‹ Madrid, ou, Observations sur les moeurs et usages des Espagnols au commencement du XIXe siècle, faisant suite à la Collection des moeurs françaises, anglaises, italiennes, etcChapitre 32 sur 53 · N° XXIX · texte numérisé non relu

N° XXIX

VWYl/WVVWk 'VW\iWV\(VW%(WV\(VW\'VW\(VW\iVW\(WV» VMIWUIW)/n

Amor omnibus idem.

Virg.

Il est partout le même,

Sciibere jussit amor.

Ovid.

En l Vf rivant, je ne fais qu'obe'ir à l'Amour. DEUXIÈME LETTRE A MADAME E. DE T.

C'est d'Aranjuez, Madame, que je vous écris cette lettre. C'est en errant sur les bords du Tage et dans les belles allées de cette résidence royale, mes tablettes et mon crayon à la main, que je continuerai ce que j'ai à vous dire des femmes à Madrid. Où trouver des promenades plus inspiratrices?

De l'azur d'un beau ciel Tonde s'y peint encore ; Sur l'arbre qui se de'coîore

Les oiseaux n'ont cessé ni leurs jeux, ni leurs chants;

Du deuil de ses métamorphoses L'automne attriste peu la fuite du beau teras; Le doux zéphyr encore y parle du printems,

Et l'on y peut chanter les roses.

Le zéphyr, les roses, vous le savez, Madame, cela ne peut aller autrement , et Ton aurait mauvaise grâce à les séparer. C'est comme si, lorsqu'on s'occupe des femmes, om ne parlait pas de ce qui les suit partout , de ce qu'elles inspirent si bien, de ce qui fait ici plus qu'ailleurs toute leur vie : de l'amour.

J'ai lu dans le livre d'un voyageur que ce dieu a conservé ici quelque chose de son ancienne solennité , et je vous avoue franchement que je n'ai pas trop compris ce que cela voulait dire. Veuton exprimer le langage emphatique et ampoulé dont il se sert? Mais l'indifférence est tout aussi ampoulée, tout aussi emphatique. L'Espagnol, pour les états les plus tranquilles, pour les moindres choses de la vie, a des mots géans, et je ne sais vraiment 'pas comment l'Amour, qui , de toutes les passions , aime le plus l'exagération , fait ici pour s'exprimer à son goût. On est , en causant dans son fauteuil et en bonnet de nuit , grimpé sur des échasses, et elles sont si élevées.

L'AMOUR EN ESPAGNE. i3

que je ne crois pas qu'il soit possible de les hausser aux pieds de sa maîtresse. Peut-être a-t-on voulu parler de cette pureté et de cette durée que lui prêtent quelques auteurs de vieux romans.

C'est là , si l'on croit leur chronique , Que P Amour , sans ailes, sans traits, Et voulant vieillir désormais, Bâtit son temple platonique.

Ce n'était plus ce bel enfant A l'air taquin et caressant, Du bout de son aile effleurant Les trésors de la fleur vermeille , Et sur son bouton s'endormant Comme l'aventureuse abeille, Pour s'envoler plus promptement Quand un nouveau désir l'éveil le I! devint lourd et langoureux; Il crut plaire en se faisant vieux ; Et plaintif, et roulant des yeux, Debout sur sa longue rapière , Sous le balcon de sa bergère Il mariait, la nuit entière, Les sons de son luth ennuyeux Aux cris des chats de la gouttière.

Alors tout allait pour le mieux , Quand , après vingt ou trente années Passées à gémir , à languir , Un amant pouvait parvenir

l4 L'AMOUR EN ESPAGNE.

. A voir ses amours surannées Le regarder sans déplaisir.

De vieillesse , en nommant sa dame , Sans être heureux, toujours constant, Un beau jour il mourait, pourtant, Et la belle apprenait sa flamme Par un legs dans son testament.

Je ne sais trop si jamais cette folie fut de mode ici ; mais ce que je puis vous dire, Madame, c'est qu'elle n'y a laissé aucune trace.

L'x\mour a eu , avec la condition des femmes, trois époques bien distinctes en Espagne ; la première , dit-on , est la plus poétique : jugez-en !

D'un destrier pressant les flancs poudreux, „

Lors on allait , pour la croix des aïeux

( C'était le tems de la chevalerie ) ,

La dague en main , aux Maures orgueilleux

Redemander le sol de la patrie.

C'était ainsi qu'on touchait son amie ;

Lors les faveurs étaient pour les héros,

Et pour les fronts jaunis sous les drapeaux,,

L'Amour gardait ses guirlandes nouvelles.

