VN E CAVERNE UE VOLEURS
Le brigandage sur les grandes routes est devenu presque impossible aujourd’hui, en Europe. Sauf quelques contrées privilégiées en Espagne ou en Italie, tout pays, à l’époque où nous sommes, est privé de ces scènes d’arrestations à main armée, qui ajoutaient au pittoresque du paysage un agrément tout particulier. Cependant quelques touristes s’obstinent encore à vouloir avoir été arrêtés soit en Calabre ou dans la Romagne, ou dans ^ chaîne des Apennins, soit en Galice ou dans les montagnes de las Sierra Nevada, Morena et autres lieux illustrés par Cervantes. Ces touristes sont des gens de beaucoup d’imagination pour la plupart, et qui tientient à écrire un livre ou à peindre une toile. Je respecte leurs convictions, j’honore leur caractère, j’admire leur talent, mais je me permets de ne. pas croire un mot de leurs récits.
Les brigands ne courent plus les grandes routes; èt que diantre y pourraient-ils faire? Les grandes routes ne sont fréquentées que par des maraîchers ou des métayers se rendant aux marchés de petites villes en dehors des lignes des chemins de fer. C’est précisément le chemin de fer qui a tué le brigand; il l’a volé, ruiné,
culbuté. Allez donc arrêter un convoi ! allez tirer un coup d’escopette contre une locomotive lancée à toute vitesse ! Autant vaudrait lancer des pois par une sarbacane contre le cuir d’un éléphant.
Mais si le brigand a déserté ses pays de prédilection, s’il a renoncé à son feutre gris orné d’une médaille de plomb et à son tromblon damasquiné, il a adopté, en revanche, le frac noir, le paletot gris, le petit chapeau lustré, les gants de chevreau, et, comme séjour, les cités les plus civilisées. Le brigand, aujourd’hui, ne se liât plus, il' travaille ; il ne court plus la montagne, il hante les salons et les clubs ; il ne prend plus les gens à la gorge, il fouille leurs portefeuilles et leurs coffres avec une grâce exquise; il fait mieux encore, il monte une énorme affaire, ouvre ses bureaux, annonce son indusdrie par la voie des journaux, et, voluptueusement assis sur un canapé de satin rose au bois doré, iydtend les billets de banque qu’on est très-heureux de lui apporter. C’est même beaucoup de confiance de sa part s’il consent à les échanger contre des actions, des obligations et autres bons papiers de celte espèce. Aujourd’hui on ne vole plus, on n’égorge plus, on pipe. La caille-actionnaire arrive à l’appel du sifflet avec une amoureuse célérité. Cette fascination est un des traits caractéristiques de notre époque.
Dans une des rues les plus fréquentées du quartier de la Chaussée d’Antin, les passants pouvaient remarquer une fort belle maison neuve, dont le péristyle, revêtu d’un stuc marbré, était orné de statues dans des niches, et dont l’escalier élégant avait une rampe en feuillage
doré. Au premier étage de cette maison, une plaque de marbre blanc, superposée sur la porte principale, offrait aux yeux des visiteurs cette brillante et honnête inscrip-* lion :
« Chemin de fer transversal , intermédiaire.— Bureaux et caisse. »
Et un peu au-dessous:
« Agence centrale. »
Et un peu plus bas encore :
« Correspondance générale. — Industrie européenne.. — Bureaux et caisse. — Renseignements gratuits. — Oftice de publicité. »
Ajoutons cette phrase sacramentelle, inscrite sous la première inscription, et qu’on pouvait lire sur une jolie plaque de cuivre : « La caisse est ouverte de neuf heures à quatre heures de l’après-midi. On paye à bureau ouvert et sur la simple présentation des titres. Primes et dividendes, comptes courants et remboursements immédiats; versements facultatifs en totalité ou par fractions, au choix des intéressés. »
Certes, l’inscription de la porte était, Dieu merci, assez explicite, et on eût été bien injuste ou bien difficile de ne pas lui reconnaître tous les caractères de la plus parfaite loyauté.
