LE COL P DE CLOCHE D’ALARME
Dans la même soirée où plusieurs personnes réunies rueTaitbout, à l’hôtel Talamon, attendaient l’arrivée du vicomte Léopold de la Rocheferney, un visiteur trèspressé se présentait à la villa des Champs-Elysées, chez M ,,c Rosalinde.
Dans ce moment-là, mademoiselle donnait audience aux deux couturières les plus renommées de Paris, et elle essayait trois chapeaux que venait de lui apporter la première demoiselle d’un des plus célèbres magasins de la rue de la Paix. La première demoiselle du magasin
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de la rue de la Paix était jolie au possible, et renommée par son goût exquis pour poser une fleur sur la paille. Elle se livrait donc à cette opération si simple et si difficile à la fois, et les deux célèbres couturières, d’un autre côté, donnaient leur avis sur de magnifiques étoffes qu’on venait d’apporter chez M lle de Villefort. La scène était ravissante; elle avait lieu dans un grand parloir tendu de damas jaune, bouton d'or et blanc, attenant à la chambre à coucher de la maîtresse de la maison. Le parloir était éclairé par deux grands candélabres fixés aux côtés de la cheminée et avant chacun huit bougies étincelantes. Une glace immense et mobile se dressait dans un angle ayant aussi ses bougies allumées, et le milieu du parloir était occupé par une grande et lourde table d’acajou massif, surchargée d’étoffes dans ce moment-là. Tel était le petit Éden, ou plutôt le délicieux gynécée où bien des profanes de haut lieu eussent voulu être introduits, n’importe à quel prix.
Aussi, quand le visiteur se présenta au rez-de-chaussée de la maison et demanda à parler à mademoiselle, il reçut
les réponses les plus désespérantes.
— C’est de toute impossibilité.
— Mademoiselle a défendu sa porte absolument?
— Ordre est donné de ne monter chez mademoiselle que lorsqu’elle sonnera.
— Et quand donc sonnera- t-elle? demanda le visiteur avec anxiété.
— On l’ignore, répondait-on.
" Cependant, fatigué de s’adresser aux gens, qui ne
MADEMOISELLE ROSAL1NDE
connaissaient que leur consigne, le visiteur tira un carnet de sa poche et, déchirant une page blanche, il traça dessus quatre lignes au crayon.
— Voyons, reprit-il, quel est celui de vous qui veut se risquer à porter ce billet à sa maîtresse ? Je n’offre pas de l’argent à des gens qui habitent une si bonne maison : j’offre une loge à l’Opéra !
Une femme de chambre, leste comme une chevrette, partit du groupe, enleva le billet à la pointe des doigts et s’envola vers l’escalier qui conduisait au premier étage.
— Elle n’a pas été longue à se décider ! dit le visiteur. Peste! nous avons les passions vives!
Il paraît que le billet écrit au crayon contenait quelque chose de bien important, car il produisit plus d’effet que n’en aurait certainement produit la nouvelle de la plus grave catastrophe.
La femme de chambre, très-étonnée du résultat de sa mission, vint annoncer que mademoiselle donnait ses derniers ordres aux ouvrières et qu’elle allait à l’instant même descendre au salon.
— C’est à merveille. Vous aurez demain votre loge à l'Opéra, mademoiselle, dit le visiteur en passant dans le salon, qu’on ouvrit devant lui.
Il est temps de le nommer. Ce visiteur, fort affairé ce soir-là, n’était autre que M. le marquis de Malatesta.
Rosalinde ne le fit pas attendre. Trois minutes après, on entendit le frôlement soyeux de sa robe ; elle parut
au salon, et le marquis lui témoigna sa vive reconnaissance pour un si bon procédé.
— Je sais, lui dit-il, tout ce que vous quittez, mademoiselle. Mais vous avez lu mon billet ; il y a péril en la demeure, et j’ai voulu forcer votre porte.
