‹ Mademoiselle RosalindeChapitre 22 sur 22 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

Quand la berline de M. Guillaume arriva à l’holel Talamon, rue Taitbout, il était prés de onze heures du soir.

La nuit était fraîche et étoilée. Paris, dans ce quartierlà, avait encore toute son animation.

Le boulevard des Italiens à minuit est certainement dans toute sa gloire, par un beau temps.

Qui songe à le déserter, ce joyeux boulevard, avant que le dernier magasin ait éteint sa féerie d’illumination? On ne vit vraiment que là en plein air et en pleine liberté.

La voiture entra dans la cour de l’iiôtel et vint s’arrêter au perron. Rosalinde n’avait pas articulé une parole durant tout le trajet. Elle était sous l’impression d’une sorte de terreur qui jusque-là lui avait été inconnue. Ici, il ne s’agissait plus de se révolter contre un danger ou contre une menace.

La bravoure expirait devant l’autorité d’un père, représenté par l’homme de Paris le plus considéré.

M. Guillaume n’offrit pas son bras à M lle de Villefort pour monter le grand escalier.

MADEMOISELLE ROSAL1NDE

Elle s’appuya sur celui de sa femme de chambre.

Celle-ci avait les larmes aux yeux et elle ne savait trop pourquoi. Elle pleurait instinctivement, pressentant quelque chose de très-grave, de malheureux , mais d’indéfinissable pour elle.

Quand on arriva dans l’antichambre, M. Talamon luimême vint au-devant de sa pupille, ce qui prouva à Rosalinde qu’elle était attendue. Son étonnement égalait son émotion.

L’excellent tuteur l’amena jusqu’au salon sans lui dire un mot. Il était visiblement ému.

Là, dans cette grande pièce très-éclairée se trouvaient deux personnes assises, qu'i se levèrent à l’entrée de M ,le de Villefort : l’une était une belle jeune fille dans une toilette d’un goût exquis, mais d’une noble simplicité: c’était Rosemonde; l’autre était un jeune homme, M. le vicomte de la Rocheferney. Rosalinde hésita sur le pas de la porte.

— Vous êtes chez moi et avec moi, lui dit son tuteur.

Elle n’hésita plus et elle alla se placer sur un canapé

un peu dans l’angle où M. Talamon l’amena. Il s’assit sur une chaise tout auprès d’elle.

— Qu’est- ce donc que ceci ? demanda-t-elle timidement A son tuteur.

— Mademoiselle, répondit celui-ci à demi-voix, c’est un notaire que nous attendons pour lire un acte concernant votre famille.

En effet , un notaire arriva accompagné de M. Guillaume.

Il salua la compagnie et il alla se placer debout devant la cheminée. Là , il tira un acte de son portefeuille et il lut à haute voix.

Cet acte était celui que nous connaissons , ou plutôt dont nons connaissons les dispositions, l’acte de la cassette. Il établissait d’une manière claire et irrévocable la position respective des deux tilles de M. le comte de Villefort, propriétaire, armateur et banquier dans les Indes orientales.

Quand la lecture fut terminée, M. le notaire alla s’asseoir devant une console éclairée par un candélabre, et là il s’occupa à prendre des notes et à classer des papiers. M. Guillaume l’avait remplacé à la cheminée du salon; il se tenait debout , faisant face à la compagnie. M ,lc Rosemonde était assise auprès du vicomte de laRocheferney, du côté opposé à M. Talamon et à Rosalinde, qui n’avait pas dit un mot, et avait écouté la lecture de l’acte dans une immobilité effrayante.

M. Guillaume prit la parole à peu près en ces termes:

— Nous procédons ce soir à un grand acte de réparation. Monsieur le notaire, avez-vous vos témoins ?

— Ils sont ici, monsieur, dit le notaire.

Il se leva, passa dans la pièce voisine, et amena dans le salon deux personnages assez sérieux et qui saluèrent le maître de la maison? On les pria de s’asseoir. Le notaire reprit scs écritures.