En ouvrant l’élégante porte d’entrée au moyen d’un gros bouton de cristal qui tournait sous la main, on se trouvait dans une antichambre spacieuse, garnie de banquettes de velours émeraude. Quatre portes donnaient dans cette pièce dislributive; sur l’une on lisait ces mots : « Caisse et bureaux : » sur l’autre : « Secréta-
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riat g^jjéral; » sur une troisième : « Cabinet de M. l’administrateur en chef; » enfin, sur la quatrième : « Salle • du conseil d’administration. Le public n’entre pas ici. »
Eh ! je le crois, pardieu bien ! que le public ne devait pas entrer dans celte salle servant de réunion à des capacités, à des intelligences, à des probités les plus rares, et qui ne tenaient jamais conseil entre elles que dans le but éminemment philanthropique d’enrichir tous les intéressés aux opérations de la maison. Entrer dans ce sanctuaire d’honneur et de droiture eût été certainement un acte de mauvais procédé, et en quelque sorte une violation des règlements les plus respectables.
Vers les quatre heures de l’après-midi, pn homme de quarante-cinq ans environ, vêtu modestement, portant de gros souliers et tenant à la main un chapeau un peu râpé, mais propre encore; un homme que le lecteur connaît déjà et qu’il reconnaîtra parfaitement quand nous lui aurons dit que ce personnage avait une figure belle et calme, un regard clair et pénétrant, une carrure qui annonçait la force, mais un teint bilieux et un air mélancolique; un excellent homme, enfin, se nommant M. Guillaume, entrait dans l’antichambre du riche appartement dont nous avons parlé déjà.
Un garçon en livrée vint à lui, et, d’un ton assez impertinent, il lui demanda ce qu’il voulait.
— Voici un billet adressé par votre administration à M. Talamon, bànquier, répoTtditM. Guillaume. Je viensde sa part pour parler à monsieur l’administrateur en chef.
Le garçon de bureau, ou de caisse, fit asseoir le visiteur sur une banquette et il entra chez monsieur le se-
cré taire général. Un instant après, M. Guillaume était introduit auprès de ce fonctionnaire.
Le cabinet du secrétaire général était meublé avec un luxe tout moderne, et on remarquait sur les murs la plus utile des tapisseries, c’est-à-dire des cartes et des plans géographiques d’une exécuiion admirable.
— Monsieur, soyez le bienvenu et asseyez-vous, dit une voix lîûtée qui partait de derrière un magnifique bureau en acajou moucheté.
M. Guillaume prit une chaise près de ce bureau et il se trouva en tête-à-tête avec un petit homme maigre, sec, anguleux, entre deux âges, vêtu à la mode et portant sur son nez une fort belle paire de lunettes d’or.
M. Guillaume, c’était son travers, se défiait beaucoup des lunettes en général, et des lunettes d’or en particulier. Cependant, il avait encore plus d’antipathie pour les lunettes d’écaille, et surtout pour les lunettes à verres, de couleur.
— Vous appartenez à M. Talamon, dit le secrétaire général, tout en terminant une dépêche et en coulant un regard assez louche à M. Guillaume, par-dessus ses lunettes.
— Monsieur, dit celui-ci, je n’appartiens à personne; mais M. Talamon, qui m’honore de sa confiance, m’a engagé à venir vous voir pour avoir des explications au sujet de la lettre que vous lui avez adressée.
— Des prospectus étaient joints à notre lettre, reprit monsieur le secrétaire général, et M. Talamon a trop la connaissance des affaires pour ne pas avoir saisi parfaitement le sens des propositions que nous lui adressons.
— Cependant, monsieur, il m’a prié de passer chez vous et de voir monsieur l’administrateur en chef.
— Eh bien, monsieur, reprit le secrétaire à lunettes d’or, prenez le chemin de fer et partez pour Londres. M. le marquis de Malatesta est à Londres depuis trois jours; mais je le remplace : parlez.
— Monsieur, dit Guillaume, veuillez expédier votre courrier; nous causerons mieux après.
L’homme aux lunettes eut un petit mouvement de dépit ; il écrasa deux plumes sur une adresse ; il demanda de la bougie et mit un énorme cachet de cire d’Espagne sur une grosse lettre qu’il recommanda en ces termes à son garçon de bureau :
— Vite à la grande poste. Affranchir et expédier pour Vienne, Autriche. Tenez, ajouta-t-il en prenant une autre lettre, celle-ci pour Saint-Pétersbourg. Tenez... dit-il encore en présentant au garçon une troisième dépêche, celle-ci pour Londres. Vite, au galop et recommandez. Dites que c’est pour moi.
— Diantre ! disait en lui-même l’humble M. Guillaume, voilà des lunettes d’or très-connues à la direction générale des postes et dans les cinq parties du monde probablement.
