UN DÉJEUNER AVANT I/O R AGE
Après la scène de la veille et les violentes émotions qu’elle avait produites, il eût été diflicile à M ,,e de Villefort de passer une bonne nuit. ,
Le plus riant appartement du monde ne peut chasser le plus petit chagrin : que bien des gens se mettent cela dans la tête une fois pour toutes! Ce qui calme, adoucit, et même quelquefois donne congé au chagrin, c’est une bonne conscience. Rosalinde -eut donc la lièvre toute la nuit, et par conséquent toute sa maison fut agitée d’un accès fébrile.
Cependant, dèsle lendemain, à neuf heures du matin,, mademoiselle sonna et demanda sa voiture.
Elle avait quitté son lit au lever du jour, au grand étonnement des deux femmes de chambre. Elle avait demandé un bain ; elle avait pris du thé, et s’était fait habiller comme pour aller à la campagne. Personne cependant ne devait l’accompagner, si ce n’est le valet de pied.
A. neuf heures précises, la voiture quitta l’hôtel des Champs-Elysées.
Mademoiselle n’avait donné aucun ordre extraordinaire, en sorte qu’il semblait qu’on devait l’attendre pour le déjeuner de midi. Dans tous les cas, la tante Plock était là pour faire honneur au repas.
Où allait cette voiture? Le cocher le savait parfaitement; il guidait ses chevaux dans la direction des boulevards.
.Mais, avant qu’elle arrivât à sa destination, c’està-dire rue Taitbout, à l’hôtel Talamon, hâtons-nous de prévenir le lecteur que le maître de la maison était averti depuis la veille au soir de la visite de sa belle pupille. Rosamonde lui avait écrit un billet... fiévreux.
Quand elle arriva dans le salon, elle porta çà et là de curieux regards, comme si elle épiait les traces d’une soirée qui avait dû avoir lieu la veille dans ce même appartement; une joyeuse soirée, hélas! Mais rien n’indiquait la moindre réunion. Les bougies étaient en- -tiéres dans les candélabres; les meubles avaient leur
housse d’été, puisque M mc Talamon était encore à la campagne.
— On se sera réuni dans les petits appartements, pensa Rosalinde, c’était plus intime. Oh ! que ces genslà me donnent de chagrin!
Et sans vouloir se faire annoncer, elle alla frapper légèrement à la porte du cabinet de l'honorable banquier.
Dès qu’elle parut, M. Talamon se leva, alla au-devant d’elle et lui témoigna par les expressions les plus affectueuses tout le bonheur qu’il avait à la recevoir.
— Vous déjeunerez avec moi, lui dit-il ; je suis seul, presque seul.
— Presque seul? dit Rosalinde. Qui avez-vous, monsieur?
— Un homme de confiance.
— Votre courtier? je n’en veux pas. Renvoyez-le, c’est un vilain homme!
M- Talamon se prit à sourire et ne chercha pas à faire l’éloge de son courtier. Il eût été mal venu dans ce moment-là.
— Vous m’avez demandé un entretien pour affairé sérieuse, mademoiselle, dit-il. Nous avons la matinée libre.
— Vous n’attendez personne? demanda Rosalinde.
— Personne.
— C’est singulier! reprit-elle, on m’avait dit que votre famille s’était augmentée hier au soir; on m’a
50G MADEMOISELLE UOSALINDE
parlé d’une petite fête improvisée, quelque chose de bleu ciel et blanc, comme une soirée de première communion ou de mariage... que sais-je?
— Ah! dit M. Talamon en affectant le ton le plus naturel et même une certaine indifférence ; ah! oui, une jeune fille arrivée de la ferme avec sa tante et qui loge chez moi ? c’est ma pupille aussi; je lui ai donné des glaces hier soir; j’avais aussi deux ou trois amis. Mais qui donc s’informe si bien, et vous rend compte de ce qui se passe chez moi ?
