I.A CONFESSION
Comme le terrible régisseur avait déserté le salon, il devint possible à M Ue Kitty d’y rentrer et de se mettre au piano, selon son habitude après dîner. Elle avait ce qu’on appelle dans le monde un beau talent de pianiste et elle chantait à ravir. La voilà donc aux prises avec des nocturnes et des cavatines; mais, comprenant que dans le petit salon voisin, deux personnes avaient à causer assez sérieusement, la charmante jeune fille se contenta d’exécuter sur le clavier de vaporeuses mélodies, tempérant par degrés l’éclat de son jeu.
En effet, .M ,ne de Ronoy, assise sur une causeuse, en face du vicomte qui prenait du café et fumait un délicieux cigare, se préparait à entendre une eoufession dont elle entrevoyait le sujet.
Léopold parla ainsi :
— Oui, ma bonne cousine, j’éviterai les longueurs et je tâcherai de dire gaiement des choses très-graves. Vous attrister serait un crime, vous qui êtes faite désormais pour vivre d’une existence calme et sereine.
— Allez, mon cousin, reprit Charlotte, je vous donne carte blanche, jusqu’aux larmes cependant. J’ai pris la résolution de ne pleurer jamais que de joie. Oh!
je suis d’un égoïsme effroyable ; voyons, monsieur le vicomte.
— Madame la comtesse, dit Léopold, vous avez été élevée dans un des meilleurs pensionnats de Paris. Il y a cinq ans que vous' vivez dans le monde. Vos souvenirs du couvent sont donc encore aussi frais que les fleurs que vous peignez.
— Cela est vrai, répondit Charlotte.
— Permettez-moi une question. Avez-vous conservé des relations avec vos anciennes amies de la pension?
— Avec plusieurs, oui, sans doute.
— Avez-vous cherché à revoir celles de vos compagnes qui, plus jeunes que vous de deux ou trois ans, étaient restées au couvent après votre sortie?
— A quoi bon cette seconde question, mon cousin? N’importe, j’y répondrai. J’avoue que, mariée presque immédiatement après ma sortie du couvent, je n’ai pas conservé de relations avec les recluses que j’y ai laissées. C’est une faute que je me reproche.
— Mais, du moins, ma cousine, avez-vous gardé le souvenir de quelques-unes de ces ravissantes recluses, comme vous les appelez. Vous rappelez-vous M lle de Villefort?
— Ah! s’écria Charlotte, voilà le voile déchiré. Voilà le paysage, et, dans le fond vaporeux, deux ondines, Rosalinde et Rosemonde.
— Précisément, dit le vicomte, deux suaves beautés...
— Dont vous êtes épris ? J’espère pourtant que vous avez choisi entre elles?
— Oui et non, répondit le vicomte avec un certain embarras.
— Comment, oui et non! dit Charlotte. Mais alors je ne dois plus continuer à vous écouter.
— Rassurez-vous. Voici le récit de mes aventures. Jugez-moi ; je ne plaiderai pas du tout en ma faveur.
Ici, Léopold raconta naïvement à sa cousine par quel hasard il avait aperçu dans le jardin du pensionnat la ravissante jeune personne dont il devint épris instantanément. 11 n’oublia ni le mur sur lequel il était assez sottement perché, ni la branche de lilas fleurie qu’il jeta aux pieds de la belle inconnue.
— Jusqu’à présent, dit Charlotte, c’est du Florian tout pur. Continuez.
— Mon premier soin , reprit le vicomte , fut de m’informer du nom de cette incomparable jeune fille.
— Naturellement. Et vous donnâtes de l’argent, beaucoup d’argent, au concierge du pensionnat, qui, en échange, vous apprit que la divinité dont vous lui traciez le portrait se nommait...
— M Ile de Villefort, répondit Léopold, sans pouvoir tirer un renseignement de plus de ce maudit portier.
Il prit mes deux louis et refusa les cinq ou six autres que je lui offris pour l’engager à s’expliquer plus au long. Cet homme était corruptible à dose modérée. Quel malheur !
— Comment, quel malheur? dit la comtesse.
— Eli ! certainement, vous allez voir. Je rentrai chez moi, le cœur et la tête battant la campagne. Je vous épargne, ma belle cousine, la description des perfections divines de mon idole.
— Oui, passons. Quand je quittai le coilvent, dit Charlotte, M ,,es de Yillefort avaient à peine quinze ou seize ans, et déjà elles étaient l’une et Vautre d’une admirable beauté.
— Ma cousine, reprit Léopold, un amoureux est un fou, mais un amoureux qui écrit est un archifou. Je pris la plume et je griffonnai dix, quinze, vingt lignes d’une extravagance inouïe probablement. Le lendemain, à la même heure, j’étais sur mon mur, à la même place, mais plus caché que la veille. On arriva dans l’allée, on passa à six pas de mon gîte; je lançai mon billet... Oh! dieux et déesses! on le ramassa, on l’ouvrit à la hâte et on le cacha dans le sein de la robe en fuyant sous les allées sombres. C’était fini. Le lendemain, un second billet était préparé ; mais, cette fois, ce fut un jardinier qui se trouva sous le mur.
Cet homme me regarda, et, à ma grande surprise, il me fit un signe d’intelligence. Je compris qu’il était là chargé d’une mission de courrier de cabinet. Je jetai mon billet que je fis suivre d’un écu. L’un et l’autre furent ramassés et emportés. Mon intrigue était nouée. O femmes! A la sixième lettre, je reçus une réponse, dix lignes d’un style et d’une écriture admirables de distinction. On ne me laissait rien espérer, mais on ne me défendait pas de brûler toute ma vie, c’est-à-dire
qu'on me réduisait à l’état de cierge destiné à se fondre dans un sanctuaire.
