LE COMTE DE LA ROCHEFERNEY
Le banquier se Mta de donner l’ordre d’introduire le visiteur. Il alla même au-devant de lui jusqu’à la porte de son cabinet, s’attendant à trouver en lui un père fort affligé et voulant au moins lui offrir quelques compensations par de bonnes manières.
La porte s’ouvrit et M. Talamon ne fut pas peu surpris de se voir en face d’un homme à cheveux blancs, grand et distingué, mais d’une physionomie fort gaie; le sourire sur les lèvres, et qui l’abordait avec des phrases comme celle -ci :
— Charmé de vous revoir, mon cher monsieur Talamon, après deux ans d’absence; charmé de vous revoir, mais dans une drôle de circonstance. Figurez-vous que mon niais de fils s’est fait coffrer pour cinquante mille francs à peu près; figurez-vous qu’il s’obstine à être amoureux d’une paysanne, quand il pourrait épouser • des millions et la plus belle fille du monde, votre propre pupille, mon cher monsieur; une fille qui est folle de lui, et qui l’enleva dans une chaise de poste et partit avec lui pour l’étranger...
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— Monsieur le corate, dit le banquier, prenez, avant tout, la peine de vous asseoir.
— C’est juste, reprit le vieillard titré en se laissant couler dans un grand fauteuil. Je suis venu à pied du faubourg Saint-Germain ici, rue Taitbout. Ebl la course est bonne ! mais le temps est si beau ! Et puis, ma goutte me laisse d’assez longs moments de congé. Ah ! la goutte! fructus beUi. Tudieu! la jeunesse ne peut se le persuader.
— Êtes-vous allé voir votre fils, monsieur le comte? demanda le banquier.
— Moi ? que j’aille le voir à Clicby ? A quoi bon? dit le comte, je n’ai pas dans ma poche cinquante louis, seulement.
— Vous avez de ses nouvelles?
— J’en ai indirectement; il ne s’amuse pas à perdre son temps à m’écrire, il correspond avec des hommes d’affaires qui peuvent le tirer d’où il est. C’est chez l’un d’eux que j’ai appris hier que ce diable de Léopold s’était laissé prendre par la patte dans un piège à loup.
— Eli bien, dit M. Talamon, je suis plus favorisé que vous, monsieur. J’ai reçu ce matin même une lettre charmante datée de Clicby.
— Je le crois pardieu bien, reprit le comte, et il a mille fois raison de vous écrire, ce cher enfant. N’êtesvous pas banquier, riche banquier, et, de plus, tuteur de * cette incomparable princesse indienne qui doit avoir des diamants aussi gros que des œufs de pigeon? L’imbécile ! ne l’avoir pas encore épousée!...
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— Eh bien, reprit M. Talamon, voyez comme le sort est bizarre. Monsieur votre fils, dans sa lettre, qui est ravissante, ne me parle ni d’argent, ni de la princesse indienne.,.
— AHons donc ! s’écria le comte. C’est qu’alors il est devenu fou.
— Non, sa lettre est calme, raisonnable, spirituelle, pleine d’amabilité et de cœur.
— Et de quoi, diantre ! peut donc vous parler monsieur mon fils, détenu à Clichy? Me montrerez-vous sa lettre ?
— Je commettrais une indiscrétion , monsieur le comte.
— Oh ! alors, n’en parlons plus. Mais que peut-il vous dire ?
— Que ne me dit-il pas? reprit M. Talamon. Un cœur épris est si éloquent! Monsieur votre fils veut bien me prendre pour le confident de ses sentiments les plus tendres, les plus enthousiastes.
— Pour la paysanne? s'écria le comte. Pour la grosse fille de la ferme de Bernard ? Ah ! jour de Dieu ! il est devenu fou, décidément. Monsieur Talamon, ne vous faites pas un jeu de ma douleur (car vrai, vous me voyez navré de chagrin) et veuillez ramener cet animal-là à la raison, s’il en est encore temps.
— Calmez votre désespoir, reprit M. Talamon qui ne pouvait contenir un sourire, monsieur votre fils guérira. Je connais un remède à celte maladie qui le tient en ce moment.
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— Oui, n’est-ce pas? dit le comte. Aussi, je viens un peu pour vous parler de cela. Voyons, mon cher monsieur Talamon, délivrons le beau prisonnier et qu’il aille au plus vite se jeter aux pieds de la princesse des Indes orientales. Il s’agit pour cela d’une bagatelle, de cinquante mille francs environ, et je viens vous les de- ' mander.
