‹ Mademoiselle RosalindeChapitre 6 sur 22 · UN VOYAGEUR ÉGARÉ · texte numérisé non relu

UN VOYAGEUR ÉGARÉ

Léopold terminait à peine le récit de son étrange aventure, lorsque M Ilf Kitty vint prévenir M ,n(> de Ronoy que le thé l’attendait dans la petite serre. On se rendit dans cette délicieuse cage de verre toute tapissée de verveines, de clématites, de jasmins d’Espagne et de rosiers du Bengale. C’était une création du vieux comte de Merlini, et qu’on avait respectée et entretenue avec un soin particulier. Là, se trouvaient les arbustes et les plantes des deux mondes. Rien de plus élégant que ce salon de Flore éclairé, le soir, par un clair de lune de lampes d’albâtre; la lumière inondait les feuillages de ses ondulations neigeuses et d’une douceur infinie. Quelques beaux oiseaux couleur d’émeraude et de rubis perchaient sur les branches hautes; plusieurs d’entre eux. gazouillaient, croyant voir apparaître le crépuscule. Une eau murmurante rafraîchissait l’air; elle s’échappait en filet d’argent d’une rocaille et courait se perdre sur la terrasse par un canal de plomb tortueux et encombré do plantes marines, de nénufars, d’iris et de petits joncs aux crins d’or.

Une table rustique et des bancs de bois de houx composaient tout l’ameublement de ce pavillon fleuri.

On prit place autour de la table. Kitty servait le thé comme aurait fait la nymphe de cette grotte virgilienne.

M me de Ronoy reprit la conversation.

— Maintenant, dit-elle, c’est à mon tour de parler, et ce sont des questions que je vais vous faire, mon cousin. Me voilà parfaitement au courant de votre situation dans le passé. Mais, depuis trois mois, qu’est-il arrivé? M lle de Yillefort fut donc logée chez M me Talamon?

— Oui, ma cousine. Reçue b bras ouverts, comme si elle venait du couvent.

— Personne ne se douta de l’aventure?

— Le secret le plus absolu fut gardé.

— Et combien de temps Rosalinde resta-t-elle chez ses amis?

— Un mois. La belle saison avançait; M n,e Talamon proposa à Rosalinde de l’emmener à la campagne. Elle refusa avec toute la grâce possible, et on ne sait trop comment elle obtint de M. Talamon de loger seule, c’est-à-dire avec trois femmes attachées à son service, dans un élégant appartement qu’elle choisit.

— M. Talamon me paraît avoir manqué de prudence, dit M ,ne de Ronoy.

— Il m’a assuré, ma cousine, que, d’après les termes du mandat qu’il tenait de M. le comte de Villcfort, il ne pouvait s’opposer à donner toute liberté à Rosalinde, si celle-ci l’exigeait , à sa sortie du couvent.

— Voilà qui est étrange! C’est une idée de l’autre monde.

— Oui, ma cousine. M. de Villefort habite les Indes; c’est, dit-on, un homme fort extraordinaire.

— Excessivement riche? demanda Charlotte.

— Riche comme un nabab, répondit Léopold. Sa fille a chez Talamon un crédit illimité.

— Ab ! s’écria Kitty dont les beaux yeux pétillaient. En voilà une qui peut joliment se passer des fantaisies!

— Eli bien, mademoiselle! dit la comtesse de Ronoy avec une demi-sévérité qui avait bien envie de rire.

— C’est-à-dire, madame, que je la plains beaucoup tout en enviant un peu son sort, car elle est seule, elle n’a pas comme moi une adorable protectrice.

— Merci, ma chère Kitty, répondit la comtesse. Mon cousin, encore des questions. Revîtes-vous à Paris M lle de Villefort ?

— Oui, ma cousine, chez elle, où se rendaient quelques jeunes femmes du monde, assez folles, mais de bonne compagnie. Je lui rends encore des visites; elle me reçoit avec bienveillance, sans affectation, comme tous les présenté» chez elle.

— Et la réparation par le mariage ? et le procès criminel en cas de refus?

— Tout cela, dit Léopold, est à l’état d’attente. La mine est chargée, elle peut éclater, s’il prend fantaisie à une belle main blanche d’y mettre le feu.

— Bon Dieu ! s’çcria Kitty.

— Étrange! c’est étrange! dit la comtesse Charlotte. Quant à Rosemonde, mon cousin?

