LE BILLET
Aux premiers coups frappés à la porte extérieure, le fermier Bernard s’était levé de table. Suivi de deux valets, dont l’un portait un fanal, il traversa la cour et se dirigea vers la porte cochère. La nuit était claire/ mais très-fraîche. Une rosée abondante commençait
à tomber. î^ous laisserons un instant M. Bernard s’expliquer avec l’étranger, qui venait probablement lui demander l’hospitalité.
A peine le fermier avait-il quitté la table que Rosemonde, prise d’une certaine inquiétude, demanda à Catherine s’il ne serait pas possible d’allumer du feu dans la pièce voisine de la grande cuisine.
. — Pourquoi donc? dit Catherine, est-ce que vous voulez achever de souper toute seule?
— Non, reprit Rosemonde, mais, ma chère marraine (c’était le nom convenu) vous serez assez bonne, j’en suis sûre, pour me tenir compagnie, vous et ma cousine Marguerite.
Alors, se penchant un peu vers l’oreille de la fermière, elle lui dit quelques paroles qui parurent produire un effet assez singulier. Dame Catherine se hâta d’ordonner aux servantes de préparer le* petit salon, ou plutôt la petite serre, attenant à la cuisine, d’y allumer un bon feu et d’v dresser une petite table pour trois couverts. Dame Catherine mit elle-même la main à l’ouvrage, et en moins de cinq minutes tout fut prêt.
Alors Rosemonde embrassa sa marraine en la remerciant par un regard expressif, et prenant sa main, prenant également la main de Marguerite :
— Venez, leur dit-elle, venez, à nous trois dans la petite serre; nous achèverons gaiement notre souper et nous causerons en liberté.
A peine ce petit déménagement était-il opéré que Bernard rentra seul à la cuisine. 11 avait l’air soucieux,
mais en voyant les trois places vides, son visage reprit toute sa sérénité.
— Ah! ali! dit-il aux servantes et aux valets de ferme, ces dames ont délogé; très-bien. Quant à vous autres, soyez discrets et ne répondez à aucune question que tentera de vous faire le voyageur qui vient d’arriver. Mettez un couvert pour lui.
Puis il entr’ouvrit la porte de la serre et dit d’un ton amical aux trois recluses :
— C’est à merveille ! l’une de vous a deviné juste. C’est un «beau chasseur égaré qui vient me demanderasile pour la nuit. 11 se croit probablement sur la piste* d’un oiseau rare et pour lequel il donnerait bien tout legibier de la forêt. Restez là, ne faites pas de bruit, vous; pourrez entendre la conversation. Pour remonter chez-, vous, vous avez l’escalier du jardin. C’est entendu.
Le fermier referma la porte et il se hâta de retournéeauprès de son hôte qui veillait aux soins qu’on donnait* à l’écurie, à un bon cheval de chasse.
Dix minutes après, Bernard rentrait à* la cuisine, suivi; d’un élégant chasseur, jeune, ayant des manières parfaites, une physionomie charmante, un peu inquiète, et jetant >à et là des regards distraits.
— Allons, monsieur le vicomte, dit le fermier, faitesmoi l’honneur d’accepter un souper de campagne. Voilà? votre couvert. Asseyez-vous et réparez vos forces.
— Je vous croyais en famille, monsieur Bernard, demanda le chasseur titré, en jetant un coup d’œil sur les convives.
— Mais, vous voyez, dit le fermier : voici mes labou-
reurs, voici mes valets, voici mes bouviers ; quant à ma femme et à ma fille, elles sont chez elles ; ma femme est un peu souffrante.
— Ah ! tant pis, reprit le chasseur, vous avez là une vertueuse et charmante compagne.
Et il se mit à manger d’assez grand appétit le souper que les servantes lui avaient préparé. M. Bernard alla choisir dans un cellier réservé deux vieilles bouteilles différentes de forme, mais égales en mérite.
— Voilà du vin de Bourgogne et voici du vin de Bordeaux, dit-il en posant les bouteilles sur la table. Monsieur le vicomte doit avoir une soif de chasseur égaré : rien n’altère comme de chercher sa route ou ses compagnons pendant deux heures.
— Oui, mon cher monsieur, reprit le vicomte, j’ai bien mis deux heures à courir le pays, pour rejoindre la chasse. Par une étrange fatalité,- le vent tournait à mesure que*je changeais de direction, de manière que je ne pouvais entendre la moindre sonnerie, et cependant nos piqueurs ont de fameuses trompes.
— Des trompes à la Dampierre, ajouta Bernard, je connais cela, j’ai chassé aussi, dans mon temps, avec d’excellents gentilshommes.
— Je sais cela, monsieur Bernard, ajouta le vicomte, et vous auriez pu faire votre chemin dans le monde. Mais, bah ! vous êtes plus heureux.
— Oui, monsieur, dit le fermier, et je ne vis heureux que parce que je n’ai cherché le bonheur ni trop haut ni trop loin.
— Monsieur Bernard, vous êtes un sage.
MADEMOISELLE ROSALtNDE il»
— Eli! eh! qui sait? dit le fermier en riant. Si la sagesse consiste à prendre la vie comme elle vient, à l’accepter avec courage et belle humeur, à aimer le travail et à se montrer jaloux d’acquérir moins d^bien qu’une belle et bonne réputation, ma foi ! vous avec raison, j’ai deviné la sagesse.
— Monsieur Bernard, je bois à votre santé, répondit le chasseur en se versant rasade d’un excellent vin de la Côte-Rôtie.
— J’aurai l’honneur de vous faire raison, monsieur le vicomte.
Le fermier remplit son verre et le choqua légèrement contre celui de son hôte. On était sur le chemin qui mène droit à la belle humeur et aux exposions loyales. C’est une des vertus de ces excellents vins de France, si renommés, de donner au cœur de la sincérité en le réjouissant. M. le viconfte, airivé à la ferme avec une préoccupation pénible, se 'sentait entraîné vers des idées plus sereines et vers des sentiments de cordialité qui depuis quelque temps lui étaient étrangers. Aussi allons-nous saisir un de ces bons moments pour apprendre son nom à notre lecteur, qui ne le connaît encore que par son titre. Ce chasseur, égaré dans la forêt et la plaine, se nommait le vicomte Léopold de la Rocheferney. 11 était fort bien né, il possédait une certaine fortune qu’on disait obérée, mais dont il continuait h jouir avec insouciance; il avait vingt-cinq ans, une tournure élégante, une figure qui passait pour belle et qui annonçait beaucoup d’intelligence. Quant à son caractère, il trouvera l’occasion de se développer dans notre récit; quant à ses
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principes, à sa moralité, à ses qualités, à ses défauts, nous nous garderons bien d’en parler encore, aimant beaucoup mieux le suivre dans les aventures où il s’est engagé depuis six semaines; aventures auxquelles son arrivée chez Bernard le fermier servira de lien avec celles qui suivront.