— 11 n’y a qu’un inconvénient, reprit M. Talamon.
— Lequel? Vous n’avez pas d’argent, peut-être? Oh ! la bonne plaisanterie!
— Au contraire, j’ai beaucoup d’argent, monsieur le comte.
— Par la corbleu ! j’aime votre franchise, s’écria 1 vieux gentilhomme en se frottant les mains. Nous avon beaucoup d’argent ! que cet aveu est beau de la part d’un banquier à qui on vient en emprunter! Oui, ma parole d’honneur, vous êtes la fine graine de noblesse de la linance ! Touchez là, cher ami.
Le comte lui tendit la main, et M. Talamon s’empressa de lui donner la sienne. Jusque-là, les choses allaient au mieux.
Le vieux gentilhomme, qui aimait l'argent à la passion, faisait déjà avec lui-même ce petit plan :
« Tout en lui empruntant cinquante mille livres pour lever l’écrou de Léopold, je vais lui emprunter aussi une quinzaine de mille francs pour mes besoins particuliers. Cela fera soixante-cinq mille francs à valoir et en compte. Bah! les affaires renaissent, et la prospérité revient. Pourvu que ma goutte s’en aille, tout ira
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le mieux du monde, et quand on est bien portant et en fonds, on n’a jamais que vingt-cinq ans. »
Monsieur le comte en était là de son monologue lorsqu’il vit M. Talamon tirer une lettre d’un casier et la déplier.
— Ah ! ah! dit M. de la Rocheferney, c’est l’épîlre sentimentale. Tenez, mon cher monsieur, ne me lisez rien de cela. Je prendrais des impatiences qui me feraient du mal ; j’en aurais des tiraillements de nerfs pour trois quarts d’heure.
— Vous m’avez demandé une somme de cinquante mille francs pour payer la dette qui retient à Clichy monsieur votre fils ? dit le banquier.
— Oui, reprit le comte. Et , comme vous avez beaucoup d’argent en caisse...
— Croyez, monsieur, ajouta le banquier, qu’il n’est pas de jour dans l’année où je n’aie à ma disposition cinquante mille francs.
— Saprelotte! dit le vieux gentilhomme, j’en voudrais pouvoir dire autant.
— Mais, reprit M. Talamon, il y a une circonstance que vous ignorez, monsieur le comte, c’est que cette lettre, toute sentimentale qu’elle est et dont vous ne voulez pas entendre une ligne, finit par un alinéa trèspositi, puisqu’il parle d’argent, le post-scriptum.
— Ah! il vous fait sa demande en sortant, l’imbécile!
— Non. En sortant, comme un noble et fier jeune homme qu’il est, M. le vicomte Léopold me déclare
qu’il n’acceptera aucun service de' ses amis et qu’il a donné l’ordre formel à un homme d’affaires de vendre chez lui. mobilier, chevaux, voitures, tableaux, etc., de réunir cinquante mille francs et de me les remettre, afin que son créancier soit soldé à ma caisse et donne mainlevée ici même. Ainsi, monsieur le comte, le refus d’emprunter de l’argent est formel; l’ordre de vente est formel aussi. Lisez vous-même.
— Moi ! s’écria le vieux la Rocheferney, moi ! que j’use mes yeux à lire de pareilles niaiseries! Ah ça! mais, savez-vous, monsieur Talamon, que j’aurais le droit de faire interdire ce gaillard-là? Savez- vous que j’ai grande envie de le faire enfermer pour sa conduite plus qu’extravagante? Comment! il est criblé de dettes (et moi aussi), il est en prison pour dettes, il peut épouser dix ou quinze millions, et il hésite!... 11 s’amuse à idolâtrer une vachère! à lui écrire des billets à Chloris! à orner sa houlette d’un ruban bleu ! Et cet être-là a été enlevé par une princesse de Golconde! il a été en pays étranger avec elle! Cette adorable femme, plus belle et plus pure que le soleil, aime follement cet animal-là, et lui recule! Mais, jour de Dieu! moi, son père, j’ai bien le droit de l’arrêter au bord de l’abime, et je vous dé. clare que je vais de ce pas informer la justice de ce qui se passe ! Quant à la vachère, oui, je vous jure aussi que je la ferai arrêter comme une effrontée coquine qu’elle est!
M. Talamon avait donné un coup de sonnette pendant l’éloquente catilinaire de M. le comte de la Rocheferney, et un domestique était survenu.
— Demandez M. Guillaume, avait dit le banquier.
— Qu’est-ce que c’est que M. Guillaume ? dit le comte.