MADEMOISELLE ROSALIN'DE

— J’appris, répondit Léopold, que la sœur do Rosalinde existait bien réellement, qu’elle était divinement belle, sage et noble comme une reine très-chrétienne, et affligée au dernier point. J’appris que M. Talamon, selon les termes de son singulier mandat, la retira du pensionnat dès que Rosalinde fut maîtresse de sa liberté; qu’il la recueillit chez lui pendant quelques semaines et qu’au bout de ce lemps-là il la plaça dans une ferme, aux Herbiers, chez Bernard, à seize kilomètres d’ici. La ferme appartient à M. de Villeforl. Hélas! mon Dieu, j’appris aussi que l’honorable banquier fut obligé, bien malgré ui, de révéler à cette pauvre enfant sa position véritable dans le monde, selon la loi civile, et de lui déclarer que désormais elle devait passer sa vie dans la condition modeste d’une jeuue fille de campagne. Une dot bien mince est assignée à Rosemonde, comme un douaire ü titre de don gratuit. Pour toute fortune, elle a mille écus de rente ; sa naissance est entachée d’illégitimité ; il lui est permis néanmoins de continuer à porter le nom de son père. J’ajouterai cependant qu’elle passe pour la nièce de Bernard, et que, pour tout le monde, elle est M lle Bernard.

— La pauvre et chère enfant! dit M rae de Ronov. Ce père, qui habite l’Inde, est un impitoyable orgueilleux rajah ! il a du sang de tigre dans les veines.

— Non, ma cousine; M. Talamon dit que c’est un homme excellent, un peu original.

— Un peu! s’écria Charlotte.

— C’est un méchant original, dit M ,le Kitty en essuyant une larme.

MADEMOISELLE ItOSALINDE 121

Dans ce moment -là , un domestique vint prévenir M" 11 * de Ronoy qu’un étranger, arrivant de Paris par le chemin de fer et se rendant à Corbeil à pied , s’était égaré en quittant la station de Petit-Bourg et qu’il demandait qu’on voulût bien lui permettre de passer la nuit à Vallombreuse. 11 avait été reçu par M. Dubouvreuil, et il causait avec lui dans la salle basse.

— Cela regarde mon régisseur, répondit la comtesse ; dites-lui seulement qu’il soit prudent: il y a beaucoup de vagabonds dans le pays.

— Madame la comtesse peut se rassurer, reprit le domestique ; ce monsieur est un peu âgé et il a l’air fort honnête homme.

— C’est bon, dit Charlotte; rien ne ressemble plus à un honnête homme... 11 suffit. Qu’on ait soin de ce voyageur, et qu’on soit prudent.

A peine ces derniers mots avaient-ils été prononcés, qu’on vit apparaître sur le seuil de la porte, entourée de jasmins, la figure hétéroclite de M. Dubouvreuil. Le vicomte Léopold se leva brusquement et se dirigea vers de magnifiques magnolias en fleur, comme pour échapper à une conversation politique.

Kitlv laissa échapper un franc éclat de rire.

— Eli bien, monsieur Duboyvreuil, dit la comtesse, il vous arrive un hôte ; prenez soin 1 de lui, vous n’avez pas besoin de ma permission : un bon souper et une chambre dans le bâtiment des communs, voilà.

— Madame la comtesse, reprit le politique régisseur, cet étranger, sous une apparence modeste, parait être

un homme distingué; j’ai effleuré avec lui quelques sujets relatifs à la situation actuelle...

— Déjà! s’écria Charlotte; vous l’avez déjà entrepris sur la politique ! Ah eà! mon pauvre M. Dubouvreuil, c’est donc une maladie?

— Mais, madame la comtesse...

— Non, dit Léopold en passant à côté de Kitty, c’est une rage tout bonnement.

— Allez, monsieur, reprit Charlotte, faites souper

votre voyageur et laissez -le se reposer. Demain, au grand soleil, vous coulerez à fond aveclui toutes les questions à l’ordre du jour. »

— L’assassin! murmurait Léopold, il le tuera, cette nuit, entre deux protocoles.

— Quelles sont ces bêtes-là! s’écria Kitty. Vous avez dit protocole, monsieur le vicomte?

— Mademoiselle, reprit l’imperturbable'Dubouvreuil, on entend par protocole un acte diplomatique par lequel deux puissances, plusieurs puissances, si vous voulez, s’engagent à...

