I^KS EUES ])£ MADRID
paresseux ; mais ils ne sont point flâneurs. La chaleur de leur climat , le mauvais pavé de leurs rues , feraient bientôt une fatigue de cet heureux passe-tems ; la triste uniformité de leurs maisons, de leurs costumes , xle leurs boutiques , en feraient bientôt un ennui. La condition de flâneur n'est compatible qu'avec la variété d'une ville grande et bruyante. On peut >2^ff^r trois ou quatre jours à Madrid ; mais ensuite il faut chercher une autre manière de tuer le tems.
Employons les premiers jours de notre séjour ici k flâner... Suivez-moi, et je vous ferai connaître Madrid!
Nous commencerons notre promenade à la porte de Funcaral. C'est par là que l'on entre en venant de France.
Il est quatre heures du soir ; laissons passer cette voiture poudreuse aux six places et aux six mules. Elle est d'une forme qui rappelle nos diligences. C'est la voiture de Bayonne.
Voyez à la portière cette grosse figure qui se renfroigne sous un bonnet de soie noire. C'est celle de quelque doux fournisseur qui veut voir si l'on peut ici faire honnêtement ses affaires...
Laissez-le! il vient en diligence ; il dira peut-être en s'en allant : « Ma berline ou ma chaise de poste. >» En attendant, il peste contre TEspagne et ses habiUns ; il les a jugés ; il ne connaît point la langue ; il ne les a vus qu'en courant dans la malle : qu'importe ? il n'a pas mange un biftek passable en routes Madrid, dcmt il ne fait qu'a-^ percevoir les clochers , ne vaut pas , selon lui , Saint- Germain ; et lui , fournisseur énorme , s'est déjà récrié , en voyant passer un pauvre capucin , sur l'inutilité et l'embonpoint des moines.
C'est un jeune officier en bonnet de police qui regarde par l'autre portière , en retroussant ses moustaches. Il cherche de^ yeui^ les femmes de Madrid si vantées. Il s'mdigne d'arriver après les autres Qu'il se console, les myrtes ici fleurissent en tout tems ; quant aux lauriers , on lui en réserve. C'est un officier d'état-major. S'il le faut , on fera pour lui seul un bulletin.
On voit Madrid d'assez loin sur la route de France. Il serait difficile de compter les flèches, les dômes , les tours qui s'élèvent de toutes les parties de la ville. Ce ne sont plus les pointes de nos monumens religieux. Il y a dans ces constructions quelque chose de mauresque. Sans la
croix qui les domine , on les prendrait pour les minarets d'une ville asiatique. Ce n'est poiftt le seul sourerar qu'ait labsë de son passage ce peuple qui s'indignajt parce que ferre manquait à la loi du prophète.
Les entrées de Madrid sont assez remarquables. Du c6të de France , vous passez , san& aucune espèce de transition de faubourgs , de jar^ dins ou de maisons de plaisance , d'une campagne toute nue et toute aride dans la ville. On aperçoit à droite un bâtiment blanc avec une croix noire à la porte... C'est 4' entrée d'un cimetière. A cet aspect , le voyageur , à la fin de sa course, pense , malgré4ui , au but de cet autre voyage qu'il a commencé sans trop savoir pourquoi . et il a devant les yeux la preuve qu'il peut se terminer là comme ailleurs.
Les portes de Madrid sont élégantes. La porte d' Alcala est un beau monument . quoiqu'elle soit d'un tems 'où l'architecture dégénérait en Espagne ; celle que l'on construit à présent devant le pont de Tolède promet de l'égaler.