Vous avez bien fait, dit Rosalinde. Asseyez-vous, et dites-moi toute la vérité. Les choses deviennent donc
graves ?
— Très-graves, dit le marquis en prenant un fauteuil à trois pas de Rosalinde. Voici le fait de ce soir : M. de la Rocheferney est sorti de prison depuis une heure. On a levé l’écrou au moyen d’un dépôt au greffe de cinquante mille francs.
— Qui a fait cela? demanda Rosalinde en affectant de sourire.
— Guillaume! répondit le marquis, ün homme fort, je vous en réponds. Un homme qu’il faut avoir pour un ami, ou à qui il faut casser la tête.
— Ce Guillaume? cette espèce de malotru grossièrement mis?
__ Ayez-le pour ami, mademoiselle, je vous le conseille, répéta Malatesta.
— Ah 1 li donc! dit Rosalinde. Mais passons. Qu’y a-t-il encore ?
Il y a que Léopold se rond ce soir chez le banquier Talamon, où se trouve M"« Rosemonde, votre soeur...
Voulez-vous ne jamais l’appeler ainsi ? dit Rosalinde d’un son de voix courroucée.
— Soit, reprit Malalesta. Là, se trouveront Rosemonde, le père du vicomte, le vieux la Rocheferney, le banquier Talamon, deux ou trois personnes encore, et probablement un notaire...
— Un notaire ! s’écria M ,le de Villefort en se dressant comme une statue, un notaire! quand un engagement sacré lie le vicomte à ma volonté ! quand je puis le poursuivre devant les tribunaux!...
— Veuillez vous asseoir et m’écouter, mademoiselle. Si c’est un mariage qu’on projette, le notaire n’est qu’un préliminaire facile à briser ; on ne se marie pas dans le monde comme au théâtre , où deux personnages se croient liés parce qu’ils ont signé un méchant contrat. Non; dans la vie réelle, il faut d’autres formalités, qui demandent plùs de temps, quinze jours au moins.
— Ab ! dit Rosalinde. Je respire. Poursuivez. Ce n’cst pas tout ?
— Non certes. Ce qui est assez curieux et original, reprit le marquis, c’est de voir môle à cette scène de fiançailles vertueuses ce grand escogriffe de comte de la Rocheferney, qui est un vieux roué, un viveur, un coquin fieffé, sans foi ni loi, ne croyant qu’à l’argent, criblé de dettes, et qui se trouve pipé comme un jeune colombin. Savez-vous ce qu’il croit? Il est convaincu que Rosemonde, l’incomparable, est l’unique héritière du nabab français M. de Villefort, et que son fils épouse les millions d’une princesse indienne qui joue aux dés avec des diamants. Enfin, il est convaincu que c’est vous que son fils va épouser. C’est tout simple, il ne vous a jamais vue, et il ignore qui est la jeune fille
qu’on a donnée à Bernard pour nièce. Voilà le côté plaisant de l'aventure.
— Très-plaisant! dit Rosalinde, qui ne riait pas cependant; je voudrais que ce vieux pommadin de la Roclieferney tombât dans un traquenard tel qu’il en fût assommé. Vieille bête!
— Accordé, dit le marquis. Maintenant, cette situation étant donnée, vous comprenez, mademoiselle, que monsieur le vicomte vous échappe, et que pour peu que vous y teniez, il faut s’y prendre autrement pour le rattraper dans vos filets. La prison était un moyen éphémère. A propos, ajouta-t-il, vous ne devez plus rien à Lelièvre, puisqu’il est payé par le dépôt de cinquante mille francs fait au greffe.
— Qu’est-ce que cela me fait, de devoir ou de ne pas devoir cinquante mille francs à un lièvre, à un loup ou à un chien? ajouta Rosalinde, dont la mauvaise humeur grandissait de moment en moment.
— C’est bien, reprit le marquis. Vous ne tenez pas à l’argent. Cependant, mademoiselle,’ ne négligez pas mes conseils et souvenez-vous bien qu’à cette époque il faut de l’argent; qu’il en faut à tout le monde, même à vous.