— Voyons, mon cher monsieur, reprit le vicomte à qui le vin rendait la parole, voyons, soyez franc: pourquoi M me Bernard et sa fille ne sont-elles pas à table ici, avec vous et vos gens, ce soir?
— Voilà upe question nette et directe, dit Bernard ; il est impossible de ne pas répondre à cela. Eh bien, monsieur le vicomte, ^M me Bernard et sa fille ne sont pas ici avec nous, ce soir, parce qu’elles ont tenu à souper dans leur appariement.
— Comment n’ajoutez-vous pas qu’elles ont eu pour cela des raisons particulières, reprit le vfcomte, ce serait plus complet. Eh bien, monsieur Bernard, je connais, moi, une de ces raisons, et la voici : ces dames sont au nombre de trois et cherchent à éviter de me voir.
— Par la raison, reprit Bernard, que monsieur le vicomte a énormément envie de passer la soirée avec elles, attendu qu’il vient tout exprès à cette ferme et qu’il ne s’est pas du tout égaré à la chasse.
— Comme vous le dites, monsieur Bernard, reprit le vicomte.
— C’est parfaitement cela. Nous n’avons donc plus à ruser ni d’un côté ni de l’autre.
— Absolument, et comme je n’enireprends jamais une chose juste et convenable sans réussir, j’aurai l’hon-
rieur de saluer les dames de votre maison, mon cher monsieur. Bernard, sans oublier la belle inconnue qui est avec elles.
— Surtout la belle inconnue, reprit Bernard.
— Oui, puisque vous me poussez à bout.
— Qui, tout inconnue qu’elle est, n’en est pas moins de votre connaissance, ajouta le malin fermier.
— Précisément. C’est une jeune tille, la plus belle du monde.
— Et dont vous raffolez.
— Comme vous dites. Je ne l’ai vue qu’une lois...
— Et vous tenez à la voir toute la vie.
— On ne saurait mieux, expliquer mes sentiments.
— Eh bien, monsieur le vicomte, reprit le fermier, je suis au déses{ff>ir de déranger vos plans de campagne amoureuse et galante, mais cette jeune fille dont vous parlez doit vous rester étrangère, attendu qu’elle est destinée à passer sa vie dans une condition modeste, et qu’elle ne Têve nullement d’un mariage aristocratique.
— Elle vous a déclaré cela, monsieur Bernard?
— Oui, monsieur ; à moi et à M ra * Bernard, §a (ante.
— Cette jeune fille, est votre nièce ! s’éeria le vicomte.
— Comme vous le dites, monsieur, répliqua Bernard en saluant, le verre à la main.
M. de la Rocheferney imita le fermier et se versa
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une rasade de l’excellent vin placé devant lui. 11 but lentement, comme un gourmet qui apprécie les qualités d’un vin de çhoix/ou comme un homme profondément absorbé dans une idée étrangère à toute espèce d’appréciation bachique. M. Bernard, qui voyait lé cliemin que la conversation allait prendre, fit signe aux valets de ferme de se retirer. 11 leur donna quelques ordres et il les congédia. Il dit également quelques mots aux deux servantes, et trois minutes après, le vicomte et lui se trouvaient, tête à tête, à table, dans la grande cuisine éclairée par une grosse lampe et par un feu pétillant.
— Eh bien ! monsieur le vicomte, dit Bernard, à quoi songeons-nous? Le daim lancé par la meute ce matin s’est-il décidément dérobé? Le cerf aurait-il franchi, sans espoir, les limites de la chasse ? Avons -nous fait buisson creux ?
— Non, reprit d’une voix assez ferme le vicomte. Nous aurons le daim et probablement le cerf.
— Bon, dit Bernard, j’aime les gens de cœur et qui ont de la volonté. Vouloir...
— C’est pouvoir, ajouta vivement le vicomte.
— Et vous voulez?...
— Oui.
— Plaire à ma nièce ?
— Oui.
— Et l’épouser?...
— Oui, répliqua le vicomte en relevant le front.
— Monsieur, dit Bernard en le saluant, c’est bien de l’honneur que vous nous faites, et je crois en votre
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loyauté autant que personne. Mais il est de mon devoir de vous parler avec franchise pour rester digne de la confiance que vous me témoignez. Permettez-moi quelques observations. Il y a déjà longtemps que j’ai l’honneur de connaître votre famille, vous le savez. M. le comte delà Rocheferney, votre père, a bien voulu me dire, dans l’occasion, qu’il avait de l’estime pour moi. Comme il a une habitation à quatre petites lieues d’ici, nous avons été quelquefois en relations d’affaires. Monsieur votre père a même deux ou trois fois poussé la bonté jusqu’à me confier certaines choses concernant ses intérêts. 11 m’a consulté; j’ai toujours cherché à lui être agréable et même utile selon mes lumières et mes moyens.
Ici le vicomte tendit la main à Bernard, qui lui donna la sienne avec une cordialité respectueuse. Bernard reprit :
— La fortune de votre maison, monsieur le vicomte, serait certainement suffisante pour des gens placés dans un monde moins élevé que le vôtre. Je vais être un peu plus cruel et j’ajouterai que cette fortune, telle qu’elle était autrefois, suffirait à monsieur votre père et à vous, si elle n’était aujourd’hui grevée de dettes très-lourdes. L’habitation que monsieur le comte possède aux environs est modeste, agréable, mais n’est d’aucun rapport. Celte habitation vaut cent mille francs ; elle absorbe tous ses revenus par son entretien. Mais monsieur votre père possède sa terre patrimoniale de Larocheferney, située dans la vallée des Alpes, près de l’Isère, des fermes très-belles dans la haute Provence, et vous-même, monsieur le vi-.
comte, vous jouissez des biens de feu madame votre mère. Le tout, selon moi, constitue un magnifique avoir et peut bien être estimé à une valeur d’environ douze cent mille francs. D’accord, monsieur, c’est un beau chiffre. .Mais nous parlons ici avec la franchise rigoureuse de deux hommes qui font un calcul arithmétique, et nous disons que sur ces biens, estimés un million deux cent mille francs, pèse un total de dettes hypothécaires de quatre cent mille livres ; en outre, il est nécessaire d’ajouter que monsieur votre père a mis en circulation pour environ soixante mille francs d’effets pour argent emprunté, et que vous-même, monsieur le vicomte, vous avez par le monde comme qui dirait pour cent cinquante mille francs de lettres de change acceptées et dont, par parenthèse, vous payez fort loyalement les intérêts, n’en pouvant encore payer le capital.