Il y a 5o6 rues à Madrid. Elles sont généralement droites et larges. Le pavé est pointu et glissant ; mais les gens à pied trouvent de cha-
LES RUES D£ MADRID. /^j
que côté des trottoirs. Les coups de coude , les discussions souvent yiyes qui s*éièyent sur la ces-* sion de la droite , ou les dérangemens volontaires et jgalans à l'aspect d'une femme qui de loi» vous parait jolie sous son voile noir, prouvent leur trop peu de largeur
Les maisons sont ëkvéies , et leurs trois ou quatre étages sont garnis de fenêtres et de balcons aux rideaux flottans. Toutes les fenêtres d'en bas sont défendues par des barreaux de fer très-rapprochés , et l'entrée du logis , ordinairement, n'a rien de b^en séduisant. D'un côté pendent les vieSles bottes de quelque savetier qui tient, dans le jour, sa boutique e^sa gaieté abritées sous ce passage; de l'antre, c'est un tas d'ordures qui s'amoncèle sous les paniers des domestiques de tous les ménages contenus dans la maison. Dans le fond , un escâUer lève , en tournant brusquement, ses marcbes inégales et trèsobscures, et le voisinage du mur que cherche votre prudence , joue parfois un tour fâcheux à votre habit Je n'ai trouvé de portiers que dans les plus riches hdtels ; les autres maisons s'en passent; et,- le soir^ vous entendez, au nombre de coups de marteau qui retentissent sur la porte
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d'entrée, quel étage occupe celui qui rentre. La manière dont ils frappent pour se faire ouvrir TOUS donne bien d'autres connaissances.
J'ai deviné les goûts , les halntudes , les affections de mes voisins à ce bruit qui se répète régulièrement tous les soirs* 11 y a de l'inégalité y beaucoup d'inégalité dans le caractère de l'habitant du second qui rentre si tard. Cette nuit , ses coups sont brusques Y bruyans ; hier, ils étaient posés, séparés, triomphans... C'est un joueur ; je l'ai deviné ; et , en effet , j'ai vii don Julian au prochain monté. Il y a de l'embarras , et une espèce de regret dans la mamère dont on informe le troisième que quelqu'un attend à la porte....: c'est un mari qui rentre auprès de sa chère moitié. On frappe souvent , dans la nuit , un coup bruyant à la porte voisine : on vient chercher don Porfia , le médecin en renom qui demeure au premier étage.... ; c'est le coup de grâce de quelque malade. Quand le vieux docteur revient , j'ai remarqué que, malgré sa toux et l'air froid de la nuit, il est obligé de répéter deux ou trois fois son avertissement. Sa jeune femme prend pourtant bien soin de lui ! Il faudra que je de^ mande la raison de ces refards inexplicables à
un jeune sous-lieutenant de chasseurs qui loge dans cette maison.
Si le logement du médecin est an premier, le chirurgien , allongeant son titre de celui de barbier , habite modestement le rez-de-chaussëe , èf^ Féclat des deux plats à barbe qui se balancent au dessus de sa porte , annonce assez qu'il compte plus , pour vivre , sur le rasoir que sur la lancette» Je ne parlerai pas de leur dextérité avec ce dernier instrument , mais j'applaudirai de bon cœur à la légèreté incroyable ayec laquelle ils promènent snr votre menton la lame qui le rajeunit
Propres dans leur costume, ^égans dans leurs manières, diseurs malins et nouvellistes, grands frotteurs de cordes de guitare , ils donnent au gai personnage que Beaumarchais mit sur notre scène , un^ vérité que n'y ont point les Crispm , les Scapin , et les antres surannés intrigans d'an* tichambre.
Du chirurgien passons à l'apothicaire. Personne n'entre dans sa boutique. Vous frappez à une porte vitrée , et vous demandez , et vous recevez, et vous payez , par un carreau qui s'ouvre, la drogue ou la potion qu'on prépara dans un« I. ^
5o LES KUES DE MADRID.
officine qui m'a toujours semblé très-proprement tenue.