— El c’est le jardinier qui vous fit passer cette incomparatde réponse ? demanda la comtesse.
— Oui,. madame, au bout d’une gaule. La correspondance continua de mon côté. J’offrais un enlèvement et un mariage immédiat. Quant à mon idole, je ne la revoyais jamais. Je ne l’avais vue en pleine lur mière que la première fois, le jour de la branche de lilas; la seconde, le jour du premier billet, je ne l’avais qu’entrevue. N’importe. Ma proposition d’enlèvement reçut un refus formel. Je la renouvelai. Mon éloquence commença à ébranler des principes, des convictions. Au bout de huit jours, je reçus une acceptation en neuf mots : « Demain, dix heures du soir, petite porte du jardin. » Comme tous les autres qüi l’avaient précédé, ce billet n’était pas signé, remarquez-le , madame.
— Je remarque surtout , reprit la comtesse , qu’il serait peu convenable à moi d’écouter la suite d’un roman qui entre dans un chemin de traverse trèsscabreux. Kilty joue dans ce moment une admirable 1 fantaisie de Schubert; si nous allions au salon pour entendre Kitty ?
— Mon excellente cousine, ma providence, je vous en supplie, dit Léopold, écoutez-moi jusqu’au bout. Ce que j’ai à vous dire pourrait être dit devant Kitty elle- même.
— Je ne le crois pas; mais voyons, continuez, ajouta M mc de Ronoy.
— Le lendemain, à dix heures du soir, à la petite porte du jardin, dans la rue, une voiture attendait. La porte s’ouvrit, une jeune personne, enveloppée entièrement d’une mante, parut , accompagnée de sa femme de chambre. Ces deux femmes montèrent dans la voiture, et je me plaçai sur le siège. Mon domestique partait à cheval en avant. Nous traversâmes Paris. Nous arrivâmes à deux heures du matin seulement à Fontainebleau, où nous devions prendre le chemin de fer pour Lyon et la Suisse, n’ayant pas voulu risquer d’étre reconnus à la gare de Paris. A la gare de Fontainebleau, la jeune personne que j’enlevais tint à ne pas découvrir son visage voilé. Elle prit place, avec sa femme de chambre, dans une diligence du convoi, en m’invitant à prendre place dans une autre voiture du même train. Nous partîmes. Le lendemain, à midi, nous avions passé la -frontière. A une heure, nous arrivions à Genève. Là, il fallut se loger à l’auberge; nous nous rendîmes à l’hôtel de France.
Ma cousine, j’arrive à un dénoûment. A l’hôtel de France, M Ue de Villefort daigna découvrir son visage. Je restai ébloui, confondu, écrasé de surprise. C’était, pour la taille, la grâce, l’incomparable majesté, la même jeune fille du jardin du pensionnat, la même qui avait ramassé la branche fleurie; mais les yeux de cette beauté étaient d’un noir de jais au lieu d’être d’un bleu céleste, tels que je les avais vus au jardin de Paris, et ses cheveux, au lieu d’être de couleur or-brun foncé, étaient d’un blond clair et doré comme un rayon de soleil. Quant aux traits, ils étaient presque les mêmes,
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mais avec une expression de fierté hautaine que je ne leur avais pas trouvée à Paris.
Mes idées se perdirent. J’étais probablement trèsridicule, car le plus impertinent, le plus éclatant des éclats de rire vint m’atteindre en plein visage.
— Ab! grand Dieu ! s’écria la comtesse, je crois deviner. Quoi! est-il possible, mon pauvre cousin?
— Oui, ma cousine; amoureux fou d’un ange, je lui avais adressé des lettres passionnées... C’était un démon h sa ressemblante qui m’avait répondu... Croyant enlever un ange, c’était un démon qui m’avait enlevé ! Ignorant que M llc de Yillefort avait une sœur, croyant partir avec Rosemonde, c’était Rosalinde qui, s’emparant de l’intrigue, m’avait emporté dans son char de feu, comme Alcine, la diabolique Alcine aux terribles enchantements!
— Mon cousin, dit Charlotte, arrêtez là votre récit. Vous m’en direz la suite une autre fois. Il faut que j’aille entendre Killy jouant une symphonie de Beethoven.
M me de Ronoy, placée à quelques pas du piano, et Léopold assis à l’extrémité du salon, se mirent à écouter un des plus admirables thèmes du divin compositeur; symphonie digne des harpes célestes et que la charmante jeune fille exécutait avec toute la poésie de son àme. Cette grande harmonie , celte belle dame penchée sur un vase étrusque, ce jeune homme perdu dans une immense rêverie, cette nuit si calme au dehors, ce noble salon, celte ravissante museau piano, tout cela était d’un charme infini.
MADEMOISELLE ROSAL1NDE
Quand M lle Kitty eut cessé de jouer, un silence extatique succéda aux accords harmonieux, et peut-être se serait- il prolongé longtemps si Kitty ne s’était retournée en disant :
— Eh bien, j’ai chanté dans le vide !
— Oh! merci mille fois, ma chère Kitty, dit le vicomte en allant lui l»aiser la main. J’avais la fièvre, et vous m’avez fait le plus grand bien.