— Je le sais, dit-elle; mais j’en ai beaucoup, et j’en aurai toujours.
M. de Malatesta garda le silence et baissa la tête.
— J’en aurai toujours à ma disposition, de l’argent, répéta Rosalinde en le regardant. Mon père n’a que moi pour fille et légitime héritière...
M. de Malalesta regardait le lapis avec une certaine préoccupation. Rosalinde s’en aperçut et lui parla ainsi :
— Qu’avez -vous, monsieur? à quoi pensez-vous?
— Je pense, reprit le marquis, qu’il est dans le monde des choses qui 'éclatent et qui étourdissent comme des coups de foudre.
— Voyons, monsieur. Venez-vous ce soir, chez moi, avec un chapelet de mauvaises nouvelles pour me l’égrener peu à peu et me faire souffrir lentement? Je vous préviens que je ne suis pas d’un caractère à souffrir patiemment. Si vous avez quelque malheur sérieux à m’annoncer, parlez, je le veux ; je ne crains personne ni rien, monsieur, entendez-vous?
— Je n’attendais pas moins d’une noble femme comme vous, reprit le marquis en relevant la tête et comme soulagé d’un poids qui l’accablait. Eli bien, oui, mademoiselle, un très-grand malheur vous menace ; mais on peut le conjurer, on peut même le briser, l’anéantir à jamais, ce malheur, et c’est ce que vous ferez avec l’aide qu’un de vos amis vous apporte.
— Et cet ami ?... dit Rosalinde qui avait pâli.
— Cet ami, c’est moi! répondit Malatesta.
M ,le de Villefort fixa sur lui un regard tellement clair et pénétrant, que le marquis en perdit presque contenance, croyant que ces beaux yeux flamboyant devant lui lisaient jusqu’au fond de sa conscience.
11 se remit cependant par le sentiment qu’il avait du danger. 11 s’agissait d’arriver à un but sans laisser à l’en-
nemi le moindre soupçon du chemin souterrain que la sape creusait.
— Oui, cet ami, c’est moi! répéta-t-il.
— Je vous crois, dit Rosalinde. Et d’abord vous n’avez aucun intérêt à me nuire, monsieur de Malatesta. En second lieu, vous n’êtes pas amoureux de moi, ce qui vous dispense de préparer des vengeances pour l’avenir. En troisième lieu, je ne vous ai jamais fait de mal, et, dans l’occasion, je puis peut-être vous être utile. 11 me semble que, dans ces conditions, j’ai tout de croire à la franchise de votre amitié.
— Vous pouvez y compter, ajouta le marquis avec émotion, avec une émotion quelconque.
— Eli bien! ce grand malheur qui pourrait me me- . nacer?...
— Le voici. Écoutez-moi , mademoiselle. Monsieur votre père habite les Indes depuis vingt-sept ans. Quand il quitta la France, il emporia avec lui un assez mince capital. En cinq ans, il a fait une belle fortune, toutes ses spéculations lui ont réussi. Depuis lors, cette fortune est devenue énorme. Revenons.
— Qui vous a appris tous ces' détails, monsieur? demanda Rosalinde.
— Ne me posez jamais de pareilles questions, répondit Malatesta. Si mes informations peuvent servir vos intérêts, que cela vous suffise, mademoiselle. Reprenons. Au bout de cinq ans, monsieur votre père avait une magnifique habitation dans la présidence de Bombay. 11 rencontra dans la société européenne une ravis-
santé femme, vertueuse, noble, adorable. Il l’épousa.
— C’était ma mère, dit Rosalinde.
— Jamais mariage plus heureux, poursuivit le marquis. On s’adorait de part et d’autre. Six mois après, votre père fut appelé par des affaires considérables a Calcutta. Il s’y rendit seul. De grands intérêts le retinrent dans cette contrée plus longtemps qu’il ne pensait. Il avait laissé à Bombay sa femme en état de grossesse. Le malheur voulut qu’il achetât une esclave d’une beauté merveilleuse, une femme de la race de ces Asiatiques qui habitent les hauts plateaux de la Tartarie orientale. Cette femme avait des instincts de perversité terribles : elle subjugua votre père, elle le fascina.
