RÉPONSE
Madrid , 28 mai 1823.
Mademoiselle , J'ai reçu voire aimable lettre en route , et
tout ce que vous m'y dites de poétique sur la plage étrangère où m'a poussé le vent de la destinée, m'a beaucoup amusé. J'ai fait cette lecture au coin d'un mur en ruines qui protégeait l'apprêt de notre festin, que je ne nommerai pas délicieux, et sur la place que notre couche devait occuper , car nous craignons moins le froid du matin que les puces et les punaises qui accompagnent les beaux en/ans de la riante Ibérie. Je vous assure bien que si le luth du pèlerin fatigué avait cherché alors à conserver quelque chose de ce qu'il entendait , je vous ferais part du
plus ridicule concert qui fût au monde Une
vieille femme, Tune des sales habitantes du plus sale des villages , chantait du gosier en filant sa quenouille ; près d'elle un enfant à moitié nu criait en battant des cochons qui grognaient , et sur la route , un muletier , en passant sur ses bêtes à sonnettes , raclait les cordes d'une vieille guitare que vous nommerez , si vous le voulez , un sistre , mais que vous ferez bien d'éloigner de l'épithète d'harmonieuse.
Je n'ai encore vu ni orangers, ni myrtes... cela viendra peut-être , mais jusqu'à présent les routes sont sablonneuses et sans ombrage. Il ne
nous a pas paru que les ruisseaux que nous avons trouvés roulassent de l'or dans leurs flots; aussi innocens en cela que la poche du peuple dont ils arrosent la terre, ils nous ont paru d'une fraîcheur très-dangereuse pour le voyageur haletant de poussière et de chaleur. Je ne sais pas , à vous dire vrai , où mangent les chevaliers aux panaches rouges et floitans , mais je vous assure qu'ils n'ont rien de bon à savourer, s'ils se contentent des repas d'auberge ; je ne sais pas non plus si le kerès fume , mais je puis vous certifier que le vin que nous buvons est épais et noir, et qu'il sent le bouc à faire trembler. Quant aux danses , j'ai vu en Biscaye de grosses filles et de gros garçons qui , après plusieurs tours dans la poussière de la place publique , se retournaient tous à la fois et se heurtaient avec une brusquerie qui eût éloigné de leurs jeux ce fou qui s'imaginait avoir un derrière de verre ; et je vous préviens que les figures grotesques de cette danse n'ont rien qui berce Vame dans le vague délicieux de ses rêveries. La jalousie des fenêtres n'a point de barreaux dorés , que je sache , et celle des tuteurs n'est pas autre que dans tous les pays du monde ; les femmes jusqu'à
présent m'ont paru aussi libres qu'en France * et vous voyez qu'il n'y a plus rien à dire de ce côté. Depuis hier à Madrid , je me suis déjà informé comment je pourrais voir les cachots de l'inquisition... On m'a ri au nez , et j'en suis bien fâché pour M. Alonzo , ouLothario, car je ne sais pas le nom de votre héros , mais il sera obligé de se passer , dans son histoire , de cette contrariété, si vous mettez la scène de nos jours. D'après tout ce qu'on m'a dit , il faut la placer avant 1680, car depuis cette époque, qui fut encore malheureusement attristée par un auio-da-fé , l'inquisition n'existe plus que de nom en Espagne. Vous pouvez consulter à ce sujet l'ouvrage de M. de Laborde. Ce voyageur philosophe s'extasie sur la douceur de ce tribunal ( pages 22 , 23 et suivantes ) , et le défend chaudement contre l'accusation d'avoir retardé l'essor des esprits en Espagne... puisque . dit-il , le tems de la renaissance des lettres dans ce pays a été celui de rétablissement de ï inquisition. Je n'ai pas de meilleures nouvelles à vous donner de vos moines blancs, J'ai vu, dans quelques couvens que j'ai visités, des vieillards simples et affables qui nous recevaient le mieux qu'ils pou-
vaient , qui paraissaient contens de leur position , malgré le délabrement de leurs demeures et de leurs habits. Ils n'étaient ni plus maigres, ni plus lents que les autres, et je ne crois pas qu'ils aient eu jamais l'envie de fuir, à minuit , un poignard à la main , dans les détours des souterrains humides. Franchement vous ferez bien de chercher ailleurs vos inspirations pour vos romans ! ce qui n'en est pas un , c'est le dévouement jamais lassé de ces religieux que le monde , à qui ils ont dit adieu , retrouve dans les épidémies , les disettes et les guerres , avec tçute l'énergie que l'ame acquiert dans la retraite ; ce qui n'est pas un roman, c'est que les subsides que l'état perçoit sur leurs biens lui rapportent beaucoup plus que les impôts qu'il toucherait , si ces biens étaient à de simples particuliers ; ce qui n'est pas un roman, c'est... c'est l'admiration que je professe pour votre talent romantique, en vous conseillant toutefois de laisser de côté V inquisition et les moines blancs.