Résumant donc notre opération mathématique, nous trouvons ce résultat positif, irrévocable : votre fortune, monsieur le vicomte, ne vous appartient qu’à moitié. L’autre moitié appartient à vos créanciers, et comme d’un jour à l’autre on finit par régler ses affaires, il en çésulte que d’ici à un temps donné, ou vos biens seront vendus par moitié, et il vous restera une trentaine de mille livres de rente, ce qui est assez mesquin pour des gentilshommes comme vous et monsieur votre père, ou bien vous continuerez à payer des intérêts, c’est-àdire à diminuer progressivement votre capital; les intérêts, même exactement payés, étant inévitablement les vers rongeurs d’une fortune.
Je devais vous parler avec cette franchise cruelle,
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monsieur le vicomte ; vous ne m’estimeriez pas si je vous avais tenu un autre langage.
Poursuivons. Dans l’état des choses, ce n’est donc pas un mariage de fantaisie ou de passion, si vous voulez, qu’il vous faut : c’est un mariage de raison. A l’époque où nous sommes, un mariage de raison, pour un homme de votre nom et de votre rang, est un riche mariage.
Je termine en vous déclarant que personne mieux que vous n’est posé dans le monde pour épouser une opulente héritière, qui par sa dot payera vos dettes et même triplera votre fortune, après l’avoir purgée de son passif.
Or cette héritière n’est certainement pas ma nièce, monsieur. Elle ne possède qu’une bonne éducation, des vertus, et soixante mille francs de dot.
J’ai dit tout ce que j’avais à vous dire, et j’ai l’honneur de bôire de nouveau ù votre santé.
Le vicomte de la Rocheferney n’avait pas interrompu une seule fois Bernard pendant cette démonstration trèslogique concernant l’état de ses affaires. Il était re^té impassible, immobile, la tète haute et le regard baissé. Quand le fermier eut cessé de parler, Léopold sortit un élégant carnet de sa poche, déchira une page de ce carnet et se mifà tracer d’une main ferme, au crayon, les lignes suivantes:
« Je jure de ne me marier jamais qu’avec la jeune fille qui dans ce moment-ci se trouve à la ferme des Herbiers, dont j’ignore le véritable nom, et qui passe pour
être la nièce de M. et de M rae Bernard. Foi de gentilhomme. »
Le billet était daté et signé.
Léopold prit ce papier et le présenta au fermier en lui disant :
— Lisez, monsieur , et puis veuillez me| dire, avecvôtre franchise habituelle , si je puis compter que vous remettrez ce billet signé de mon nom à mademoiselle votre nièce.
Bernard lut le billet. Il parut se consulter pendant une minute; il plia le papier, le mit dans sa poche, et répondit .ces quatre mots qui firent bondir de joie le vicomte.
— Ce billet sera remis à qui de droit.
— A celle que vous appelez votre nièce.
— A elle-même, monsieur; je ne fais jamais de promesses équivoques.
— Touchez là, monsieur Bernard. Je -serai votre neveu, ou je ne me marierai jamais.
— Vous vivrez garçon, monsieur le vicomte, ajouta le fermier, et c’est dommage, car le nom de la Rocheferney est fort beau, et il s’éteindra avec vous.
— C’est bon, dit Léopold, dont les yeux brillaient d’un éclair d’espérance.
— Un bon procédé en vaut un autre, reprit Bernard. Puis-je sans indiscrétion vous demander à mon tour où vous avez vu ma nièce ?
— Au couvent, il y a trois mois, répondit Léopold ;
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car vous l’avez fait élever dans un des meilleurs pensionnats de Paris.
— Oui, monsieur... Et dans quelle occasion?
— Ah! voici. J’allais souvent clrêz un de mes amis, dont la mère possède un petit hôtel entre cour et jardin, adossé au bâtiment du pensionnât de M me Delaunay. Les deux jardins ne sont séparés que par un mur. Un jour, me trouvant avoir grimpé sur ce mur, je ne sais pourquoi, je vis dans une allée, à dix pas de moi, la jeune fille d’une merveilleuse beauté dont il est ici question. Elle s’arrêta et fixa sur moi ses regards. Jamais je ne vis attitude plus fière, jamais sourire plus enivrant, jamais regard plus fascinateur. Je restai immobile sur mon mur, comme une statue. La jeune fille, au bout de deux minutes, prit une contre-allée pour rentrer au pensionnat; elle passa encore une fois à dix pas du mur. Alors, brisant mes liens, rappelant la vie prête à m’échapper, je cassai une grosse branche de lilas fleuri et je la jetai aux pieds de l’inconnue. Celle-ci sourit, se baissa, cueillit deux ou trois grappes de lilas à la branche et elle les emporta. Je la vis s’éloigner à pas précipités, il me semblait qu’elle avait ravi mon âme. Depuis lors, je n’ai plus revu cette jeune fille.
— Et vous n’avez plus cherché à la revoir?
— Dix fois, vingt fois, toujours inutilement.
— Vous vous êtes adressé à M me Delaunay, la supérieure du couvent ou du pensionnat ?
— Oui. M me Delaunay m’a congédié avec une politesse mais une fermeté qu’on ne peut qu’admirer.
— Excellente femme! dit le fermier. Maintenant,
monsieur le vicomte, reprit-il, permettez-moi une dernière question : Comment avez- vous su que cette jeune fille était ici, puisque vous ignoriez qu’elle était ma nièce?
— Monsieur Bernard, répondit le vicomte, ceci est mon secret; permettez qu’à mon tour je refuse une explication.
— Vous en avez le droit, dit le fermier. D’ailleurs, à quoi aboutirait ma question ? à apprendre que le hasard ou un indiscret vous a amené sur les traces de ma nièce? Allons, ce n’est pas la peine. Ce qui m’importe, c’est de connaître quelles sont les intentions de monsieur le vicomte pour cette nuit. Je commence par vous déclarer que j’ai une chambre à votre service, située dans un bâtiment isolé; mais je dois vous prévenir que demain, pas plus que ce soir, ma nièce ne sera visible;
— Je savais d’avance cela, monsieur Bernard, dit Léopold; je connais la fermeté de votre caractère. Aussi ai-je déjà pris mon parti. Mon cheval est reposé, je suis très-dispos et j’ai parfaitement soupe ; ainsi je remonte à cheval, et par le magnifique clair de lune que nous avons ce soir, je vais faire trois lieues au trot et une lieue au galop. Je coucherai celte nuit chez monsieur mon père. Demain... Vous me permettrez, monsieur Bernard, de ne pas vous communiquer ce que je dois faire demain, ajouta le vicomte en riant.
