HORAT
Il faut en garder le soutenir.
Il y a un théâtre où le bonheur des acteurs présens ou passés se mesure à l'ennui des spectateurs ou de ceux à qui Ton en parle, et où Ton paie cher l'avantage de les tenir en haleine : c'est l'histoire. Les peuples qui se chargent d'un rôle dans ce grand drame dont chaque jour est une scène . seront amusans dans les tablettes des Ségur de demain. Le bel avantage pour aujourd'hui ! vivons une bonne fois heureux , quittes à faire mourir d'ennui ceux de nos neveux qui interrogeront Clio !
Octobre a animé pour l'Espagne quelques
jours remarquables. Ils le sont en bonheur , grâce à Dieu ! mais ces jours qui tranchent sur l'uniformité de leurs voisins , sont d'un prix un peu élevé quand on songe à ceux qui les ont précédés et amenés. Riégo , prisonnier , est enfin dans les cachots de Madrid : c'est bien ; mais n'eût-il pas mieux valu que les jours de son héroïsme fussent restés dans le néant ? On a appris la nouvelle de la délivrance du roi : c'est encore mieux ; mais pour le chanter libre, vous l'avez , hélas ! pleuré prisonnier... ! Encore une fois, vivons heureux et tranquilles, quittes à faire mourir d'ennui ceux de nos neveux qui interrogeront Clio ! !
Jeudi , 2 octobre, à six heures, j'étais sur la tour de l'ancien quartier des gardes du roi d'Espagne. Elle est élevée cette tour : elle domine tout Madrid , et de là on aperçoit toute la plaine qui l'environne. C'était un beau spectacle que le lever du soleil sur les montagnes de l'horizon. Malgré les sept lieues qui nous séparaient , on apercevait distinctement à leurs pieds les vieux bâtimens de l'Escurial i et les monumens de Madrid , à ma gauche , avaient cette belle teinte
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rougeâtre qui colore si bien leur blancheur au lever et au coucher du soleil.
J'avais devant moi , et plus loin que l'hôtel du duc d'Albe, un grand bâtiment qui semble n'avoir point été achevé. C'est l'ancien séminaire de la noblesse, et c'est là qu'on avait apprêté le logement des quatre prisonniers. Il est hors de la ville , car on voulait leur épargner le passage de Madrid : ils ne seraient point arrivés vivans dans leur prison.
Les portes de la ville étaient gardées depuis quatre heures ; et cependant on voyait , de loin , courir dans les champs quelques curieux échappés à cette surveillance méticuleuse. Tous se dirigeaient vers la route qui serpente et disparaît derrière les murs et les massifs d'arbres qui entourent le monument religieux. Sa façade est tournée de notre côté , et sa porte était gardée
par une double haie de troupes espagnoles
C'est par là qu'ils doivent entrer.
Nous vîmes briller de loin les sabres de la cavalerie et les baïonnettes des fantassins de l'escorte. La foule alors se pressa sur les élévations qui bordent le chemin ; elle suivait sans doute
les prisonniers depuis les villages voisins. Nous fîmes silence, et nous entendîmes de grands cris, des cris qui nous frappèrent par leur caractère de rage et de peur... On entendait : « Salut à l'infâme! salut au traître...! qu'il soit maudit! Meurent les ennemis du roi ! Salut ! salut , Riégo ! »
La voilà! la voilà! c'est une charrette couverte de toile qui va doucement, doucement conduite par des mules! c'est là qu'il est avec ses compagnons! La voilà... ! elle disparaît derrière ce mur, et elle reparaît...*, et l'on croit apercevoir... c'est un uniforme rouge qui est devant ; et ces cris, et toujours ces cris terribles: « Salut au traître... ! qu'il soit maudit ! Salut ! salut , Riégo ! »
La voiture s'arrêta devant nous. Toutes les troupes l'entourèrent... nous ne vîmes plus rien. De grands cris s'élevèrent encore. Ils étaient entrés dans leur prison.