J'ai l'honneur... etc.
La lettre qui suit ne m'a pas été adressée. Je l'ai trouvée au Café Français, sur une table d'é~
carte... personne ne l'a réclamée; j'en ai pris connaissance , et je lui donne place ici.
Rayonne, îe 10 juin i8'i3.
Mon cher camarade ,
Nous autres militaires, nous aimons à être bien montés, et je compte sur vous pour me procurer, à mon arrivée ici , un cheval pour moi et un autre pour mon domestique. . . J'y veux mettre le prix , car, avant tout, il faut faire figure au... Comment nommez-vous cette belle promenade de Madrid ? n'importe. J'aurai le tems d'apprendre son nom , car j'espère bien y rester si long-tems que mes créanciers oublieront tout-àfait ma figure! c'est qu'ils ne plaisantaient pas. Le commerce des huiles ne va plus , et sans la demande de cet honnête M. O... , qui m'a fait employer dans les vivres, je risquais fort d'aller faire une campagne aux environs du Jardin des Plantes. Je m'en moque à présent. Me voici , libre et allègre , comme l'oiseau qui , de loin ,
regarde la cage qu'il a su éviter Qu'il me
tarde de voler sur les traces de notre digne chef! Mon voyage de Paris à Bayonne n'a été qu'une
suite de plaisirs. Il n'y a rien tel que le mouvement pour nous égayer nous autres militaires. Ma redingote bleue, mes moustaches, car vous saurez que je les laisse pousser, mon sabre de houzard et mon bonnet de police m'ont procuré mille agrémens. Je n'étais rien moins, aux yeux des autres voyageurs, que M. le commandant, et ce titre m'a valu , auprès d'une petite marchande de modes... Je vous conterai cela. Àvezvous déjà fait bien des conquêtes? On dit qu'elles sont toutes charmantes , et que Madrid , de ce côté, est un pays de Cocagne pour nous autres militaires. Adieu , mon cher ; je viens de faire charger un mulet de jambons, de pâtés, de vin et de chocolat... ce sont des provisions pour la route ; car on dit que l'on manque de tout dans les auberges... Qu'est-ce qui m'attire à Madrid , moi? l'espérance d'en rapporter la croix et une centaine de mille francs, voilà tout... c'est peu de chose ; mais, encore une fois, je ne fais pas la campagne pour maigrir.
Votre ami. T
Legras.
Je continue l'exploitation de ma boîte aux lettres... Il n'y en a plus que deux.
Paris , ier juillet 1820.
Monsieur et futur collaborateur ,
Je ne vous ai vu que deux ou trois fois à l'orchestre du Vaudeville et au Café du Roi, et vous ne vous rappellerez peut-être pas morç nom... Piecenlair.... un petit jeune homme en carrick blanc , avec des lunettes et un gros rouleau de papier sous le bras.., Y êtes-vous? oui; n'est-ce pas?