— Ma chère amie, ajouta la comtesse, il faut que vous mettiez le comble à vos complaisances; allez nous préparer le thé dans la petite serre.
— Bon! dit en elle-même Kitty. Je suis de trop. Les confidences vont revenir.
Elle sortit en souriant, en chantant une phrase mélodique. M me de Ronoy s’était assise sur une causeuse. Le vicomte reprit :
— Vous l’avez congédiée, et pourquoi ? Je n’aurais pas fait rougir ce calme et jeune visage. Poursuivons ; le voulez-vous, cousine ?
— Allez, mon cousin,,-
— Ma position, reprit Léopold , avait cela de singulier, qu’elle touchait en môme temps au sérieux et au ridicule. M lle de Villefort me dominait complètement ; elle le comprenait à merveille. Je ne pouvais m’expliquer le but, la pensée secrète de cet étrange coup de main (je ne trouve pas d’autre expression) dont j’étais en quelque sorte victime. Rosalinde ne pouvait m’aimer; je n’étais pas assez fort pour me le persuader. Rosalinde agissait donc sous l’influence d’une idée mystérieuse et avec un plan bien arrêté.
MADEMOISELLE ROSAL1NDE
Dans ces cas-là, chercher à déchirer le voile de l’inconnu est un moyen qui ne manque pas d’habileté. D’ailleurs, ruser avec une femme comme Rosalinde était fort dangereux; je devinais en elle un génie infernal, maître de lui-même et d’une bravoure à toute épreuve dans l’exécution d’un projet préconçu. Je me décidai à casser les vitres. Rosalinde donnait des ordres à sa femme de chambre et aux gens de l’hôtel comme si elle comptait s’installer pour longtemps à l’auberge de Genève. Quand je la vis plus posée et assise dans un faigeuil en face d’une fenêtre ouverte sur le lac, regardant avec étonnement l’admirable perspective des Alpes neigeuses dans le lointain du tableau, je vins me placer près d’elle et je lui parlât ainsi, avec calme, mais d’une voix ferme :
— C’est parfaitement joué , mademoiselle. Vous avez été aussi bonne tacticienne que spirituelle et de bon goût. En vérité, vous êtes admirable et je ne connais personne à Paris qui puisse vous être comparée, comme caractère, intelligence, fermeté, grâce et beauté. C’est superbe, ce que vous avez fait!
— N’est-ce pas? reprit-elle, sans quitter des yeux l’horizon du lac.
— Convenez aussi, mademoiselle, repris-je, que je n’ai pas été très-mauvais dans mon rôle.
— Oh ! non, dit-elle. Vous avez joué la dupe avec un admirable talent.
— N’est-ce pas? repris-je à mon tour. Maintenant, mademoiselle, il me semble que cette délicieuse comédie touche à sa fin. Me serait-il permis de vous deman-
der le mot secretde la pièce, de la charade en action, si vous voulez? Peut-être alors devinerai-je le dénoûment et je m’y préparerai.
— Comment ! dit-elle, vous n’avez pas déjà deviné? Il vous faut des explications? Vous ne savez pas dans quel but vous m’avez enlevée ?
— Moi ! je vous ai enlevée, mademoiselle !
— Ah! vicomte de la Rocheferney, reprit-elle en m’écrasant d’un regard, de la fatuité ! Vous voulez que je sois, moi, le ravisseur de votre adorable personne? Dans le poëme de l’Arioste, Angélique aimait Médor à la folie et elle l’enlevait !
Mais qui vous a dit, que je vous aime?
— Certes, mademoiselle, rëpondis-je , ce n’est pas ‘ ma raison, dans tous les cas, car je suis convaincu, au contraire , que je vous suis parfaitement indifférent. Voilà pourquoi j’espère que vous daignerez vous expliquer au sujet de l’aventure que vous avez dirigée si habilement.
— Allons donc, dit Rosalinde, vous avez de l’esprit /■ comme quatre, et vous vous moquez de moi.
— Non, mademoiselle, je parle sérieusement.
— Tiens! reprit-elle, en fixant sur moi ses grands yeux noirs, je ne vous croyais pas si naïf. Comment, vous ne pouvez vous rendre compte du but de mon enlèvement et du motif qui m’a fait consentir à vous suivre?
— Non, mademoiselle.
— Eh bien! je vais vous aider. Vous m’avez enle-
vée, parce que vous m’adorez, et je me suis laissé ravir parce que j’ai trouvé dans ce coup de tête un moyen facile, simple, prompt, excellent, de conquérir ma liberté. J’étais si profondément malheureuse dans cette prison qu’on appelle un couvent, un pensionnat, si vous voulez, que j’ai béni la main qui ouvrait devant moi la grille du cloîtré ou de la geôle. Ma reconnaissance envers vous est donc sans bornes , monsieur le vicomte, et je brûle de trouver une occasion de vous prouver cela.
Certes, en entendant de si douces paroles, tout autre que moi,- peut-être, fût tombé aux pieds de cette eni- * vrante beauté. Je n’en fis rien cependant. Rosalinde, avec ses séductions infinies, captivait mon admiration ; mais, comme l’égide de Minerve, en supposant la tête de Méduse aussi belle que celle de Vénus, comme l’égide terrible, elle me pétrifiait.
Mon étonnement redoubla quand j’entendis ma charmante demander à sa femme de chambre si le dîner était bientôt prêt.
— Vous comptez donc vous établir à l’hôtel de France, mademoiselle? lui dis-je.