— Monsieur Dubouvreuil, dit sévèrement la comtesse, je vous prie de nous épargner toute explication diplomatique et autres ; je vous invite à retourner auprès du voyageur, et à donner des ordres pour qu’il soit bien traité. Allez.

Il fallut obéir. Le régisseur salua et se retira.

— Ouf! ajouta Léopold; comme il prenait feu! Ah! mademoiselle Kitty, vous êtes jolie, mais maligne à un égal degré.

- .Di giiiaod by G oogle

— Monsieur le vicomte, reprit-elle, j’ai' besoin de m’instruire ; l’amour de la science me dévore.-

— Vous ! dit le vicomte ; vous mèneriez le gouvernement par le bout du nez.

* — J’ai quelque inquiétude au sujet de cet homme qui vient ainsi sonner à ma grille à dix heures du soir, dit la comtesse. Kitty, 1 vous devriez descendre et aller voir d’un coup d’œil quelle figure a cet homme.

— Certainement, madame, répondit Kitty enchantée de la mission. Je vais lui porter un fier protocole, moi!

Elle quitta la serre avec la légèreté d’un oiseau qui s’échappe d’un massif de verdure.

— Kitty n’est plus là, dit la comtesse, veuillez m’expliquer, mon cousin, le but véritable de votre visite d’aujourd’hui. Que voulez -vous de moi, et que puis-je

pour vous?

— Le voici, ma cousine. Me trouvant fatalement sous la dépendance de Rosalinde, xnon amour pour sa sceau: n’a fait que grandir, et je sens que je ne pourrai supporter la vie si je n’épouse Rosemonde. Toutes mes réflexions sont faites : je sais qu’elle n’a pas de fortune, je n’ignore pas que Rosalinde a des millions et que mes affaires et celles de mon père sont en fort mauvais état; je vois parfaitement qu’une union avec Rosalinde îéparerait tout et me donnerait de l’opulence. J’ai appris que mon père faisait tout au inonde pour me forcer à contracter ce mariage, qu’il agit avec ardeur auprès de M. Talamon, qu’il pousse même à des rigueurs contre

moi, connaissant, je ne sais comment, mon aventure de Genève... Eh bien, ma résolution est inébranlable : je refuse formellement d’épouser la fille légitime, l’héritière du comtedeVillefort. J’adoresa fille illégitime, et je la veux, elle seule au monde, pour ma femme !

— C’est entendu, dit Charlotte. Et je puis quelque chose, moi, dans cette affaire ?

— Vous pouvez, ma cousine, prendre en main ma cause auprès de mon père ; vous pouvez, par votre habile et angélique influence, faire que Rosalinde renonce à moi et parle en ma faveur à cette ravissante mais cruelle ltosemonde, qui me repousse, qui me méprise probablement, convaincue que je l’ai jouée, trahie pour sa sœur dont j’ambitionne l’immense fortune.

— Hélas! mon cousin, quelle mission me donnez-vous là! dit Charlotte. Vous me supposez un pouvoir que je n’ai pas. Quels moyens employer?...

— Ne cherchez pas, ma cousine. Dieu vous inspirera. Promettez-moi seulement de vouloir.

*— Vouloir? certainement, Léopold, reprit Charlotte en soupirant, mais pouvoir! Enfin, Dieu est grand...

— Et votre amitié fera des miracles, divine cousine.

— Oh! quelle exagération ! Mais vous aimez et je pardonne tout. Monsieur le vicomte, je ferai de mon mieux si l’occasion se présente.

— Laissez-moi vous baiser les mains à genoux, ma charmante Charlotte.

M. de la Rocheferney n’eut que le temps de remercier,

■ ' >le

comme il l’avait dit, sa noble cousine ; Kitty revenait. Quand elle entra dans la serre, Léopold se relevait à peine; une larme brillait dans ses yeux.

— Eh bien, Kitty 9 demanda la comtesse.

— Madame, ce voyageur est un homme de cinquante ans environ, très-simplement mis, mais d’un air trèsnoble, d’une figure singulière, et s’exprimant avec une douceur et une modestie touchantes. Il paraît fort instruit; il a voyagé. Dans ce moment-ci, il soupe d’un assez bon appétit, en compagnie de M. Dubouvreuil, qui prend des détours inouïs pour amener la conversation sur le terrain de la politique.

— Mais c’est un crocodile que ce régisseur! s’écria Léopold, il dévore ceux qu’il rencontre. Querens quem t dévoré t. Pardon , ma cousine , pour ce latin de pédant.

