‹ Madrid, ou, Observations sur les moeurs et usages des Espagnols au commencement du XIXe siècle, faisant suite à la Collection des moeurs françaises, anglaises, italiennes, etcChapitre 20 sur 53 · N° XVIII · texte numérisé non relu

N° XVIII

Es una fiera génie la de Espana , Que quando a pechos una empresa tomay Los tiembie el mar, la muerte îos estrana. Diga Numancia^ que le cuesta a Roma.

La nation espagnole est 6ère. Lorsqu'elle a résolu une grande entreprise , la mer tremble devant elle, la mort fuit , et Numance peut dire ce qu'elle a coûté à Rome.

Lope ds "Vbga , Jérusalem conquistada .

Grenade a ouvert ses portes *. Boaldil a remis leurs clés aux mains des vengeurs de la foi. L'étendard de la croix , l'étendard de Saint- Jacques flottent avec celui de la Castille sur la tour principale. « Saint-Jacques! Espagne! Castille pour les rois Ferdinand et Isabelle ! ! » Entendezvous ces cris? ils parviennent jusqu'au fond des jardins du Généralif. Sous ses vieux myrtes, sous ses cyprès immenses, les filles et les femmes du

f 2 janvier 1492-

roi pleurent en les écoutant. « Il nous faudra donc quitter, disent-elles, les eaux jaillissantes, les doux zéphyrs , les fleurs , les jolies fleurs de la maison d'Amour *. »

Les vainqueurs sont entrés dans Y Alhambra **. Le roi , détrôné , l'a quitté en saluant de loin les époux triomphans... et il pleure maintenant sur le coteau voisin. « O Seigneur! ô dieu des batailles! » s'est-il écrié en se retournant pour voir encore une fois les dômes et la cime des beaux arbres de ses palais abandonnés pour toujours... Et sa mère lui a dit avec un amer sourire : Bien: pleurez en femme la perte d'une couronne que vous naçez pas su défendre en homme el en roi /

« Oh! qui te rendra , roi fugitif et déshonoré, qui te rendra les délices du palais de l' Alhambra, alors que les filles , les belles filles de Grenade erraient dans des danses voluptueuses autour de ses mille colonnes d'albâtre? Couché sur les carreaux de pourpre entassés sur les pavés d'une faïence brillante , enivré des parfums du jasmin , du myrte et des orangers , aux doux sons des

* Géne'ralif veut dire maison d'amour.

** Quatre jours après la remise des cle's de la ville.

*** Historique,

LES M AUB ES. i - 5

théorbes , des cistres et des hautbois , tu les voyais fuir, revenir, disparaître dans de vagues et magiques vapeurs , sous Fondée odorante qui vole autour des cascades et des fontaines d'eau de senteur , ou dans les nuages embaumés qui sillonnent ça et là des vases de jaspe et des cassolettes d'or... Tu les comparais alors aux songes, aux doux songes de l'amant qui s'est endormi en disant : C'est demain! des songes! oui, le.réveil est arrivé... et maintenant vous pleurez en femme la perte d'une couronne que vous n'avez pas su défendre en homme et en roi! »

Les tiers Espagnols ont secoué la poussière de leurs armures de fer dans ces lieux enchantés. Gonzalve , d'un pied dédaigneux , foule leurs riches tapis que déchirent ses éperons sonnans ; la sage Isabelle , son époux détournent leurs regards sévères de ces asiles d'amour et de volupté ; mais plus d'un jeune guerrier , à leur suite, a tressailli involontairement à l'aspect de ces réduits solitaires aux demi-jours caressans , aux lits de repos couverts d'étoffes d'or et d'argent... Quelque jeune odalisque endormie leur donna cette douce pression qui les affaisse encore ; ces roses effeuillées, dont leurs coussins

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sont encore jonchés , ont passé dans ses doigts f sont peut-être tombées de son sein... ! une émotion inconnue fait battre leur cœur sous la croix de la cuirasse ; ils relèvent leur heaume , et sentent avec délices les doux zéphyrs que l'art appelle dans ces beaux lieux *, glisse sur leurs fronts qu'ont noircis le soleil et la poussière des combats.