— Pendant vingt-quatre heures; rassurez- vous, beau chevalier. Demain, quand j’aurai reçu de Paris les bagages que j’attends et qu’une personne fidèle doit m’envoyer à l’adresse de M lle Prudence, nous prendrons passage sur le bateau à vapeur, nous traverserons le lac, et nous nous trouverons en pleine Suisse, déterminés à une longue excursion, comme doivent le faire de bons touristes^
MADEMOISELLE ROSALISDE
— Très- bien, repris-je; mais une question, mademoiselle?
— Vous êtes curieux? ajouta-t-elle avec une suprême ironie.
— Un peu. Damel la chose me regarde d’assez près.
— Voyons le drôle de visage que doit avoir votre question.
— Vous ne doutez pas, mademoiselle, continuai-je, que M me Delaunay , votre abbesse , n’ait prévenu, à l’heure qu’il est, M. Talamon de votre disparition.
— Je n’en doute nullement, dit tranquillement llosa- # linde. M. Talamon, le correspondant de mon père «à Paris, est muni de tous les pouvoirs d’un tuteur. A l’heure qu’il est, comme vous le dites fort bien, prévenu par mon abbesse, qui aura été chez lui crier au rapt, au vol, au dol, à l’enlèvement, M: Talamon court ' tout Paris, et dans vingt-quatre heures la police et le télégraphe lui auront appris que nous sommes en Suisse.
— Eh bien, mademoiselle?
— Eh bien, monsieur le vicomte, demain soir, à l’entrée de la nuit, M. Talamon arrivera à Genève; il se rendra chez le chargé d’affaires de France, qui se mettra à sa disposition pour poursuivre et atteindre le ravisseur...
— Eh bien, mademoiselle? repris-je.
— Eh bien, monsieur le vicomte, nous aurons demain traversé le lac de Genève et, libres comme deux che-
vreuils lancés en pleine carrière, nous nous enivrerons du grand air de la liberté, gravissant les montagnes, fuyant à travers l’espace.
— Oh! parfaitement, répondis-je en commençant à me piquer au jeu. Nous tiendrons bravement la campagne, et fallût-il traverser les chaînes neigeuses, nous irons en avant. Mais enfin, la guerre a ses revers, et en supposant qu’un jour nous soyons surpris dans une retraite quelconque...
— Nous nous défendrons avec bravoure et nous battrons l'ennemi, monsieur le vicomte; ou bien, reprit Rosalinde avec une incomparable fermeté, si nous • sommes sur le point d’être pris, nous lâcherons nos derniers coups de feu et nous nous ferons tuer. Ne \oulezvous pas vous faire tuer pour moi et avec moi, monsieur le vicomte?
— Ce serait enchanteur, répondis-je, malheureusement, les choses vont autrement à notre époque prosaïque. Un mandat d’amener est lancé contre les fugitifs; la gendarmerie, qui a des ruses infernales, surprend les amants. Monsieur est désarmé, pris et ramené sous escorte jusqu’à Paris, où on lui donne un logement meublé aux frais de la justice, en attendant un bon procès criminel. Quant à Mademoiselle, elle est mise dans une bonne et solide voiture, en compagnie de monsieur son tuteur qui, en arrivant dans ce même Paris, ville terrible et charmante, l’amène tout droit dans une maison de santé, où il la fait garder à vue. Que dites-vous de ce chapitre de roman, mademoiselle? Vaut- il le vôtre?
Ici M me de Ronoy interrompit Léopold, et souriant avec une finesse toute féminine, elle lui adressa cette question :
— Mon cousin, un mot, s’il vous plaît. Votre raisonnement est excellent et vous avez bien fait de parler ce langage positif à M Ue Rosalinde; mais, diles-le-moi franchement, si vous vous fussiez trouvé avec Rosemonde à Genève, dans les mêmes conditions, auriez-vous mis sous les yeux de votre adorée le même tableau , lui auriez-vous présenté les mêmes idées, vues du même côté?... Répondez.
— Pourquoi répondre? reprit Léopold. Eli! ne voyez-vous pas que mon cœur n’était point avec Rosa- * linde?
— Oh! certes, je le vois bien, dit la comtesse. Poursuivez, rnon cousin.
— Un domestique, reprit le vicomte, vint annoncer que Madame était servie. Rosalinde prit mon bras et nous passAmes dans la salle à manger, où nous attendait un excellent dîner.
— Quel bonheur, disait M lle de Villefort, quel délice de pouvoir manger à Genève, en face du lac, de ces. belles truites saumonées que j’aime tant!
C’était peu poétique, ma cousine; mais cela était dit avec une expression si originale et d’un ton si cavalier qu’en vérité c’était charmant. Au dîner, il ne fut question que de la Suisse et des folles espérances d’un voyage d’agrément. La nuit arriva. On nous proposa de descendre au salon de conversation, où se trouvait une réunion de voyageurs de très-bonne compagnie. Je crus
que RosaKnde allait refuser. -J’étais un sot. Elle passa dans son appartement pour donner quelques soins à sa toilette, puis venant me rejoiridre :
— Eh bien! monsieur, me dit-elle, ne voulez-vous pas m’accompagner au salon de conversation? Songez, qu’une jeune femme qui voyage doit être protégée par son mari. J’ai l’honneur de porter votre nom, monsieur le vicomte de la Rocheferney.