Une ia^eme est à côté. Ce n'est pas mal de trouver le plaisir voisin de la peine , et la guénson des maux du corps à côté de l'oubli des peines de l'esprit. Les Espagnols boivent peu à la îois., mais scmvent, et les tavemes sont trèscommîmes dans les rues de Madrid. Toutes se ressemellent Au dessous d'une vingtaine de pots accrochés au mur par leurs anses , vous apercevez un comptoir qui souvent cache deux on tsois peaux de bouc énormes qui , couchées par terre , contiennent le vino tinto de la Mancha^ et qui servent à remplir la mesure que la dame du lieu , ordiniÉirefliient grosse et vieille , vous apporte avec un sourire gracieux. Le soir une lampe de, cuivre, suspendue au plancher , éclaire avec ses quatre becs ce réduit cher aux buveurs. Dans le fond y un rideau ve^oussié élégamment vous découvre un autre lieu éclairé et garni de tables y ainsi que la première pièce ; c'est , je crois ,. ce qu'on peut appeler on cabinet particulier. La draperie tombe en cas de besom^ et quelquefois à travers le désordre de ses pUs , lorsque le vent l'éloigné un peu de la porte qu'elle voile , vous
LES RU£S DE MADBID. 5l
apercevez une mantille cbiffonnée , ou un bras bien rond et bien blanc qui s'avance vers le quartillo* entamé... L'Amour partout est frère de Baccbus f et Ton voit ,, malgré la légèreté du voîle àwA il se couvre dans les tavernes de Ma^ dnd , quHl est là , comme ailleurs , proche parent du Mystèce. Le soir, les tables se garnissent de consommateurs. La fumée des cigares s'élève, et fait disparaître le comptoir et sa divinité dans un nqage odorant La danse joint quelquefois Tivresse de ses pas , et de ses mouvemens plus que voluptueux , à l'ivresse qu'on trouve dans les pois et remplis et vidés. La guitare , les chants ' trainans qu'elle accompagne, les éclats de rire qui s'élèvent de tous les coins de la table, le bruit des castagnettes et des pieds des danseurs qui , à la fin de chaque couplet de la chanteuy ^ tombent et s'arrêtent avec une précision extraordinaire , se mêlent aux propos et au jurement expressif des buveurs... Ce mot , qui a une force toute particulière dans la bouche d'un Castillan, n'est point seulement consacré à la colère , il est
* Le nom de la mesyre qoe Ton sert dans les ta- Veraes.
aussi une exclamation d'amour, de plaisir et d'admiration.
Il y a des hommes du peuple qui , sans respect pour les oreilles chastes , le placent avec Tieaucoup d'originalitë à chaque phrase de leurs discours.
Tandis qu'on rit , qu'on jure et qu'on danse dans la tayeme , le café ( Botileria ) se retnplit de dames , de galans cavaliers qui reyiennent de la promenade. Les femmes du commun , que l'on distingue à leur mantiUe de soie , prennent ordi-^ nairement du lait glacé qu'on leur sert dans de grands verres , saupoudre de cannelle et accompagné de massepains ou de gaufres. Les glaces et les sorbets sont délicatement effleurés par des élégantes dont la poussière du Prado couvre encore le voile et la rose qui parent leurs cheveux ; et des jeunes gens à c6té d'elles vident une bou-r teille de bière dans un bol de tecre blanche où déjà l'on a versé un verre de limonade à la glace. Cette boisson est très-rafraichissante. On en boit beaucoup dans les cafés de Madrid. Us sont tous généralement propres et bien tenus ; il y en a d^e très-élégans , dans les environs des promenades , cpn rappellent ce que nous avons de mieux , dan^
