TURRIANO
» Il délire.
CHARLES
» Obéissez... je veux... j'ordonne... Moi, le roi. ( 27 meurt. ) »
N° xxv. — i5 novembre 1823.
Sur tous les tourmens de la vie, On raisonne ab hoc et ab hac ; Et moi, gaîment, je les oublie, Avec ma pipe de tabac.
Pigaui/t-Lkbrun.
C'est une belle pipe. Elle fait l'admiration du régiment , et l'orgueil de son heureux possesseur.
L'écume de mer, l'argent, l'ambre, l'ébcne ne sont entrés pour rien dans sa simple et économique construction : elle est en terre ; sa forme n'a rien de bien remarquable, et pourtant ma pipe est une bien belle pipe.
« Je voudrais, disait-il , qu'elle fût plus belle. »
Et il la frottait sur sa manche Je devinai sa
pensée. « Je serais heureux, lui dis-je, d'avoir
une pipe semblable. — Si elle vous plaisait , s'écria-t-il en avançant la main. — Beaucoup,- ré-
pondis-je. Mais je craindrais — Vous me la
rendrez en revenant ; elle sera plus noire que maintenant; elle se sera encore noircie en fumant au nez des ennemis , tandis que si je la
gardais »
Il jeta un regard d'impatience sumses habits villageois.
« Si vous la gardiez , lui dis-je vivement , après avoir embelli les veillées du bivouac , elle charmerait les soirées de la ferme! Allumée près de ce fo^er ou à côté d'un faisceau d'armes, elle sera toujours à la bouche d'un brave , tant que vous la garderez.
» — Oui, répondit-il ; mais la fumée , en sortant, ne caresse plus. .. » Ses doigts cherchèrent sur sa lèvre supérieure un souvenir de moustaches.
» — Pauvre pipe , ajouta-t-il en la regardant, que de souvenirs tu me rappelles...! tu me parles d'amour, de gloire..... La gloire, l'amour ont passé comme ta fumée!
» — Et, comme elle, n'ont-ils pas charmé quelques-uns de vos jours? lui dis-je ; et ne vous ont-ils pas laissé...? »
Il regarda sa croix d'honneur qui était pendue sur la cheminée, en face d'une bonne vierge encadrée, et par la fenêtre un petit gardon qui courait au pas de charge dans les carrés du jardin, le schakos de papier en tête et le fusil de bois , en avant.
« Ça n'empêche pas , dit-il en regardant si sa ménagère ne l'écoutait pas , que Marianne , la fille de Brin-d' Amour , était la plus jolie vivandière de toute la division; elle le savait; car devant son père , qui était un ancien et mon ami , je ne me gênais pas pour le lui dire ; mais elle ne le crut , et n'en fut bien aise que lorsqu'elle vit qu'un autre s'en était aussi aperçu, et j'en fus fâché, mille grenades ; car la petite m'avait touché là
» Dans ce tems-là nous fumions le tabac des mameluks , et un soir , près des Pyramides , le vieux caporal, en bourrant sa pipe, et en me faisant remarquer comme elle était belle déjà , médit: « C'est une pipe de France... ! Francœur, on ne sait ni qui vit, ni qui meurt, et j'ai idée que je ne sortirai pas du pays des crocodiles. Tu m'as sauvé la vie à Aboukir... Ma pipe, Marianne et la cantine seront à toi , quand ma balle
sera venue Ne fais pas l'enfant, dit-il à la
pauvre fille qui le regardait en pleurant , et souviens-toi de ce que je dis à Françœur , Marianne... !
» Qu'il repose en paix là-bas... Deux jours après, je revins auprès de Marianne... On s'était battu toute la journée... Je pleurais. Et mon père! dit-elle. Elle pleura aussi ; et moi , pour toute réponse, je tirai la pipe de ma poche...!
» /Mais bah ! voilà tout ce que je gardai de l'héritage. Son cœur n'était plus à elle... elle me fit cet aveu en pleurant. Je lui dis de ^laisser où elle l'avait mis , et de faire de la cantine ce qu'elle voudrait... Un tambour s'arrangea de tout ça. Je l'aimais pourtant ; mais le sentiment , comme dit la romance, passe avant tout. Ça fit que je renonçai au petit verre. J'avais pourtant mes entrées libres au bouchon ; mais de la voir près d'un autre , ça me détruisait le bien qu'aurait pu me faire la goutte d'eau-de-vie de l'amitié.
» J'en fumai davantage, et cependant, en fumant , je pensais encore à Marianne ; mais je pensais aussi à son père , et je me consolais , parce qu'il me semblait que Brin-d'Amour , de là-haut, était content de ce que j'avais fait... Sa
fille était heureuse et ses affaires allaient bien... Breloque était un joli garçon , un bon enfant ; elle l'aimait enfin, et... suffit.