— Maintenant, dit M. Guillaume, dont la parole avait une surprenante autorité, je viens ici déclarer, devant Dieu et devant ces témoins, que je confirme pleinement tout ce que l’acte qui vous a été lu a établi touchant les

positions des deux jeunes personnes ici présentes. Je reconnais pour ma fille légitime et pour seule héritière de tous mes biens Louise-Élisabetli-Rosemonde. Je suis le comte de Villefort, son père, de retour de l’Inde en France depuis un an.

Un gémissement douloureux se fit entendre vers un angle du salon, Rosalinde tombait évanouie dans les bras de son tuteur. Deux femmes de chambre furent appelées, on emporta la belle jeune fille défaillante dans un appartement préparé pour elle. M. Talamon la suivit. Kosemonde voulut se précipiter sur les pas de sa sœur, la main nerveuse de son père la retint.

Un nouvel acte étant rédigé, les deux témoins signèrent et le notaire signa après eux.

Chacun se retira. M. le vicomte de la Rocheferney baisa respectueusement la main de Rosemonde, sa fiancée, et prit congé d’elle. Celle-ci suivit Catherine Bernard dans l’appartement qui leur était destiné. Le notaire et les témoins quittèrent l’hôtel Talamon, et M. Guillaume les suivit jusqu’à la rue. Là, il prit une voiture de place qui le ramena dans son quartier isolé, à son modeste logement.

Ainsi finit celte soirée, qui ne manqua ni d’émotions» ni d’étrangeté, ni de tristesse, ni de mystère.

Le lendemain, vers midi, l’hondrable banquier faisait demander à M lle Rosalinde si elle était disposée à l’accompagner à la campagne, près de Paris, où il avait l’intention de passer la journée.

Il reçut cette réponse au crayon et tracée d’une main tremblante :

«Je n’ai plus que vous au monde. Je vous, suivrai partout où vous voudrez.

» Votre humble et affectionnée servante,

» Rosalixde. »

Une demi-heure après, la voiture de M. Talamon, attelée de deux chevaux de poste, partait pour le département de Seine-et-Oise.

'On se rendait à la vallée d’Aulnay , où M mc Talamon habitait , pendant l’été, une jolie maison de campagne.

VALLOMBREU9E.

Deux jours après la soirée dont nous avons -parlé, une réunion avait lieu à l’habitation de Vallombreuse, aux environs de Corbeil, chez M me la comtesse de Ronoy.

Cinq ou six jeunes femmes de l’aristocratie élégante de Paris avaient été invitées à une après-midi à Vallombreuse. M me de Ronoy réunissait autour d’elle ses meilleures amies de pension pour une fête de famille.

On avait célébré le matin même , dans la chapelle du

village voisin ( paroisse des Herbiers ) , le mariage de M. le vicomte Léopold de la Rochefemey avec M ,,e Rosemonde de Villefort , la plus riche héritière de l’époque.

La cérémonie religieuse avait été des plus simples et des plus touchantes ; tous les paysans , toutes les paysannes des fermes des environs y avaient été conviés. Catherine, Marguerite et Bernard étaient de la fête, bien entendu.

La mariée, d’une beauté angélique, avait voulu recevoir la bénédiction nuptiale entourée de toutes ses charmantes amies, les jeunes fdles des environs de la ferme des Herbiers. Plusieurs gentilshommes du pays avaient servi de témoins à Léopold.

Le vieux comte de la Rocheferney n’était pas une des figures les moins originales de la réunion.

Par une de ces illusions inexplicables , il s’obstinait à vouloir encore que son fils épousât une princesse indienne, et il restait invariablement sous le charme des éblouissements que’ lui donnaient les diamants de Golconde.

MM. de Villefort et Talamon étaient, bien entendu, les personnages considérables et importants de la fêle. M ,ne de Ronoy triomplait dans son cœur et dans son ambition satisfaite.

Elle venait de marier son bon et noble cousin avec la personne du monde qu’elle aimait le plus, et que lui, Léopold, idolâtrait.

Ce tableau est ravissant. Mous ne chercherons pas cependant à rester trop longtemps devant cette perspec-

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tive d’un bonheur complet, infini. 11 est des paysages qu’il faut contempler dans leur vrai jour, au moment où la lumière leur est le plus favorable, au moment où les effets de couleur et d’ombre sont en pleine harmonie. Rester plus longtemps serait peut-être risquer de voir décroître les enchantements de ces riantes perspectives.