ce genre, à Paris. Je n'y ai m d'extraordinaine qne la façon dont on y sert le café an lait. Ils vous apportent le tout mélange dans un verre , et c'est une mode qui n'a rien de bien séduisant. Avec nos remarques , nous yoici parvenus aif milieu de la rue de la Montera. Arrètons>nou$ devant cette église. Tous les édifices religieux ont à Madrid une entrée qui se ressemble à peu près. La porte, exbaussée de quelques marches, est chargée d'omemens d'un mauvais goût, parmi lesquels parait toujours la statue du saint invoqué. Deux tours carrées s'élèvent à une petite hauteur de chaque câté , et se terminent en dames. Leurs fenêtres ceintrées vous laissent aperceiiFoir deux cloches ; oncles met en mouvement en leur faisant faire la bascule , etleur son est trop peu éloigné du sol pour ne pas être vraiment étourdisr sant. Des mendians assiègent les degrés ; on vend , à la porte, de petites figures de saints ou des bonquets bénits , et sur une table , un plat de métal attend l'argent des^assans qui veulent faire prier pour les âmes du purgatoire. Près de là , on affiche les offices et le$ cérémonies du jour avec les noms du prédicateur et des musiciens que l'on y doit entendre n^ais tout le monde s'age-
Ii0mlle dans la rue au bruit d'une 'sonnette qm s'approche. Deux longues files d hommes sortent de rëgUse ; des flambeaux en main , ils pré^ cèdent le saint viatique que l'on porte à quelque 'malade. Suivons-le un instant des yeux! vous verrez la première voiture que le cortège rencontrera s'arrêter , et celui qu'elle menait en descendre , céder sa place au prêtre , et l'accompagner à pied jusqu'à ce qu'il soit rentré dans l'église.
Descendons à la place del Soi, C'est là le centre de la ville ; c'est là le point de ralliement pour tous ses babitans ; c'est l'endroit le plus vivant et le plus fréquenté de Madrid , surtout quand la chaleur ne s'est point encore fait sentir ou quand elle a cessé. On y vient lire les journaux; on s'y rassemble comme dans le jardin du Palais-Royal ; des groupes se forment autour des faiseurs de nouvelles ; les promeneurs les traversent pour se rendre au Prado , où les appelle peut-être 1 heure du rendez-vous. Les montagnards des environs , dans un coin de la place ^ appuyés sur leurs bâtons recourbés et enveloppés dans leur couverture rayée , parlent des affairés qui les ont conduits à la ville , ou regardent avec
L£S RUES D£ MA.J)aiDb
surprise le soldat frasçais qm passe^ bras dessus^ bras dessous , arec le soldat espagnol. Le son d'une guitare rëuaii toutes les femsies auloijff du jeune aveugle qui chante le roi captif et les douleurs de la patrie. Les politiques discutent et s'ë^ chauffent ; et le vendeur d'eau kh neige prom^ sur son dos son long pot de grès^ et ofire le rafraîchissement écononH<{tte aux orateurs al** tërés. ,
Le bâtimeàt -àt la p^te est le plus bel ornement de la place. Il étaût^ le jour de notre entrëe k Madrid , décore avec une élëgance rare; k portrait de Ferdinand paraissait au nuKen ^^dra* peries blanches et bleues qui se Jbiabnçaienft autour des nombreuses croisëes : la feule le saluait en passamt.
Ces draperifls de dtfërentès coidèars, dont ils ornent leurs maisons dans les fêtes , fdiiL bien , la nuft^ avec les illuminatîons ; chaque balcon supporte ftenx^flafmbeanx ; les maisons smit trës^ élevëes; chaque fenêtre a son balcon, et il est facile de se figurer la clarté et Veffèt qui résultent de ces illnmitiations générales.
