‹ Madrid, ou, Observations sur les moeurs et usages des Espagnols au commencement du XIXe siècle, faisant suite à la Collection des moeurs françaises, anglaises, italiennes, etcChapitre 31 sur 53 · CHEZ PILLET AINÉ, IMPRIMEUR-LIBRAIRE · texte numérisé non relu

CHEZ PILLET AINÉ, IMPRIMEUR-LIBRAIRE

ÈDîTEUR. DU VOYAGE AUTOUR DU MONDE, Delà Collection des Mœurs françaises, anglaises, italiennes, etc.,

RUE DES GRASDS-AUGUSTTOS , N° 7.

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— N° XXYIII. —

Hoc est

Vivere brs, ritâ passe priore fru;

Martial.

UVst vivre deux fois que dé jouir encore du temr déjà écoulé.

Les jours s'enfuient si rapidement à mon âge , que c'est peine d'y songer. Un char ne roule si vite que lorsqu'il atteint le bas d'une côte... J'ai chargé les souvenirs d'enrayer tant soit peu les roues du mien.

Un jour va me quitter... Un mot , une phrase, quelques pages quand il a su les inspirer, crayonnées à la hâte dans mes tablettes , l'y fixeront , et me le rendront quand je le leur demanderai, il. i

C'est ce que je veux faire aujourd'hui. Je suis seul sur ce banc de la promenade publique. Je pense à la France... Voyons si mes souvenirs me la rendront un instant , et si je pourrai dérober au tems quelque chose du jour qu'il y a un an , il emporta avec les autres. Voyons... Vingt octobre... C'est bien cela! Je lus ce qui suit.

* « Peut-on compter sur quelque chose à mon âge? Je dis adieu aux beaux jours , comme s'ils ne devaient plus renaître pour moi. Sais-je si ces feuilles qui jaunissent et vont bientôt tomber, ne seront point remplacées par les sœurs de celles qui ombrageront le coin de terre où je dormirai? C'est dans ce doute que je veux jouir de leurs derniers murmures, de leurs derniers balancemens ; c'est avec cette idée que je veux voir le plus long-tems que je pourrai le soleil , qui semble, en les regardant avec une tristesse douce, leur adresser, comme moi , un dernier adieu !

» Ma canne, mon chapeau!... il fait beau ; j'irai

* Ce morceau parut, le 20 octobre 1822, dans un journal où Tau leur écrivait sous le nom du béquiUard.

faire un tour aux Tuileries. M'y voici. Suivons à pas lents cette belle terrasse qui s'élève et s'étend le long de la Seine. Nous voilà bien en automne : des nuages légers et diaphanes glissent dans un ciel d'un bleu pâle ; il souffle un vent semblable à celui des premiers jours du printems.,. Il est doux ; mais sa douceur a quelque chose qui attriste et oppresse ; on sent que ce ne sont point les caresses de ces brises qui font naître les fleurs et éclore la vie ; bien différent est ce souffle qui va balancer le deuil des bois , et apporter la mort au malade dont la mère pleure, quand les feuilles s'en vont.

» L'année dernière , j'ai vu venir l'automne à la campagne ; elle me retrouve à la ville ; mes promenades étaient tristes et solitaires dans le sentier des vallées et des bois effeuillés ; mes promenades seront moins solitaires , mais tristes encore, dans le beau jardin des rois, et au milieu des bruits et des pompes de la grande cité.

» Ce passage, ce mouvement continuel de promeneurs , cet empressement de plaisirs et de distractions qu'on lit sur leurs figures, contrastent singulièrement avec ce deuil qui s'apprête et avec la mélancolie dont il remplit votre amea

A la campagne, tout, dans ce teins d'automne, prend le même ton; c'est une harmonie de tristesse sans dissonance. Le pâtre chante encore ; mais ses chants , d'ordinaire lents et plaintifs , sont encore et plus plaintifs et plus lents ; la fille du hameau ; elle-même , oublie sa course légère et ses sœurs qui l'attendent avec la tâche commencée, pour écouter comme les débris du feuillage gémissent sous ses pieds traînans , et comme la cloche soupire au milieu 4es vents d'automne.

» Rien alors ne contrarie votre penchant pour les idées rêveuses. Ici , au contraire, c'est avec un effort continuel que vous les entretenez... ; et vous aurez du bonheur si le râteau complaisant , que le jardinier promène dans les allées, vous laisse une feuille , une seule feuille flétrie et errante , pour vous rappeler ces vers charmans qu'on ne peut trop citer...

De ta tige détache'e,

Pauvre feuille desse'che'e ,

Où vas-tu ? — Je n'en sais rien ;

L'orage a brise' le chêne

Qui seul était mon soutien.

De son inconstante haleine

Le zéphyr ou l'aquilon , Depuis ce jour me promène De la forêt à la plaine , De la montagne au vallon ; Je vais où le vent me mène , Sans me plaindre ou m'effrayer ; Je vais où va toute chose, Où va la feuille de rose Et la feuille de laurier.