Bientôt ce sentiment dont ils s'étonnent a fui loin d'eux. Ils ont retrouvé leur zèle de chrétiens, leur orgueil d'Espagnols devant les peintures dont une main savante a recouvert les murs d'une vaste galerie dont les fenêtres ceintrées laissent apercevoir les bords enchantés du Daro et du Xeuil. Ces peintures sont consacrées à la gloire des Maures d'Espagne , et les soldats d'Isabelle et de Ferdinand ont rougi de colère en les parcourant des yeux ; car souvent , dans ces représentations , l'étendard du croissant flotte , triomphant , sur les débris de la croix.

O rives de la Guadalette! le pinceau avait

* « Des courans d'air qu'on a dirigés avec beaucoup d'art , Tiennent renouveler, à chaque instant , la délicieuse fraîcheur qu'on respire dans cet édifice. »

Duper ro>-, Voyage d'Espagne.

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d'abord retracé les scènes de carnage qui effrayèrent vos flots , quand Rodrigue se vit arracher le trône et la vie...! c'est en vain que, sur son char d'ivoire , il anime par ses exploits ses soldats au combat...! il va tomber! Tarif est vainqueur, et l'Espagne est soumise* !

Le peintre n'avait point oublié l'humanité , la modération des triomphateurs : dans un second tableau , il les représentait laissant aux cités soumises en peu de mois , leur dieu , leurs lois , et ne leur demandant que les tributs qu'ils payaient à leur maître.

Voici la reine Egilone qui , déjà oublieuse de ses premiers sermens et du malheureux Rodrigue, essaie le bandeau de reine sous ses voiles de veuve. Nouvelle Andromaque, elle a séduit son vainqueur. Abdélasis la conduit à l'autel , et dans la foule de ses Arabes qui l'accompagnent , brillent déjà les poignards qui doivent , dans la mosquée , l'immoler au ressentiment de l'implacable Valid.

Cette autre femme, si belle dans ses larmes, et qu'Abdérame, sur les débris de Cerdana, livre aux ambassadeurs qu'il envoie au calife , est la

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fille du duc d'Aquitaine. Eudes, qui favorisait les projets ambitieux de Munuh, gouverneur de la Catalogne , lui donna la main de la belle Numérance- La victoire d'Abdérame a déjoué l'espérance de cette union, et le Maure envoie à Damas la tête du traître , et sa veuve, qui doit, comme Egîlone , donner des lois à son maître *8

Le seul des Omniades échappé aux fureurs d'Abdalla, un autre Àbdérame, a passé d'Afrique en Espagne , où l'appelaient les partisans de sa famille. En vain , au nom des Abassides, Joseph tenta de lui résister... Abdérame est vainqueur ; il arrache l'Espagne aux persécuteurs de sa famille. Il était représenté s'asseyant sur le trône qu'il éleva au milieu de Cordoue embellie par ses soins **.

« II s'éleva alors une nouvelle monarchie redoutable aux (hre'tiens D'un autre côte' les forces des

Sarrasins en étaient beaucoup diminuées , car outre que ceux qui restaient en Espagne se privaient, par leurrébel'ion, des secours de ceux d'Afrique et d'Asie, plusieurs d'entre eux, suivant l'exemple d'Abdérame, avaient érigé leurs gouvernemens eu autant de principautés séparées. Ainsi l'Espagne sarrasine s'affaiblit en *e divisant » Mariai? A.

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Haccham ou Hiscem, non loin de là , terminait la grande mosquée commencée par Abdérame. Le peintre s'était étudié à retracer les richesses de ce temple magnifique... On le voyait avec ses vingt-neuf nefs, ses trois cents colonnes d'albâtre, de jaspe et de marbre, ses vingtquatre portes de bronze couvertes de sculptures d'or, et ses quatre mille sept cents lampes.

Un autre tableau rappelait la magnificence, la douceur, la galanterie d' Abdérame IL Cette jolie esclave qui effeuille d'un air boudeur les roses de ce vase d'albâtre , a juré de voir murer la porte de son appartement plutôt que de l'ouvrir au calife... Malgré son air fâché, on devine que son ressentiment ne sera pas de longue durée , car sa porte entr'ouverte laisse apercevoir le mur de pièces d'argent qu'on élève devant par les ordres de son maître, et un eunuque noir lui crie en riant qu' Abdérame a promis de ne franchir cette barrière que lorsqu'elle voudra la démolir à son profit.