» Après avoir sauvé deux fois rétablissement des attaques des Arabes du désert , je les quittai Ils restèrent là-bas ; moi je revins avec
foutre. . . et je me souviens que j'allumai ma pipe dans la galerie de Saint-Cloud avec une proclamation ou un décret de ces braves qui sautèrent si bien en voyant nos baïonnettes.
>j Ça n'est pas tout, et depuis ce jour, où n'ai-je pas porté ma pipe... ! Elle connaît le goût de tous les tabacs de l'Europe ; et plus d'une fois, en faction à la porte d'une simple baraque, non loin d'un champ de bataille de Prusse ou d'Autriche, j'ai demandé, par politesse, à des princes, à des rois qui attendaient dehors le moment d'être introduits , si sa fumée ne les gênait pas... !
j> Je le vis une nuit, près du feu du bivouac... J'étais encore en faction... Il sifflait en poussant les tisons avec sa botte... ou regardait une carte développée devant lui sur un tambour. Il ne voulait pas dormir , et il n'y avait plus de tabac dans
sa poche... « Fumes-tu? » me dit-il. Je lui présentai ma pipe. Il l'alluma , en tira quelques bouffées, fit la grimace. « Reprends-la et fume, dit-il avec un sourire brusque ; ce sera demain le tour des Prussiens! »
» Ce sont les Prussiens qui fumèrent en effet... Ma pipe me porta bonheur , et je trouvai sur le champ de bataille l'étoile et les galons. Ça n'était pas malheureux , mais les jours se suivent et ne se ressemblent pas... Et depuis... enfin, il arriva ce jour où , étendu sur le champ de bataille , et grièvement blessé, j'appris que celui pour qui nous avions tout sacrifié... Tant pis... Il pensa qu'il pourrait mourir en meilleure compagnie î Je vis bien que c'était fini... ils étaient tous couchés sur la plaine... Tous... J'avais toujours fait comme mes camarades ; ça n'était pas le moment de me singulariser. J'appuyai ma tête sur le bois de notre drapeau, et je crus bien que je m'endormais de leur glorieux sommeil.
» Mon heure n'était point encore venue. Avant de perdre connaissance, un souvenir d'amour, d'amitié , je ne sais quel mouvement machinal m'avait fait tirer ma pipe de ma poche... Je la
LA PIPE. 2-3 enais entre mes dents quand je fermai les yeux , et je croyais bien alors que c'était pour toujours.
» Je n'étais qu'évanoui... Il y avait du bien à faire : le roi était là. Il recommençait à se venger par ses bienfaits. C'est d'après ses recommandations , ses prières qu'on prit tant de soins des blessés... Je revins à moi. Une femme m'embrassait en pleurant... Elle parlait de Brin-d' Amour, de ma pipe. Moi je balbutiais le nom de Marianne.
» Elle avait reconnu ma pipe en passant sur le champ de bataille... Françœur! c'est lui! c'est Francœur que je cherche depuis si long-tems... Il respire encore... Francœur! et elle m'avait prodigué les premiers secours, et elle me rendait les plus tendres soins!
» Pauvre Marianne! elle était fière de sa mémoire ; moi , je me félicitais d'avoir si bien gardé ma pipe... « Elle n'est presque pas changée, » disait-elle un jour en la regardant , lorsque déjà j'étais convalescent. — C'est comme mon cœur, Marianne, lui répondis-je en me mettant sur mon séant; et si vous vous souvenez de ce que votre père vous dit auprès des Pyramides... ça ne serar pas long , petite mère ! »
» Il y avait long-tems que le tambour ne ré sonnait plus. Elle était devenue veuve deux fois depuis ce tems-là... Un de plus ou de moins, elle n'y tenait pas : je l'épousai... Un peu plus tôt , un peu plus tard.... je fus heureux enfin. Elle avait des écus. Elle vint acheter cette petite ferme ; et moi , après avoir servi encore un an dans la garde royale, car c'était le moins que j'apprisse l'exercice à ceux qui allaient garder notre sauveur à tous, je vins la rejoindre avec mon congé...
» Mon congé! j'en allumerais ma pipe, de bon cœur, à présent que ça va recommencer! J'aurais été si aise de humer la fumée de la poudre à canon et du tabac d'Espagne à côté de ce luron que j'ai vu l'autre jour passer par ici ! Il ne vous laissera pas dans f embarras celuilà ! il aime à voir l'ennemi de près , et les siens ont toujours eu pour ça la vue basse depuis Henri IV...
» Henri IV! quel regret de ne pouvoir répéter ce nom , la baïonnette croisée, au pas de charge, là... En avant... mille pipes,..!! »
Il allait jeter la sienne , pour donner plus de force à son exclamation.
« Ce serait dommage , dis-je en prévenant son mouvement. — Oui , dit-il , il vaut bien mieux... »
Il me la présenta de nouveau. Il eût été mortifié de mon refus. Nous changeâmes de pipes,,. Je la lui rapporterai en revenant en France.
