ARANJUEZ , LÀ MANCHE , LE EOÏ
venaient, au grand galop , des volontaires royalistes de la bande d'Otcho, je crois, qui poussaient de grands cris eu brandissant leurs sabres. Un cri s'éleva : « El rey ! !» Et en effet Ton voyait la voiture qui arrivait au trot de six mules. Les casques du détachement brillaient de loin.
Il y a quatre gardes-du-corps du roi de France
devant C'est une voiture de voyage On
voit distinctement un habit bleu bourgeois à droite... Cette femme, à gauche, est sans doute la jeune reine.. . La voiture va si vite ! Voilà ce que j'ai pu saisir de ce tableau passant.
À quelques pas de là, la voiture s'arrêta ; le peuple rempèrtraît de passer. Ils s'approchaient, ils s'élançaient vers elle. , . Les armes s'agitaient, tous les chapeaux étaient en l'air, toutes les mains s'étendaient vers les augustes voyageurs f et l'on entendait des cris, des cris dont on ne peut rendre l'expression. La berline se mit enfin en mouvement, mais lentement Ils la traînaient. Qui peut peindre ce cortège? qui se fera une idée du délire de ce peuple, et de l'effet des uniformes français , si propres, si élégans, au milieu des haillons bruns de tous ces paysans armés ?
Ce bruit, ces cris, cette joie, ces pleurs, cette rage , pour mieux dire , se sont encore accrus, car nous sommes entrés dans la ville. Enfin Ton arriva. Les tambours battent aux champs. Le roi est descendu dans une maison d'assez belle apparence. Ce sont des grenadiers de la garde royale de France qui sont aux portes.
Les deux princes sont, comme le roi et tous les seigneurs de la cour , en habit bourgeois. J'ai vu à la reine une robe d'un bleu clair et garnie de fourrures. Elle a un grand chapeau , et dessous, sa figure est si triste et si pâle!... « Pauvre princesse ! disent les femmes , en pleurant et en joignant les mains, quand elle passe! »
Le roi a une figure remarquable et facile à saisir ; aussi je ne connais pas un de ses portraits, quelque mauvais qu'il soit , qu'on ne puisse reconnaître. C'est un bel homme, qui, dans sa tournure , a quelque chose du duc d'Orléans. Son œil est doux , et son sourire est quelquefois plein de bonté. Il parle avec une familiarité aimable à tous ceux qui s'approchent de lui; les officiers français de son escorte ont tous à citer quelque parole flatteuse qu'il leur a adressée. Il s'exprime bien en français, ses frères aussi , et
34 ARAKJUEZ, la manche, le boi
surtout le dernier, don Francisco. Don Carlos a une figure distinguée ; son œil est vif, sa tournure décidée; il porte des moustaches; l'uniforme doit bien lui aller.
AMadridegos, où le roi a séjourné,
l'affluence des habitans de la campagne est telle qu'on ne trouve point à s'y loger. Nous nous sommes retirés sous un vaste hangar qui sert d'asile aux mules , aux chevaux , aux voyageurs et à leurs voitures : c'est la posada du lieu. Cette pièce immense sert d'écurie, de remise , de cuisine et de salle à manger; je crois même qu'on couche sur les bancs pratiqués dans les murs , autour du foyer, il se trouve dans le fond. La fumée se garde bien de sortir toute par l'issue qu'on lui a pratiquée au plafond ; elle se répand en nuages épais autour des nombreux petits pots qui s'échauffent lentement auprès du feu , et des personnages qui , le regard fixé sur leur futur dîner, bravent cette incommodité pour veiller à sa conservation. En voilà qui , plus avancés , sont assis autour de la table ; elle est toute basse, et ce sont de gros carreaux en nattes de paille qui leur servent de sièges. Ils mangent le ragoût où l'ail et le piment ne manquent point , et se font
passer le vin épais et noir de la Manche... C'est une bouteille de verre blanc avec une embouchure très-étroite ; ils relèvent au dessus de leur tête , l'inclinent , et reçoivent dans la bouche le vin, dont ils ne perdent pas une goutte. Voici des jeunes gens qui viennent d'exécuter des danses du pays sous les fenêtres du roi. Leur masque pend à l'un des côtés de leur chapeau orné de fleurs ; ils s'en couvrent la figure quand ils dansent. Ils ont l'habit des anciens bergers de cet,te province. C'est un tambour qui guide leurs mouvemens ; il y en a un parmi eux qui marque la mesure avec deux morceaux de bois creusés et unis comme des castagnettes ; il les frappe sur un bâton. J'ai vu une autre troupe de danseurs , dont le costume se rapproche plus de l'ancien habit castillan. Ils se mêlent et exécutent de trèsjolies figures avec des cerceaux garnis de fleurs, et toutes ces fleurs , tous ces habits , tous ces rubans, sont d'une propreté , d'une élégance, d'un goût qui donnent tout plein de vérité au délicieux épisode des noces de Gamache, dans le Don Quichotte.
Chaque jour amène des scènes différentes. Dans un village , des jeunes garçons , des jeunes
36 aranjuez, la manche, le roi
filles , en habits de fêtes et avec leurs castagnettes , suivent long-tems la voiture du roi. Ils ne s'arrêtent que lorsqu'ils sont parvenus à quelque vieille chapelle qui marque les limites
de leur pays , et la bonne statue de la sainte.
du Rocher, parée de ses plus beaux ornemens, est sur la porte , et c'est là que le curé et les vieilles gens de l'endroit se sont rendus pour saluer le rai. Cette remarque n'est point vaine , c'est auprès des églises , ou sous les croix des grands chemins 7 que nous avons vu le plus d' enthousiasme et d'attendrissement à l'approche de celui que nous leur ramenions.
Quelquefois i au milieu de la route , et dans un endroit éloigné de toute habitation, on trouve un joli arc de triomphe. Ce sont les habitans d'un bourg bien écarté dans les champs qui sont tous venus pour voirie monarque délivré. Ils sont là depuis deux jours ; la fumée de leur bivouac s'élève dans les champs voisins , et près de là paissent les animaux qui apportèrent cette joyeuse caravanne. Et pendant ce tems , dans le village désert, quelque incorrigible negro, alcalde peutêtre disgracié , et bénissant 1 heureux prétexte de sa goutte qui le retient chez lui, profite de
son isolement pour relire quelque vieille sottise du Constitutionnel , que , dans le bon tems , lui traduisait son journal officieux ; et pendant ce tems, Joanna , la gentille Joanna , qui seule des filles du village est restée à la maison , parce que sa vieille mère est malade , ne se console qu'en songeant au récit que vont lui faire du roi et de la reine ses compagnes de retour. Ce récit fera tant de plaisir à sa mère , qu'il lui rendra peut-être la santé... Qu'il serait plus doux encore à entendre de ce jeune soldat qui partit quand Bessières passa en criant aux armes pour Ferdinand ! « Qui sait ? dit-elle tout bas en regardant la route , mon Francisco reviendra peutêtre avec la jeunesse du village ! »
WVtWUWWVWVVWVVWVWU WV%) WWVWYVVW VWVWWWWiWW