Voici ii gawche la rué d' Akala ^ la pins belle
56 IiES RUES DE MAOHID.'
de Madrid pour la largeur et la beauté des bâtimens qu'on y rencontre. C'est dans cette rue que vous trouverez la douane royale , l'académie des' beaux-arts, et la façade de l'ancien palais du prince de la Paix. Elle aboutit au Prado , et une grande avenue d'arbres qui vous laissent aper* cevoir à droite les grilles du Retiro , et à gauche de belles casernes , la prolonge jusqu'à la porte d'Alcala. •
La Calle mayor conduit de la place du Soleil au palais du roi. Elle est ornée., dans un assez 4ong espace , d'arcades sous lesquelles on trouve des tailleurs dont les étalages rappellent les boutiques des galtties de bois du Palais-Royal de Paris. Vous passerez , en suivant cette rue , devant la maison de ville. On prétend qu'une tour t:arrée , en face , fat la prison de François I" : c'est une fausse assertion. François , captif, habita toujours le même palais que Charles. Ce palais a été détruit , et c'est sans ^oute l'orgueil national qui , pour sauver le souvenir de la destruction qu^il eût peut-être partagée avec les murs du Retiro , l'a transporté sur c^ bâtiment dont je parle... Sa construction moderne et son
LES aUES DE MADRID;» 5;
dir de jeunesse aimoBceiit que ce mensonge, pour être patriotique , n'en est pas moins maladroit. Une autre belle me monte de la porte tel Sol le long de la maison de la poste. L'imprimerie royale est à quelques pas de là. C'est de ce câtë qu'on tf onye presque tous les libraires de Madrid. Leurs boutiques , comme les livres qui y sont entassés , sont vieilles , poudreuses et sombres. Les livres espagnols sont très-chers , et la laideur du papier , la gaueherie de l'exécution typograpbique sont bien loin de faire passer sur leur prix. A l'exception d'un Don Quichotte que fit imprimer l'académie , je n'ai rien vu de supportable dans ce genre. Leurs brochures politiques ,^ et ils en avaient beaucoup sous )e règne de la constitution , ' sont d'un aspect repoussant : on dirait de ces plantes vénéneuses que la nature n'a permises qu'avec la livrée de la mort et de la destruction ; et cependant la presse libérale de France leur fournissait des modèles pour habiller plus gracieusement le poison. Nous avons vu des librairies et des cabinets de lecture que garnissaient les meneurs de Paris. Je les comparais à des greniers où l'on dépose les bons grains dont on espère
une récolte abondante. C'était le camp où ye3laient ces sapeurs que l'on envoie devant ponr battre* le pays , et ouvrir nn chemin aux révolutionnaires. Les infamies plaisantes s'entassaient à c6té des infamies ennuyeuses ; les blasphèmes religieux à cAté des blasphèmes politiques. Il y en avait pour tous les goAts. Le Compère Ma^' /i»f s'élevait sur M. Bignon ; M. Jay était écnsé par Yolney ; derrière Voltaire on apercevait à peine M. Guizot ; M. Benjamin roulait sons les tables , et M. de Pradt s'éclipsait masqué par la Folie espagnole , ou le Citafeur de M. Pigault- Lebrun^
C'est là que venaient s'inspirer les orateurs de la Fontana di oro. CtMt tabagie fameuse est à côté de la place del Sol. Elle est solitaire à présent. Les forfanteries des libérales^ et leurs mations , et leurs menaces , ont disparu pour tou" jours avec la fumée du punch et du tabacqui les alimentaient. Quand on a vu de près cette révolution d'Espagne , on est pris d'une pitié et d'un mépris dont on donne bien part à ceux qm voudraient composer avec elle. La nullité des figures ridicules qui se mouvaient sur ces tréteaux po-
I^lft BUES BE MADRID. Sç)
litiques est kmiaghiable. Si le sommril des rms ayait laisse ce pitoyable ouvrage se consolider , ces pygmëes ouvriers se seraient pourtant agrandis ^ on plulAt engraissés avec le titre d^bérotqne qu'on leur donnait dëji chez nous ; et pourtant dans vingt ans l'on aurait parlé, à tout propos , des intérêts moraux créés par cette bande démoralisée... ! Que seraient aussi devenus , je vous le demande « les premiers artisans de notre révolution y si les rms de l'Europe , au lieu de s'épouvanter séparément de l'airain de leur front , avaient bien voulu regarder ensemble l'argile de leurs pieds... ?^Et cependant , soyons de bonne foi, les révolutionnaires, en France, ont déployé une audace , une énergie dont les factieux d'Espagne n'ont jamais approcbé. C'est quand un fleuve est remué jusqu'au sable par une violente temjpéte , que ses flots sont à redouter ; c'est alors qu'il entraîne et détruit tout sur son passage ; mais avec une pluie d'une béure , le fond reste calme , le dessus a quelques vagues qui s'arrêtent pour rien , l'eau est plus sale , et c'est tout. Le sable ici n'a pas été remué. Si le peuple, en France, a donné sa démission, il n'a pas voulu d'emploi en Espagne , et il refuse assez
6o LES RD£S B£ MADRID,
verlnseit gcIim que des compliiw nnlaAreitfi fuit vme it Ivivibk,
EUstmB-eB là de Botre punnade; cir vous ntit n à pen piis^esl ce rpw l'on ¥(hI tau tes «vtns 7vn de Madrid.
