‹ Madrid, ou, Observations sur les moeurs et usages des Espagnols au commencement du XIXe siècle, faisant suite à la Collection des moeurs françaises, anglaises, italiennes, etc (volume 2)Chapitre 11 sur 48 · B«II.KA · texte numérisé non relu

B«II.KA

« Ce n'est point à Madrid qu'il fant observer les mœurs espagnoles , » a dit un voyageur dont le livre, d'ailleurs très-recommandable , doit être consulté par ceux qui veulent visiter avec fruit le pays où le sort les a menés. De quel point chercherons -nous à les examiner? Chaque province sera donc le sujet d'un livre nouveau? car les différens peuples qui ont dominé l'Espagne , les différentes souverainetés qui l'ont partagée après l'expulsion des Maures , ont laissé à cha-

cune de ses provinces des usages, des coutumes , des caractères qui n'ont rien de commun ehtre eux. La capitale étant un point de réunion pour tontes ces différences , doit, ce me semble, dans les modes , dans les usagés de ses habitans , offrir à Tobservateur quelque chose de complet et de satisfaisant. Le séjour des étrangers , allezvous dire, l'influence de leurs mœurs, empêchent que le tableau n'ait ici toute son originalité : c'est, comme le dirait Yorik , une médaille qui ^ par le frottement, a perdu toutes ses aspérités caractéristiques. J'en conviens : les lignes et les èontours des Sgures seront moins prononcés qu'ailleurs , mais l'orgueil national , . mais leur éloignement pour tout ce qui ne vient pas d'eux , empêcheront bien ces lignes et ces contours de s'efiacer totalement.

L'on observe dans la rue aussi bien qu'ailleurs, mais j'aime autant avoir mon observatoire

dans une chambre tranquille et commode

C'est la première chose à demander quand on est fatigué , et mon premier soin, à Madrid , fut de me procurer un logement.

La maison de ville est grande, mais son ar-.

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chitecture n'a rien de bien remarquable. Le por> trait du roi était exposé là avec f^ de p^mpe qu'ailleurs. Il occupait le bakon doré qui danse sur la rue. Deux gardes*du-c«rp$ ^pagnols y le jsabre en main, faisaient faction de chaque côté.

Mon domestique tient mon cbeyal à la porte; mon sabre traîne sur le» degrés de l'escalier , et me voici dans la grande salle , au milieu des demandeurs et des réclamans.

Je m'ap{«ochai d'un homme assissur un banc, en attendant son tour; il me fit une place en f^fçant son voîsm d'dppuy«r à gauche ; je mt plaçai sans faço» : t) m'ofiiit du tebac.^.. Yorik aurait encore dit : « Voilà quelqu'un qui serait inen aise ée causer avec moi ! y*

C'était un petit homme au teint brun , à l'œil vif, comme l'ont presque tous les habitans de Madrid; mais il. n'y avait rien d'espagnol dans l'air ouvert et liant qif il mit de suite dajis ses rapports avec moi. Ses compaliiotes sob^ avec les étrangers d'une froideur qui refiausse; ils ne se livrent qu'avec peine; il y a en eux une dé-* fiance qui se retrouve dans l'extérieur et dans Tintérieur de leurs maisons , et qui prouve que ce

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penple a rhabftnde du malhteaf La TesSMlAlameé d opinion atec hs ntls, ie ^rvicre quendvs ren^ don^ aux autres , entes arracbailt aux dangferâ des récrions , ^diminuent cette froideur et ahrëgent cette réserve ; mais il est bien facile encore de les remarquerai! nilieu de cet etnptessement de circonstance.

Un long sé)om en ItaKe , où les démonstrations d'amitié coûtent si peu , un royalisme d'au^ tant plus vif. qu'il avait été long-tems réprimé , et qu'il avait quelque cbose d'humain , je veux dire d'intéressé , feisaient que don Juan Garrnlea (je sus en moms de riein et son nom et son bktoire) , déposant la fierté castillane , s'htimainait si volontiers.