— Ni moi non plus, riposta le fermier en faisant écho par un franc éclat de rire.
Un quart d’heure après, M. le vicomte de la Rocheferney montait à cheval dans la cour de la ferme et pre-
nait congé du maître du logis, M. Bernard. Celui-ci suivit des yeux pendant quelque temps le cavalier, qui prit sa route au sud-est et qui disparut derrière un magnifique rideau de feuillage tout étincelant des reflets du clair de lune.
LE PAUVRE. s
Dans la rue Taitbout, en arrivant par le boulevard, à droite, on peut remarquer trois ou quatre petits hôtels d’une architecture simple et élégante, situés entre cour et jardin. 11 y a donc encore des jardins au centre du quartier populeux et des affaires, au centre du quartier des Italiens ! C’est un phénomène qu’il es! bon de constater. Prenons date ; d’ici à peu de temps, Flore recevra son congé de la rue Taitbout, comme elle l’a reçu des boulevards somptueux et à la mode. Flore ne peut plus habiter Paris; on lui prend son terrain, mètre par mètre ; on l’exproprie, on l’exile, toute déesse qu’elle est. La spéculation a horreur des arbres et a la haine des gazons. Si elle tolère des fleurs, elle veut qu’on les juche, dans des pots, sur des balcons. Il p’y a plus de jardins ouverts aux brises, aux oiseaux, aux rayons
MADEMOISELLE ROSÀLINDK
de soleil ; il y a des jardinières chauffées par des engrais factices et qui s’étouffent dans un appartement. C’est une des cruautés de Paris nouveau ; il coupe les pieds à la végétation calme et lente ; il la veut postiche, violente, vivant quelques jours et remplacée, le lendemain, par d’autres plantes éphémères.
Nous avons une ville de pierres et de moellons, une ville bâtie pour la location, où le propriétaire mesure à chacun de nous l’espace et l’air, une ville dont le moindre recoin bâti rapporte un intérêt exorbitant ; mais nous n’avons plus d’habitation composée de ses éléments naturels, Y appartement et le jardin, ces deux abris de l’homme civilisé, et qui lui sont aussi nécessaires l’un que l’autre pour vivre sainement et agréablement.
Honneur donc à la rue Taitbout, qui tient encore à ses arbres et à ses fleurs en plein air !
Reprenons notre récit.
Dans une soirée douce et calme du milieu de septembre, un homme de quarante à quarante-six ans arrivait à pied è. la porte d’un de ces jolis hôtels dont nous venons de parler. II s’adressait au concierge et lui demandait si M. Talamon était chez lui, M. Talamon, le banquier, un homme des plus honorables. Le concierge était parfaitement logé ; il dînait en famille; il prenait son café, mais il se montra très-poli envers le nouveau venu. Il ne lui demanda ni son nom, ni ce qui l’amenait, — on rencontre des concierges qui font subir un interrogatoire aux . gens qu’ils ne connaissent pas. — Il consulta un registre-agenda et répondit à l’étranger que
M. Talamon attendait à huit heures M. Guillaume.
— C’est moi-môme, dit le visiteur.
— Prenez la peine démonter, monsieur. Au premier, grand escalier, à droite.
En même temps le concierge sonna un timbre : il annonçait. Un domestique en livrée de boù goût, c’està-dire très-simple, parut sur le palier et introduisit M. Guillaume, qui livra son nom, sans qu’on le lui demandât. Ajoutons bien vite que M. Guillaume avait une mise des plus modestes.
M. Talamon, prévenu par le coup de timbre de la cour, vint au-devant du visiteur jusqu’à la salle à manger. 11 le saluer, et M. Guillaume lui tendit la main.
— Quelle exactitude, monsieur ! dit l’honorable banquier.
— C’est la politise des rois et des pauvres, ajouta M. Guillaume.
M. Talamon amena son hôte dans un cabinet de travail spacieux, bien aéré, meublé avec un luxe sérieux, où tout respirait l’aisance et la distinction. 11 avança un fauteuil près de son bureau, et il ne prit place que lorsque M. Guillaume fut assis.
— Monsieur, dit le banquier, j’ai fait terminer le travail que vous m’avez demandé. J’ai là, dans ce tiroir, toute votre situation. Voulez-vous examiner vousmême...
La main de M. Guillaume repoussa doucement le tiroir entr’ouvert.
— Examiner ce que vous avez vu et contrôlé, monsieur Talamon ! dit-il. Ah ! pour qui me prenez-vous?
Ge que je viens vous demander, ce sont des totaux e* non pas des détails de chiffres.
— Monsieur, votre confiance m’honore et me rend très-heureux, reprit M. Talamon. Voici la situation générale. Votre avoir chez moi s’élève à la somme de deux millions deux cent cinquante mille francs. Sur cette somme, vous avez consigné soixante mille francs, dont je dois servir les intérêts à une personne que je ne nomme pas. Sur cet avoir, vous destinez une somme de deux cent mille francs à un crédit ouvert au profit d’une autre personne qu’il est inutile de nommer. Total, deux cent soixante mille francs, à valoir et à prendre sur vos fonds dans ma caisse, ce qui réduit ^atre actif disponible à la somme de un million neuf cent quatrevingt-dix mille francs.
— C’est parfaitement juste, dit M.#Guillaume. Je ne me croyais pas si riche. Mais patience', j’ai un bel oiseau par le monde, qui aime fort à becqueter les billets de banque.
— Et à qui vous ne refusez rien, monsieur?
— Rien n’est pas le mot, reprit M. Guillaume. Je lui ouvre un large crédit, mais qui a pourtant ses limites.
Le plus bel empire du monde a bien les siennes.
— Sans doute, dit M. Talamon. Le crédit ouvert à dater d’aujourd’hui est donc de deux cent mille francs, que je ferai payer sur simple demande et sur quittance.
— Précisément.
— Sans déterminer ni époque ni quotité?
— Absolument.
— De manière que ce crédit peut s’épuiser à la volonté de la personne créditée ?
— A sa volonté et selon ses désirs ou sa fantaisie.
— Après quoi, la somme étant payée par ma caisse, un nouveau crédit sera ouvert?
— Un moment, reprit en souriant M. Guillaume. Votre galanterie vous emporterait un peu loin, mon cher monsieur. L’oiseau est magnifique, certainement, et son plumage ressemble à son ramage , mais il est bien étourdi et il ne faudrait pas trop lui donner de l’air. Il y a pour lui des filets et des chasseurs à craindre. Bornons-nous à un crédit de deux cent mille livres; nous verrons après. J’aviserai.