Quelques heures après , M. de la Torrealta , colonel des gardes espagnoles, chargé de la surveillance du prisonnier, m'introduisit auprès de lui. C'est un homme d'une taille ordinaire ; sa
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figure est basanée ; ses yeux sont grands et noirs. C'est une physionomie qui n'a rien de remarquable. Ce front n'annonce aucune habitude de la réflexion. Cette tète ne peut avoir servi d'asile à de grands plans ou à de nobles idées ; les yeux indiquent assez un esprit mobile et audacieux. Un caractère inquiet et emporté se lit dans ces rides venues avant l'âge.
Il était vêtu d'une redingote bleue. Il semblait fatigué par le voyage. Il n'y avait point encore de lit dans la chambre où on l'avait renfermé. Il s'était couché par terre en arrivant.
Son calme n'a rien d'affecté. Il y a moins de naturel dans l'air digne et noble qu'il veut retenir. Il nous salua très-poliment. Il demanda de l'eau devant moi ; on lui apporta assez brusquement un seau qui en était plein ; et le colonel eut beaucoup de mal à lui faire donner un verre par le soldat qui se trouvait là.
Nous causâmes : j'étais le premier Français qu'il voyait depuis sa mésaventure. Il me dit que depuis le 1 4 août , jour où il était allé visiter les fortifications de l'île de Léon, et observer l'es-
prit des troupes qui s'y trouvaient , il désespérait de la cause constitutionnelle.
« C'est en revenant , continua-t-il , que j'appris aux cortès la défection de Ballesteros. Tous furent incrédules , et cependant ils ordonnèrent sur ce fait le plus profond silence. » Il a ajouté : « Comme ces gens-là me craignaient beaucoup et voulaient se défaire de moi ( je ne change rien à ses expressions) , ils me nommèrent , dans la séance du 1 6 , général en chef de l'expédition de Malaga. Dans l'état où étaient les choses , cette tentative devait être infructueuse : je leur en fis l'observation. Tous se levèrent , en me déclarant, au cas que je refuserais , traître à la constitution. Je voulus leur prouver que je n'étais pas aussi lâche qu'eux , et persuadé que j'étais du mauvais succès de la tentative , je m'embarquai. »
Il me parla ensuite de la proclamation qu'il lança en arrivant , et du peu d'effet qu'elle produisit sur les troupes. « La désertion était effrayante, dit-il ; il me désertait des postes entiers avec leurs commandans. Je rassemblai les officiers de mon armée ; je leur demandai s'ils se
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battraient ; tous répondirent que non... Que faire avec de pareilles gens?... Enfin, sur trente-six officiers d'état-major que j'avais dans la journée du 1 8 , il m'en déserta vingt-sept. »
11 attribua cette désertion au mauvais exemple donné par les troupes de Ballesteros. « C'est ce misérable , me dit-il , qui nous a perdus ! » Il ajouta qu'il s'attendait bien à la désertion de Labisbal et de Morillo ; mais que le coup de foudre pour les cortès avait été le traité conclu par Ballesteros. C'est depuis ce tems, selon lui, qu'ils songaient à traiter.
Dans ce moment, on entendit de grands cris sous les fenêtres. Le prisonnier parut inquiet. « C'est le peuple fidèle qui se réjouit, dit l'officier espagnol. Le roi , notre seigneur, est libre. On doit tirer à Madrid les cent un coups de canon qui annonceront cette heureuse nouvelle à Madrid! »
« Le roi est libre! » répéta vivement Piiégo en se tournant de mon côté... « Est-ce une capitulationqui lui ouvre les portes de Cadix ? » Nous ne répondîmes rien. Il se remit du trouble que oette nouvelle avait fait naître en lui.
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« Dans tous les cas, ajouta-t-il , en croisant les bras et en baissant la tête , si ce n'est pas
aujourd'hui , ce sera demain Us ne veulent
point se battre ! »
Nous ne dîmes plus rien. Un soldat chanta dans la chambre voisine. C'était une chanson royaliste faite sur Pair de la Tragala. Ces sons tragiques réveillèrent chez lui des idées désagréables : des regrets , sans doute , et des remords, peut-être. Sa physionomie se rembrunit ; et c'est alors que je vis qu'elle pouvait très-bien aller à un conspirateur. Je l'examinais ; il fit un mouvement d'impatience ; je le saluai , et je sortis... Me blâme qui voudra^, mais en passant , je conseillai au chanteur de s'exercer sur un autre air. Une me comprit pas, et continua, sans doute.