hU SOLISES. 6l
N** VIL — lo/uiUei i823t
Doux et qvdqoefois çsnd estle êowraàs 4t la patrie absente ! Coimaisses-yoïv ce qu'i)s B<HBr ment le mal du pays? C'est mie maladie, ses^ blable à ces mélancolies d'antomoe ai^xquettes le poitrinaire se ÏTre avec tant d'abandcm^tj^poir gu'il sa<he (p^'e^es le feront monpr. C'est on songe cgntîiiuel.di^ vents » des fQcÂt^ ^ d^.montagpes ipie Ton entçB^t , ^pie Von adniira autour de son berceau ; ce sont des ^essaillemens. .involontaires en écoutant « dans la nuit, la voix du
Gît LES EGLISES.
chien qui n'est plus celui de la demeure paterndle, ou, auteur des ¥olMs^ la brise qui n'a pas balancé les peupliers de sa prairie !
Pauyre étranger! si tu souffres aux lieux oè l'on prie comme ont prié tes pères , c'eiSt au temple qui écoute les mém^ xwsa. à te rendre ta famille, ta patrie, et à changer l'amertume de leurs souvenirs en une ineffable douceur! Entends-tu cette cloche ? elle sonne comme celle de ton village, elle soupire les mêmes douleurs , elle
chante les mêmes allégresses Quand tombent
les feuilles , elle célèbre aussi les morts que tu pleures ! Pénètre sous ces voûtes , regarde cette
croix, ce tabernacle ^dis, es-tu étranger?
Voici la sainte que ta mère t'apprit à prier; voici les sacrées fontaines qui augmentent le nombre de
tes frères Ecoute! comme dans l'église où
s*ageilouillaient tes aïeux , c'est l'orgue q,ui soupire , c'est le vieux prêtre qui prie. Ces accens te sdnt connus , cette langue est aussi la tienne ; ton père s'en servit pour te bénir. Ecoute ! Ton va te dire que tous nous sommes éloignés de notre patrie; que le tems de l'exil est court, et que la religion seule peut charmer ses ennuis !
Auriez-vous bonne <qpfaiion d'un musulman ,
qui , loin de sa patrie , entrerait sans attendrissement dans une mosquëe? Et n'est-ce 'autre chose qu'une simple curiosité , ce mouvement qui d'abord vous fait porter vos pas vers l'église en arrivant dans une ville étrangère ? Visitez un temple protestant , une synagogue , et vous me direz si vous éprouvez cette satisfaction, cette consolation involontaire que vous trouvez à l'aspect des autels qui sont aussi ceux de votre patrie.