En quittant le village , je l'aperçus : il était sur le seuil de la porte. Il écoutait d'un air sombre les fanfares de nos trompettes. Il se dérida à l'aspect de sa pipe.
Elle était allumée au milieu de l'escadron. Sa fumée s'élevait au dessus des casques brillans , et se mêlait à cette vapeur qui flotte autour des chevaux en marche dès le matin.
Il lui fit un signe d'adieu. « Elle est plus heureuse que moi , » dit-il peut-être en rentrant dans sa chaumière.
Moi , j'ai gardé précieusement sa pipe 1 et tantôt , en cherchant , à Madrid , quelques idées dans sa fumée inspiratrice, j'ai été pris de l'envie d'écrire ce que je savais à ce sujet... Ai-je bien fait?
N° xxvi. — 26 novembre 1823.
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J'ai reçu la lettre suivante à mon arrivée à
Du château de près Paris,
le 3 mai 1823.
Monsieur ,
Ah! qu'il est doux , quand le vent de la destinée nous a poussé sur une plage étrangère , d'oublier les hasards de la traversée en cherchant à augmenter ce trésor que la muse tient à l'abri de l'injustice des hommes! Pèlerin fatigué et poursuivi de l'image de la douce patrie, relève ta tête languissante ; le luth est à tes côtés , écoute le bruit des vents étrangers sous les ruines des monumens d'une autre terre, d'un autre peu-
pie, et cherche à conserver sur ses cordes leur murmure confus ; tu donneras à tes chants quelque chose de cette étrangeté sublime que trouvèrent les grands écrivains qui ont dormi sous la cabane et dans les savanes du Nouveau-Monde!! Suivez ce conseil , Monsieur, que je vous donne en m'arrêtant au milieu du quinzième chapitre du roman dont vous avez entendu , je crois ,
quelques fragmens chez madame de C avant
votre départ pour l'Espagne. L'Espagne! toutes les cordes d'un cœur romantique se meuvent à ce nom , caressées qu'elles sont par cette muse des souvenirs merveilleux et des magiques réalités!! Ah! qui me transportera, comme vous, au milieu des allées d'orangers, de myrtes et d'aloès, le long des ruisseaux qui roulent de l'or dans leurs flots ! ! Entendez-vous le doux bruit des festins ? De nobles chevaliers , au panache rouge et flotlant , savourent auprès de leurs nobles dames le kerès qui fume dans leurs coupes d'or! et déjà aux accords des sistres et des guitares voyez-vous fuir, revenir se balancer sur le gazon fleuri les beaux enfans de la riante Ibérie ? À l'aspect de leurs fêtes, l'âme se berce dans le vague délicieux de ses rêveries , et , sur la na-
celle légère des souvenirs dont la mélancolie dirige la voile azurée , remonte le fleuve du tems jusqu'à l'île fleurie des premières amours!!!
Et toi , soupires-tu tes premières amours ? Derrière cette jalousie, dont les barreaux dorés nous ont laissé apercevoir tes attraits tout divins, attends-tu, loin d'un tuteur sévère, que l'amant passe dans son long manteau , et ramasse la fleur qui, mystérieuse messagère, s'échappa de ton corset...? Tu tressailles au premier coup de la cloche du couvent lointain... Hélas! une blanche vestale, qui, comme toi, aimait, est étendue sur la couche funèbre, et la lueur des pâles flambeaux fait briller, sous les roses et le voile du cloître, un fronf et des joues qui ne se colorent plus au souvenir cruel et doux des amours défendues!! Antonia ! elle n'est plus!! et son
amant qui , le soir même , escalada les hautes murailles du monastère , égaré sous les voûtes de la vieille église, arrive dans la chapelle de la mort , guidé qu'il est par ses clartés sépulcrales... « O Antonia...! ô mon Antonia!! est-ce ainsi que je devais te retrouver? Oh! maudits, maudits soient les barbares qui outragèrent , par ces chaînes odieuses qu'ils nomment saintes , la
liberté, la nature et l'amour...!!! » On l'entend, on le saisit , on l'entraîne... la voiture où on l'a jeté roule , le lendemain soir, sur un pont-levis qui fait entendre un bruit épouvantable... Il est dans les cachots de l'inquisition!!!!!!! C'est là justement , Monsieur , que j'en voulais venir. J'espère que votre premier soin à Madrid sera de visiter les horribles prisons , et de pénétrer toutes les horreurs souterraines et monastiques dont depuis si long-tems nous vivons , nous autres auteurs de romans ! J'espère tirer de votre récit d'excellens matériaux,.. De grâce, n'oubliez pas non plus ces moines blancs, maigres et lents, que l'on voit fuir, à minuit , un poignard à la main , dans les détours des souterrains humides... Je vous enverrai un exemplaire de la troisième édition de mon ouvrage le jour même qu'il aura paru pour la première fois.
Je suis... etc. ^ AT 0
Elisa de Noir-Roc.