Le lendemain , on était inquiet à Madrid. La nouvelle de la délivrance du roi ne se confirmait pas. Le maréchal avait bien reçu l'annonce de la lettre que sa majesté avait écrite au prince ; mais on ne savait pas si les cortès ne s'étaient pas opposés à l'exécution de ces promesses. On le craignait ; et le soir, à quatre heures, le bruit se répandit en effet que le duc d'Angoulême , au
lieu de voir arriver sa majesté, avait reçu la visite de M. Alava , chargé de nouvelles propositions. L'allégresse réveillée au bruit des cent coups de canon tirés la veille s'évanouit promptement, et fit place à l'inquiétude. C'était la seconde fois que Madrid célébrait la délivrance de son roi , et c'était la seconde fois qu'il était dupe de sa crédulité. Le soir, la place del Sol était triste ; on s'affligeait de ce nouveau désappointement , et Ton se promettait bien de ne plus croire aux nouvelles. On ne doutait point du succès de la noble entreprise ; mais on craignait les fureurs que ce nouvel effort pouvait déchaîner contre la famille royale. L'énergie du mal , c'est le crime ; et les révolutionnaires de tous pays n'ont point d'autre preuve à donner de leur courage.
Rentré chez moi , je réfléchissais tristement sur ces nouvelles du jour. Il était huit heures. Au bruit de deux ou trois chevaux arrivés au galop succéda, du côté de la poste, une rumeur qui s'agrandit , qui courut , qui régna , en cinq minutes, sur tout Madrid. Les portes s'ouvraient ; les cloches se mettaient en mouvement :
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on claquait des mains ; à chaque instant de nouvelles et joyeuses clartés complétaient les lignes de feu qu'une illumination générale et spontanée traçait le long des rues... La nouvelle , la nouvelle officielle de l'arrivée du roi libre, au port Sainte-Marie , était enfin reçue!
Nous courûmes à la place del Sol. Dans les événemens extraordinaires, c'est le rendez-vous général. L'un de-s courriers se trouvait au milieu de la foule en délire... C'était une répétition des scènes qui accueillirent , à Paris, la nouvelle de la convalescence de Louis XV. Voltaire , dans l'histoire de ce roi, en a fait un tableau charmant : je l'ai retrouvé là tout entier.
Ils disaient que ce courrier avait, en partant , baisé la main du roi , et tout le monde voulait le lui entendre dire ; et c'était à qui s'en approcherait , à qui toucherait son cheval. Jamais animal ne fut plus caressé : des femmes , folles de joie , l'embrassaient en pleurant. Il ne pouvait avancer. Son maître cependant avait des dépêches à remettre à l'imprimerie royale. Elle était près de là fort heureusement. Dans un clin d'œil le courrier fut enlevé de la selle, et porté de
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mains en mains à la porte où sa monture n'eût jamais pu parvenir.
Et déjà précédés d'une longue suite de flambeaux , de chanteurs et de danseuses , cinq ou six portraits de Ferdinand s'avançaient en triomphe dans les différentes rues de Madrid. La musique de la garde répétait les airs roy alistes sous le balcon de Layuntamiento ; des jeunes gens, parés de l'ancien costume castillan , exécutaient , au son du haut-bois et des castagnettes, les danses nationales. Partout on était porté par la foule et assourdi parles pétards, la musique, les cris et le son des cloches.
Je vis un homme, au milieu de la place, ouvrir une belle cage , et rendre la liberté à un petit captif qui , joyeux , s'envola aux applaudissemens de tout le peuple ravi de cette allusion.
D'autres, précédés d'une grande lanterne de papier, s'en allaient lentement à quelques portes chanter les prières des morts... C'est toute la vengeance que le peuple , dans cette nuit d'ivresse, tira des libéraux.
Je n* entendis pas une seule fois prononcer le nom du prisonnier arrivé la veille : les cœurs
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alors n'avaient plus de place pour la haine. En rentrant à minuit , je vis de loin la prison de Riégo. Les rues qui y conduisent étaient sombres et désertes ; mais de là on entendait tous ces cris d'amour, ces bruits d'allégresse ; lui, sans doute, aussi les entendait. Quelle nuit pour le coupable!