Les églises ici sont nombreuses. Parmi' elles on remarque Sainte-Elisabetb , Saint-Pascal, Saint-Isidore, Saint-François de Sales, Saint- Martin et celle dite de Las Salesas. Toutes se ressemblent à peu près. Si on les compare aux constructions gothiques, elles sont plus larges que longues. Leurs voûtes sont élevées , et les lanternes de leurs coupoles sont élégantes. Je n'y ai jamais vu de colonnes. L'autel touche au fond , et s'élève entouré de grands omemens dorés qui occupent toute cette partie du temple. Les fenêtres hautes , garnies de rideaux épais , tiennent toute la partie basse dans une grande obscurité ; la lumière s'échappe du milieu de l'édifice, tombe parles jours delà coupole, et fait briller d'une manière pittoresque les riches omemens entassés autour du maître-autel.
64 LES ECLUSES.
Les chapelles sont des enfoncemens peu profonds pratiqués à droite et à gauche sur les grands côtés ; elles communiquent entre elles par une suite d'ouvertures basses et vaùtées. Une lampe dissipe avec peine leur obscurité ; à sa lueur inégale , TOUS apercevez la statue coloriée du saint invoqué, ou quelque grand tableau^ chef-d'œuvre peut-être inconnu de Murillo ou de Ribalta. Un Espagnol, debout dans son manteau, se tient immobile dans une encoignure sombre ; une femme^agenouillée et couverte de ses longs voiles noirs, frappe sa poitrine près d'une-pierre sépulcrale. La robe blanche du moine passe et brille dans l'ombre Lent et silencieux, il va se prosterner devant quelque relique vénérée , tandis qu'à la porte extérieure le sacristain agite sa sonnette, et demande an passant des prières pour les âmes du purgatoire.
Il n'y a point de chaises dans les églises d'Espagne. Des bancs sont placés le long des murs pour les hommes ; les femmes restent agenouillées ou assises par terre , à la manière orientale ^ sur des nattes qui couvrent les pavés du temple* II est évident que cet usage leur vient des Maures.
On ne trouve pas de vieilles églises à Madrid. Elles sont toutes riches de dorures et de nouveau-
tes ; mais elles sont pauvres en poésie^ qu'on me passe cette expressicm sinsëe anjourd^hni, mais qu'il est impossible , je crois , de mieux employer que dans la situation {)rësente. On est ébloui en entrant sous leurs voûtes élégantes ; mais on ne frémit pas comme sous les arceaux des vieilles
cathédrales Comme dans leur enceinte, il n'y
a rien là qui sente la poudre des siècles écroulés ; ces murs sont d'hier, ils sont chargés d'omemeiîs; on les regarde; on les admire quelquefois; quelquefois, c'est le mot; car ils sont presque toujours de mauvais goût; mais devant eux l'imagination se taif , elle qui se réveille au bout d'un champ, en face de la pierre verte d« mousse , débris de quelque moutier voisin , dont elle conserve encore la croix ouFinsctiption gothique!