Une longue suite de peintures était consacrée au règne glorieux de l'émir Al-Mumenim ( prince des vrais croyans) , Abdérame III. Ses victoires, la magnificence de la ville et du palais qu'il fit

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construire pour Zehra , son esclave favorite i le luxe merveilleux qu'il déploya pour recevoir les ambassadeurs de l'empereur grec, Constantin IX, la protection qu'il accorda aux sciences, aux Muses et aux beaux-arts, étaient dignement rappelés dans cet endroit. Ces tableaux semblaient annoncer que pour ce prince la vie n'avait été qu'une longue suite de jours de gloire et de bonheur, et cependant le dernier le représentait triste, rêveur... Assis dans ses jardins, au pied d'une fontaine , il semblait écouter le bruit de sa source qui alimentait sa rêverie, et regarder sa fuite rapide qui lui rappelait la fuite rapide du tems. On lisait sur le marbre ces mots qu'il y avait gravés : « Cinquante ans se sont écoulés » depuis que je suis calife. Richesses, honneurs, » plaisirs, j'ai joui de tout, j'ai tout épuisé. Les » rois , mes rivaux , m'estiment , me redoutent » et m'envient. Tout ce que les hommes désirent » m'a été prodigué par le ciel. Dans ce long es- » pace d'apparente félicité, j'ai calculé le nom- » bre de jours où je me suis trouvé heureux : ce » nombre se monte à quatorze... Mortels , ap- » préciez la grandeur, le monde et la vie! » Plus loin , c'était le trait de justice d'Hak-

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kam II , son fils *. Le sac rempli de terre prise dans le champ usurpé était aux pieds d'Hakkam : le calife l'avait trouvé trop lourd pour le porter. Le bon cadi le lui montrait^ et Ton croyait l'entendre dire : « O commandeur des croyans! le sac que tu trouves si lourd ne contient pourtant qu'une petite parcelle du champ que tu as usurpé ; comment soutiendras-tu le poids de ce champ , quand , chargé de cette iniquité , tu paraîtras devant le grand juge? »

Les Espagnols ne regardèrent qu'avec honte et douleur les tableaux suivans : le turban vert d'Almanzor et son formidable cimeterre brillent sur les remparis soumis de Barcelone et de Léon. Gonzalve, avec un cri de rager frappe et crève de son gantelet de fer la toile sur laquelle on avait peint l'entrée à Cordoue du fier Sarrasin entouré des dépouilles de l'église de Compostelle r qu'il détruisit **.

La noble Isabelle sourit à cet emportement d'un zèle religieux. « Grand capitaine, dit-elle au Castillan , votre épée nous vengea plus sûrement que votre gantelet des injures des infidèles ; mais puisqu'ils ont retracé la suite des hauts faits de

leur Aïmanzor, devaient-ils oublier la plaine de Calatagnazor et Medina-Cœli, qui en furent le terme et le tombeau * ?

» Et maintenant , ajoute la reine en montrant les autres tableaux , le cimeterre du Sarrasin n'a plus fourni beaucoup de sujets aux peintres de leurs victoires. Cependant alors le glaive des princes chrétiens ne connaissait plus le sang des étrangers ; il ne faisait plus couler que celui des chrétiens. Ils se déchiraient et usaient dans des guerres honteuses les armes qui , réunies, pouvaient alors rétablir l'indépendance de la patrie. .. Ils font plus ; ils recherchent l'alliance des infidèles, et prennent part dans leurs querelles ; car , frappés du même vertige que les chrétiens, et oubliant leurs premiers , leurs seuls ennemis , les Maures aussi combattent entre eux, et là discorde sauve ainsi la croix que la discorde fait chanceler.