On guerroyait; et ce durant, les belles,

Dans leur manoir, et n'ayant auprès d'elles

Qu'un majordome ou qu'un noir chapelain,

Quelques duegnas% un faucon et leur nain ,

Bon gré , mal gré , mais enfin très-fidèles ,

Sur le balcon de leurs vieilles tourelles,

Quenouille en main, du châtelain voisin Vont épiant le retour incertain ; Et lui , paré du voile de sa mie, Qui , sur son cœur en écharpe passant , Tombe le long de son fer menaçant , Par monts, par vaulx chemine guerroyant, Et pourfendant, en sa sainte manie, Au nom du ciel maint et maint mécréant. Etait raison quand le preux en voyage, Au son lointain de la cloche des bois, Se renforçait de deux signes de croix!

Etait raison quand d'un vieil ermitage, A pas comptés suivant l'étroit chemin , Il s'en allait en dévot pèlerin , De quelque saint prier la sainte image ! 9 Amen ! amen ! » Et bien était raison, Car sur ses pas, de la séduction L'esprit pervers lui tendait les amorces; Et le bon sire avait besoin de forces Pour résister à la tentation.

Forte elle était, quand au pied des murailles Que dominait le dôme au croissant d'or,

Il arrivait en cherchant des batailles

Pour appeler, il saisissait son cor, Et tout à coup , apporté par la brise , Un chant d'amour dans son ame surprise Faisait passer un émoi vague et doux.

Il écoutait la fille d'Arabie

Du cistre d'or la lointaine harmonie Du fier chrétien enchaînait le courroux. C'était bien pis , quand , sous ses nobles coups

î6 L'AMOUR EN ESPAGNE.

Tombait l'orgueil de quelques forteresses!

Des malandrins défaits par sa valeur

II prenait tout, cest la loi du vainqueur,

Et les vieux vins et les jeunes maîtresses

Qu'en faisait -il ? Il les convertissait... Bien je le crois ; mais aux pieds de sa belle Quand il plaçait sa couronne nouvelle , Peut-être bien, hélas! qu'il rougissait , Quand on criait : « Maudit soit l'infidèle! »

Souvent aussi ces grands coups d'épée étaient tout au profit de l'amour constant. Plus d'une noble damoiselle fut ainsi délivrée par son doux ami. Les Sarrasins faisaient main-basse sur toutes les belles, et l'un des tributs qu'ils imposèrent le plus volontiers à la malheureuse Espagne, fut celui des cent vierges... Cent vierges? allezvous vous écrier, Madame; cent par an! C'est ruineux , j'en conviens : il y a de si mauvaises années! Croyez-vous qu'alors les places, dans les impositions, ne furent pas bien courues? On exigeait peut-être un cruel cautionnement des solliciteurs...

Le ministère des finances, Alors nV'tait pas au complet , Ei le percepteur percevait , Sans s'émouvoir , les redevances.

L'AMOUR EN ESPAGNE. ' i|

Quoi qu'il en soit, bientôt la besogne s'accrut ;

Car le farouche Hiscem voulut Qu'on adjoignit au cent une autre pauvre fille Plus jeune , plus petite , et tout aussi gentille... .

C'était à l'impôt criminel

Un centime additionnel.

Vous savez , Madame, que ce fut Ramire, roi de Léon, qui, en 844 ■> délivra sa patrie de ce honteux tribut. La bataille qu'il livra à ce sujet , et dans laquelle saint Jacques apparut au défenseur de la chasteté , pourrait fournir un beau sujet à'' la muse espagnole*. Toute cette partie de leur histoire (la domination des Maures ) est très-poétique, et sa destruction n'a inspiré qu'un petit roman musqué... Vous froncez le sourcil ? Je sais tout le bien que votre sexe pense de son aimable auteur; mais, franchement, il eût fallu d'autres pinceaux que les siens pour bien peindre le climat brûlant, les déserts, les rochers et l'énergie de ce peuple qui , pendant huit cents ans, suivit , comme un seul homme peut le faire pendant quelques années de sa vie , le noble projet qu'il avait conçu. Le chantre d'Es-

* Lope de Vega a fait sur ce sujet une comédie : las Donzellas de Simancas\ Zamora a traité le même sujet.

l8 L'AMOUR EN ESPAGNE.

telle n'avait sur sa palette eue du rose : c'est une fort jolie couleur, ma?» convien:-elle aux traits de Gonzalve et de ses tiers rivaux ? Les héros de Florian sont de très-aimables gens qui disent et chantent de très-jolies choses ; mais ses Espagnols ne sont pas plus Espagnols que ses Maures ne sont Maures, Les romans héroïques et les poëmes épiques de la vieille école sont , depuis Homère, des pap'ers à calque. Sous leur teinte naturelle , on aperçoit toujours les traits empruntés d'Achille, d'Ajax , d'Hector, et de tous les héros que le vieux poète a illustrés. La muse romantique n'a pas toujours les yeux fixés sur ces bustes qu'elle honore toutefois infiniment. Elle regarde davantage ; elle étudie plus dans les vieilles chroniques, dans les médailles eu dans les bas-reliefs de son tombeau, celui qu'elle veut faire revivre. Dans la crainte que le portrait ne soit encore éloigné de la vérité , elle s'attache aux accessoires. C'est le costume, ce sont les sites qu'elle s'efforce de rendre. C'est cette étude qui jette sur ses compositions une couleur locale que sa sœur aînée a presque toujours dédaignée.