La capitale a , de ce côté , beaucoup à envier aux autres villes de r£spagne« 11 y aurait malheur, en effet , si cette terre des vieux thrétiens n'avait pas conservé quelques-unes de leurs premières basiliques. Nous en avons trouvé toutes retentissantes encore de leurs acjions de grâces , quand ils revenaient consacrer à Dieu leurs épées^, rouges du sang des infidèles. Jusqu'à présent , respectées par les hommes, ces églises ont co^
serve toutes leurs beautés primitives. Des sculptures gothiques ornent encore , sans muiilatioiis , Tenceinte du chœur. Le chœur a gardé pour pu'pitres ses aigles aux ailes déployées , ses lampes et ses stalles em bois curieusement sculpté ; la nef est encore pavée de larges pierres avec leurs contrastes d'armoiries et de morts. Â la clarté inégale et coloriée qui s'échappe à travers les vitreaux des ogives , on aperçoit encore de vieux étendards verts embellis ducroissant, et suspendus autour ide Tautel du protecteur des Espagnes. Dans les enfoncemens de sa chapelle , nous avons touché , à Ségovie , les tombes de quelques hommes d'armes de CastiUe ou de Navarre. Ces vieux compagnons de Pékge ou du Cid , à goioux fvhs de leur longue épée et de leur haubert fermé , semblent veiller à la garde de ces nobles trophées. Dans quelques villes, les églises sont d'aiH ciemies mosquées. Â Cordoue , en 793 , les captifs chrétiens bâtissaient le temple que le superbe Hiscem consacra au prophète, O! quel poète, retrouvant la harpe qui p}eura la captivité de Sion , nous dira les douleurs dessold^fts de Jésus-Christ, en dressant des autels au Dieu des vainqueurs ! Sans doute de célestes visions ranimaient leur
LES SGLISES. 67
eourage abattu. Ce guerrier, yétu d'armes blanches , qui se montrait devant les phalanges chrétiennes quand elles marchaient à l'oppresseur en criant : Saint- Jacques et Espagne ! leur apparaissait sans doute chassant l'idolâtrie de ces parvis consolés. Sans doute , alors , une voix d'en haut leur criait : <c Le règne de l'impie est passager, et vous travaillez pour la gloire du Seigneur ! »
Allez dans l'antichambre du prince pour écrire l'histoire de tel peuple ; à la Bqurse, si vous voulez faire connaître tel autre peuple 3 mais si vous vous occupez de l'Espagnol, ne vous éloignez pas de l'église. Toutes ses traditions , tous ses souve-^ nirs reposent auprès de la croix. Libératrice sous la tente de Pelage , victorieuse sur le bouclier du Cid et de Gonzalve , aventureuse sur le vaisseau de Colomb et de Cortès, sublime dans les mains de Las-Casas , triomphante sur le diadème de Charles-Quint , héroïque sur l'étendard de ses moines-soldats , elle ne s'est élevée que pour la Uberté , la gloire , la consolation de ce peuple religieux.
D'autres souvenirs -de délivrance planeront bientôt autour d'elle. Las de punir ou d'éprouver, celm qu'elle porta pour le salut du monde bri^
sera les chaînes de ce captif pour qui prie toute TEspagne L.i.... Egarés dans Madrid un soir que nous avions porté nos pas du côté du palais , et que nous revenions attristés parce que le roi n'y était plus , nous passâmes dans une rue obscure où l'on n'entendait ni le pas des mules , ni le murmure des guitares. Un édifice éclairé se présenta; il en sortit une musique religieuse. Nous entrâmes. 11 y avait beaucoup de monde. Des hommes , des femmes du peuple , des gens bien mis , des habitans de la campagne , des militaires , s'y pressaient : on priait pour le roi. On remarquait dans le choeur un religieux à la robe brune , aux pieds nus, à la barbe en désordre. Quand il s'agenouillait , le sabre quHl portait retentissait en tombant sur le marbre du sanctuaire , et l'on disait tout bas : le Trappôste est là ! Il nous serait difficile de rendre notre émotion à l'aspect de cette scène imposante. La disposition de notre esprit en entrant dans le temple , ces chants , cette clarté religieuse , tout ce peuple en prières , ce moine inspiré , ces guerriers prosternés , tout était fait pour remuer vivement un soldat royaliste* Joignez à tout cela ces idées de famiUe et de patrie , si ' fortement rappelées p^r les cérémonies religieu-
ses , et je ne- sais qael souvenir d« ces Vendéens qui priaient ans^ à c{ktë de leurs armes pour un pauvre orphetm dans les fers , et vous croirez facilement aux larmes qui mouillèrent nos yeux , quand l'antique prière pour le rui s'éleva vers les
Toutes, oiï se balançaient des nuages d'encens
Français , nous joignîmes alors , dans le fond de notre cceur, à nos vœux pour le monarque captîf> - nos prières pour |e monarqoe libërateur.
70 LE COMBAT DE TAtJHEAUX.
N° VIII. — i5 août 1823.