— C’était la mère de Rosemonde, dit Rosalinde avec un sourire étrange.
— Votre père revint à Bombay après cinq mois d’absence'. Sa femme légitime, qu’il avait laissée grosse à son départ, lui donna une tille quelques jours après son retour à Bombay.
— Cette fille, c’est moi, dit Rosalinde.
— Six mois après, votre père apprit secrètement que la femme qu’il avait laiss'ée dans une de ses habitations à Calcutta, sa maîtresse, son esclave, était également accouchée d’une fille.
— C’est Rosemonde, dit Rosalinde, c’est la nicce de Bernard.
— Votre père cacha cette liaison et cette naissance illégitimes à sa vertueuse femme, mais une circonstance fortuite lui révéla la vérité. Le chagrin la prit, elle tomba
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dans une maladie de langueur et mourut un an à peine après la naissance de sa fille.
Ici Rosalinde se voila le visage avec ses belles mains blanches et tines; elle versa quelques larmes.
— La femme illégitime, restée aux environs de Calcutta, était d’un caractère violent et d’une méchanceté reconnue. Elle avait une autorité, dangereuse entre ses mains, sur le reste de la domesticité de l’habitation. Un jour, onia trouva dans son appartement, morte empoisonnée. Votre père arriva à Calcutta, peu de jours après cet événement. 11 prit sa fille, âgée de six mois environ, ilia confia à une nourrice honnête femme; et quand il partit, il ramena avec lui l’enfant et la nourrice aux en vironsde Bombay, mais secrètement. Là, au bout de deux ans, les deux enfants furent réunies à la campagne, dans une même habitation; et comme, dans les Indes, les idées et les mœurs sont plus faciles qu’en Europe, on s’habitua, dans le public et même dans la société, à regarder ces belles enfants comme les deux filles légitimes du comte de Villefort.
— Oh! ce fut une injustice et un malheur, reprit Rosalinde en serrant le poing. On est si bête dans l’Inde !
— Je reprends, ajouta le marquis. Monsieur votre père était trop honnête homme pour violer les lois et pour ne pas donner à ses filles la juste part qui revenait à chacune. Il fit constater la légitimité de l’une et l’illégitimité de l’autre, tout en autorisant cette dernière à porter S on nom.
— Quelle faute! quelle faiblesse! Ah! mou père, mon noble père! s’écria Rosalinde.
— Chose étrange ! dit Malatesta, cet acte si important avait été négligé. Oui, telle est l’indolence, l’imprévoyance des. habitants des Indes, qu’ils remettent de jour en jour des formalités qui influent sur les plus graves affaires de la vie. Enfin, un acte en bonne forme fut exécuté, mais un seul et môme acte, constatant la légitimité de l’une des filles et l’illégitimité de l’autre.
Maintenant, voici le côté mystérieux, terrible...
— Du mystère? dit fièrement M l,e de Villefort. Il n’en existe pas et je le prouverai.
— Attendez, poursuivit le marquis. Les deux petites filles étaient presque du même âge, belles toutes deux, d’une santé florissante toutes deux, et se ressemblaient entre elles par les traits de leur père. Comment les reconnaître ?
Rosalinde poussa un cri. Malatesta continua :
— Mais le père savait parfaitement qui était sa fille légitime, l’enfant de sa femme légitime, de sa vertueuse et tendre femme, dont il déplorait amèrement la perte. 11 le savait parfaitement, et dans l’acte, outre les noms, il fit minutieusement constater le signalement de cette enfant, sa légitime fille et l’héritière de tous ses biens.
— Comment! quoi? quel est ce signalement? s’écria Rosalinde avec effroi.