Il se mettait à la portée de mon ignorance dans la langue espagnole , grâee à des mots français , italiens , espagnols qui faisaient , dans leur ensemble , le plas singulier des dialectes. Je l'entendais , c*était beaucoup pour moi ; fe ne pouvais lui répondre , c*était peu pour lui ; car le senor don Juan Garrulea , encore différent en cela de ses compatriotes , qui ordinairement parlent peu , était de ces machines à répétition qu'un

mouvement de p<ftice fidt aller jusqu'au demier son : il était long à venir chez lui. Aussi je sus d'abord ses aventures. Tapissier du roi Charles ly , avait suivi cet excellent prince à Rome ; il ne l'avait jamab quitté , et ce fut lui qui drapa, me dit-il , la vmture funèbre qui ramena ses restes à Madrid. Je sentis que je n*étais pas au bout de la description , et l'interrompant juste au sixième cheval , je lui demandai , tant bien que mal , i]uelles étaient toutes ces personnes qui entouraient le secrétaire du corrégidor. « Ce sont des réclamations qu'elles présentent , me répondit-il. Ce monsieur qui porte un. si petit chapeau avec une si grande cocarde et des glands si pompeusement épais , c'est un officier supériemr qui doit tous ses grades , toutes ses croix au roi. Bien portant , gai et alerte aux jours du bonheur, il fallait voir comme le trot de son cheval faisait sauter noblement son embonpoint , ses galons et

ses croix les jours de revue ou de gala Mais

le pauvre homme ! qu'il est changé depuis que nous ne sommes plus en paix! Il avait la goutte au moment de l'insurrection de Cadix , une entorse la veille du 7 juillet, une fluxion au départ

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de notre aimé souverain « et il vient prévenir que le prochain accouchement de sa femme le privera du plaisir de recevoir l'un de nos braves alliés. Cet autre , qui salue tout bas , qui rit toujours , et qui s'avance avec un large ruban blanc au bras , s'étonne qu'on ne lui ait pas encore envoyé un colonel et sa suite. Zayas , hier , logeait chez lui ; il céda, dans les tems, le lit de la marquise au tambour-major de Joseph. Napoléoniste, constitutionnel , royaliste , il a dans sa poche un mémoire qu'il va présenter au prince français pour l'engager à se faire roi d'Espagne, et à augmenter les gentilshommes de la chambre. Ce vieillard , de mauvaise humeur , vient déclarer qu'il part ce. soir, et qu'il ne pourra loger. La jeune senora qu'il vient d'épouser lui a dit ce >natin qu'elle avait vu toute la nuit l'enfant qu'il espère, et qu'elle doit lui donner , en habit de cuirassier de la garde. Cette petite bonne qui s'approche , et qui parle bas à l'oreille du secrétaire , assure que sa maîtresse est toute prête à bien recevoir un officier français , et , pour sa part , elle rappelle au, buraliste qu'il y a une chambre de domestique. Celui-là , avant-hier ,

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jurait , la mam sur un bol de punch , au café de ia Fontana di oro , qu'il ne yerrait jamais les Français , et que , plutôt de supporter l'aspect de ces umfonnes odieux , il irait Il vient demander deux officiers pour sa part , et il offre le re^e-chaussée de sa maison pour en faire un corps-de-igarde de gendarmerie. Le peuple qui viort de passer sous ses fenêtres en criant : A bas Us noirs ! a tout à coup changé son antipathie patriotique. Et vous , s'écria-t-il tout à coup en changeant le sujet de la conversation, n'êtesvous pas ici pour vous faire loger?*.. Je vais vous procurer un biUet de logement dont vous serez ^ satisfait.x » <

Il se leva sans attendre mes remercimens.

*c Dona Ceasilla , dit-il en revenant un billet à la main, dtsmeure caUe de los Preciasos; elle sera enchantée de vous recevoir , surtout quand vous lui aurez dit que celui qui vous envoie est son très-honoré beau-frère don Juan Garrulea. Nous nous querellons quelquefois ensemble, parce

que N'importe , c'est , du reste , la meilleure

femme du monde... Vous verrez... Demain j'aurai de vos nouvelles. »

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J'ai salué et r^Hercië mon <^cier d« palais ^ c'est ainsi que s'iptitule l'obligeant ex-ta[»ssier ^ et , suivi de mon écuyer , je cherche l'adressç indiquée. La rue se trouve facilement ; il n'en est pas de même pour le numéro. Le même se .présente deuK ou trois fois dans la même calle ^ et c'est la mantana qu'il faut consulter : on appelle ainsi la réunion des maisons comprises entre deux rues. Les gens de boutiques et les hcmimes du peuple sont assez complaisans pour vous mettre en bon ch^smi ; mais leur lenteur naturelle est désolante dans ces renseignemens. Il faut qu'ils lisent deux eu trois fois votre biUet , et qu'ils le fassent passer entre les mains de leurs voisins avant de vous dire , et cela arriVe souvent , qu'ils ne savent ce que vous leur demandez.