— Vous me donnerez vos ordres, monsieur. Je les attendrai, ajouta le banquier. Voilà donc qui est bien • entendu, reprit-il. Et vous, monsieur, quelle somme voulez-vous prendre sur vos fonds ?
— Moi ? dit M. Guillaume en passant la main sur son front, mais j’ai encore de l’argent en poche pour près d’un mois.
— Vous êtes économe, monsieur. Il y a bien six semaines que j’eus l’honneur de vous remettre deux cent vingt-cinq francs.
— Eh bien, reprit M. Guillaume, à trois francs par jour, comptez, il doit bien me rester une petite somme ronde de quatre-vingt-dix francs; avec cela je peux vivre comme un prince pendant trente jours.
— Oh! sublime avare! s’écria M. Talamon en levant les mains vers le plafond.
— Avare! reprit l’homme étrange. Non, vous vous
trompez, je n’amasse pas; pourquoi amasserais-je? j’ai dans l’Inde une fortune...
— Qui s’élève à la somme de...? demanda le banquier.
— Je vous y prends, dit M. Guillaume; voilà un mouvement de curiosité qui tient à votre état. Oh ! les financiers! chassez le naturel, il revient au galop.
— Pardon, reprit M. Talamon; c’est que, voyez-vous, il y a autour de vous, monsieur, tant de mystère, votre vie est tellement étrange...
— Que vous voulez en pénétrer les secrets, ajouta M. Guillaume. Eli bien, mon cher monsieur, je vous estime à un très-haut degré, et je consens à vous les livrer, ces secrets; mais pas aujourd’hui, ni demain. Un jour viendra' où vous lirez dans ma vie; je dois encore en tenir le livre fermé. Ne m’interrogez pas. Reprenons. J’ai assez pour mes besoins personnels d’ici à un mois, mais comme des éventualités peuvent survenir, tenez à ma disposition une vingtaine de mille francs. Je tirerai sur vous, le cas échéant, par de simples bons. 11 est très-probable que je ne tirerai pas du tout, mais enfin...
— C’est entendu, monsieur, dit le banquièr, Maintenant, une simple observation. Dans l’intérêt de votre santé, monsieur Guillaume, pourquoi n’amélioreriezvous pas votre régime? Je suis sûr que vous vivez de privations !
— Moi ! dit le millionnaire, je fais une chère de cardinal et je me livre à des plaisirs d’archiduc.
MADEMOISELLE ROSAL1NDE ~ ST.
— Avec trois francs par jour î s’écria le banquier ébahi.
— Diantre! je le crois bien. Tenez, écoutez moi. Je me lève à cinq heures du matin, été comme hiver; je fume des pipes et je lis jusqu’à huit heures. Je déjeune avec uu appétit de campagnard d’une livre de pain, des radis ou du fromage, selon la saison. Je cours pour mes affaires jusqu’à midi. Je rentre, un second déjeuner m’attend, un festin ; je prends du thé avec de grosses tranches de beurre. Je sors. Promenade libre, sans but, au gré du premier souffle de ma fantaisie qui s’élève d’un dès quatre horizons. Ah ! monsieur, aller où l’on veut en liberté, sans la moindre préoccupation ! c’est divin! A six heures, je dîne. Oh! pour le coup, ce sont les noces de Gamache. Je me rends, en vrai Lueullus, à un restaurant digne des plus beaux temps de Rome; là, pour un franc, je me livre à une effroyable débauche, à des délices culinaires sans nom : une soupe succulente, un ragoût de viande exquis, des légumes dignes du potager d’un roi, un dessert et du vin, monsieur, du vin... Gn. Je vous dis, monsieur Talamon, qu’il faudra me faire interdire comme prodigue. Poursuivons : un franc le dîner, d : x sous les deux déjeuners; il me reste donc, opulent que je suis, une somme énorme de un franc cinquante centimes. Pourquoi? c’est indigne, ma parole d’honneur! pour mes plaisirs, monsieur! pour mes passions et mes débordements, monsieur! Eh bien, quoi! qu’avez-vous donc, monsieur Talamon ? ajouta M. Guillaume avec surprise.
En effet, le digne banquier, le mouchoir collé sur le
visage, versait quelques larmes en silence ; il cédait à un attendrissement qui avait sa cause dans des secrets entrevus à propos de ce pauvre anachorète volontaire qui pouvait si gisement échanger son existence si dure et si rigide contre la plus opulente, la plus raffinée, la plus somptueuse des existences.
— Quoi ! reprit M. Guillaume, vous pleurez, monsieur ?
M. Talamon, que l’émotion suffoquait, se leva, et se mit à marcher en long et en large dans son cabinet. Après deux ou trois minutes de silence, il s’approcha de M. Guillaume, et lui dit avec l’accent de l'attendrissement et du respect :
— Une grâce, monsieur ; permeltez-moi de vous baiser la main?
— Oh! jamais! grand Dieu! jamais! s’écria Guillaume en se levant tout à coup de son fauteuil, et en se reculant avec une surprenante vivacité ; vous vous trompez, monsieur Talamon; je ne suis qu’un pauvre, un misérable individu, un être sans valeur, ayant beaucoup à réparer et ne demandant que l’obscurité et l’oubli.
— Ne parlez pas ainsi de vous-même, reprit M. Talamon. On dirait que vous êtes criminel et qu’un remords pèse sur vous. Monsieur Guillaume, les lettres que je reçois de vos régisseurs, dans l’Inde, sont là pour témoigner de votre belle et honorable vie.
— Mes régisseurs se trompent, dit Guillaume. Pour n’avoir pas de crimes à expier, monsieur, je n’ai pas moins une rude tâche à accomplir comme rachat de
mon passé. Mais assez sur ce sujet; revenons à nos affaires.
— Oui, dit M. Talamon. La personne à qui vous ouvrez un crédit de deux cent mille francs a été prévenue hier de cette heureuse situation qui lui est faite. Elle vous croit encore dans l’Inde et ne compte vous revoir que dans un an, en France.
— Je le sais, dit M. Guillaume. Elle pourra me revoir, mais, quant à me reconnaître, je lui en porte le défi, attendu qu’elle a vingt ans et que je l’envoyai en France à l’âge de cinq ans, pour son éducation. Depuis lors, elle n’a vu de moi que mon écriture.
— Bien, reprit M. Talamon. Elle vous sait énormément riche; elle a des instincts de luxe et de vanité incroyables.
— La folle ! dit M. Guillaume.