» Mais cette croix se relève radieuse sur les drapeaux d'Alphonse. Ils appellent de toutes les parties de l'Europe des chrétiens avides de gloire pour eux et pour leur dieu... Au rendez-vous,

* Vaincu auprès de Calatagnazor, petite ville sur les frontières de Castille et de Le'on , AJmanzor se sauva a Medina-Cœli , où il se laissa mourir de faim.

LES MAURES, i83 les fleurs de lis ne manquèrent point sur les écus, ni les panaches blancs aux morions , car de ces braves qui couraient où l'on défendait l'opprimé, et où l'on redressait les torts, le plus grand nombre vint de France... Aussi la croix triompha encore , et Tolède fut soumise *.

» Saisissez vos pinceaux, habiles peintres de Cordoue et de Grenade! voilà celui qui vous donnera de beaux sujets pour exercer leur orgueil national... Le voilà... il s'élève, il grandit... Le Cid! peignez; oh! peignez les fêtes, les fêtes somptueuses des palais de Grenade et de Cor-

* io85. On lit dans l'histoire de Mariana , que « les » Français se rendirent auprès d'Alphonse , en plus » grand nombre que les au+res. Le voisinage de la » France et de l'Espagne , et leur inclination guerrière ? ;> les avaient attirés jusqu'à Tolède. Us rendirent dans » cette guerre, et dans les autres qu'on eut à soutenir » contre les Maures, des services si considérables à » l'Espagne, que les rois accordèrent de grands privi- » le'ges pour eux et pour leurs descendans. C'est , selpn >» toute apparence , la raison pour laquelle on appelle » communément, en espagnol , francs , les soldats et les » gentilshommes qui ne paient point d'impôt , comme » en font foi les anciens monumens, et les titres d'irn- » munîtes qui furent alors accordées aux habîtans de » Tolède. » ( Liv. ix. )

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doue! mais cachez le deuil qu'étend sur le front

de vos maîtres l'épée de Rodrigue! déguisez le

trouble mortel qui les suit au milieu de leurs

fêtes, car de loin ils entendent encore, contre

les portes de leurs cités, la hache d'armes de

Rodrigue...!

» Sarragosse tombe, et ce sont encore des Français qui poussent le cri de victoire*.,. Le Portugal s'élève , et couronne Alphonse qui arracha Lisbonne au croissant. L'astre fatal pâlit , il va tomber dans le puits de l'abîme... ; l'abîme qui se réjouit de ses malignes influences , ou le ciel , qui nous réservait l'honneur de lui porter les derniers coups, prolonge sa languissante existence..., et ce sont encore les querelles des princes chrétiens qui le sauvent.

» Mais ils se réunissent au bruit du danger commun. L'Afrique vient encore de vomir sur notre malheureuse terre une armée innombrable comme celle qu'y conduisit la trahison du comte Julien. Alphonse sera plus heureux que Rodrigue, et la bataille de Tolosa va venger sa patrie

* Guerre du Portugal avec le royaume d'Aragon. (1118) Ligue de Y Aragon et de la Castiile contre h

Navarrç,

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de l'affront qui lui fut fait dans les champs de Xérès. Quel peintre vous conservera aussi le souvenir de cette grande journée? quel peintre conduira nos regards dans cette affreuse mêlée d'où va sortir le sort de l'Espagne? Qui nous montrera le pontife s'élançant au milieu des lances J des épées, en élevant la croix, enseigne d'espérance et de salut que l'armée a choisie... ? Rois, prêtres, soldats suivent ce signe par lequel on triomphe... Alphonse frappe déjà de sa hache les chaînes de fer qui lient la palissade dont s'est entouré Mahomet... Placé sur une colline, il • tient FAlcoran d'une main, le glaive de l'autre, et parle encore de victoire à ses soldats... ; promesse menteuse comme le trône qui l'appuie! ils ont lâché pied ; la déroute devient générale , et l'ange de la victoire , aux ailes déployées , offre de nobles palmes aux vainqueurs des Africains, Cette France, si ambitieuse de lauriers, que partout où l'on en distribue elle vient dire : Me voilà! était encore au partage , et en emporta sa glorieuse part *.

* 1211. Cette bataillede Toîosa a fourni à M. Horace Yernet le sujet d'un tableau remarquable , exposé au Salon de 182a.