— Qu’est-ce que cela vous fait, mon cher tuteur? dit Rosalinde. Votre hôtel n’est-il pas la maison du sage? Mais pousserez-vous la bonté jusqu’au bout, et me direzvous si cette jeune fille, arrivée de la ferme avec sa tante, a eu le bonheur de prendre des glaces ici avec son fiancé?
— Eli ! eli! dit le banquier en riant. Les informations deviennent bien précises! c’est inquiétant ; il faudra que je surveille mes gens.
— Vous ne répondez pas, mon cher tuteur ? dit une douce voix.
— Si, je réponds avec ma franchise ordinaire, que la jeune fille venue de la ferme a eu le bonheur, en effet, de rencontrer chez moi, ici même, un jeune homme qui est fort épris d’elle, mais en tout bien, tout honneur; il veut l’épouser. J’ajouterai même que le père du jeune homme...
— Ah! le futur beau-père ? dit Rosalinde.
Oui, le futur beau-père était présent. Nous avions
aussi (lame Catherine, la tante de la jeune fille, trois autres personnes, des amis à moi que vous ne connaissez pas, mon courtier...
— Toujours ce courtier !
— Oui, M. Guillaume.
— Un rusé et un homme dangereux, prenez- y garde !
— Laissons ses qualités et ses défauts , mademoiselle; mais voilà, à peu près, reprit M. Talamon, le personnel de cette joyeuse soirée dont vous avez exagéré le mérite et l’importance.
— C’est bien, monsieur, dit Rosalinde, je vous remercie. Vous êtes la loyauté même. Maintenant, repritelle, il faut, mon cher tuteur, que je vous raconte mes peines, car je suis fort à plaindre...
— Vous? s’écria M. Talamon.
— Moi! oh! j’ai du chagrin par-dessus la tète. Tenez, voyez mes yeux, j’ai pleuré. Voyez mon teint, il est un peu jaune; voyez ma main, j’ai un peu de fièvre. Voyezvous, si cela continue, je deviendrai laide... je tomberai malade et je mourrai.
.^f . Talamon prit les deux mains de sa pupille, et il la regarda avec affection. Rosalinde avait les larmes aux yeux ; elle pencha la tète et quelques perles humides tombèrent sur les mains du bon tuteur.
— Ah ! dit-il, c’est du chagrin, cela! Voyons, mademoiselle, remettons-nous. Causons sérieusement. Ditesmoi tout, absolument tout. Je vais donner des ordres pour que # personne ne vienne nous interrompre d’ici à midi.
11 se leva, sortit du cabinet, et au bout de dix minutes il rentra, en refermant soigneusement la porte.
M»c de Villefort avait eu le temps de se remettre. C’était une de ces natures fortes, énergiques, nerveuses, qui se reprennent bien vite aux choses heureuses de la vie, et qui savent, dans un moment donné, chasser résolùment les mauvaises influences, les pensées fatales et énervantes.
Quand M. Talamont revint, il la trouva assise sur un fauteuil près de la fenêtre, ayant quitté son chapeau, ayant déposé son ombrelle, et s’établissant dans ce cabinet de travail comme chez elle.
— A merveille! dit-il. Maintenant, causons; je vous écoule.
11 s’assit dans un fauteuil , tournant le dos à une table chargée de papiers et se mit en devoir d’écouler une ravissante mélodie, car ltosalinde avait à lui raconter un merveilleux poëme probablement, puisqu’elle s’y préparait par tous les enchantements dont elle avait le secret : le son de voix, le sourire , la grâce du geste, la séduction du regard, tout devait être mis en jeu dans cette attaque de haute lice dont le but splendide était la conquête d’un million.
Quel récit, quelles aventures, quels accidents étranges, quelle surprenante série d’événements furent contés à M. Talamon? on l’ignora toujours. Le banquier ne l’a jamais révélé. Mais ce qu’on peut affirmer, c’est que ltosalinde ne dit pas un mot de la cause véritable qui la poussait si ardemment à demander uné somme
énorme au banquier de son père, à la solliciter, à l’implorer.
