‹ Madrid, ou, Observations sur les moeurs et usages des Espagnols au commencement du XIXe siècle, faisant suite à la Collection des moeurs françaises, anglaises, italiennes, etcChapitre 23 sur 53 · Q'2 LA FILEUSE DES RUINES · texte numérisé non relu

Q'2 LA FILEUSE DES RUINES

Elle me parla d'une petite maison blanche qui s'appuyait sur le rocher, et que le voyageur regardait avec complaisance en passant , à cause de ses contrevens verts et de sa haie de chèvrefeuille. Elle me dit qu'il y avait là un berceau où souvent Julien lui avait dit qu'un jour il l'épouserait , et qu'il serait bien malheureux si Marie un jour était la femme d'un autre. Je sus que ce Julien qu'elle écoutait avec plaisir était parti pour l'armée , qu'il était resté long-tems , bien long-tems sans donner de ses nouvelles, et qu'un autre... c'était sa mère qui l avait voulu! « Les noces furent tristes, dit— t— elle, et pourtant Robertm'aimaittant!... Moi-même j'étais tout émue de ses soins, et cependant ce n'était plus ce frisson qui me courait par tout le corps quand l'autre me prenait la main , et que nous gravissions le sentier des ruines , et qu'il me disait : Marie , vois-tu le rocher qui pend avec ses ronces et ses sureaux ? sais-tu quand il tombera sur la maison de ton père? c'est quand tu auras dit : Je ne serai point la femme de Julien. Quand le soir de mes noces fut venu avec le vent si triste qui secoue les grands chênes, dans les bois, pour faire tom-

LA FILEUSL Î)ES RI INES. 2o3

ber leurs dernières feuilles, on frappa à la porte... Deux soldats venaient chercher leur logement chez nous. Il y en avait un qui ne quitta point le bonnet couvrant ses yeux d'un poil long et tombant... Dans un coin , sombre et silencieux , il refusa de prendre part à la fête des épousailles ; car mon père les avait invités, avec cordialité, à s'égayer à la noce de sa fille Marie... Je le vois encore debout , à moitié caché par les rideaux du lit près duquel il se tenait ; il allongeait sa tête comme hors d'un linceul , et me regardait... Je tremblais , car on m'avait dit aux veillées que la figure des morts venait quelquefois se placer devant les yeux de celle qui se marie avec le souvenir d'un premier amour. Je me baissai à l'oreille de ma mère... C'est lui , dis-je tout bas... mère, c'est Julien ! Nous sortîmes pour aller prévenir son père : il serait de suite venu le chercher , car ma mère craignait qu'il ne cherchât querelle à Robert. Le vent était aussi fort que maintenant, la nuit était sombre aussi.... Je n'ai plus retrouvé la maison , mon père , Robert , l'autre non plus... Tout est là... sous ces terres, sous cette croix , et demain peut-être... »

2o4 LÀ FILEUSE DES RUINES,

La mère parut. Marie parut fâchée de la revoir... « Ce ne sera pas pour cette nuit , dit-elle en secouant la tête, et en arrêtant son fuseau. »

Et moi , rentré dans mon logement , je me suis souvent réveillé dans la nuit... Je croyais entendre, au milieu du vent , le bruit d'un lointain écroulement.

Le lendemain , en quittant l'étape, je passai devant la croix ; tout était comme la veille : une femme était encore penchée sur l'abîme... c'était la fileuse des ruines !

l'atelier DU PEINTRE. 2o5

WWVVWVWWVWiVWWlVlWV^ WVW» -W-V-V^> X"WV"V,"» vwv-vx

N° xxi. — i5 octobre 1823.

•vvv». w VX'WV* vwwwwvwx *.-v ■w/v» "X/VV"VX."V www VWVW VW^I.^

Page 1