continua la promenade.