— Elle aime l’argent à la fureur, et la preuve, monsieur, c’est que n’ayant reçu qu’hier la nouvelle de la fortune qui est mise à sa disposition, elle m’a annoncé déjà ce matin, par un billet charmant et extravagant, qu’elle viendrait chez moi aujourd’hui même puiser à ma caisse. Cependant elle n’est pas venue. Mais ne nous y fions pas. 11 n’y a pour elle ni heure, ni règlements, ni obstacles d’aucune sorte, et je ne serais pas étonné de la voir apparaître ce soir même, ici, dans mon appartement et venant me demander, avec une suprême insolence, la bourse ou la vie
— Ah! que vous la connaissez bien! dit M. Guillaume. La folle, la superbe, la méchante créature 1
A peine ces mots avaient-ils été prononcés , que le
timbre de la cour annonça une visite, lin effet , une voiture entrait à l’hôtel de M. Talamon.
— C’est elle! dit le banquier. Je la reconnais au piaffement de ses chevaux. Elle choisit des attelages fou-
gueux comme elle.
— Allons, dit tranquillement M. Guillaume, assistons à une scène. Monsieur Talamon, il est convenu que je ne suis qu’un pauvre courtier de commerce, tout ce que vous voudrez.
MADEMOISELLE BOSAL1NDE,
M. Talamon se hâta de quitter son cabinet et il se rendit au salon que deux magnifiques lampes éclairaient d’une douce lumière. M. Guillaume le suivit, tenant à la main quelques papiers par manière de contenance ; il alla s’asseoir à l’écart sur une causeuse, un peu dans l’ombre, comme un homme cherchant à se bien placer pour juger à son aise d’une entrée.
Un domestique ouvrit les battants de la porte du grand salon et annonça :
— M Ue de Villefort, M rae la baronne Plock.
En effet, Rosalinde était suivie de la tante qu’elle s’était donnée depuis peu de temps.
La porte ouverte à deux battants suffit à peine pour laisser passer l’immense cloche de mousseline et de dentelles qui composait la jupe de la robe de la nouvelle venue. Du reste, jamais apparition plus charmante et plus belle. À cette taille élancée et souple, à celte élégance suprême dans la démarche, à cet air triomphant, le silencieux M. Guillaume eût bien vile reconnu Rosalinde, si on ne l’eût annoncée. Mais la baronne Plock le surprit un peu. C’était un type germanique dans toute la force du terme, Riais d’un épanouissement de santé et d’une richesse de carnation qui eussent fait envie à la plus opulente Suissesse de la Confédération helvétique. Le crayon d’un caricaturiste aurait pu rendre celle entrée au salon sous celte forme eliarivarique : un jeune cygne suivi d’une oie grasse.
Nous renonçons à]décrire la toilette de M llc de Yillefort, qui avait le projet de finir sa soirée aux Italiens, c’est tout dire. Sa toilette était à la fois riche, délicieuse et à la dernière mode, si elle n’était, toutefois, à la mode de la semaine prochaine.
M. Talamon offrit la main à la belle visiteuse et il l’amena vers une causeuse. La baronne prit place en face de sa nièce.
— Je viens tard, n’est-ce pas? dit Rosalinde. Mais rassurez- vous , je n’ai que cinq minutes à resler, juste le temps de vous parler de ma reconnaissance. Comment vous portez-vous? Où est M mc Talamon? Que fait la petite Talamon? Et votre superbe gamin qui ne
veut pas m’épouser parce que mes yeux lui font peur, où est-il ?
— Mademoiselle, reprit le banquier en fiant, ma famille est à la campagne. Je suis seul à Paris...
— Mauvais! qui ne vient pas me voir et qui m’écrit un billet d’affaires comme si j’étais un client ! Mais, monsieur Talamon, avec vos quarante-six ans, vous êtes donc fou, et vous ne savez pas que je vous ai noté sur mon carnet au nombre des amis que j’aime et que je prétends faire mourir de chagrin ? A propos, causons affaires. Eh bien , nous avons donc reçu une belle réponse parla malle anglaise? Le papa d’Inde nous ouvre donc un crédit? Deux cent mille livres! Oh! ma foi, c’est beau! Ma tendresse filiale, mon cœur, mes sentiments de respect, de reconnaissance... Tenez, je veux écrire là-dessus une très-belle page, que je vous prie d’envoyer dans les Indes orientales à son adresse. Deux cent mille francs! c’est un chiffre spirituel et rempli d’agrément. Papa d’Inde est charmant. Le bon petit papa! dites-lui que je l’aime beaucoup. Or çà, monsieur Talamon, quand pourrai-je toucher mon argent? Savezvous que je suis dans une affreuse misère! Demandez à ma tante Plock. A propos, il faut que je vous présente M rae la baronne Plock, ma tante, une femme des plus distinguées, et qui me fera honneur. M me Plock a une instruction solide, et sa compagnie est très-agréable. Elle parle mal le français, cela est vrai, et elle le comprend difficilement; elle écorche l’anglais et ne sait pas un mot d’italien ; mais elle connaît sa langue et tous les dialectes allemands, welches, teutons et slaves. On dit
MADEMOISELLE ROSALINDE il
qu’elle a de l’esprit; je la tiens pour spirituelle. Quant à sa vie, elle a été des plus honorables : veuve d’un général,' nièce d’un conseiller aulique, et cælera. Sa parenté et sa compagnie me servent de paratonnerre dans le monde. — Voyons, tante Plock, saluez M. Talamon, et soyez de ses amies.
M. Talamon s’approcha de M me Plock et lui adressa quelques paroles sérieuses et très-sensées.
— Madame, ajouta-t-il, vous avez accepté une mission difficile, mais fort louable. Vous devez à mademoiselle vos conseils et la protection d’une tutrice. Le monde à Paris a quelquefois des dangers qui échappent à l’inexpérience d’une jeune personne.
— Oui, reprit Rosalinde. Écoutez bien, tante Plock. Votre mission est grave, et je vous préviens que je vous tends responsable de ma conduite. Tant pis pour vous, s’il m’arrive quelque chose de fâcheux ; vous êtes ma caution, et si je fais une sottise, vous la payerez.
La grosse Allemaflde ne comprit pas un mot de ce langage ironique et pas une syllabe des paroles de M. Talamon. Elle rougit beaucoup, ce qui donna à* son teint une nuance violette, s’inclina, et ouvrit son éventail, qu’elle agita magistralement.
— Voyez comme elle est intelligente et bonne, dit Rosalinde. Oh ! c’est la tante par excellence. Et puis, elle ne me coûte pas très- cher, trois cents francs par mois et des cadeaux dans les grandes occasions, vous savez. Revenons à nos affaires. Nous disons, mon cher monsieur Talamon, que je puis toucher de l’argent...
— Quand vous voudrez, mademoiselle.
— Bon ! demain matin, à mon lever.
— Demain matin. Quelle somme faudra-t-il vous faire compter ?