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» Cette défaite est suivie pour eux de défaites plus cruelles encore. Ferdinand , qui sut joindre à sa couronne de roi le laurier du héros et l'auréole des saints , s'arme lui-même chevalier * ; elle sera fatale à l'infidèle cette épée qu'il prend sur l'autel où son nom un jour sera invoqué. Au milieu du bruit de ses victoires, l'église de Tolède s'élève embellie des dépouilles qu'il consacre au Seigneur** ; et tandis que ie roi d'Aragon arbore la croix sur les murs de Valence, le saint, l'héroïque Ferdinand crie : Castille et saint Jacques ! sur les remparts de Cordoue... Il retrouve dans son temple maudit les objets sacrés qu'Almanzor • avait dérobés à l'église de Compostelle , et les Sarrasins , enchaînés , les reportent à l'autel du " protecteur de l'Espagne

» Séville, Grenade, Murcie, le royaume des Algarves sont encore au pouvoir des musulmans. Saint Ferdinand leur enlève Séville et dans

cesiége, Mahomet- Âlhamar, quifonda leroyaume de Grenade , vient , humble tributaire , joindre ses drapeaux humiliés et surpris aux bannières des chrétiens. Alphonse range Murcie Sous ses

lois *. La révolte d'un fils l'arrête dans ses projets contre les infidèles... Malheureux roi qui fut forcé d'avoir recours à ces ennemis dont il méditait l'entière expulsion**!

» Deux siècles s'écoulent, et le croissant n'a point encore disparu d'Espagne. Toujours divisés , toujours occupés dans les querelles de leurs maîtres, les Espagnols semblent renoncer à cette héroïque résolution qui coûta tant de sang à leurs pères. Alphonse le vengeur est le seul des rois qui se succèdent, dans ce long espace de tems, à faire un noble usage de sa vaillante épée. Il est salué dans les plaines de la Salado du titre de libérateur de l'Espagne , et ajoute aux noms de Tesurs et de Tolosa un nom que maintenant les infidèles n'entendent point sans rougir.

» La voix qui dit aux flots : Vous n'irez pas plus loin ! s'est sans doute fait entendre aux Maures renfermés dans Grenade, car ils ne songèrent point à profiter des malheurs, des crimes, des giUrres qui vinrent fondre sur notre malheureuse patrie : partagée en quatre royaumes, elle souffrait alors tous les maux que la tyrannie peut

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faire peser sur une nation * ; mais Dieu , qui punissait l'Espagne , ne voulait point la perdre : ceux qui alors, plus que jamais, pouvaient réussir dans leur projet de son entier envahissement , passèrent le tems de son deuil et de sa faiblesse dans un long et pacifique sommeil ; et , chose étrange! leurs discordes signalent le retour de sa paix et de sa force !

» Jean II apprend aux Castillans la route de Grenade ébranlée par les révolutions , et sous Mulei-Hassem s'élève le dernier éclat du flambeau prêt à s'éteindre. Le jour de la vengeance s'est levé : la Castille et F Aragon sont unis pour ne plus se séparer, et c'e&t nous, rois catholiques , car c'est là notre plus beau nom , qui sommes chargés par le Très-Haut de diriger contre Grenade son souffle exterminateur- 11 a parlé... elle est tombée! et nous crions devant ces vaines représentations d'une gloire qui trop

* Toute l'Espagne chrétienne était alors paAgée en quatre royaumes, et gouvernée par les quatre plus médians hommes de l'Europe. Pierre-Ie-Cruel était le fléau de la Castille, comme Pierre IV l'était de V Aragon ; Pierre-le- Justicier régnait en Portugal : la Navarre était à Char!es-le- Mauvais

long-tems l'offensa : « Gloire à Dieu! c'est lui qui nous a donné la victoire! »

» Ainsi parle la noble Isabelle , et les échos de la ville conquise portent jusqu'au roi détrôné les mots que l'armée répète avec sa reine : « Gloire à Dieu! c'est lui qui nous a donné la victoire! »

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N° xix. — 6 octobre 1828.