Ma foi, tant de bravoure, tant de grâce, tant d’insouciance l’emportèrent. J’offris mon bras et nous nous rendîmes au salon, où se trouvait nombreuse compagnie. Vous dire l’impression que produisit Rosalinde serait téméraire, je n’approcherais pas de la vérité. Au bout d’un quart d’heure, cette’incomparable jeune fille avait pour admirateurs et pour amoureux, disons le mot, tous les hommes du salon ; au bout d’une demi-heure, elle était cordialement détestée par toutes les femmes. Son but, à ce qu’il paraît, était parfaitement atteint. Seulement, il faut avouer que mon rôle de mari était assez
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difficile à jouer; je risquais fort de manquer de dignité.
Il me paraissait impossible de ne pas rencontrer à Genève, dans la belle saison, quelqu’un de ma connaissance. Cette idée me préoccupait assez fortement au salon de conversation de l’hôtel de France.
Je vous prie de croire que ce n’était nullement par timidité de caractère, mais par une cause plus digne d’un homme de cœur; mon embarras venait de ma fausse position. Devant des gens de ma connaissance, devais-je, oui ou non, accepter la responsabilité de ma situation? L’accepter, c’était en quelque sorte prendre Yis-à-vis de la société un engagement formel à l’égard de M lle de Villefort ; ne pas l’accepter était un acte entaché à la fois de ridicule et de lâcheté. La société a sa morale et ses lois, qui, sans blesser la justice, sont, dans certains cas, en contradiction avec elle.
Cependant, au bout d’une demi-heure, mes préoccupations s’évanouirent. Il n’y avait personne de ma connaissance au nombre des voyageurs. On jouait, on faisait de la musique avec ce laisser-aller de bonne compagnie qui est en usage aux eaux. Un bal improvisé vint ranimer la soirée déjà fort gaie. Rosalinde eut, en cinq minutes, des engagements pour défrayer tout un hiver. Rien ne l’embarrassait.
— Monsieur, vous ôtes le vingtième inscrit à Genève; votre tour de rôle arrivera à Paris probablement.
— Ah! madame, répondaient des touristes naïfs, jeunes et blonds, c’est une grâce que je n’osais solliciter..
11 me sera donc permis d’avoir le bonheur de vous revoir? Cette espérance...
— Tous les bonheurs sont permis et l’espérance est une vertu chrétienne, répondait Rosalinde, entre autres choses. Vous ôtes donc dans les meilleures conditions. Continuez vos voyages, publiez vos impressions, et croyez que si jamais vous me rencontrez, à Paris ou ailleurs, je ne vous priverai pas du bonheur de me revoir en vous ordonnant de fermer les yeux.
Cette ironie, cette insolence, cet air triomphant les rendaient tous fous ou à peu près. On me regardait déjà de travers, comme le mari de l’Europe possédant la plus adorable femme ét le plus indigne de son bonheur. Les uns me trouvaient stupide, j’en suis sûr; les autres cherchaient à savoir si j’étais un honnête homme, probablement; d’autres me tenaient, sur ma mine, pour un brutal, un tyran ; il y en avait même, j’en suis certain, qui prenaient in prtio la résolution formelle de me chercher querelle quelque part et de me tuer. On ne peut se figurer tout ce qui se passe dans le coeur de ces jolis poursuivants, échappés des écoles et partant pour leur premier voyage, leur tour d’Europe, avec une forte provision de fatuité, des irritations de bonnes fortunes, un immense désir de filer un roman dont ils seront le héros et l’auteur. Quel jeune homme, jusqü’à vingt-cinq ans, a d’autre préoccupation que celle de lui-même? L’amour, c’est-à-dire le dévouement absolu, le renoncement personnel, le sacrifice toujours offert, l’amour tel que je le comprends aujourd’hui, madame, peut-il venir au cœur de l’homme avant trente ans?
— Vous avez raison, monsieur mon cousin, reprit M ,n * de Ronoy; mais les femmes aiment sérieusement bien avant cet âge. Pas de réflexions; parlez-moi de Rosalinde.
— Oui, ma belle cousine. Le bal allait son train ; le hasard avait réuni ce jour-là les plus aimables voyageuses. On eût dit un rendez-vous donné à l’hôtel de France, à Genève, des quatre coins de l’Europe. Vous pensez bien que je laissais toute liberté à ma femme et que je ne m’amusais pas à aller tempérer ses accès de gaieté. Je dois cependant déclarer ici que M ,le de Villefort ne cessa pas un moment de se montrer de haute compagnie au milieu de celte folle réunion. Il y avait, il y aura toujours, au fond de ee caractère, un indomptable sentiment de fierté, disons mieux, de dignité, qui est la sauvegarde la plus sûre contre tout entraînement, à défaut d’autres frein».
Il était minuit, et déjà quelques belles voyageuses devant partir le lendemain, commençaient à quitter le salon, lorsque je vis ma femme me faire signe de venir lui parler. Elle dansait une rédowa. Je m’approchai d’elle, et dans un moment de repos, cessant d’écouler les admirations de son cavalier , elle me dit à demivoix •
— Connaissez- vous M. Talamon ?
— Je ne l’ai jamais rencontré, répondis-je.
— Eh bien! reprit Rosalinde du son de voix le plus calme, il est ici.
J’allais ajouter un mot, lorsque ma femme , légère
comme un oiseau, s’envola aux bras de son danseur pour-un tour de valse. Je restai à la même place, prêt à tout événement, mais un peu étourdi, je l’avoue, de la brusque nouvelle qu’on venait de me donner. Quant à un plan de conduite, une résolution quelconque, tout cela était loin de ma pensée. L’inconnu était devant mes yeux; qu’allait-il arriver? que devais-je faire? je n’en savais absolument rien; je ne cherchais même pas à le savoir.