J'ai obtenu deux grands succès, depuis votre départ , sur le théâtre de M. Comte, et j'attends le moment d'entrer en répétition au théâtre de la rue de Chartres, pour un vaudeville que j'ai fait tout seul ttvec deux ou trois de mes amis. Comme un nommé Dufresny s'est avisé autrefois de traiter le même sujet , nous avons fait de notables changemens à la pièce , comme bien vous pensez : la tante est chez nous un oncle ; nous avons rendu le valet bègue, et la scène que Dufresny a mise dans un salon nous l'avons placée dans un bosquet... Tout cela serait déjà suffisant pour dérouter nos doctes Aristarques ; mais comme nous sommes consciencieux , nous avons résolu de changer nos personnages de pays ( et
CORRESPONDANCE. 289 de les transporter de France en Espagne... cela donnera à notre ouvrage un air de circonstance qui la fera jouer plus vite, et qui nous permettra de mettre au milieu de nos scènes de grâce quelques refrains de vigueur qui ne manquent jamais leur effet. L'embarrassant , c'est qu'il est question dans la pièce du bal de l'Opéra, et que nous tenons beaucoup à un couplet de facture sur tout ce que l'on y voit... Faites-moi donc le plaisir de m'écrire un mot à ce sujet , et de m'apprendre s'il y a à Madrid un bal d'Opéra. Nous avons aussi placé dans notre vaudeville un mauvais sujet... vous savez bien , un grand jeune homme qui , avec de petites moustaches, un habit noir, une décoration et un pantalon rouge , regarde fixement le parterre , et rit , avant lui , de ce qu'il va dire, que ce soit comique ou non... Fouvons^nous le laisser ainsi en le plaçant à Madrid ? Vous seriez bien aimable de nous envoyer quelques airs espagnols ; nous les ferons chanter à MIIe G. et danser à Mllc C. Dites-moi , par la même occasion , si l'on peut aller en un jour de Grenade à Madrid... C'est que, depuis hier, j'ai dans la tête l'idée d'un couplet qui peut être
très-drôle sur les Maures les Maures bons
divans la fête des Maures quelque chose
comme cela... Vous voyez d'ici la pointe ! si vous trouvez quelque pièce espagnole qu'on puisse arranger pour l'un de nos théâtres, songez à moi ; j'irai trouver Dar... ou Th..., et ce sera bien vite fait.
Je suis... etc.
Piècenlàir.
Valdemauro , 4 a°ût 1823.
Tin tin ,
Voilà Catin i
Comme dit la chanson , Monsieur, et c'est la mère Jean , cantinière de la suite d'un régiment de cavalerie , qui met la plume à la main pour vous dire ce qui suit. On n'engendre pas de mélancolie chez nous ; c'est ce qui fait que la présente est pour finir comme elle a commencé , c'est-à-dire en vous parlant de chansons. J'en entends de toutes les couleurs, voyez-vous, et depuis les Houzards de Tirlemont jusqu'au Trou , la la , il n'y en a pas une de ces grivoises qui ne vienne, chaque jour, frapper mon oreille... Je n'ai pas dit effaroucher, parce que l'on boit quand on
chante, et que je ne m'effarouche pas de ce qui diminue mon petit tonneau d'eau-de-vie... Il faut bien se faire une raison , et , comme dit c't autre, les paroles n'en puent pas , surtout celles qui nous font gagner de l'argent.
De tous ces refrains, je ne veux vous parler que de ceux qu'on a amenés sur la peau de bouc... C'est un beau sujet ; n'est-il pas vrai, Monsieur? et la reconnaissance de nos braves ne devait rien moins que quelques couplets à cette invention espagnole qui leur rend de si grands services en route. Je ne sais pas si vous les connaissez ; en tout cas, les voilà comme un maréchal-des~logis me les a dictés.