— Bon ! dit Kitty, je remettrai ce latin sous le nez de ce maudit Bouvreuil à la première occasion : Querens quem devoret ; ce qui veut dire?

— Cherchant quelqu’un à dévorer, répondit Léopold.

— Délivrons ce malheureux étranger, repartit lacom- • tesse. D’ailleurs, je veux le voir, il m’intéresse.

Elle sonna, et donna ordre à un domestique de prier le voyageur de prendre la peine de monter dès qu’il aurait soupé.

— Si on consignait le vieux Bouvreuil à la porte? dit Léopold .

— Il nous arriverait par la fenêtre, mon cousin , répondit Charlotte.

126 MADEMOISELLE ROSALINDB

— Ou par la cheminée, comme une chouette, ajouta M Ue Kitty.

Un quart d’heure après, un domestique venait annoncer :

— Monsieur Guillaume.

M. Guillaume était parfaitement inconnu de Léopold et de la comtesse. 11 fut reçu avec beaucoup d’aménité. On l’invita à prendre du thé. 11 s’assit modestement au bout du banc rustique, et accepta une tasse que M 11 * Kitty lui offrit. Charlotte attachait sur lui un regard de curiosité très -marqué. Léopold était distrait; il jeta un coup d’œil sur, le nouveau venu et se mit à jouer vec un perroquet.

— Madame la comtesse, dit M. Guillaume, permettez moi de vous offrir mes très-humbles remercîments pour l’hospitalité que vous voulez bien me donner. Je me suis égaré dans les bois en allant à pied de la station à Corbeil. J’ai cédé au désir de me promener un peu par une belle nuit. J’aurais fait plus sagement de poursuivre ma route avec le convoi.

— Vous avez des affaires à Corbeil? dit la comtesse. Demain, mon cocher vous y conduira, monsieur.

— Que de grâces , madame! oui, j’ai quelqu’un à voir aux environs, à seize kilomètres d’ici , à la ferme des Herbiers.

— Aux Herbiers! dit vivement Léopold en quittant son perroquet et en s’approchant de la table.

— Oui, monsieur, reprit M. Guillaume. Le fermier Bernard a des comptes à rendre sur ses fermages à

MADEMOISELLE ROSAL1NDE 127

M. Talamon, banquier à Paris, et M. Talamon veut bien m’employer quelquefois pour le service de sa maison. Je suis courtier, monsieur.

— Je suis très-heureuse, moi, reprit la comtesse, de trouver l’occasion d’être agréable à quelqu’un qui se recommande de M. Talamon.

— Vous le connaissez , madame ?

— Oui, monsieur, surtout par sa belle réputation.

— C’est, madame, un homme admirable; comme il y en a bien peu.

— Je suis ravi d’entendre parler ainsi d’un homme que j’honore comme le plus loyal et le meilleur de tous, ajouta Léopold, enchanté de l'aventure. Monsieur Guillaume, vous n’avez probablement pas besoin de mes services, ma^ si je puis vous être utile...

— Monsieur, j’ai les goûts très-simples et je me contente d’une position modeste. D’ailleurs, la bonté de M. Talamon...

— Oui, c’est une providence, reprit Léopold. Et vous avez sa confiance, n’est-ce pas?

— Je tâche de m’en rendre digne, monsieur.

— 11 vous charge de ses affaires dans Pari%, à ce que je vois?

— Quelquefois, monsieur.

— Vous connaissez Bernard , le fermier des Herbiers?

— Non, monsieur. Mais j’ai une lettre de M. Talamon pour lui. J’ai à lui communiquer aussi quelques instructions verbales au sujet...

— Au sujet ?... ajouta le vicomte avec vivacité.

— Oh! rien. Affaires de famille.

— Écoutez-moi, reprit Léopold : je trouve une occasion de vous être agréable, je crqis, monsieur Guillaump, et je la saisis volontiers. Mon projet est de partir demain de bonne heure, avec la permission de ma cousine ; j’ai ici une voiture de chasse. Ma roule est de passer près de la ferme des Herbiers. Je vous y amènerai, monsieur, et je serai ravi, en passant, de voir un instant Bernard et sa famille que je connais et que j’estime infiniment.

— Monsieur, vous me comblez, répondit Guillaume en s’inclinant. Oserais-je demander à qui je dois des remercîments?

— A M. le vicomte Léopold de la Rocheferney, mon cousin, répondit M me de Ronoy.