» Cependant de toutes les parties du jardin , celle que je préfère pour une promenade de ce genre, c'est, sans contredit, cette terrasse que je suis dans ce moment. On y est plus seul : la mode a fait choix d'une autre allée , pour promener l'éclat de ses pelisses , de ses manteaux et la futilité de ses projets d'hiver. Ici , les promeneurs me semblent plus graves et plus sévères ; quelques-uns même ont sans doute trouvé, sous ces arbres qui commencent à s'effeuiller, les émotions qui m'y retiennent aussi. Je crois cependant qu'il y a des tristesses de commande et des mélancolies à tant la page. Ce petit jeune homme qui écrivait tout à l'heure d'unie manière si pensive dans ses tablettes vertes , vient de passer avec un de ses amis, qui l'a rejoint... « Mes stances élégiaqties sont finies, disait-il, et ce soir

nous terminèrons, en dînant au Café Français, la scène où Potier et Odry doivent être si drôles... : tu sais bien ! »

» Apparemment qu'il y en a aussi de bon ton et de mode... Ces deuxjolies dames qui lisent sur ce banc bâillent tout bas , et regardent plus souvent les passans que leur livre. Elles interrompent les plaintes de Trilby pour parler de la toilette qui doit les faire briller au cercle où elles diront ce soir : « Nous avons passé une matinée charmante , dont la mélancolie et le sentiment ont fait tous les frais... : rien d'inspirateur, rien de touchant comme la chute des feuilles! »

» C'est une tristesse plus naturelle, je le parierais, celle qui donne un charme si touchant à cette jeune et belle personne qui vient de ce côté. .. ; je l'observe dans ses longs voiles noirs que le vent pousse derrière elle. Ce vieillard qui s'appuie sur son bras, c'est son père, sans doute; elle soupire ; car il lui montre, sur les arbres, les progrès de l'automne , et l'on voit sur sa figure pâle et souffrante que sa maladie ou ses chagrins s'augmentent aussi de l'arrivée de cette saison. , » Us vinrent s'asseoir non loin de l'endroit où je me reposais, et sans se douter de mon voisi-

nage , ils commencèrent une conversation qui m'apprit que d'autres malheurs se joignaient à l'idée d'une séparation prochaine et cruelle. Ils étaient Espagnols et proscrits... : la jeune fille regrettait le beau soleil de la patrie ; elle disait que les arbres du Prado ne perdaient pas encore leurs feuilles ; elle promettait , avec un sourire inquiet , à son père un prochain retour aux pays qu'ils regrettaient... Le vieillard secouait la tête... Non, disait-il , ils n'y sont plus... , et je n'y reviendrai pas ! — Et moi , s'écria la pauvre enfant , en pressant les mains de son père , et moi , je m'en

irai donc seule d'ici? Non, continua-t-elle

avec un ton plus calme s le partage est fait, ma mère etmonfrère enEspagne, etnous, tous deux, en France!.,. Celui qui permit aux hommes de nous séparer saura bien nous réunir! » Elle s'arrêta , son vieux père murmura le nom de Léon... « Il est déjà peut-être avec eux, dit-elle en élevant les yeux au ciel... ; on ne parle plus de cette troupe héroïque ou mon fiancé a porté l'épée de mon frère... Je les vengerai, nous disait-il près du lit où ma mère expirait en pleurant son fils. Il partit ; il a retrouvé cette armée qui se leva et combattit pour Dieu et le roi... Qu'est-il de-

venu? en ce moment peut-être lui et ses nobles compagnons , trahis par la fortune , abandonnés par ceux qui devaient se déclarer leur appui... »

» On entendit dans ce moment de bruyantes fanfares ; un régiment de cuirassiers de la garde revenait du Champ-de-Mars et défilait sur le quai d'Orsay... Ah! s'écria l'étrangère , en entraînant son père vers le parapet de la terrasse , pour les voir de plus près , voilà, voilà nos vengeurs ! Ces glaives que le soleil couchant fait briller, ne sont-ils pas tirés pour les Bourbons, pour la légitimité, etPeffroi des factieux!... Notre roi , aussi , est un Bourbon ; son trône, aussi , est légitime... Des factieux , aussi, en tuant nos frères, nos pères, nos époux, s'étudient au régicide... Et ceux qui peuvent arrêter ces malheurs , et ceux qui n'ont qu'à dire à ces braves : « Allez , pour ramener le calme et faire rentrer dans le néant leurs ennemis les plus cruels ; ceux-là peuvent hésiter un instant!... N'est-ce pas, oh! n'est-ce pas, mon père, qu'ils parleront enfin? N'est-ce pas qu'ils puniront les tyrans de notre pays, les meurtriers de mon frère... et ceux qui ont fait mourir ma mère? N'est-ce

UN SOUVENIR D'AUTOMNE. tj

pas qu'ils délivreront notre roi , et qu'ils iront secourir mon fiancé ? »

?> Le vieillard ne répondit rien... Il était au bout de la terrasse ; il fit encore quelques pas ; il se trouva en face de la place Louis XV ; il la montra à sa fille. Elle poussa un cri d'horreur, et je compris comme elle l'énergie de cette muette réponse. Ils s'éloignèrent : mon ame était trop émue pour continuer mon rôle d'observateur, et ma promenade s'acheva tristement au milieu des réflexions qu'avait fait naître cette rencontre. » Je levai la tête à cet endroit de ma lecture... , et je chercherais vainement à exprimer ce que j'éprouvais en me trouvant sous les grands et beaux arbres du Prado , qui en effet avaient encore toutes leurs feuilles. Je regardai long-tcms, avec cet étonnement qui suit un rêve bizarre, les promeneurs et les promeneuses qui déjà remplissaient les belles allées si fréquentées, quand vient le soir. Parmi toutes ces femmes, je croyais, je ne sais si c'était une suite de mon songe, reconnaître cette tournure, ce joli visage... Il était gai aujourd'hui! elle riait à côté de deux jeunes officiers espagnols, et un bon vieillard les suivait de loin avec un air de contentement. Pour achever

la singularité de ces rapprochemens, un officier de cuirassiers de la garde qui défilaient sur le quai d'Orsay, quand je la rencontrai aux Tuileries, s'approcha de moi , et m'apprit qu'ils partaient le lendemain pour aller au devant du roi délivré.

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