Rosalinde revint avec son danseur dont je remarquai la mauvaise humeur contre moi, me prenant pour un jaloux atroce qui épie la conversation de sa femme au bal. Rosalinde laissa tranquillement ce monsieur cuver sa bile, et s’adressant à moi :
— M. Talamon est ici, reprit-elle. Je viens de le voir debout près de la porte, en passant dans un tour de valse. Il m’a saluée. 11 sera arrivé à Genève ce soir. Je vous prie ni de l’éviter ni de chercher à le rencontrer.
— Puisque je ne le connais pas, répondis-je.
— Oui, mais soyez sûr que déjà, lui, vous connaît de vue parfaitement.
Le danseur de ma femme était un de ces malencontreux dandys qui se mêlent de tout et se posent .étourdiment en don Quichotte dans l’occasion.
— Comment ! madame, ne s’avisa-t-il pas de dire à Rosalinde, commeiTlî il y a quelqu’un ici qui pourrait vous occasionner de l’inquiétude, quelqu’un qui se permettrait de vous être désagréable?...
— Non, monsieur, dit Rosalindq d’un air imposant; c’est un parent à moi.
Elle reprit la valse qui, Dieu merci, arrivait à sa fin; le protecteur de ma femme l’accompagna jusqu’au canapé et Rosalinde lui adressa un salut, un remercîment d’une telle expression que ce grand jeune homme prit immédiatement le congé qu’on lui donnait. Le bal finissait. Rosalinde me demanda sa pelisse et elle prit mon bras pour se retirer. Nous traversâmes une foule d’adorateurs empressés, haletants, qui tous m’envoyaient au fond du lac de Genève, de très-grand cœur. Quant à « ma femme , elle marchait d’un pas si triomphant que je me sentis un moment très -vain de lui donner le bras.
— Quel succès, mademoiselle 1 lui dis-je à voix basse, dans l’antichambre.
— Oui, reprit-elle, mais c’est le cas plus que jamais de triompher. L’ennemi nous suit, je ne doute pas de votre fermeté.
— Vous serez content de moi, mademoiselle, répondis-je, charmé, je l’avoue, de celte intrépidité, qui grandissait toujours en face du péril.
— Ah ! ma chère cousine, vous allez avoir de moi une bien pitoyable opinion.
Dans ce moment-là, Rosalinde, charmée de mes sentiments chevaleresques, comme on disait autrefois, Rosalinde , pour me remercier , me serra le bras, et j’avoue que je lui rendis son étreinte cordiale.
— Là ! j’en étais sûre ! s’écria il me de Ronoy. Je le
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savais bien, moi, que la sirène vous endormirait le cœur. Ah! monsieur l’amoureux de Rosernonde!
— Que dites-vous là, ma cousine? dit Léopold. Je n’oubliai pas un moment ni ma situation, ni l’adorable enfant que je n’avais vue qu’une fois et que je devais aimer toujours.
— PLI vous serriez contre votre cœur le beau bras de sa sœur par un sentiment tout fraternel probablement ! Mais allez donc! vicomte, allez donc; nous sommes encore dans l’antichambre du bal, et M. Talamon est à nos trousses, probablement.
Sur l’invitation de sa cousine, M me de Ronoy, Léopold • reprit son récit :
— Dans le salon de l’appartement de M Ue de Villefort, une table pour le thé était servie. A peine étionsnous assis autour de celte table que le domestique vint apporter une carte sur un plateau, en disant que la personne qui la lui avait remise nous demandait la permission de nous rendre visite. Rosalinde prit la carte et me la montra. Nos regards se dirent entre eux qu’il n’y avait pas à hésiter.
— Priez ce monsieur d’entrer, répondis-jel
Le domestique sortit et revint en annonçant : •
— Monsieur Talamon !
Je me levai et marchai au-devant de l’honorable banquier.
Nous nous saluâmes avec une exquise politesse.
— Voulez- vous me présenter, monsieur le vicomte? me dit-il avec un sourire de la plus loyale aménité.
M’adressant alors à Rosalinde :
— C’est M. Talamon, mademoiselle, lui dis-je.
— Ali! s’écria-t-elle en jouant la surprise. Comment donc? mais c’est une bonne fortune inouïe! Que je suis heureuse! Vite, une tasse de plus. M. Talamon aime le thé, lui qui en reçoit d’exquis des Indes orientales.
En vérité, la scène, qui pouvait être des plus fâcheuses, commençait d’une manière charmante. Jamais le personnage terrible d’un drame ne débuta sous des auspices plus aimables dans le rôle qu’il avait à remplir. M. Talamon, vous le savez, ma cousine, est le type de la distinction dans l’aristocratie de la linance. C’est le Montmorency de la banque, et par la naissance et par l’éducation.
11 prit place cordialement à la table du thé. 11 offrit à Rosalinde ses affectueux compliments, s’informa de sa santé, tout comme s’il était un voyageur ordinaire la rencontrant par hasard dans une auberge à l’étranger. Puis, arrivèrent les admirations sur la 1 beauté du lac ej du paysage alpestre, sur la suavité de la saison, et, en particulier, de cette belle nuit d’été où il avait le bonheur de retrouver une des personnes du monde qui lui inspiraient le plus d’affection. Rosalinde me parut un peu déconcertée de ce début ; elle s’était préparée à une défense; ellfe était obligée de répondre à l’ennemi par les paroles les plus gracieuses.