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Nous valons mieux que ces écrivains naturels qui parlent comme le commun des hommes Je ne sais pas pourquoi il y a tant d'honnêtes gens qui !es estiment. Cela était fort bon à Athènes ou à Rome, où tout le monde e'tait confondu, et c'est pourquoi Socraie dit à Alcibiade que le peuple est un excellent maître de langue ; mais à Madrid, nous avons un bon el un mauvais usage, et nous nous exprimons autrement que les bourgeois.

Lesagk, Gil- Blas.

Je ne sais trop comment j'ai fait la connaissance de Chérubin Tonto, un banquier de Bilbao, depuis quelque tems établi à Madrid. C'est un gros homme, fou de l'esprit. Il n'y a que les choses qui vous manquent dont on soit si curieux : le banquier en question le ferait croire à qui connaît l'esprit qu'il recherche. Ce n'est point celui qui

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arrive tout naturellement , sans étiquette et sans se faire annoncer; le sien, ou, pour mieux dire, celui de ses convives, y fait plus de façon. Il risquerait apparemment de passer sans être aperçu , et , comme ces n&bles provinciaux qui , dans une grande ville, veulent faire sensation, il se fait précéder d un gare ambitieux , et se couvre d'ajustemens si ridicules et si prétentieux , que, quoique applaudi , il ressemble furieusement , en dessous , à la sottise.

Je pris ma part d'un repas, chez ce banquier, qui réunit chez lui toutes les semaines quelquesuns de ces beaux-esprits dont il est idolâtre. J'écoutai beaucoup , je parlai peu , et je crois que n'ayant point payé mon diner avec la monnaie qui a cours dans cette maison , il faudra me contenter d'une seule séance pour tracer quelques traits de ceux que j'y ai vus... Comme tout ce qui paraît dans ma galerie, ce ne sera qu'un croquis , mais du moins il ne manquera pas de vérité.

On est frappé d'un singulier mélange en entrant dans la maison du banquier. C'est un amalgame sans grâce , des usages espagnols et des modes françaises. La madone de rigueur fait un singulier effet , entourée de lithographies libé-

raies, et les rideaux , drapés comme à Paris, tombent de chaque côté de la fenêtre, sur des murs blancs qui semblent tout honteux de leur nudité, à côté de ce luxe exotique. Le dîner se ressentait de cette singulière manie* Tes mets qui se rapprochaient de notre cuisine étaient gâtés par les ingrédiens que les Espagnols prodiguent à leurs sauces,' et les plats nationaux étaient plus détestables encore avec leurs corrections et leurs augmentations à la française. « Allons, me dis-je tout bas en éloignant des garbùuses entassés autour d'une poule au pot , je m'aperçois que dans la cuisine, comme au salon, comme au théâtre, comme dans les hôtels ministériels , on ne peut que gagner à rester ce que Ton est. »

Le fard qui nous vient de l'étranger n'est qu'un enlaidissement bien cher ; c'est un bonheur encore quand il ne nous rend que ridicules. Il n'y a point de figures à qui il puisse plus mal aller que les figures espagnoles. Ce peuple est fait pour rester lui-même : c'est un original qui a son mérite ; pourquoi troquerait-il ce rôle pour celui d'une maussade copie? C'est le Français, surtout, dont l'imitation lui sied le moins... vous entendez que je parle'du Français avec la physio-

UN DINER DE BEAUX-ESPRITS. 190 îiomie que Ton est convenu de lui donner . et de lui conserver, justement ou non ; du Français ne parlant que par équivoques, ne pensant que par distraction, n écrivant que par épigrammes ; n'agissant que par étourderie, sacrifiant le bon sens à l'esprit, et l'esprit et le bon sens à la futilité, et ne se montrant fixe et immobile que dans son goût pour la mobilité. Prendre Le contraire de chacune de ces qualités ou de ces défauts, comme on voudra , serait donner une idée de l'Espagnol , et vous jugez quelles grimaces de contrainte doivent laisser échapper sa lenteur noble et sa gravité séculaire dans l'imitation de nos pirouettes bouffonnes et de notre papillotage d une minute, Leur langue pompeuse etfière, comme les triomphes qu'elle célébra en naissant , se déplaît aux propos brusques et coupés ; elle a des mots qui n'en finissent plus ; elle court après l'harmonie et les périodes... l'esprit vif de nos conversations ne serv irait à rien avec elle ; elle trouverait bien moyen de le ralentir ; d'ailleurs son air guindé donne aux plaisanteries une tournure pédantesque qui les tue.