Guillaume salua de nouveau en ajoutant :

— Monsieur le vicomte est, je crois, un des amis de la maison de mon honorable patron.

— Oui, oui, reprit Léopold. On doit parler quelquefois de moi chez M. Talamon.

— 11 me semble avoir entendu faire beaucoup l’éloge

de monsieur le vicomte.

— Ah ! vous voulez me flatter, monsieur Guillaume; il y a dans cet intérieur quelqu’un qui dit de moi, j’en suis sûr, un mal affreux.*

— Et qui donc? reprit Guillaume.

— Une jeune personne admirable de distinction.

Connaissez-vous M 1Ie de Villefort?

— Oui, monsieur... beaucoup, de réputation. C’est un

bien beau parti; mais M^ le de Villefort, à l’exemple des jeunes filles en Angleterre, veut jouir de sa pleine liberté avant de se marier. Du reste, c’est un ange de beauté et de vertu.

— Oh ! dit le vicomte, comme si une épine de cactus lui piquait le pied.

— Qu’avez-vous, mon cousin? demanda Charlotte en étouffant un sourire.

— Rien , ma cousine.

— D’un caractère charmant, reprit Guillaume; douce et bonne.

— Ah ! dit Léopold, qui, cette fois, dans un mouvement nerveux, s’était réellement piqué à un rosier.

— Pleine d’esprit ; une ûme candide, d’une loyauté à toute épreuve dans ses relations; un peu timide peutêtre, ajoutait le rusé Guillaume.

— Certainement ; vous la connaissez à merveille, monsieur, dit Léopold en se levant pour dissimuler un dépit qui avait bien son côté comique.

Mme 4 e Ronoy et Kilty se regardaient et contenaient avec beaucoup de peine des éclats de rire qui eussent paru fort singuliers à l’homme de confiance de M. Talamon, à l’admirateur des vertus de M lle Rosalinde.

Mais un heureux hasard vint fournir un prétexte à l’hilarité de ces dames. Dans ce moment-là même, entre deux magnolias et dansl’encadrure d’un vasistas soulevé, on vit apparaître la tête de M. Dubouvreuil, qui, placé en dehors de la serre, s’adressa à M mo de Ronoy et lui dit :

MADEMOISELLE ROSAL1NDE

— Madame la comtesse, les journaux, du soir m’arrivent à l’instant de Paris ; la question danubienne touche à sa solution, et le changement du caïmacan de Moldavie...

— Jour de dieu! caïmacan vous-même! s’écria Léopold en se jetapt de l’autre côté de la serre.

Cette fois-ci, les éclats de rire purent s’épanouir tout à leur aise, et M. Guillaume lui-même ne put se défendre de partager la folle gaieté de la compagnie.

— Mais vous êtes fou, monsieur Dubouvreuil, avec votre Moldavie et votre caïmacan!... ajouta la comtesse.

— Comment! madame, reprenait Dubouvreuil passant toujours la tête par le vasistas, est-ce que ce magistrat moldave ne vous révolte pas par ses ignobles procédés?...

— Mais je ne le connais pas, votre caïmacan, pas plus que le moindre Moldave, pas plus que le plus petit Valaque. Vous perdez la tête, monsieur Dubouvreuil.

— Non, non, reprenait Léopold ; il a été mordu, c’est certain.

La soirée était avancée, et M ,ne de Ronoy crut qu’il était temps de donner le signal de la retraite, dût-elle perdre quelques communications officielles venant des provinces danubiennes et des nouvelles du caïmacan.

Elle approuva fort l’offre que le vicomte avait faite à M. Guillaume , et elle ajouta même qu’elle avait un mot à écrire pour quelqu’un qui habitait aux Herbiers. Léopold tressaillit de joie en disant qu’il se chargerait de la commission.

— Non pas, reprit la belle comtesse en jetant un regard très-expressif sur le vicomte, ce sera M. Guillaume qui remettra ma lettre à Bernard. J’aime beaucoup aussi ce fermier et j’ai plusieurs graines à lui demander pour mon potager.

M. Guillaume s’inclina et se retira pour se rendre au logis qu’on lui avait préparé. Kitty et la comtesse passèrent dans leur appartement. Léopold resta seul à rêver dans le pavillon de Flore; mais avec quelle vigueur il prit la fuite et se sauva par le grand escalier, en se voyant tout à coup en face de la tête politique toujours encadrée dans le vasistas I

Page 1