— Voici, dit le marquis avec un sang-froid qui ne se démentait pas un moment. L’acte porte, outre les noms, que la fille légitime du comte de Villefort a sur le corps
trois signes noirs, naturels, qui ne peuvent être enlevés sans laisser des traces.
— Eh bien ! eh bien ! dit Rosalinde d’une voix fiévreuse et en découvrant jusqu’au-dessus du coude le bras le plus blanc et le mieux fait qui fût au monde. En voilà uq, de ces signes; regardez.
M. de Malatesta jeta un regard assez indifférent sur le bras gauche de M lle de Villefort. 11 lit un mouvement de tête et continua :
— Trois signes noirs, reprit-il : un au bras droit, l'autre au côté gauche du cou, l’autre... sur le sein gauche; les avez-vous, Rosalinde ?
Froide et pAle comme un marbre, M 1,e de Villefort ne répondit pas une parole.
Elle resta immobile sur son fauteuil, pétrifiée, les yeux fixes, la tête haute, mais fière toujours.
M. de Malatesta continua :
— L’acte fut fait en double. L’un fut déposé à un district des environs de Bombay, l’autre resta aux mains du comte de Villefort. Qu’arriva-t-il ? Le village indien, qui était le chef-lieu du district en question, fut réduit en cendres; cela arrive souvent aux Indes. Tout fut brûlé en fait de titres, de registres, d’archives quelconques. L’autre acte, que le comte avait emporté avec lui dans une de ses habitations, renfermé dans une cassette, resta, pendant des années, déposé au fond d’une armoire secrète, à l’abri de tout. Mais le feu en voulait décidément à ces titres de naissance. L’habitation brûla, la cassette disparut.
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— Ali! s’écria Rosalinde avec une joie insensée, je suis sauvée ! Le feu soit béni! il a dévoré les deux actes terribles... *
— Pourquoi vous tant réjouir, mademoiselle? demanda le marquis.
— Eh! malheureux! s’écria- t-elle, ne voyez-vous pas que je n’ai qu’un signe au bras gauche? Je suis sauvée, vous dis-je. Personne, hormis vous, monsieur, ne sait la chose menaçante, terrible; mon père m’a reconnue pour sa fille légitime; l’autre est une misérable bâtarde; et malheur, oui, malheur à quiconque viendraif contester, contrarier ces faits avérés! Oui, malheur! même vous, marquis de Malatesta, vous n’échapperiez pas à mes vengeances !
— Je le sais parfaitement, mademoiselle, dit-il. Aussi tiendrai-je toujours à rester votre ami. Aujourd’hui, je viens donc vous donner une preuve de dévouement trèsrare, car je ne crains pas de vous affliger.
— Rien ne m’afflige plus, reprit Rosalinde. La cassette fatale a été brûlée.
— Eh bien! reprit Malatesta, il faut que vous le sachiez, car il y va de tout votre avenir, la cassette fatale a été sauvée...
— Ah! malheur! s’écria Rosalinde en retombant sur son fauteuil, sauvée?,.. Elle est entre les mains de mon père ? ...
— Non, reprit le marquis. C’est bien plus dangereux ; elle a été sauvée par un inconnu qui l’a gardée...
— Qui l’a volée ! s’écria Rosalinde. U faut le faire arrêter.
— Oui, pour faire constater par la justice la légitimité de quelqu’un, ajouta le marquis. Vous perdez la tête, mademoiselle. La cassette est en France, entre les mains d’un homme dangereux, mais non pas intraitable. Elle est à Paris.
— Comment avez-vous découvert cela, marquis? demanda Rosalinde très-abattue.
— Le hasard... peu importe... Maintenant, la chose étant ainsi, le péril étant suspendu sur votre tête, il faut agir.
— Agir... que puis-je?
— Eh! malheureuse enfant, il faut avoir cette cassette, ce titre. Il faut que vous l’avez, car si on le porte à votre sœur, vous êtes perdue , tout vous échappe, richesse et légitimité...