L'air de celui qui en débitait le plus à table ne * 9

contribuait pas peu à leur donner certe allure. Il était placé en face de moi. Ses récits et ses contes étaient lardés de mots français, de citations françaises. Il riait avant tous les autres de ce qu'il avait dit. Il me regardait ; il semblait me demander si je croyais qu'un Espagnol pût avoir autant d'esprit. C'est un petit auteur qui a écrit quelques petits pamphlets dans les tems de la constitution. Ses pages, où il manie lourdement la plaisanterie , ne sont ni libérales , ni royalistes. C'est un coryphée de ce parti du milieu qui, ridicule partout , est , de plus, impossible et odieux en Espagne, parce qu'il n'est pas dans la nation. Ces hommes, qui, étrangers aux défauts et aux qualités de leur pays, ont jnanqué à V orgueil natif et à la fidélité nationale * , se sont bien gardés de passer dans l'un des deux camps que la révolution ouvrit au choix de leurs concitoyens , et c'est autour de l'effigie voilée d'une constitution étrangère qu'ils ont réuni des armes déshonorées au servicfc de Joseph.

* M. de Chateaubriand, sur V Espagne. {Conservateur. )

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II y avait aussi là un poète de la même coterie , petit homme d'assez maigre apparence , qui mangeait beaucoup, et qui trouvait moyen, entre ses bouchées, de jeter dans la conversation des vers de sa façon. Ces vers, qui me parurent très-mondains , et le sourire dont il accueillait tout ce que l'autre débitait de suranné contre le fanatisme et la superstition , juraient passablement avec son costume. Quand on a renoncé à l'habit de son pays, on peut bien quitter celui de son état; en lui c'eiit été un scandale de moins.

J'étais à côté de lui. Je m'informai s'il avait travaillé pour le théâtre. Il me répondit qu'il avait traduit les cinq actes des Vêpres siciliennes, et je ne pus éviter une tirade de Procida.

J'eus envie, je ne sais pourquoi , de lui conseiller de mettre Athalie en espagnol , et surtout de ne pas oublier ce vers :

Eh quoi! Malhan , d'un prêtre est-ce là le langage?

Je lui parlai des sujets heureux que l'histoire de son pays offre au poète tragique et des noms et des souvenirs héroïques dont leur Melpomène

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peut, avec tant d'avantage, enrichir ses compo sitions. L'autre m'avait entendu, et cet éloge que je faisais de l'histoire d'Espagne fut une espèce d'injure pour lui. Il prit la parole , et essaya de nous prouver qu'il n'y avait rien de si peu poétique que les fastes de sa patrie, que les crimes et les sottises y abondaient, mais qu'en revanche on n'y trouvait rien d'héroïque. On vint à parler de Madrid : Madrid était , selon lui , une ville ennuyeuse qui ne valait pas Bayonne. On me demanda si j'étais allé à l'Escurial... « Et pourquoi? s'écria-t-il , pour voir un gauche bâtiment de caserne, perdu au milieu du plus affreux désert ! »

Tout le dîner se passa en propos de ce genre, qui furent applaudis et répétés par tous les convives. Je ne savais que dire... Il eût été curieux pourtant de voir un étranger prendre en main le parti de l'Espagne et des Espagnols contre des Espagnols... ! Je trouvai qu'il serait plus honnête de ne les point contredire , et , d'ailleurs, les dis- eussions me font peur, surtout avec des gens aussi décidés que ceux-là à rester dans leur tort.

On se leva. « Vitam impendere vero, vint me dire à V oreille le digne amphytrion de ces mes-

sieurs ; comment trouvez-vous qu'ils traitent nos compatriotes... ? Nous les aimons dans le fond. — A qui le dites-vous y lui répondis-je ; ne connaissons-nous pas les deux cadeaux que vous vouliez leur faire..,? » Et je sortis.

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