— Et comment avez-vous - laissé votre charmante mille, monsieur?-
— Dans la meilleure santé, répondit M. Talamon. Ma femme et ma fille vous embrassent, mademoiselle; mon petit garçon se dit toujours votre chevalier.
— Vraiment! ajoutait Rosalinde; un amoureux de douze ans... quel succès!
— Eh! mademoiselle, reprenait le spirituel banquier, vous avez le don de magie. Vous pouvez tout, à ce qu’il paraît. Qui vous résisterait, voyons?
Comme il s’était légèrement retourné de mon côté, je crus devoir répondre.
— Il est certain que mademoiselle peut l’impossible.
— N’est-ce pas, monsieur le vicomte? reprit l’honorable banquier en se bâtant d’avaler, par-dessus cette interrogation, une gorgée de thé.
Mais ce prologue touchait à sa fin. Nous le pressentions, Rosalinde et moi. Voici ce qui arriva, à notre grand étonnement : M. Talamon sortit de sa poche un beau portefeuille, il l’ouvrit et en tira un papier qu’il me présenta sans articuler un mot. J’ouvris le papier plié en quatre, et je reconnus la copie authen tique jd’un acte judiciaire en bonne forme, qui conférait à l’honorable oanquier tous les pouvoirs d’une tutelle sur les deux filles de M. de Villefort, résidant aux Indes orientales.
— J’ai tenu avant tout, monsieur le vicomte, me ditil quand je lui rendis cet acte, à mettre sous vos yeux la preuve du mandat qui m’est confié, et que j’ai accepté. ^
— Très-bien, monsieur, lui répondis-je; et quelles
MADEMOISELLE ROSALINDE ti I
sont vos intentions ? puis-je avoir l’honneur de vous le demander?
— Mes intentions! reprit-il. Mais ma conduite est toute tracée. Voici le droit légal qui parlera pour moi.
Dans ce moment-là, la porte du salon s’ouvrit et nous vîmes entrer un monsieur en écharpe, suivi d’un autre monsieur qui paraissait être son assesseur. Un commissaire de police de Genève, à la requête du chargé d’affaires de France et de M. Talamon de Paris, venait constater à l'hôtel de France un llagrant délit de rapt en la personne de M lle Rosalinde de Yillefort. Le coupable, le prévenu, c’était moi, car on me demanda mes nom , prénoms et qualité.
— Comment! inécriai-je, à minuit, une violation de domicile chez un étranger! Ah! monsieur le commissaire...
— Monsieur, reprit d’un ton flùté le plus rubicond personnage de la Confédération helvétique; monsieur, c’est à la 'requête de votre gouvernement, qui a tout pouvoir sur les nationaux. Je suis obligé do dresser procès-verbal...
— A moins, reprit alors avec dignité M. Talamon, que mademoiselle ne déclare qu’elle a suivi monsieur le vicomte volontairement, et qu’elle consent, dès aujourd’hui, par un acte libre de sa volonté, et avec l’agrément de son père, que je représente, à accepter pour époux M. le vicomte Léopold de la Rocheferney, qui lui offre sa main en réparation.
La situation devenait très-grave. Nous étions pris dans
uo piège à loup comme deux chevreuils courant les bois.
Je jetais un regard expressif sur llosalinde. Klle me parut très-pâle, plus belle que jamais, mais un peu déconcertée pour la première fois. J’éprouvai, je l’avoue, une sorte de satisfaction à voir cette indomptable fierté un moment décontenancée. Toutefois, ce ne fut qu’un embarras passager ; la bravoure revint et prit le dessus.
— Monsieur Talamon, dit entin llosalinde, permettezmoi d’abord de vous exprimer tous mes remercîments pour l’admirable sollicitude avec laquelle vous veillez sur moi. Vous agissez comme un père rigide, mais plein de tendresse et de loyauté. Oui, vous avez raison, tout doit céder devant votre mandat. Eli bien, soit. Faites dresser le procès-verbal en question, c’est votre droit. Maintenant, voici le mien. Ayant suivi volontairement monsieur le vicomte, je mets à couvert sa responsabilité; il n’est plus sous le coup des rigueurs de la loi. 11 ' dépend uniquement de moi seule; je suis la plaignante, mais l’arbitre aussi. Je vous déclare donc que, si j’ai le droit de réclamer une réparation, c’est-à-dire un mariage, j’ai également le droit d’ajourner cette réparation. Gardez par-devers vous le procès-verbal, mon excellent tuteur; c'est une pièce importante, un titre sérieux à faire valoir dans un temps donné. Mais rendez à monsieur le vicomte toute sa liberté, car je la lui rends moimême en le prévenant, toutefois, que je reste armée d’un droit, et qu’à une époque qu’il me conviendra de déterminer, je lui demanderai la réparation à laquelle la loi le condamne d’avance.
MADEMOISELLE ROSAHN'DE
Est-ce bien jugé ainsi, monsieur Talamon ?
— Bien jugé ! oui, mademoiselle, répondit-il. Seulement, permettez-moi de vous l’avouer, cet ajournement indéfini, réclamé par vous, m’étonne au dernier point.
— J’ai mes raisons pour cela, monsieur.