Si d'abord , Madame , l'Amour fut héroïque

L'AMOUR EN ESPAGNE. ig

et chevaleresque, il prit dans la suite un air tout différent.

La Paix, sous l'olivier, détacha son haubert; Les Jeux, en souriant, cachèrent sa rondache, Et du soyeux manteau d'or et d'argent couvert , De la toque brillante au rouge et long panache, Ornèrent ses attraits par la guerre meurtris. Mais il garda l'aspect de ses goûts amortis : La Gloire , en souvenir , releva sa moustache ; Et lorque , dans la nuit , son îuth aventureux Sous un balcon doré célébrait les beaux yeux Aprrçus au Prado , sous la noire mantille De quelque senora qu'un tuteur soupçonneux Elève pour l'hymen sous l'importune grille , C'était sur son épée , à la large coquille , Qu'appuyé noblement, il chantait de son mieux. Du calme et du repos ennemi volontaire, . Il embellit la paix des charmes de la guerre , Et sut, dans ses plaisirs rappelant le guerrier, Donner au mirte frais tout l'éclat du laurier. Contre tous les époux il se mit en croisade : Pour lui l'Hymen était un nouveau Sarrasin. Billets doux, doux regards , nocturne sérénade, Et l'escalier flexible aux échelons de lin , Et des déguisemens la ressource puissante , Et l'adroit messager , et la lime mordante , Et contre les barreaux l'or encor plus mordant , Servirent à la fois son fier ressentiment. A l'Amour de ce tems il fallait des obstacles ; Pour lui plaire , l'Hymen fit vraiment des miracles :

A sa porte , dès lors, le lourd verrou cria ; Echappe' des prisons, ie guichet s'y plaça : Le cadenas pour lui s'inventa , je parie ; Argus embéguiné, la duègne se trouva, Et jusques au balcon , la triste Jalousie , Sentinelle en barreaux, et s'assit et veilla.

J'aurais vraiment du mal à vous faire entendre. Madame, jusqu'où l'on poussa la prévoyance d'un côté et l'audace de l'autre. On fit assaut de ruses , et l'amour ne fut plus qu'une suite d'intrigues où brillait plus l'adresse italienne que l'honneur castillan. Pourtant alors les duels étaient de mode plus qu'en aucun pays du monde : les comédies de Lope de Vega et de Caldéron , qui ont très-bien peint les mœurs de cette époque, sont presque toutes égayées de deux ou trois coups d'épée , et la Tbalie d'ici , comme dans nç>s salles d'armes, n'a point de masque sans fleuret. La nôtre a long-tems été bercée au tapage assez amusant de ces aventures de nuit mêlées de sérénades, d'enlèvemens et d'estocades. Notre théâtre, avant Corneille et Molière , était une succursale du théâtre de Madrid , et dans son émancipation , il a gardé quelques traces de sa naissance. Ces valets, beaux diseurs , improvisateurs de ruses ^ et maîtres

en adresse, viennent de là, et l'on ferait bien, n'est-ce pas , de les renvoyer avec les lanternes sourdes, les flambeaux, les capes, et les balcons, accessoires de toute nécessité pour une vieille pièce espagnole.

Ceux de leurs auteurs modernes qui ont cherché à peindre aussi les mœurs de leur tems, ont éloigné , comme vous pensez bien , toutes ces vieilleries. On n'y trouve plus cette galanterie errante, maniérée et gigantesque qui faisait faire des choses si ridicules aux héros de leur théâtre, et leur inspirait des hyperboles si outrées, L'Amour, et c'est sa troisième époque, sur la scène comme dans la société , a un air français qui fait plaisir à voir. Dans les sociétés ( iertullias ) , on joue, comme en France, aux petits jeux innocens : voilà déjà de l'analogie dans leur origine. On y danse , on y valse : vous voyez qu'ils ont tous deux, à peu près, le même développement. Comme celui de France , celui d'ici a , pour preuve d'existence, l'audace d'un côté et la faiblesse de l'autre; enfin il meurt, et tout aussi vite qu'en France, de plaisir, d'inconstance ou d'ennui... Vous devinez que souvent l'Hymen l'accompagne.

L'inconstance et l'ennui ! voilà deux cruelles maladies... Pour en finir, envoyez-nous votre recette pour guérir ce pauvre malade, ou ditesnous du moins, Elise, où vous l'avez trouvée!

Operez-vous par Galien

Cette cure un peu singulière ?

Moi, je crois que de l'art de plaire, Pour trouver cet heureux moyen , Vous avez, fait un formulaire.

ARANJUEZ, LA MANCHE, etc. 23

VW WWV\ W\t^VWV\'WV»\'W\\\\W^'W\ w>vw W\W\VWW\

Page 1