— C’est un courtier à moi, un très-honnête homme, répondit le banquier.
M. Guillaume entra. Sur sa mine, le comte lui tourna le dos, et se mit à regarder les tableaux du cabinet du banquier.
— Monsieur Guillaume, dit M. Talamon, à combien estimez-vous que se montera la vente du mobilier, de la galerie et de l’écurie -de M. le vicomte de la Rocheferney ? '
— Mais environ à soixante mille francs , répondit M. Guillaume.
— Cela vaut donc cent vingt mille francs, et on vole mon tils ! dit le comte en se retournant brusquement.
— On ne vole personne, monsieur, quand je me mêle d’une affaire, dit M. Guillaume, très-sérieux et regardant fièrement le comte.
— Allons donc, l’homme île bien! reprit celui-ci. Vous êtes courtier?
— Oui, monsieur.
— Eh bien, moi, je ne le suis pas, reprit le vieux gentilhomme, et je prétends, cependant, que l’écurie, la galerie, le mobilier de mon tils valent cent mille francs et au delà. Je prétends que si on me laisse choisir un expert assermenté, patenté, archipalenté, il sera de mon avis ; je prétends, en outre, monsieur le courtier, qui m’avez l’air d’un fin matois, que si la cl'ose vous tient
trop au cœur, on peut prendre des arrangements, et que je pourrai vous laisser la chose totale pour quatre-vingt mille francs, entendez-vous? sur lesquels je payerai le montant intégral de la dette de mon fils, et les frais. Voilà ce que je prétends, ce que je soutiens et ce que j’ai l’honneur de vous dire, en ma qualité de gentilhomme, à vous, monsieur le courtier, qui savez flairer les bonnes affaires, et qui devez avoir amassé une bonne grosse pelote d’argent quelque part. Amen, ainsi soit-il, et n’en parlons plus. L’affaire vous va-t-elle? Quatrevingt mille francs comptant.
Monsieur le comte gagnait déjà la porte pour se retirer, impatienté et désespéré d’avoir manqué le but de sa visite, lorsque tout à coup ces mots retentirent à ses oreilles.
— Oui, monsieur, l’affaire me va. Quatre-vingt mille francs.
— Hein? dit le vieux comte en se retournant vivement.
— Quatre-vingt mille francs comptant, reprit M. Guillaume.
— 11 peut très-bien les payer, ajouta M. Talamon.
La situation venait de changer par un revirement subit. L’humble Guillaume devenait le gros personnage de la scène. Le vieux gentilhomme s’était rapproché de lui, et, lui tapant légèrement sur l’épaule, il lui disait :
— C’est bien votre faute ; vous m’avez exposé à vous dire des duretés ; que ne vous déclariez- vous tout de suite acquéreur du mobilier de mon fils?
— Vous me poussiez à bout, monsieur, reprenait le
courtier. Je résistais.
— Que voulez-vous? ajouta le comte. Je vous prenais pour un pauvre homme.
— Et maintenant, vous me croyez millionnaire? N’importe ! je tiens le marché, et je vais dans la journée môme verser quatre-vingt mille francs dans les mains de M. Talamon, qui en fera ce qu’il voudra. Une plume, de l’encre, du papier ! je rédige un acte, je le porte à la prison de la dette, je le fais signer au prisonnier; je cours au tribunal, je remplis les formalites voulues pour la levée de l’écrou, et, ce soir môme, monsieur le vicomte est rendu à la liberté.
— Ce cher enfant ! dit le comte en essuyant une larme. 11 peut se vanter d’avoir diablement surexcité ma sensibilité! Enfin, me voilà à bout de mes peines ; je viens de le tirer d’embarras. Sa dette sera payée. Quant au surplus des cinquante mille francs, il ne faut pas que je laisse cette somme à sa disposition. Je la lui mettrai à l’abri des tentations. Oh! je connais la jeunesse! précisément je me trouve avoir un emploi avantageux pour ces jolis petits trente mille francs qui arrivent si à-propos.
Pendant què monsieur le comte, très-affriandé, se léchait les lèvres à l’idée de cet argent mignon en perspective, une belle jeune tille entra dans le cabinet et vint droit à M. Talamon, qu’elle appela son tuteur, et à qui elle venait demander la permission de sortir.
— Oui, ma chère enfant, dit le tuteur en baisant
la main de sa pupille. La voiture est à vos ordres. Prenez avec vous la femme de chambre de M me Talamon.
— Eh! mais, s’écria le vieux comte tout ébloui, serait-ce donc là?... Ne suis-je pas sous l’illusion d’un songe!... Tant de beauté, tant de distinction...
