‹ Madrid, ou, Observations sur les moeurs et usages des Espagnols au commencement du XIXe siècle, faisant suite à la Collection des moeurs françaises, anglaises, italiennes, etcChapitre 22 sur 53 · LA FILEUSE DES RUINES · texte numérisé non relu

LA FILEUSE DES RUINES

hommes , et que ceux-là , non plus , n'ont pas été exempts de haines, de larmes, de fureurs et de guerre. Heureux encore quand le lierre et la ronce enlacés dans ces restes annoncent une destruction que le tems seul a faite ! En traversant les siècles écoulés, l'image des malheurs que ces ruines retracent s'affaiblit par le charme poétique qu'elles en retirent. La fée aux magiques souvenirs s'assied sur ces débris avec sa harpe de troubadour, son écharpe de châtelaine, ses écussons de chevalerie , et vous enivre de ses illusions ; à sa voix , la bannière flotte encore aux créneaux ; le cri de France , le glorieux Mont- Joie Saint-Denis ! retentit dans les airs ; à Togive de la tour grise, c'est le voile de la demoiselle qui s'agite... dernier adieu que suit le regard humide de quelque servant d'armes qui s'éloigne avec grand serrement de cœur , car bien énamoure était -il.

Ce sont ces ruines que j'aime visiter. Il y en a d'autres aussi... elles sont modernes celles-là : elles vous entretiendront des infortunes d'aujourd'hui , des crimes et des fureurs d'hier ! Là , point de douces rêveries... ; la haine , l'indigna-

20d LA Ï1LEUSE DES RUINER.

tion, c'est tout ce que vous y trouverez ! J'évite les sensations pénibles ; ma haine contre ceux qui ont été plus vite que le tems et lui ont prêté l'aide de leurs bras, n'a point besoin, pour s'accroître, du spectacle de leurs fureurs ; pour apprendre à m'indigner contre eux , je n'ai pas besoin de voir les traces de leur marteau qu'on a laissé , par continuation , entre les mains des maçons de la Bande noire.

Je ne trouvai personne pour me donner des renseignemens sur ces restes. Je suivis un sentier étroit qui tourne au milieu des décombres amoncelées. Dans un endroit , il fallait , pour passer, se courber sous un bloc énorme de muraille jeté là par le tems, et en suspens sur d'autres débris. D'un jour à l'autre ces vieux murs s'écrouleront et suivront la pente du rocher qu'ils couronnent. Déjà des éboulemens semblables ont détruit quelques habitations sur la route qui passe au bas ; je le sus d'une pauvre fille qui tournait son fuseau sur le tertre de ces ruines. Elle me le dit en sourianf , et elle sourit encore quand je lui demandai si une espèce de cave creusée au milieu de ces vieilles murailles, était l'habitation

LA FILEXJSE DES RUINES. 20 î

de sa famille. « Quand viennent les orages et les vents d'automne , me dit-elle , il n'y a point de nuit que je n'entende crier notre demeure. Je tremble alors parce que ma mère est là , car pour moi... J'ai fait des rêves quelquefois... sur le penchant d'un abîme... je tombe avec la poignée d'herbes que je tenais pour m'en tirer ; je roule sans que la branche de l'arbuste, sans que la ronce s'arrêtent dans mes cheveux ou mes vêtemens... , et je vois arriver sans effroi les pointes des rocs et les pierres qui attendent pour meurtrir et déchirer ma tête et mes bras !... Il faudrait que ma mère s'en allât pour une nuit... je suis bien sûre alors que ce ne serait plus un rêve ; mais je veux vous montrer l'endroit où il faudrait tomber pour bien faire ! Penchez-vous sur l'abîme en vous tenant , comme moi , aux lierres des vieux murs... » Je la retins par le bras ; elle sourit encore. Elle me montra en bas une petite croix plantée sur des terres amoncelées... Je vis de suite ce que c'était. Elle me raconta son histoire. Elle était folle, et le désordre de son récit fit sur moi un effet que je dois désespérer de faire partager à mes lecteurs.

Page 1