AR A N J LEZ , LA MANCHE, LE ROI
n'a rien ou n'est rien contre qut a, ou est quelque chose , ne fut-elle pas un peu en aide à cette immense renommée ? La noblesse alors était toute puissante ; cette puissance existait partout, et un ouvrage qui critiquait et ses occupations et ses
plaisirs avait de grandes chances de succès
Le génie et l'adresse firent de ces chances des certitudes ; oui, le génie, et surtout l'adresse. Quelle classe de la société pouvait se chagriner de produire un sujet comme le héros de la Manche? n'est-il pas un modèle d'honneur, de vaillance et de courtoisie? L'on en rit, mais on l'admire. Cervantes, dans son attaque, se servit d'armes courtoises. La noblesse fut plus heureuse que son héros , elle n'eut , dans le combat, que ses armes ridicules de bosselées : l'honneur dessous estresté intact. Singulière contradiction! Cervantes , vaillant soldat , et guerroyant contre les jlaures , ridiculise l'institution qui arracha sa patrie à leur joug! Quoi qu'il en soit, honneur à cette institution, dont l'éloge est la Jérusalem délu rée , et la satire le Don Quichotte !
Siguieron el camino del Puerto Lapice porque clli , decia don Quixote que no era possible dexar de lialiarse muchas y diversas av enturas por ser
lugormuy pasagero. C'est un assez grand village ; la route passe au milieu de ses petites maisons blanches : nous n;y trouvâmes ni aventures , ni passagers. Les habitans du lieu montrent aux étrangers l'auberge où , disent-ils , le chevalier fut armé. Le puits de la veillée d'armes est au milieu de la cour , et l'on chercherait volontiers les traces des exploits qui signalèrent cette nuit fameuse. On ne se figure point, quand on n'a pas parcouru la Manche, la popularité de ce nom. Les paysans ne rient pas en vous parlant de don Quichotte : c'est pour eux une tradition historique. Ils ont entendu si souvent leurs compatriotes, et , dans ces derniers tems, les étrangers, répéter ce nom, et s'informer des lieux qu'il a illustrés , qu'ils ne peuvent pas s'imaginer qu'une si grande gloire ait suivi un héros du genre et de l'importance du Petit-Poucet au de Barbe-Bleue.
Les souvenirs si gais de cet ouvrage inimitable et le plus beau tems du monde embellissent le voyage. C'est encore le soleil d'été qui échauffe les routes : elles sont toujours belles. Les champs sont tout bleus autour des villages ; c'est une récolte d'automne. On cueille ces fleurs dans la
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journée, et les femmes, le soir, à la Itreur de la lampe de cuivre, enlèvent avec beaucoup de patience, du milieu de leurs coroles d'azur, les pétales, qui, séchées, fournissent la couleur et l'odeur du safran.
Les maisons ont déjà la forme des habitations de l'Andalousie. C'est une galerie ouverte, et à colonnes quelquefois très-élégantes, qui forme les quatre côtés d'une cour intérieure. J'ai vu quelquefois un puits au milieu , et des vignes qui courent le long des arcades et s'attachent aux balustrades du premier étage. Dans un coin dépavé, un vieux figuier s'élève aussi, assez ordinairement. Les enfans, dans leurs jeux, respectent les feuilles larges et vertes de ce vieil ami, sur lequel la jeune fille étend le linge de la maison, en revenant de la fontaine, et qui garde pour leur gourmandise le sucre délicieux de ses fruits.
Les routes sont pleines de soldats espagnols qu'on a renvoyés chez eux ; ils portent des restes d'uniformes. Sans armes, un bâton à la main, ils font, pieds nus, leur triste étape. Ils baissent la tête sous ces arcs de triomphe qu'on éleva pour le prince français , et qui sont restés pour
ET LA FAMILLE ROYALE. 3l
attendre le roi. Quelques-uns font un détour pour éviter les villes. Ils s'en vont frapper à la porte d'une maison isolée ; ils entrent en saluant la Vierge. Le pauvre les reçoit , car on lui a dit souvent d'accueillir l'égaré 1 et d'être miséricordieux pour celui qui revient. 11 se gardera bien de lui parler de Cadix : il s'en veut presque d'à voir chanté la bonne chanson où I on prie Notre- Dame de la Guardia de délivrer les vieux chrétiens de la nouvelle constitution ; et il fait signe à ses petits-enfans , parce que l'étranger a baissé la tête lorsqu'en tressant des couronnes de buis ils ont parlé du beau jour qui vient et des danses qu'ils préparent autour d'une voiture dételée et traînée au milieu des acclamations d'un peuple délivré.
Nous attendions à Val-de-Pennas : le roi
devait y arriver le six de novembre. Dans la grande rue, on avait élevé un arc de triomphe, et les maisons avaient été blanchies. Le jour indiqué , nous étions à cheval à neuf heures , à un quart de lieue de la ville.
On aperçoit de très-loin sur la route : tous les habitans de Val de-Pennas et des environs s'y sont portés. Quelques voitures passèrent, et puis