— Ah ! voilà, c’est embarrassant, reprit Rosalinde. Je dois cinq ou six mille francs, j’ai de nombreux achats à faire, ma maison à monler en partie... car vous saurez que, dans le nouvel appartement que j’ai pris, il faut un ameublement nouveau et le reste à l’avenant. Quand nous aurons acheté l’hôtel que j’ai en vue pour le comte de Villefort, mon père, tout changera, monsieur. Je n’aurai ni loyer à payer, ni des frais de maison à ma charge. Papa d’Inde est très -riche, il ne lésinera pas, et j’entends qu’il mène à Paris le train d’un vrai gentilhomme. En attendant, il faut vivre de privations. Pouvez-vous demain me faire remettre vingt-cinq mille francs ?
— Celte somme sera à votre disposition, mademoiselle. Je la ferai porter chez vous en même temps qu’un reçu que vous aurez la bonté de signer.
— Un reçu signé de ma patte blanche? 01) ! qu’à cela ne tienne. Je vous donnerais bien des reçus pour un million, si vous vouliez.
— Je le crois, mademoiselle. En attendant, je me contente de celui-ci. Mais, 5 propos, ajouta le banquier, il y a une personne digne de tous vos égards et de votre reconnaissance qui est venue hier ici pour se plaindre un peu de vous. Vous avez refusé de la voir quand elle s’est présentée chez vous, il y a quelques jours...
— Ah ! c’est M me Delaunav, dit Rosalinde. C’est cette
excellente et très-assommante M nw Delaunay, mon ancienne régente, mon ancienne abbesse...
— Votre ancienne maîtresse de pension, oui, mademoiselle. Une femme de grand mérite et qui vous a élevée. , »
— Eh bien î m’a-t-elle mal élevée, voyons ?
— Pendant quinze ans elle vous a servi de mère.
— Et pendant quinze ans je lui ai servi de fille.
. — Elle vous aime tendrement.
— Et moi donc ?
— Elle a bien quelques sérieux motifs de chagrin à cause de vous ?
— Comment ! s’écria Rosalinde, elle est encore revenue sur ce chapitre-là ? Mais c’est un gémissement qui me fatigue. Je ne suis pas d’humeur à aller souvent me promener sous les saules de Babylone pour y pleurer Jérusalem ; je n’ai pas envie de me rougir les yeux, moi, pour des fautes qui n’existent que dans les chimères de M me Delaunay. Certes, après quinze ans de pensionnat, d’obéissance et de devoirs respectueusement remplis, j’ai quelque droit à renoncer à la vie du cloître ; il me faut de l’air, de la liberté, du monde. J’ai vingt ans, monsieur Talamon, je suis née dans un rang élevé de la société, je suis tille unique et héritière d’une fortune énorme, entendez-vous, et je me dois à ma position sociale, à l’existence que mon père lui-même me destine. Ainsi, que M rae Delaunay veuille bien me priver du spectacle de ses larmes et de la douceur de ses conseils ; je suis grande fille, je puis me conduire toute seule et je n’ai rien à me reprocher.
Si cette bonne dame a besoin d’épandiements, si elle tient à régenter ses élèves, même au delà des grilles du couvent, eh bien, qu’elle aille trouver une jeune personne bien connue d’elle, de vous et de moi ; qu’elle se rende à la ferme des Herbiers, chez Bernard le fermier; là vit une jeune fille comblée des bontés de mon père, puisqu’on me la donna pour compagne à la pension, puisqu’on voulut l’élever comme mon égale. Que M me Delaunay se rapproche de sa bien-aimée^élève , devenye une fort jolie fermière, et qu’ensemble elles devisent à leur aise sur les vertus modestes de la femme et ‘le bon-
heur des champs.
— C’est parfaitement dit, ajouta une vois qui partait d’un angle du salon.
— Eh ! mon Dieu ! s’écria Rosalinde en se retournant vivement, qui est-ce qui parle donc là? Vous avez un perroquet, monsieur Talamon ?
— Non, mademoiselle, dit celui-ci. C’est un homme fort estimable et fort sensé qui me *end visite, M. Guillaume.
— Qu’est-ce que c’est que ça? reprit Rosalinde en jetant un regard superbe sur le personnage qu’elle distinguait dans la pénombre.
— C’est une honorable modestie et une honorable pauvrelé, ajouta M. Talamon.
Rosalinde fixait ses regards sur l’angle du salon où M. Guillaume s’obstinait à rester. Une vague inquiétude agitait la triomphante jeune tille. Elle dit à M. Talamon :
— Je devrais vous reprocher de ne m’avoir pas pré-
venue ; nous n’étions pas seuls ici. Tai parlé haut et avec une entière confiance.
— Eh ! mademoiselle, dit le banquier, vous avez eu grandement raison. M. Guillaume est la discrétion, l’intelligence et la vertu mêmes.
— C’est-à-dire un saint, ajouta Rosalinde. N’importe, je suis furieuse.
Alors M. Guillaume se leva, et venant se placer en pleine lumière à six pas de Rosalinde, il dit à M. Talamon :
— Mademoiselle a raison, j’étais de trop ici. Je lui demande pardon pour mon indiscrétion, j’attendais vos ordres pour sortir...
— Non, restez, monsieur, ajouta la fière jeune fiile. Au fait, «vous êtes ici pour vos affaires comme j’y suis pour les miennes. Quant à ce que j’ai dit, qu’importe ! je ne suis pas de celles qui redoutent de penser tout haut.
M. Guillaume s’inclina et alla s’asseoir sur un fauteuil près d’une console, faisant semblant d’examiner les papiers de son portefeuille.
— Qui est cet homme? demanda Rosalinde au banquier. Il a une étrange figure et un regard bien perçant, bien intelligent!
— C’est un très-honnête courtier qui me rend des
services, mademoiselle.
— Et pourquoi donc est-il pauvre, monsieur? dit Rosalinde avec un ton de reproche impérieux. Un courtier à votre service et qui est pauvre, monsieur, cela devraitil être?
— Mademoiselle, répondit M. Talamon, un peu piqué dans son amour-propre, il est encore d’honnôtes gens qui ne veulent recevoir que le gain du travail. M. Guillaume pourrait se livrer à des spéculations lucratives et faciles, mais ce n’est pas moi qui les lui procurerais *, il préfère recevoir de ma maison des rétributions justement gagnées. Pourtant soyez tranquille, j’aurai soin de lui; votre recommandation...
— Ma recommandation ? reprit Rosalinde ; oh ! non pas; je ne recommande personne. Je m’intéresse aux pauvres diables que je rencontre, et souvent, par caprice ou par pitié, je leur donne de l’argent, voilà tout... Comment vit cet homme ?