— Monsieur, je suis à vous, dit enfin monsieur le secrétaire général à son visiteur.
M. Guillaume releva un peu le front et parla ainsi :
— Vous avez raison de dire, monsieur, que les prospectus concernant les opérations de votre maison ne manquent ni de clarté ni de logique serrée dans l’ex-
posé de sa situation et des chances certaines de son avenir.
Les lunettes d’or saluèrent.
— On ne saurait traiter les actionnaires avec des avantages plus larges, plus positifs.
Nouveau salut de la part des lunettes.
— L’opération, les opérations sont basées sur des fondements solides; elles ont pour elles la raison, la probité et le progrès indéfini.
Troisième salut des lunettes d’or.
— Donc, monsieur, M. Talamon comprend très-bien le langage de vos prospectus, il me charge de vous en faire ses compliments.
— Merci, monsieur, dit le secrétaire, nous avons nous-mêmes une bien haute opinion de votre trèshonorable patron. Ainsi, la chose va de soi-même ; nous pouvons dès aujourd’hui le compter au nombre de nos actionnaires fondateurs et le porter sur nos étals pour une somme de...
— Rien n’est encore déterminé, monsieur, dit M. Guillaume.
— Allons, allons, ajouta' le secrétaire général, M. Talamon souscrit pour deux cents actions de mille, et les voici à sa disposition, au versement des fonds.
— Permettez, reprit le visiteur; M. Talamon ne prend pas des actions sans de bonnes précautions. 11 croit les vôtres excellentes, mais avant tout il demande à les recevoir dans les bureaux de son agent de change.
Monsieur le secrétaire général se mit à rire aux éclats.
— Mais, reprit-il, c’est de l’or en barre que nous
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offrons à cet excellent M. Talamon. Un agent de change! et pourquoi faire?... pourquoi engraisser d’une commission un agent de change déjà si gras, comme ils le sont tous?
— Pour savoir d’une manière authentique si vos actions ont cours à la Bourse.
— A la Bourse? reprit en ricanant monsieur le secrétaire. Eli! monsieur, si nos actions étaient déjà cotées, en aurions-nous une seule en caisse?
M. Guillaume se leva cl se mit à examiner les plans étalés sur les murs.
— Je vois, monsieur, dit -il au secrétaire, que vous avez d’excellents ingénieurs. 11 me reste à vous adresser une seule question.
— Laquelle, monsieur?
— Le premier tracé de celle voie ferrée est- il commencé ?
— C’est de l'entêtement! s’écria l’homme aux lunettes d’or. Mais j’ai déjà eu l’honneur de vous dire que si le premier coup de pioche de nos travaux avait été donné, nous n’aurions plus en caisse une seule action.
— C’est compris, ajouta M. Guillaume. Maintenant, une seconde question. La loi veut qu’avant tout, dans une entreprise de ce genre, le premier quart du capital social, espèces, soit fait et justifié. Avez-vous vos litres justificatifs? Vous devez avoir prouvé matériellement la réalisation de sept millions et demi de francs, le capital social étant accusé trente millions.
— Allez à la Banque, monsieur, on vous prouvera ce
que vous voulez savoir, répondit dédaigneusement monsieur le secrétaire à lunettes.
— Mais faisons mieux, ditM. Guillaume, montrez-moi vos récépissés que la Banque vous a délivrés contre versement.
— Ah ! quelle inquisition ! s’écria l’homme aux yeux dorés; mais, monsieur, vous êtes donc venu ici pour fouiller nos poches?
— Puisque vous voulez vider celles de vos actionnaires, répliqua M. Guillaume, il faut bien s’assurer de la solidité des vôtres.
Une porte, masquée par une tapisserie, s’entr’ouvrit, et une tête pôle, mais belle et jeune encore, se montra dans l’ouverture laissée entre le mur et le battant. Alors une voix bien accentuée, s’adressant à monsieur le secrétaire, articula ces étranges paroles :
— Quand apprendrez-vous à vous taire, affreux bavard?
— Tiens ! dit M. Guillaume, on vous adresse un compliment.
— C’est monsieur l’administrateur en chef, ajouta le • secrétaire général, un peu sol de cette apostrophe en plein visage.
— Vraiment ! dit M. Guillaume, déjà revenu de Londres?
— Monsieur, reprit la voix magistrale en parlant au visiteur, monsieur, veuillez entrer dans mon cabinet.