M. Talamon écouta jusqu’au bout toute la surprenante fable qu’où déroula devant lui; il ne mit pas un moment en doute la sincérité de l’enchanteresse qui lui parlait, et quand Rosalinde eut dit tout ce qu’elle avait sur le cœur, il répondit avec beaucoup d’aménité:
— Oui, mademoiselle, je suis convaincu de tout ce que vous me dites avec tant d’àme, tant d’éloquence; mais vous comprenez que la somme est un peu forte, qu’elle dépasse de beaucoup votre crédit et qu’il me faut des ordres nouveaux de votre père. Or l’Inde est bien loin d’ici. Cependant, mademoiselle, ma chère pupille, reprit-il, ne tombez pas tout à fait dans le désespoir et laissez-moi le temps de vérifier des comptes et de consulter certains papiers dont il est inutile de vous parler.
— Je n’ai que huit jours de délai, dit Rosemonde. Si d’ici à huit jours je n’ai pas la somme, je suis perdue !
— Ma réponse vous sera faite d’ici à trois jours, reprit M. Talamon.
Dans ce moment-là le tintement d’un timbre particulier, doux et discret, avertit le banquier que quelqu’un demandait à lui parler à l’instant.
Il se leva et pria M lle Rosalinde de lui permettre de la quitter un instant. 11 sortit.
Celui qui tenait à lui parler sur-le-champ était
ôio MADEMOISELLE ROSAL1NDE
M. Guillaume; il trouva le courtier dans un petit salon, à l’extrémité de l’appartement.
M. Guillaume savait très-bien que Rosalinde était là depuis plus d’une heure ; il interrogea le banquier du regard, et M. Talamon lui répondit aussitôt :
— Elle devient folle décidément , ou bien elle est tombée entre les mains des plus affreux coquins de Paris. Savez-vous ce qu’il lui faut , ce qu’elle vient me demander sur vos fonds; frémissez, monsieur! elle veut un million !
— Ali! s’écria Guillaume, bien loin de frémir, je suis ravi de l’aventure. C’est un trait de lumière! Le voilà enfin, le moyen trouvé par le noble marquis de Malatesta pour enlever un million à la pointe de son épée! Le voilà, le secret ! le voilà, le ressort caché qui doit fonctionner au moment donné, et que je ne pouvais découvrir! EU bien, monsieur Talamon, c’est accordé. Promettez un million en billets de banque et en bons sur le Trésor, à jour et à heure fixes, d’ici à huitaine. C’est moi qui me chargerai de remettre le portefeuille à M 1,e de Villefort. Allez, mon cher ami, et remettez-vous de votre étonnement.
Le banquier était, en effet, un peu étourdi du coup. 11 ne répliqua pas un mot.
U reprit à pas lents le chemin de son cabinet, comme un homme absorbé dans ses réflexions et à la recherche de l’inconnu d’un'qiroblème.
11 entra dans la pièce où l’attendait Rosalinde ; mais là il reprit toute sa sérénité; son visage s’illumina
môme d’un rayon de gaieté qui se refléta sur le beau visage de sa pupille.
— Bonne nouvelle! dit celle-ci. Nous avons découvert quelque chose d’heureux ?
— Mais, oui, reprit-il. D’ici à vingt-quatre heures, j’espère, mademoiselle, pouvoir vous donner, en effet, une bonne nouvelle.
Kosalinde se leva brusquement, battit des mains, et, dans sa joie, qu’on aurait crue enfantine, elle alla se jeter au cou de son tuteur, qui ouvrit les bras et l’embrassa sur le front.
— Ah! démon ravissant que vous êtes! dit-il, quel
bel ange vous seriez, si vous le vouliez! Venez, made-
moiselle, passons dans la salle il manger. On vient nous annoncer que le déjeuner est servi.