— Il vous le dira lui-méme... Monsieur Guillaume! dit le banquier d’un son de voix plus élevé, voici M ,,e de Villefort qui veut bien demander quelques détails sur votre position.
M.' Guillaume s’inclina et resta à sa place, à distance.
— Monsieur, lui dit Rosalinde, peut-on vous être utile? Voyons, parlez, pas de fausse honte. Avez- vous une famille ?
— Oui, mademoiselle, répondit M. Guillaume; je suis veuf et j’ai deux tilles.
— Ah! dit Rosalinde; et qu’en faites-vous de vos filles ?
— j£ tâche d’en faire d’honnêtes femmes.
— Très-bien. Elles sont jeunes, jolies?
— Vingt ans, dix-neuf ans; très-belles.
— Peste! trè?-belles!... comme vous dites cela, mon-
sieur Guillaume, ajouta Rosalinde en jetant un coup d’œil dans la glace. Comptez-vous les marier ?
— Je l’espère, mademoiselle.
— Que font-elles? quel est leur état?
— L’une est placée chez des cultivateurs, à la campagne. L’autre vit à Paris, sans trop travailler; elle est souffrante... je la soutiens comme je peux.
— Souffrante! de quoi? quelle est sa maladie?
— Oh! ce serait trop long à expliquer, dit M. Guillaume. Les médecins prétendent qu’elle a une maladie plutôt morale que physique ; les nerfs, l’imagination ardente, une fièvre intermittente, que sais-je?
— C’est-à-dire que cette belle personne n’est pas heureuse probablement, et qu’elle a des chagrins de cœur...
— Je ne le crois pas, dit M. Guillaume. Je la crois plutôt atteinte de folie, car elle manque de sensibilité, et elle a trop de fougue dans l’esprit.
— Mais ce doit être une charmante fille, monsieur Guillaume. Tenez, vous devriez en faire une artiste. Mettez-la au théâtre, elle réussira.
— Oh ! je n’en doute pas, répondit M. Guillaume. Ce serait même une comédienne célèbre dans peu de temps.
— Eh bien ! vous hésitez?
— Non p§is, car je m’oppose à ce qu’elle devienne une artiste.
— Je comprends, dit Rosalinde : des préjugés, des idées étroites, une sévérité de principes qui n’est plus de
ce temps-ci. Monsieur Guillaume, 'vous verrez dépérir votre fille, et vous la perdrez.
— Il serait heureux pour elle de mourir, ajouta M. Guillaume avec un accent étrange. Mais soyez tranquille, mademoiselle,: ma fille vivra ; elle a trop d’énergie dans le caractère, trop de puissance en elle-même, et surtout elle a trop peu de cœur pour ne pas fournir une longue carrière.
—r Monsieur, dit Rosalinde, je crois que vous ne vous doutez pas des mérites de votre fille, que vous ne la comprenez pas du tout. Tenez, envoyez-la- moi; je l’étudierai, je la devinerai, je pourrai lui donner d’utiles conseils, et même si elle veut accepter quelques fonds...
— Mille grêces, mademoiselle,, répondit Guillaume, elle ne manque de rien, vu sa position.
— Et vous, monsieur, poursuivit Rosamonde, quelles sont vos ressources ?
— Limitées, mademoiselle, selon lés travaux de mon état. Courtier, vivant de peu, m’accommodant de tout, cherchant l’estime de quelques rares honnêtes gens et méprisant beaucoup tout le reste.
— Tout le reste, quoi? demanda Rosalinde.
— Oh! dit M. Guillaume, laissons cela.
— Mais encore, monsieur! insista la jeune fille, dont les yeux s’animaient comme deux diamants, que méprisez-vous dans le monde?
— Les vices des uns, la folie des autres, la vanité exorbitante et la dureté de cœur du très-grand nombre. Croyez-moi, mademoiselle, la société est atteinte d’une
fièvre terrible ; elle se meurt, elle s’en va. A part quelques rares exceptions, je ne vois plus autour de moi que des femmes perverties et des hommes pervers.
— Eh! 'vous êtes peu rassurant, dit Rosalinde. Quant à moi, je vois le monde avec d’autres yeux que les vôtres, le monde m’enchante...
— Et vous éblouit, reprit le courtier.
— Je n’en disconviens pas, dit Rosalinde ; mais ce qui éblouit n’est pas toujours sans valeur.
— Les éblouissements sont dangereux, mademoiselle, reprit Guillaume avec une certaine autorité, ils empêchent de voir où on met le pied, et le gouffre est lè. J’ai vu tomber de bien grandes et bien belles existences.
— 11 est des natures supérieures et des positions qui ne tombent pas, reprit la fière jeune fille.
— Mademoiselle, vous avez vingt ans; attendez un peu avant de vous prononcer.
— Bah! dit Rosalinde, propos de barbon! A notre époque, il s’agit d’avoir bon pied, bon œil, et beaucoup d’argent; avec cela on rit des sots et l’on brave les méchants. Mais, bon Dieu ! je m’oublie ici. Et moi qui devais être aux Italiens pour le second acte! Adieu, cher monsieur Talamon. Mes compliments à tous les Talamon qui vous appartiennent et à qui je fais peur. Bonsoir, monsieur Guillaume ; amenez-moi votre fille.
— Laquelle, mademoiselle?
— Oji ! pas la campagnarde, je n’aime pas la vertu aux mains rouges ; l’autre, la folle, qui comprendra mes conseils. J’en ferai une lionne et elle se moquera des loups.
MADEMOISELLE BOSALINDE
Venez, madame Plock ; vous avez été bien aimable ; ces messieurs sont ravis de votre esprit. À demain, banquier de mon cœur.
En disant ces derniers mots, Rosalinde s’était levée et se dirigeait vers la porte du salon. M. Talamon lui offrit le bras et l’accompagna jusqu’à sa voiture dans la cour. La voiture partit au trot de deux chevaux fougueux.
Quand le banquier rentra au salon, il trouva M. Guillaume assis à la môme place et absorbé dans sa rêverie.
— Eh bien! dit-il, vous l’avez vue? qu’en pensezvous ?
— Je pense, répondit M. Guillaume, qu’il faudra doubler le crédit ouvert à cette triomphante jeune lille. Elle a une haute mission à remplir.
— Laquelle ? demanda le banquier.
— Celle de châtier, dans la grande compagnie parisienne, bien des fats, bien des égoïstes, bien des vaniteux, bien des pervers de l’un et l’autre sexe. Monsieur Talamon, c’est un démon dans le corps d’un élégant archange. Adieu.
M. Guillaume se hâta de quitter l’hôtel du banquier.