LA VALLÉE, D’ALLSAV.

Au delà de Versailles et de ces bois à perle de vue qui constituaient autrefois le domaine de la couronne, il est une vallée traversée par une petite rivière aux eaux limpides, qui n’a pas de nom sur la carte géographique de France, mais qui, en revanche, arrose les sites les plus délicieux.

M. Talamon avait acheté pour sa famille une fort jolie campagne d’agrément dans cette vallée d’Âulnay, pour y passer la saison de l’été, à une heure de distance de Paris, grâce au chemin de fer.

La maison habitée par M me Talamon et sa famille était située sur la pente d’une colline ombragée d'un bois de

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litres el de chênes séculaires. Elle avait un jardin potager magnifique, une petite ferme, un étang et de beaux, vergers.

Trouvez-moi un Éden comparable à celui-là, surtout quand l’habitation du maître est un sanctuaire d’honneur, de vertu et de distinctions de toute sorte.

Mme Talamon, la sagesse môme, la grâce en personne, le modèle le plus accompli de l’épouse et de la mère de famille, avait reçu M ,,e Rosalinde, que l’honorable banquier lui avait confiée. Cette belle repentie échappait aux rigueurs d’un père irrité à juste titre, el qui peutêtre eût poussé trop loin la peine de l’expiation.

M. de Villefort, ce rigide pénitent qui expiait lui-même rudement, par des actes d’une charité immense et par des privations volontaires et rigoureuses, une vie de luxe et de sensualisme, et surtout le crime d’avoir contribué, par des infidélités coupables, à la mort de sa vertueuse femme; M. de Villefort n’avait parlé de rien moins que de faire enfermer Rosalinde à Saint-Lazare, comme coupable de liaison criminelle |et d’acquiescement à un vol de titres de famille el à un assassinat.

Mais M. Talamon était intervenu. 11 avait réclamé la repentie, comme sa pupilles il avait obtenu qu’elle serait soumise à une expiation de son choix. Douce, intelligente et suave providence! cette expiation était bien simple et tout à fait normale.

11 s’agissait de punir la coupable par les contraires de sa vie passée, de sa vie de luxe extravagant, d’égoïsme sans nom, de vanités folles, de duretés monstrueuses, de

fascinations criminelles, de sensualisme qui touchait au libertinage, enfin par une expiation en opposition directe avec une existence qui, à force d’excitation et d’inclinations perverses satisfaites, avait touché au crime.

Une maison de refuge pour les pauvres et les malades avait été fondée au village voisin par l’honorable banquier et par l’opulent capitaliste indien, M. de Villefort. Cette maison avait été confiée aux soins de trois sœurs de Charité.

M. Talamon avait proposé à M. de Villefort de placer Rosalinde en qualité de sœurnovice dans l’établissement, de manière cependant qu’elle fût soumise aux règles de la maison et aux conditions de travail que la règle déterminait. Le soin des malades et les pratiques domestiques étaient imposés, sous peine de renvoi. Le renvoi pour la pauvre Rosalinde, c’eût été la misère, le déses poir, la mort.

Ainsi, cette belle repentie avait-elle trouvé un refuge dans cette douce et hospitalière maison ; ainsi, séparée à tout jamais d’un monde dont la corruption l’avait enivrée, pouvait-elle, par une vie rigide, mais calme et selon Dieu, racheter son déplorable passé, sans être avilie devant la société.

Rosalinde s’était soumise à tout, il faut le dire à sa glorification. Elle prit l’humble habit des sœurs converses; elle pleura, elle s’humilia, elle versa des larmes abondantes devant l’autel ; elle pansa de ses belles mains blanches des plaies douloureuses, elle consola bien des affligés.

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Quelquefois, vers le coucher du soleil, ayant besoin de grand air, on la voyait se promener seule sur les pentes des bois, contemplant avec une mélancolique admiration les derniers rayons du jour; les pâtres des environs se la montraient de loin et n’osaient l’approcher, comme un être surnaturel, tant sa beauté et sa forme aérienne étaient suaves encore; et ces pâtres se disaient :

— C’est la belle dame'affligée, qui est revenue au bon Dieu, après avoir mené une grande vie dans le monde de Paris. On la nommait la Rose de l’Inde.

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