— Je vous crois, mademoiselle. Eh bien! reprit-il en s’adressant au commissaire, bornons-nous. là pour aujourd’hui. Remettez-moi un double du procès-verbal et que monsieurle vicomte reprenne saliberté. Ce n’est qu’un congé qu’on lui donne. Au premier appel, il sera tenu de donner satisfaction 5 la loi et à M lle de Villefort. Quand elle réclamera la réparation par le mariage, monsieurle vicomte l’accordera sans le moindre retard. S’il s’y refuse, une action au criminel sera intentée contre lui.
La surprise du commissaire de police était à son comble. Ce magistrat avait été appelé bien des fois dans sa vie dans le but de constater des délits d’enlèvement; mais, selon lui, jamais ne s’était encore présenté le cas où les oiseaux surpris dans un nid cherchaient à se fuir entre eux et à, se remettre entre les mains de l'oiseieur. * . ,
La séance était levée. M. Talamon reçut en bonne forme un procès-verbal signé et parafé. On reconduisit jusqu’à la porte d’entrée monsieur le commissaire, avec tous les honneurs dus à son rang. On paya largement les frais aux agents de la force publique qu’on avait requis, et on revint dans le salon, comme s’il se fût agi de l’événement le plus ordinaire. J’avais opposé, comme vous l’avez vu, ma cousine, une force d’inertie à cette
action très- vive intentée contre moi. Mon rôle devait être passif; si j’avais voulu parler, dénoncer, faire éclater la vérité dans tout son jour, je provoquais une scène de scandale, je démasquais, tranchons le mot, une créature très- fausse, très- rouée, très-effrontée; je perdais de réputation M llc de Villefort. Je n’en eus pas le courage, ma bonne cousine ; donnez h cela le nom de faiblesse, si vous voulez.
— Ah! Léopold, s’écria M mp de Ronoy, donnez-moi votre main. Vous avez été sublime de fermeté, de patience et de délicatesse.
— J’arrive au dénoûment de celte sérieuse comédie, ma cousine. Nous reprîmes nos places autour de la table à thé, comme si rien d’extraordinaire ne s’était passé. M. Talamon se mit à nous raconter tout ce qu’il savait de la chronique du monde à Paris. 11 fmit cependant par tirer sa montre, et il nous apprit qu’il était deux heures du matin.
— Mademoiselle, dit-il à Rosalinde, ce serait compromettre votre repos que de rester plus longtemps. Monsieur le vicomte et moi allons nous retirer dans notre appartement, où nous avons encore, à causer un peu. Vous savez, mademoiselle, ou plutôt vous ne savez pas que je serai à vos ordres demain matin, à dix heures. Nous retournons à Paris, et j’aurai l’honneur de vous accompagner. Rassurez-vous, .toutefois, ce n’est plus au couvent que je vous ramènerai : vous en avez brisé la grille d’une main très-vigoureuse, quoique très-blanche. M me Talamon sera fort heureuse de vous offrir un appartement chez elle, rue Taitbout, en
attendant que vous preniez une disposition quelconque.
— Plus de couvent ! plus d’esclavage ! plus de pédantes à mes trousses! s’écria Rosalinde en se levant et en décrivant dans le salon un rond immense, qui finit par une énorme cloche bouffante lorsqu’elle s’arrêta; plus de Mme Delaunay!... Ah! monsieur, que vous êtes bon et que j’ai envie de vous embrasser!
Le meilleur des tuteurs lui prit les mains et l’embrassa sur le front.
— Folle! dit-il. Deviez-vous... Mais tout peut se réparer. En attendant, gardons bien le secret sur cette malheureuse aventure. On est très-méchant dans le monde, mademoiselle.
— Je le sais, monsieur, dit Rosalinde 'en lançant un éclair de ses beaux yeux.
Mon rôle à moi était tout tracé. On me donnait un congé jusqu’à nouvel ordre. 11 ne me restait donc qu’à faire mes adieux à cette impitoyable jeune fille, qui, étourdiment ou méchamment, m’avait jeté dans une position si fâcheuse. Elle comprit que je voulais prendre congé d’elle. Elle m’amena dans l’embrasure d’une croisée ouverte, et, là, en présence de la plus belle nuit du monde, elle me dit ces paroles à demi-voix :
— Adieu, vicomte. Vous avez été loyal; vous avez été brave ; vous avez accepté sans hésiter le seul rôle qui pouvait me mettre à l’abri. Je m’en souviendrai. Seulement , je dois vous prévenir que je suis maîtresse de votre sort, et que je ferais valoir mes droits contre
MADEMOISELLE ROSALUSDE
ne
vous et vous obligerais, bon gré, mal gré, à m’épouser, si j’apprenais...'
— Quoi, mademoiselle?
— Que j’eusse une rivale.
— Une rivale quelconque?
— Non, reprit-elle avec un accent étrange, mais une rivale que je déteste et qui me bail; une rivale qui, née pour me servir, s’égale à moi, et qui, jusqu’ici, a été traitée comme ma sreur...
— Ab! je comprends, lui dis-je, et je vois tout maintenant. Ce coup de tête de l’enlèvement, ce n’est pas l’amour qui l’a provoqué, c’est la haine...
— C’est l’amour de la haine, oui, répondit Rosalinde en me regardant comme aurait fait une lionne. Adieu, ajouta-t-elle.
M. Talamon et moi nous nous rendîmes à un corps de logis donnant sur le jardin. Après avoir eu avec l’Iionorable banquier une conversation sérieuse, mais dans laquelle je n’abdiquai pas mon rôle de ravisseur , j’allai passer le reste de la nuit à me promener sur les magnifiques quais de Genève. A six heures du matin, je prenais le convoi direct qui partait pour Paris.