Rosalinde se redressa comme si un serpent venait de la mordre au pied. Ses yeux jetaient du feu, ses mains tremblaient de colère.
S’adressant au marquis avec une autorité incroyable:
— Oui, dit-elle, il me la faut, cette cassette contenant des titres infâmes ; il me la faut, je la veux, et c’est vous qui me l’aurez. Vous connaissez l’homme qui la possède, qui l’a volée. Eh bien, il doit vouloir spéculer làdessus. C’est une âme basse, cupide, profondément vile et corrompue. Tant mieux. On lui achètera l’objet de son vol. Allez donc le trouver de ma part, ou de la vôtre, monsieur. Sachez son prix, et venez me le dire.
— Mademoiselle, reprit le marquis, tout criblé des épithètes que la bouche de M lle de Yilleforl avait lancées si énergiquement, mademoiselle, j’ai déjà causé avec l’homme en question. 11 demande pour livrer ce qu’il appelle son dépôt un prix si énorme...
— Le voleur veut donc aussi m’assassiner! dit Rosalinde. Et comment sait-il que mon père est si riche et que je le suis aussi? -
— 11 y a dans la cassette d’autres papiers qui donnent des documents précieux et précis sur toute l’existence de votre père.
— Oh! il me faut absolument ce coffre maudit, s’écria Rosalinde. Et cet homme demande?...
— J’ai cru un instarit qu’il allait exiger deux millions, dit Malatesta avec la ruse d’un Scapin effronté.
— Deux millions! le bourreau!
— Mais je lui ai prouvé qu’il mourrait avant d’obtenir ce prix-là, soit de vous, soit de votre père aux Indes.
— El il demande pour dernier prix de son vol ?...
— Un million irrévocablement, dit M. de Malatesta.
— Comptant?
— Comptant, en billets de banque, en bank-notes, en or, en bons du Trésor, comme on voudra, mais comptant.
— C’est un voleur, dit Rosalinde, un filou de bas étage et de la pire espèce. J’aimerais mieux un brigand, un assassin...
— Que voulez-vous? dit M. le marquis de Malatesta
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en se caressant le menton, on ne choisit pas ses ennemis. Celui-ci est un voleur, vous avez raison. On aimerait mieux avoir affaire à un brigand sur la grande route; on aurait la chance de lui casser la tête d’un coup de feu.
M ,,e de Villefort réfléchissait, accoudée sur la cheminée , et se regardant en face dans la glace. Elle était excessivement triste, et sa pâleur, son émotion eussent louché tout autre personnage que celui qui était là assis dans un fauteuil, et qui était venu lui rendre le grand service que nous connaissons. I.e marquis attendait patiemment sans souffler un mot.
Enfin Rosalinde, chez qui la résolution était prompte ordinairement, se retourna vers son ami dévoué, et lui dit ces mots d’une voix calme, mais voilée par le chagrin ou la colère :
— J’aurai le million qu’on me demande le couteau sur la gorge, je l’aurai. D’aujourd’hui en huit, ici, à la même heure, vous m’apporterez vous même la cassette, seul, dans le cas où le voleur ne voudrait pas se montrer à moi. Je vérifierai ce que contient cette cassette, et si, en effet, tout s’y trouve fidèlement, je remettrai, en échange, la somme d’un million. Allez, marquis de Malatesta. Gardez-moi bien le secret, et songez que si je suis amie fidèle, je suis ennemie plus constante encore. Adieu, monsieur de Malatesta. J’ai besoin de repos , je suis brisée.
Le noble marquis se hâta de saluer et de sortir du salon.
MADEMOISELLE ROSALINDE ÔOS
II traversa rapidement le vestibule et la cour, regagna sa voiture, qui l’attendait à la porte, et partit.
Ouvrant la glace et respirant l’air extérieur à pleine poitrine :
— Oui ! dit-il, je le tiens ! Mais qu’on a de mal aujourd’hui à gagner sa pauvre vie!