— Comment! lui dit à voix basse le rusé Guillaume, vous hésitez à reconnaître la princesse indienne, la future de votre fils?...
— .Moi, hésiter? s’écria le comte. Jamais! Et du premier coup d’œil, j’ai reconnu... Ah! mon cher monsieur Talamon, poursuivit-il, au nom du ciel, présentezmoi.
— C’est très-juste, dit le banquier. Mademoiselle, reprit-il, permettez-moi de vous présenter M. le comte de la Rocheferney, le père de M. le vicomte Léopold. Monsieur le comte est votre grand admirateur comme monsieur son tils.
Le comte prit du champ pour saluer Rosemonde, la pointe du pied droit en avant et les coudes arrondis.
Rosemonde lui rendit son salut par une révérence digne des grands appartements de Versailles.
— Mademoiselle, dit enfin le vieux gentilhomme un peu remis de sa surprise, dans un premier moment d’émotion, il me serait difficile de vous exprimer la profonde admiration que vous m’avez inspirée et les sentiments respectueux dont je suis pénétré. Je mets à vos pieds les hommages auxquels vous avez des droits souverains. En m’amenant ici , ma bonne étoile a voulu
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que l’occasion me fût donnée de vous remercier, mademoiselle, de vos bontés pour mon fils. Vous avez daigné le distinguer dans la foule et vous l’autorisez à aspirer 5 votre main. Je devrais me précipiter à vos pieds pour vous rendre grâce et pour vous conjurer de hâter le moment de celte union. Non, mademoiselle, l’intérêt n’est pour rien dans ce violent désir de ma part; c’est le bonheur d’un fils chéri qui me préoccupe uniquement; seriez- vous dans la pauvreté, que je l’amènerais à vos genoux en lui faisant comprendre que la suprême félicité d’être à vous vaut â elle seule toutes les couronnes du monde.
Rosemonde, confuse, agitée, surprise au dernier point, rougissait et n’en était que plus belle; elle se réfugiait du côté de son tuteur, comme pour le supplier de la tirer d’embarras. 11 la comprit bien vite.
— Monsieur le comte, dit M. Talamon, vous venez de combler de joie ma charmante pupille en même temps que vous venez de vous lier comme père par un engagement bien solennel.
— Tellement solennel, reprit le vieux gentilhomme , toujours , ébloui par les diamants de la princesse de Golconde ; tellement solennel, que si mon fils perdait la raison au point d’hésiter de donner sa main à mademoiselle, je le traduirais devant un tribunal criminel, comme coupable...
— Oh! monsieur le comte, dit Rosemonde, calmez ces craintes chimériques. Monsieur votre fils est l’honneur et la loyauté même...
— Vous me ravissez de joie et vous me rendez fou d’orgueil, mademoiselle. Ainsi , rien ne me paraît plus s’opposer à celte union fortunée? Mon fils, dites-vous , a donné sa parole?
— Vingt et trente fois pour une, dit M. Talamon.
— Alors, on l’avait calomnié à mes yeux, et je cours de ce pas le serrer dans mes bras. Cher enfant!
Le comte eut de nouveau recours à son mouchoir pour essuyer quelques larmes. Le sentiment paternel, joint aux éblouissements de ces gros diamants de Golconde qui brillaient en perspective , affectaient singulièrement chez lui, dans ce moment-là, le nerf de l’organe visuel. Il pleurait réellement. Et pourquoi non? Il aimait son fils et ne détestait pas les écrins de diamants.
Comme il tenait à se rendre sur-le-champ à la prison de la dette, on lui persuada de retarder son départ , lui faisant comprendre que l’heure de visiter les détenus était passée et que, d’ailleurs, sans aller plus loin, il verrait probablement bientôt monsieur le vicomte chez M. Talamon même.
— Il se pourrait ? s’écria-t-il.
Le banquier fit remarquer que lorsque M. Guillaume se mêlait de conduire une affaire , il la menait un train de poste.
Or, M. Guillaume était sorti et courait Paris dans le but qu’on lui connaissait. 11 y avait donc gros à parier que M. Léopold de la Rochefemey sortirait de prison avant la soirée.
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Le comte fut invité à ne pas s’éloigner du quartier et à revenir. Il demanda la permission de passer dans la bibliothèque et de ne pas quitter la maison , ce qui fut accordé avec grand plaisir.
Rosemonde et son tuteur se bâtèrent de sortir ensemble.
La voiture les attendait dans la cour de l’hôtel.