J'ai cependant trouvé la msÂson qu'habite dona Ceasilla. Quarioprmcyfal^ c'est au premier étage ; je monte ; je tire le cordon d'une sonnette ; on se fait long-teips attendre... ^n le guichet d'usage s'entr'ouvre ; une vieille femme m'observe à travers la grille de fer qui le défend, et je suis admis. C^est une femme de chambre qui me reçoit.

Defx dames étaient assises sur le canapé dn

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salon y et causaient en agitant leur éventail. On se leva à peine quand je parus. Je présente mon billet ; on le lit d'une façon assez aimable ; et )e devine que deux ou trois phrases que Ton m'adresse signifient que l'on est enchanté de me recevoir. La vieille , je le devine aussi , re^foit la mission de me guider dans l'appartement qui m'est destiné ; je la suis , et deux ou trois mouvemens gracieux de l'éventail accueillent mon salut militaire.

La femme de chambre revmt bientôt ap^ prendre à ces dames que la chambre convenait au voyageur. Cette chambre est comme toutes celles que j'ai vues à Madrid. Le plafond est ^levé -j les fenêtres ont toute la hauteur de l'appartement ; elles s'ouvrent sur des balcons larges de deux pieds , en saillie sur la rue. Des volets intérieurs , une jalousie , et une toile extérieure qui flotte au gré du vent , ou que l'on fixe à la farde du balcon , vous protègent contre la chaleur et la lumière trop vives du milieu du jour. Les murs sont blancs ; quelques tableaux de saints décorent leur nudité. Une table recouverte d'une tapisserie , quelques chaises ,*un ca-

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napë de bois de noyer , dont le dos est à jour y un tajMS en nattes de jonc , un lit dont les trois matelas , dur» et plats , portent sur un fond de planches , un lit sans trayersin , et dont la tête exhaussée par deux petits oreillers tout courts..., voici l'ameublement de ma chambre , et je suis loge aussi pompeusement que qui que ce smt à Madrid.

Le salon de doua Ceasilla n'a pas d'autres omemens. Cependant j'ai remarqué dans cette pièce , ainsi que dans les salles principales des maisons espagnoles , un grand tableau représentant la sainte Vierge , des plaques en métal poli ou en glaces p comme on en voit dans quelques cafés de France , avec des branches destinées à supporter des bougies ; j'y ai vu , de plus , un lustre en verre blanc imitant le cristal»

A midi , on enlève y dans les chambres à cour cher, les draps et les couvertures du lit ; les matelas restent avec les oreillers. Ce changement est fait pour faciliter la sieste.^uand la fraîcheur du soir arrive , rien ne s'oppose à son entrée dans les maisons; les volets, les fenêtres sont ouverts.. i..; les toiles du balcon flottent en. liberté , et aug-

menteBt encore le mouvemeiit de l'air dans l'appartenent Tout est âtiictement ferme dans la nuit. On craint les voleurs à Madrid , et surtoni le vent froid et malsain qm soufBedes montagnes, et qui , lorsqu'on ne^'en défend point , vons apporte des maladies terribles.

C'est ^e mon lit, dont | ai vonln éprouver la dureté , que je fais toutes ces remarques. U fait si chaud ! je suis si las ! c'est l'heure de la sieste. Je veux rendre hommage aux coutumes espagnoles.

JoUcceur, qui défait mon porte-manteau le plus doucement possible, me réveillera à l'henre du dîner. Je dors.

L£S aU£S D£ MADRID. 43

N<> VI. — 1 5 Juin 1823.

Sutvet-iBoi ; je vou ferai connaître Madrid.

J'aime le verbe flamr et ses dérives. CmHment exprimaît-an autrefois cette curiosité errante qui vous pousse de rue en rue , cette contemplation innocente qui vous arrête à chaque boutique ? Quel mot pouvait mieux pmdre la nonchalance de la démarche , la bonhomie des amusemens ?

mus€r et musard ne sont pas mal ;* mais on peut muser dans sa chambre ; on ne flâne que dans tes rues.'

Les Espagnols, que Je sache, n'ont point de mot pour rendre celui-là. Ils sont oisifs, lents,

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